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Django dégaine en Blu-ray chez Carlotta Films

Retour sur Django, l’un des plus grands westerns européens réalisé par Sergio Corbucci, à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Carlotta Films.

Synopsis : un homme mystérieux arrive dans une petite ville, tirant un cercueil boueux derrière lui. Nommé Django, cet étranger sauve la vie d’une jeune femme et se retrouve ainsi projeté en plein cœur d’une guerre entre des révolutionnaires mexicains et une bande de racistes sadiques menés par un fanatique, le major Jackson. Malgré le chaos ambiant, Django met son plan en action : se venger, en opposant ennemi contre ennemi…

Django and his killing blue eyes

Qu’est-il possible d’ajouter sur Django, l’un des plus grands westerns européens ? Que dire sur ce film constituant l’un des sommets de la carrière du génial cinéaste roublard Sergio Corbucci ? Né d’une production sur laquelle régnait une certaine improvisation, Django confirme qu’un croisement de bonnes étoiles peuvent donner naissance – dans la douleur et le doute certes – à des miracles.

Parmi ces étoiles, on trouve notamment Franco Nero, l’un des plus sublimes acteurs de l’histoire du cinéma. Nero n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il s’embarque sur un tournage où tous les éléments narratifs sont loin d’être posés. Corbucci trouvera son McGuffin – ce que contient le cercueil dans le cas présent – un matin en lisant son fumetti (sa bande-dessinée) dans le journal du jour. Le fanion rouge, qu’arbore la bande du conservateur sudiste (euphémisme) Major Jackson, est une idée de « dernière minute » de l’assistant réalisateur Ruggiero Deodato (futur réalisateur de Cannibal Holocaust).

Nero a quelques rôles à son actif mais tient du jeune premier lorsqu’il est choisi par Corbucci puis par le distributeur – qui plus est financier – du film. Le beau Franco rêve de grands rôles, mais comme lui a dit le réalisateur Elio Pétri, qu’a-t-il à perdre ? Rien. Le jeune acteur débarque sur l’écran, grimé, vieilli, dans son habit de soldat d’une guerre bien loin derrière lui. Django débarque comme un fantôme, à la présence fantasmagorique passionnée par son regard intensément bleu.

Même si Django marche en 1966 sur les pas du succès de Pour une poignée de dollars réalisé par Leone en 1964, lui-même étant le remake du Yojimbo de Kurosawa sorti en 1961, les mystérieux yeux bleus plissés d’Eastwood tenaient d’une réponse divine face à l’injustice alors que ceux de Nero incarneraient le passé venu hanter les vivants. Du justicier de Leone au vengeur d’outre-tombe de Corbucci, il y a des acteurs qui ont donné corps à des entités à l’écriture très fine sur le papier et au final, plus que réelles à l’écran, mythologiques.

Comme Blondin et Sanjuro avant lui, Django est devenu un mythe cinématographique. De ces mythes marqués les uns par les autres, de nombreuses œuvres ont émergé. Le nom Django a été repris pour titrer des westerns qui n’avaient rien à voir avec l’œuvre de Corbucci, à des fins de promotion. On tentera à Nero de lui faire raviver l’aura de son héros vengeur à diverses reprises de la même manière qu’Eastwood flinguera du bandit le regard dur avec un verbiage rare et tranchant. Alors qu’une troisième suite de Django – nommée Django Lives! –est en cours de production, après un deuxième volet très discutable sorti en 1987, le mythe initié par Corbucci et son équipe semble plus vivant que jamais, ravivé par cette édition signée Carlotta Films.

Django shoots in Blu-ray

Django nous revient dans une nouvelle restauration 4K menée par la Fondation Cinémathèque de Bologne et Surf Films à partir des négatifs image et son, et réalisée au laboratoire de l’Immagine Ritrovata en 2018 – dont la signature visuelle (notamment colorimétrique) est heureusement peu significative.

Autant dire que les possesseurs de l’édition DVD de Wild Side auront un nouveau projectile avec lequel jouer au frisbee, tant la comparaison avec le Blu-ray est sans appel. En effet, ce nouveau master, présentant la version intégrale (déjà présente sur le DVD) est bluffant. Détail, colorimétrie équilibrée et texture organique sont au rendez-vous, bien supportés par l’encodage supervisé par Carlotta Films. Quelques plans peuvent manquer de définition, et le générique est en peu deçà du reste du film, comme souvent à cause des nombreux procédés photochimiques utilisés pour les constituer. Rien de dramatique donc, le spectacle est au rendez-vous.

Du côté du son, la VF, très sympathique, est définitivement en retrait au niveau technique : les voix sont trop mises en avant et la piste est déséquilibrée en termes d’effets sonores. La version originale italienne règne en maître, tandis que la version anglaise, effectivement restaurée, en ressort avec un rendu qui sonne faux.

L’expérience du long métrage est complétée par plusieurs bonus substantiels présentés en haute définition. Le cinéaste Alex Cox présente Django le temps d’une bonne dizaine de minutes, revenant sur le contexte de sa découverte du film – en travaillant pour un distributeur -, ainsi que sur les raisons qui font de Django un chef d’œuvre du genre et l’un des grands films du cinéaste Sergio Corbucci avec, notamment, Le Grand Silence. On trouve ensuite deux récents entretiens signés par l’éditeur britannique Arrow, l’un avec Franco Nero, l’autre avec Ruggero Deodato. Les deux bonhommes reviennent sur la genèse du film, leur place sur le projet ainsi que leurs contributions respectives, la production relativement improvisée/préparée du long métrage ainsi que sa postérité. Si les deux compléments sont intéressants, ceux ayant regardé l’entretien avec les mêmes hommes – présent sur l’édition DVD et disponible ici – n’en apprendront pas beaucoup plus.

Enfin, en plus de la bande-annonce originale restaurée, on note un entretien avec Nori Corbucci, la femme du cinéaste, qui revient elle aussi sur la genèse du projet avec une autre vision que les précédents interlocuteurs, ainsi que sur différents traits qui caractérisent le cinéaste et son oeuvre.

Django nous revient donc dans une formidable édition Blu-ray signée Carlotta Films.

Bande-annonce – Django (1966)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD50 – MASTER HD – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Italienne / Version Anglaise / Version Française DTS-HD MA 1.0 – Sous-titres français – Format 1.66 respecté – Couleurs – 1966 – Italie – Durée : 92 mn

COMPLÉMENTS

Alex Cox à propos de Django (14 mn)

Django ne meurt jamais (26 mn)

Le Cannibale du Far West (26 mn)

Sergio, mon mari (28 mn)

Sortie le 3 novembre 2021 – Prix public indicatif : 20 Euros

Edition Prestige Limitée Combo Blu-ray + DVD + Memorabilia : 28 Euros

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4.5

Pluie noire (1989) de Shōhei Imamura : les indésirables

Si survivre à un bombardement atomique tient du miracle, quelle place les hibakusha peuvent-ils espérer occuper dans la « société d’après » ? C’est le sujet d’un drame humaniste profond, tourné en 1989 dans un noir et blanc somptueux par Shōhei Imamura. Si Pluie noire marque un tournant important dans le parcours du metteur en scène, on y retrouve son attachement à des personnages en marge, qui ne trouvent pas (plus) leur place dans une communauté cruelle et insensible. Imamura poursuit ainsi, dans une forme totalement renouvelée, son entreprise de déconstruction d’une certaine image du Japon véhiculée par le cinéma classique. 

Coïncidence incroyable : 1989 vit la sortie de deux films intitulés Pluie noire. Si, dans les deux cas, l’action se déroule en outre au Japon et que le titre fait référence aux retombées radioactives causées par les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, la comparaison s’arrête là. Le film américain dirigé par Ridley Scott est en effet un thriller d’action emmené par Michael Douglas, typique des années 80, c’est-à-dire peu subtil mais ultra efficace et devenu depuis lors « culte ». La Pluie noire qui nous intéresse ici nous emmène dans un univers cinématographique radicalement différent, puisqu’il s’agit d’un drame émouvant tourné en noir et blanc par une des figures de proue de la Nouvelle Vague japonaise, Shōhei Imamura.

Imamura, vraiment ? 

Pluie noire occupe une place tout à fait particulière dans la filmographie du metteur en scène de L’Anguille (Unagi/1997). A première vue, on serait ainsi bien en peine d’y retrouver la plupart des motifs associés à son cinéma, ce qui ne manqua pas de surprendre critiques et spectateurs à la sortie du film. Ce qui sous-tend ses œuvres les plus célèbres, le cinéaste japonais l’a parfaitement résumé lui-même dans une célèbre formule confiée aux Cahiers du Cinéma en 1965 : « marier […] deux problèmes : la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale ». Dès son cinquième long-métrage Cochons et cuirassés (1961), dont le caractère controversé lui valut une interdiction de tournage de deux ans signifiée par la Nikkatsu, jusqu’à son ultime opus De l’eau tiède sous un pont rouge (2001), qui traite d’une femme fontaine aux pouvoirs miraculeux, Shōhei Imamura a exploré des thématiques d’une remarquable cohérence. Rejetant le formalisme et les conventions du cinéma classique, les cinéastes de la Nouvelle Vague japonais dont il fit partie développèrent – comme leurs précurseurs français – en effet une forme novatrice et embrassèrent nombre de sujets tabous, en particulier politiques et sexuels. Imamura, en particulier, rejeta l’esthétisme d’Ozu dont il fut l’assistant pour s’attacher systématiquement à des personnages marginaux, criminels, pauvres hères, pornographes ou prostituées, mis en scène dans une esthétique provocatrice et imprévisible.

Il y eut sans doute chez ce metteur en scène une inclination humaniste plus marquée que dans le cinéma de son contemporain Nagisa Oshima, davantage imprégné de considérations politiques et d’expérimentations formelles. Il retrouve aussi chez lui – et cela est plus surprenant – une permanence du cinéma japonais classique qu’il ne put (voulut ?) évacuer complètement. C’est de cette permanence que Pluie noire est le témoignage le plus éclatant.

Le film fut pourtant le symptôme d’une rupture dans la carrière d’Imamura, tant sur le fond que dans la forme, et ouvrit d’une parenthèse que refermera son dernier long-métrage, De l’eau tiède sous un pont rouge, qui marqua le retour (brillant) aux motifs habituels du cinéaste. Pour bien comprendre la surprise avec laquelle Pluie noire fut accueilli, rappelons que les deux longs-métrages précédents – pour ne citer qu’eux – furent le chef-d’œuvre La Ballade de Narayama (Palme d’Or 1983), acmé des obsessions imamuriennes (sociétés primitives, individus truculents en marge de leur communauté, déviances multiples, poésie étrange), et Zegen (1987), l’histoire d’un homme qui ouvre des bordels pour les soldats japonais. A l’inverse, avec Pluie noire, le public découvre un film pratiquement dépourvu de personnages amoraux ou déviants, mais aussi de la plupart des thématiques habituelles du cinéaste. Ce dernier confirmera ses choix avec L’Anguille (Palme d’Or 1997), un film traversé de passions violentes et de certaines références à des œuvres antérieures (le scénario reprend des éléments du Pornographe/1966), qui peut être considéré comme un pont entre celles-ci et les films qu’Imamura tourna en fin de carrière, mais aussi Dr. Akagi (1998), une de ses œuvres les moins connues et les plus éloignées de son style habituel.

Quelle vie après la survie ?

Avec Pluie noire, le metteur en scène nippon a choisi le noir et blanc délaissé depuis Le Pornographe. Bien plus étonnant encore, la sublime photographie du film (due au chef opérateur Takashi Kawamata) renoue avec un formalisme assez classique, ce qui en fait une des œuvres les plus esthétiques du cinéma d’Imamura. L’utilisation du noir et blanc est merveilleuse et la mise en scène extrêmement soignée, tout en évitant bien sûr tout maniérisme. Du côté du récit et des personnages, là encore le cinéaste s’éloigne a priori radicalement de la fange humaine qu’il affectionne, aucun des protagonistes n’étant un marginal ou ayant quoi que ce soit à se reprocher. C’est comme si le sujet traité avait convaincu Imamura à remiser provocations et expérimentations afin de rendre hommage au plus grand traumatisme de l’histoire japonaise et traiter avec dignité celles et ceux qui en furent les victimes.

Basé sur le roman homonyme de Masuji Ibuse (publié en 1965), le film relate en effet l’histoire de trois survivants du bombardement atomique de Hiroshima, Yasuko (Yoshiko Tanaka) ainsi que son oncle Shigematsu (Kazuo Kitamura) et sa tante Shigeko (Etsuko Ichihara), avec qui elle vit. Tous les trois sont victimes de la fameuse « pluie noire », ces précipitations noircies par les cendres et la poussière radioactive, qui se sont abattues sur Hiroshima après le bombardement américain. Cette exposition fait peser sur leur existence une sombre menace, celle d’une maladie liée à l’irradiation qui les condamnerait presque automatiquement.

Dans l’introduction du film, des séquences apocalyptiques de la ville d’Hiroshima dévastée constituent une des peintures les plus saisissantes de l’horreur absolue que fut cette fatidique date du 6 août 1945. Cruelles et frontales, elles ne peuvent laisser le spectateur insensible. Si le récit opère ensuite un saut de cinq années dans l’avenir et se concentre autour des trois hibakusha (survivants de la bombe atomique) dans leur nouvelle vie à Fukuyama, de courts flash-backs des événements tragiques de 1945 nous rappelleront régulièrement l’origine du mal qui les ronge.

Si Imamura recrée avec réalisme et respect la destruction d’Hiroshima, le cœur de son propos ne se situe pas là. Comme d’habitude, le cinéaste pose le cadre de la grande Histoire pour mieux se consacrer à l’expérience humaine, intime. La survie – qui semble presque miraculeuse, au vu des images – de Yasuko, Shigematsu et Shigeko ne marque pas, en effet, pour eux la fin du cauchemar. Alors que l’oncle et la tante ne ménagent pas leurs efforts pour trouver un bon parti pour leur nièce en âge d’être mariée, les prétendants se désistent les uns après les autres lorsqu’ils apprennent que Yasuko était à Hiroshima le 6 août 1945. Qu’importe si la jolie jeune fille respire la santé et la joie de vivre, la crainte de la voir tomber malade et ne pas pouvoir enfanter l’emporte irrémédiablement. L’attitude de la communauté semble nourrir l’atmosphère mortifère dans un cercle vicieux, condamnant les survivants d’Hiroshima à une double peine : à la crainte de la maladie et la mort s’ajoute une sournoise ostracisation. Alors qu’elle voit de nombreuses victimes de l’irradiation succomber au mal et son oncle et sa tante tomber eux-mêmes malades, Yasuko abandonne sa recherche d’un époux pour rester auprès de sa famille, refusant même l’offre de son père, qui s’est remarié, de s’installer chez lui. Elle finit par se rapprocher d’une autre âme damnée, Yuichi, un jeune homme traumatisé par la guerre. Rattrapée elle aussi par le mal (elle a une tumeur et commence à perdre ses cheveux), Yasuko est emmenée en ambulance sous les yeux de Shigematsu. Le film se conclut sur cette image pudique, mais qui ne laisse que peu de place à l’espoir.

Derrière les apparences, la permanence

Si Pluie noire surprend dans la filmographie de Shōhei Imamura, une lecture plus approfondie révèle néanmoins plusieurs permanences. D’abord, les hibakusha, parmi lesquels le trio de protagonistes principaux, apparaissent dans le Japon d’après-guerre comme des personnages marginaux. Non pas par choix ou par leur style de vie, ni même par leur appartenance à une classe sociale inférieure, comme tant de héros des films antérieurs du cinéaste, mais parce que la société japonaise ne fait plus de place pour eux. Imamura peint une société cruelle et insensible, qui ne voit dans les survivants qu’un rappel permanent de l’horreur, de l’humiliation, de l’outrage insupportable subi par le pays et son peuple. Alors que les ruines de Hiroshima et Nagasaki ont été déblayées et remplacées par des bâtiments neufs, et que les occupants américains vont bientôt retourner chez eux, les hibakusha apparaissent comme une tache indélébile qu’on préférerait ne pas voir. Leur incapacité à trouver leur place dans une communauté indifférente voire inhumaine rappelle évidemment bien d’autres œuvres d’Imamura (Le Femme insecte, La Ballade de Narayama, Profonds désirs des dieux…).

Les habitants de Fukuyama n’hésitent pas à traiter ouvertement de parasites et de profiteurs certains survivants dont les blessures ne leur permettent pas de travailler, et Yuichi (Keisuke Ishida) est considéré comme un encombrant fou du village. Le film baigne dans une ambiance morbide alors que les enterrements des victimes de l’irradiation se succèdent. La maladie est omniprésente, et même lorsque les survivants ne présentent pas de symptômes, on ne leur reconnaît implicitement pas le droit à une nouvelle vie puisqu’ils sont exclus socialement. Cette représentation d’une société japonaise cruelle, loin de l’image d’Epinal entretenue par le cinéma classique, marque Pluie noire du sceau reconnaissable de la Nouvelle Vague, et plus particulièrement de celui d’Imamura, cet amoureux des marginaux et des exclus de tout poil, ce passionné d’entomologie – cette dernière n’est-elle pas l’étude des animaux invisibles et répugnants, que l’on souhaite exterminer ou chasser de chez soi ?

Le génie d’Imamura est d’avoir su placer les personnages et les thèmes qu’il affectionne dans un cadre historique traité avec une retenue surprenante, le tout filmé avec un goût assumé pour l’esthétisme. Chacun de ces éléments (motifs, personnages, cadre historique, photographie) trouve sa place dans un équilibre harmonieux. Pluie noire est le grand film de la maturité pour Imamura, celui où il sut donner une impulsion nouvelle aux éléments constitutifs de son cinéma. Celui où il donna à l’humanité de ce dernier une profondeur émotionnelle inouïe, un sage raffinement, une solennité qui ne confond jamais bon goût avec académisme. Ironie du sort, ces qualités rapprochent le film de Yasujirō Ozu, ce « père » qu’Imamura tua (après avoir été son assistant au début des années 50, il rejeta sa représentation de la société nippone)… Mais après tout, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, n’est-ce pas ?

Synopsis : À Hiroshima, la pluie radioactive de la première bombe atomique frappe plusieurs habitants. Cinq ans plus tard, une jeune Japonaise qui s’apprête à se marier découvre qu’elle en est affectée. 

Pluie noire : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=zY3Bt79sqPk

Pluie noire : Fiche technique

Titre original : Kuroi ame
Réalisateur : Shōhei Imamura
Scénario : Shōhei Imamura et Toshirō Ishido (d’après Pluie noire de Masuji Ibuse (1965))
Interprétation : Yoshiko Tanaka (Yasuko), Kazuo Kitamura (Shigematsu Shizuma), Etsuko Ichihara (Shigeko Shizuma), Keisuke Ishida (Yuichi)
Photographie : Takashi Kawamata
Montage : Hajime Okayasu
Musique : Tōru Takemitsu
Producteurs : Hisashi Iino
Sociétés de production : Hayashibara Group et Imamura Productions
Durée : 123 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 30 octobre 1989
Japon – 1989

« Highland Games » : voyage sur les terres de l’absurdité

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Le scénariste Fabien Grolleau et le dessinateur Nicolas Cado mêlent le réel et la fiction dans un road trip aux accents surréalistes.

Highland Games commence à 23 kilomètres de Glasgow, au moment où une joyeuse bande de jeunes Français, accompagnée d’un coach, tombe lamentablement en panne sur le bord d’une route. Face à cet imprévu, personne ne semble vraiment savoir comment réagir. Et pour comprendre pourquoi et comment les personnages de Fabien Grolleau et Nicolas Cado sont arrivés jusque-là, un long flashback explicatif n’est pas inutile. Électrocuté au cours d’un exercice sportif, Nico a une vision improbable : Sean Connery l’enjoint à participer aux Highland Games, en terres écossaises. Il parvient à convaincre ses ouailles et monte, non sans mal, une improbable « équipe nationale de Bretagne ». Voilà Nico, Glenn, Alex, Azénor et les autres en cours d’entraînement afin de prendre part, en kilt, à des jeux traditionnels de l’autre côté de la Manche…

Les expériences autobiographiques de Nicolas Cado nourrissent pour partie l’intrigue de Highland Games. Mais c’est l’accentuation de la dimension absurde du récit qui contribue à lui donner toute sa saveur. Les protagonistes sont attachants, en rupture relative avec leur environnement, un peu à la manière des perdants coeniens. Et une simple demande de sponsoring auprès d’un beau-frère vendeur de portes peut prendre des atours comiques : penaud, Nico peine à en placer une tandis que son interlocuteur ne cesse de s’émerveiller devant les produits qu’il commercialise. Tout ça pour repartir finalement avec une vieille guimbarde délabrée… qui échouera donc à quelques encablures de Glasgow.

Le trait clair et rond de Nicolas Cado se prête parfaitement à l’histoire de Highland Games. Dans cette aventure quelque peu surréaliste, chaque personnage semble trouver une once de réconfort, mais aussi quelque chose qui le grandit. En ce sens, l’album s’apparente à un récit d’initiation, où l’individu s’épanouit avant tout par le truchement d’un groupe social auquel il se rattache, aussi farfelu soit-il. Car ce que le coach Nico apprend avant tout à ses protégés, c’est le partage d’expériences communes. Une nuit dans un château écossais, une soirée avec des supporters éméchés de Manchester United ou un podium inespéré… Fabien Grolleau et Nicolas Cado narrent ainsi avec beaucoup de tendresse (et d’ironie) les (més)aventures de leurs protagonistes, emmenés par un coach incapable de couper le cordon maternel et… de distinguer sa droite de sa gauche.

Highland Games, Fabien Grolleau et Nicolas Cado
Delcourt, octobre 2021, 160 pages

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3.5

« La Trilogie berlinoise : L’été de cristal » : enquête en Allemagne nazie

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Premier tome d’une Trilogie berlinoise, « L’été de cristal », adapté d’un roman de Philip Kerr, réunit le scénariste Pierre Boisserie et le dessinateur François Warzala le temps d’une enquête dans l’Allemagne nationale-socialiste.

« L’été de cristal » vaut autant pour son intrigue à tiroirs que pour le contexte politique qu’il portraiture. Le lecteur se voit en effet immergé dans le Berlin de 1936, au moment où le pouvoir national-socialiste organise les Jeux olympiques. Véritable vitrine pour le régime d’Adolf Hitler, la compétition sportive internationale et l’attention qu’elle suscite impliquent que l’on retire des rues les unes antisémites de l’hebdomadaire Strümer (page 5), que l’on érige partout des drapeaux nazis (page 16, 19, 44 ou 59), voire que l’on enguirlande comme un sapin de Noël la porte de Brandebourg (page 76). Il faut dire que les nazis accordent un soin particulier à la propagande, comme en témoignent les solennelles allocutions radiophoniques de Joseph Goebbels. Pierre Boisserie et François Warzala ne s’arrêtent évidemment pas en si bon chemin lorsqu’il s’agit de caractériser les tares du national-socialisme. Le père d’une jeune mariée avance ainsi : « Je crains que le gouvernement n’estime qu’une femme ne peut faire qu’un travail : celui qui dure neuf mois. » Quant aux principes démocratiques sous le joug des nazis, ils semblent plus que bafoués : « Si vous n’êtes pas avec eux, vous êtes contre eux. » La capitale, sur laquelle, on le sait, Adolf Hitler et son architecte Albert Speer projetèrent tous leurs fantasmes de grandeur, symbolise tous les travers d’un régime liberticide et criminel : « J’adorais cette ville autrefois, avant qu’elle ne tombe amoureuse de son propre reflet et se mette à porter les corsets rigides qui l’étouffaient peu à peu. » En 1936, l’Allemagne hitlérienne persécute déjà les Juifs et les homosexuels, tandis que la délation et la résignation s’y répandent comme une traînée de poudre.

Ancien membre de la police criminelle devenu enquêteur privé, Bernie Gunther n’ignore rien des agissements des nazis et de leurs suppôts – dont les Violettes de Mars, « ces gens qui adhèrent au parti par opportunisme, pour faire de l’argent ». Les disparitions inexpliquées au sein de la communauté juive lui valent d’ailleurs nombre de sollicitations. Satirisant volontiers le pouvoir en place, il va pourtant être amené à croiser la route du tristement célèbre Goering au cours d’une enquête au long cours. Tout commence lorsqu’un millionnaire de la sidérurgie, Hermann Six, achète ses services pour en apprendre davantage sur le meurtre de sa fille Grete et de son mari Paul Pfarr, avocat du barreau de Berlin doublé d’un SS fanatique. Un coffre vandalisé et le vol de documents compromettants, ainsi que de bijoux mirobolants, donnent à l’affaire un caractère à la fois politique et crapuleux. Partant, les fausses pistes, les apparences trompeuses, les protagonistes menant double jeu vont pulluler. En s’appuyant sur un roman substantiel de Philip Kerr, Pierre Boisserie et François Warzala couraient le risque de perdre le lecteur dans un écheveau de faits et d’événements ; leur adaptation de « L’été de cristal » s’avère pourtant parfaitement ciselée, accordant aux personnages la chair escomptée, au cadre politique ses attributs les plus glaçants et à l’intrigue policière, autant de rebondissements que de faux-semblants. La ligne claire de François Warzala se prête en outre parfaitement à cet exercice littéraire et testamentaire.

En dépit de la gravité de son contexte historique, ce premier tome de la Trilogie berlinoise ne manque pas d’humour. Bernie Gunther manie en clerc l’art de la formule, souvent fusante et sarcastique. Qu’il manipule la star de l’UFA Film Studio Ilse Rudel pour la mettre dans son lit ou qu’il ironise à propos de sa propre situation (souvent périlleuse), l’antihéros de Pierre Boisserie et François Warzala apporte au récit légèreté et irrévérence. Un autre intérêt de l’album consiste à ériger la ville de Berlin en personnage à part entière. De Potsdamer Platz au stade olympique en passant par la porte de Brandebourg ou le Kreuzberg, c’est une capitale pulsant au rythme du nazisme qui se fait jour. Le combat des nazis pour l’hygiène raciale et contre la corruption, les dissensions entre le régime hitlérien et le monde économique, les masques des uns et les tromperies des autres viennent eux aussi enrichir les textures humaine, politique et policière de l’album. Dans ces conditions, on attend la suite avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

La Trilogie berlinoise : L’été de cristal, Philip Kerr, Pierre Boisserie et François Warzala
Les Arènes BD, novembre 2021, 144 pages

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4

La Batmobile au cœur (et à la périphérie) d’un « Batman Mythology »

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La série Batman Mythology se penche sur la Batmobile et les autres véhicules-phares de l’univers du Chevalier noir.

Contrairement aux autres super-héros, Batman ne possède aucun pouvoir spécifique. Ce qui le distingue du quidam, c’est une colère intériorisée, remontant à l’enfance, doublée d’une capacité sans commune mesure à user de sa fortune personnelle pour mettre au point des gadgets susceptibles de débarrasser Gotham City de ses criminels. À cet égard, la Batmobile est symptomatique. Indissociable du Chevalier noir, dont elle épouse certains traits caractéristiques (la robustesse, la sophistication, la couleur, les ailes élancées), elle incarne une propension maintes fois vérifiée à exploiter la technologie afin de faire régner l’ordre. Sous cet angle, le véhicule fétiche de Batman, au même titre que le Batplane, la Bat-moto ou la Redbird de Robin, méritait certainement sa place dans la série Batman Mythology. Cependant, la sélection de récits opérée dans le présent volume nous confronte aussi aux limites de cette entreprise : la Batmobile et les autres véhicules de la galaxie Batman n’ont jamais été des personnages à part entière ; il s’agit tout au plus d’outils qui se fondent dans les intrigues de Gotham City et qui, occasionnellement, entrent en résonance avec leur propriétaire. Inutile de chercher ici les prévalences qui unissaient Arnie Cunningham et sa Plymouth Fury rouge sang dans l’excellent Christine, de John Carpenter.

Cette réserve mise à part, ce nouvel opus de Batman Mythology demeure des plus plaisants. En 1942, Bill Finger et Bob Kane introduisent déjà la Batmobile et le Batplane à l’occasion de « Brelan de bandits ». Trois voyous jouent aux cartes et en profitent pour se raconter leurs mésaventures avec le Chevalier noir. Le Roublard évoque ainsi une « super-bagnole » arpentant la ville si vite qu’elle permet à Batman de vérifier toutes les fausses alertes qu’il communique sur la fréquence de la police. Joe Samachson et Dick Sprang vont poursuivre cette glorieuse caractérisation dans « La Batmobile, modèle 1950 » : « taillée sur mesure pour lutter contre le crime », la voiture est en sus pourvue du « dernier cri des équipements scientifiques », mais aussi dotée d’un mini-labo, d’un radar et de fusées arrière. Les équipements motorisés de Batman sont propulsés au rang de prolongement naturel : quand l’homme seul ne suffit pas, il peut recourir à des bolides aussi sophistiqués que redoutables. Cet écho entre le Chevalier noir et ses machines se retrouve aussi dans « Un torrent permanent », de Doug Moench et J.H. Williams III (1996). Pris dans un « torrent permanent », Batman apparaît aussi épuisé que sa voiture. « La fatigue est un luxe », commentera-t-il toutefois, comme pour signifier que, face au crime, leur régénérescence respective n’est qu’un énième impératif.

« La Naissance du Batplane II », de David Vern Reed et Dick Sprang (1950), raconte le détournement de l’avion de Batman par la pègre de Gotham City. Sans surprise, la solution à ce vol de matériel proviendra… d’un nouveau Batplane amélioré. « Le Docteur Phosphorus est de retour » s’avère plus moderne et moins conventionnel. Sorti en 1979, il voit Steve Englehart et Irv Novick déployer une critique à l’encontre du nucléaire et de ses déchets radioactifs, par l’entremise de Barbara Gordon, élue au Congrès. Sa place dans le recueil se justifie par une double course contre la montre, Batman installé dans la Batmobile et Batgirl sur la Bat-moto. Pour la petite histoire, on y voit aussi un commissaire Gordon dans l’impossibilité de déléguer ses tâches, y compris nocturnes, à de jeunes recrues inexpérimentées. Décidément, à Gotham, la lutte contre le crime harasse ses chevaliers, noir comme blancs. Le diptyque composé de « Robin est-il mort ce soir ? » et « Un gamin de plus dans l’allée du crime » a beau être sympathique et prendre pour cadre l’emblématique lieu de naissance de Batman, on peine à comprendre les motivations éditoriales ayant conduit à son introduction dans ce Batman Mythology.

Plus anecdotiques mais non moins réussis, « La Caisse » (Chuck Dixon et Scott McDaniel, 1998) et « Mais où diable a-t-il appris à conduire ? » (Scott Snyder et James Tynion IV, 2013) prennent également place dans le volume, tout comme l’excellent triptyque « Vilaines filles », « Question (piège) mortelle » et « Un dernier tour de batte(-man) » (Chuck Dixon et Graham Nolan, 1997). Ces derniers se distinguent par la présence du Sphinx, une double évasion spectaculaire, un jeu d’énigmes à la Die Hard 3, des courses infernales et une beauté graphique indéniable. On y effeuille aussi la personnalité de Bruce Wayne, ce dernier expliquant notamment sa méconnaissance du baseball par une précision lapidaire : « Je ne suis pas resté jeune longtemps. »

Batman Mythology : la Batmobile et autres véhicules, collectif
Urban Comics, novembre 2021, 296 pages

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3

Tabula Rasa, les erreurs du passé se payent cash

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Dans un monde post-apocalyptique convaincant, Pierre Maurel suit les pas d’un duo de personnages qui cherchent avant tout à survivre. Ils se méfient des villes où des mutants sèment la terreur et ils espèrent vaguement trouver La Lyre, mythique communauté qui vivrait en autarcie et en harmonie.

Le dessinateur s’arrange dès la troisième planche pour exposer la donne du moment. Un complément alimentaire a provoqué des mutations inattendues chez une majorité de consommateurs. Les dégâts sont irréversibles et les mutants ont investi les villes pour en faire leur territoire. Le duo constitué de Mishka et Hazel, deux grands adolescents non contaminés, se cache en ville à la recherche de nourriture. Ils sont bientôt accompagnés par un chien nommé Croquette. Celui-ci les suit depuis que son maître a été massacré par un groupe de mutants auxquels Mischka et Hazel ont eux-mêmes échappé de justesse.

Quand une civilisation joue avec le feu

Pierre Maurel ne se contente pas d’un simple récit d’aventures dans un univers post-apocalyptique classique. Déjà, en militant, il explore une possibilité originale d’effondrement de notre civilisation. En effet, il dénonce tranquillement les dérives de l’industrie alimentaire. Le produit contaminant est un simple additif, mais apparemment placé dans tellement d’aliments qu’il a provoqué des effets dramatiques. Ensuite, en dessinant ses mutants, Pierre Maurel s’en donne à cœur joie pour broder à sa façon autour du thème des zombies. Bien évidemment, les mutants sont assez agressifs et ne pensent qu’à exterminer les humains sains. C’est un peu dommage que le dessinateur n’ait pas exploré davantage leurs comportements, leur organisation, etc. Enfin, en choisissant de se focaliser sur son duo, il simplifie la narration, ce qui lui convient bien puisqu’il souhaite visiblement captiver un public adolescent.

Retour aux besoins primaires

Pierre Maurel captive son public (pas seulement adolescent) en présentant un univers qui ressemble encore fondamentalement à celui que nous connaissons (habitations, rues, etc.), mais où il n’y a plus d’électricité et où tous nos objets connectés sont devenus obsolètes, même si quelques-uns conservent encore quelques heures d’autonomie. Dans cet univers, la survie et donc l’alimentation sont les préoccupations premières, avec le besoin de trouver un refuge sûr.

Une société utopique

C’est la recherche d’un refuge sûr qui fait un peu fantasmer Mischka et Hazel, puisqu’ils ont entendu parler de La Lyre où paraît-t-il, il ferait bon vivre entre personnes saines. Bien entendu, ils finissent par la trouver. Bien qu’improvisé, l’accueil est bon. La Lyre présente bien, les rumeurs ne mentent pas. Il s’agit d’une communauté de personnes saines qui ont bel et bien trouvé le moyen de s’organiser en microsociété indépendante où chacun peut s’épanouir. Il s’agit même d’une société utopique où les décisions sont prises en commun, car il n’y a pas de chef.

La façade se lézarde

Le dessinateur appuie là où cela fait mal, en montrant que cette utopie n’est qu’une façade (en dehors de l’univers de la violence, bienvenue dans celui de l’hypocrisie et d’un pouvoir qu’on entretient par l’intimidation). Mischka et Hazel vont rapidement avoir des doutes sur l’équilibre de cette société. Pierre Maurel se montre donc assez pessimiste. Il suggère que la constitution d’une société implique forcément des contraintes, par le travail et par le pouvoir. En effet, La Lyre comporte malgré tout une direction et pas n’importe laquelle. On remarquera d’ailleurs que même au sein du duo Mischka/Hazel, les décisions ne dénotent pas un équilibre parfait. La réflexion initiée par cet album tendrait à inciter à l’individualisme, seul moyen d’éviter les tensions. Mais l’individualisme rend toute organisation impossible. Il faudrait donc accepter les compromissions pour constituer une société organisée. Reste à trouver le bon équilibre, la bonne taille pour que chacun puisse y trouver sa place et s’épanouir. Travail de toute une vie, si je peux me permettre.

Simplicité et efficacité

Avec son choix d’un format relativement petit (90 planches au format 24,5 x 17,7 cm), Pierre Maurel ne cherche pas une réflexion en profondeur, mais plutôt à montrer quelques pistes. De même, il ne cherche jamais à accumuler trop de détails et il utilise des couleurs assez douces pour contrebalancer le potentiel agressif de l’univers qu’il décrit. Enfin, il ne dépasse que rarement les trois bandes par planche. Et il organise ses planches selon ses besoins de narration, en variant à bon escient tailles et formes de ses vignettes. Surtout, il évite les dialogues inutiles et il réserve régulièrement quelques surprises qui enrichissent progressivement son scénario. Voilà donc une BD de qualité qui mérite la découverte (de même que son dessinateur).

Tabula Rasa, Pierre Maurel

Gallimard (collection Bayou), février 2014

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3.5

Sentinelle Sud de Mathieu Gérault : sauver le soldat Schneider

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Naviguant entre le polar et le drame, Sentinelle Sud, saisissant premier long-métrage de Mathieu Gérault, met en scène un héros de guerre meurtri incarné avec brio par le visage fermé de Niels Schneider. Un nouveau rôle fort et exigeant pour l’acteur, deux ans après son interprétation du reporter de guerre Paul Marchand dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay, lui-aussi présenté en avant-première au Festival Les Œillades.  

Ambitieux premier long-métrage de Mathieu Gérault, Sentinelle Sud s’ouvre sur les flashs stroboscopiques d’une existence saccadée, celle de Christian Lafayette, jeune soldat de retour d’Afghanistan après une embuscade qui a décimé son régiment.

Avec sa sensibilité bouleversante, son visage écorché, son jeu magnétique et animal, Niels Schneider (Revenir, Les Choses quoi dit, les Choses qu’on fait, Sibyl, Un amour impossible), déjà reporter de guerre dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay, compose ici un personnage déraciné, en quête affective, dont les fêlures et les carences sont le noyau même du film.

Derrière le polar d’apparence classique sur l’armée et le trafic d’opium, se cache en réalité le fantôme poétique d’une guerre toujours invisible, qui irrigue d’une manière discrète la trajectoire des militaires viscéralement traumatisés, hantés par la violence de ce qu’ils ont vécu hors-champ. Ici, en effet, pas de flash-backs explicatifs et encombrants ; la sobriété de la mise en scène met en lumière le vide abyssal dans lequel Christian et ses frères d’armes mutilés (Mounir, l’impeccable Sofian Khammes) et détraqués (Henri interprété par Thomas Daloz) vont sombrer peu à peu. Malgré la solide amitié virile qui les unit, tous les trois sont victimes d’un syndrome de glissement, tiraillés par l’appel de l’abîme, écorchés par l’absence de figure paternelle à rendre fière ou le mépris de leur commandant campé par le comédien Denis Lavant.

© UFO Distribution

Abordant des thématiques existentielles complexes telles que la famille, la paternité, le réapprentissage de l’amour, le réflexe sacrificiel, l’entraide, les séquelles psychologiques de la guerre, l’accompagnement psychologique.., Sentinelle Sud est aussi un film d’ambiance qui, plus qu’il ne cherche à la retranscrire, évoque sans la rendre complètement tangible et frontale, une souffrance masculine intellectualisée, appréhendée comme un souvenir vacillant à la fois lointain et profondément enfoui.

Car les cicatrices sonores et mentales de l’horreur se mêlent aux frustrations d’un quotidien monotone. En attendant d’être réaffecté, Christian doit contenir la rage qui sommeille en lui en passant la serpillière et en rangeant les caddies dans un supermarché. Pour sortir de sa torpeur et retrouver les repères de la vie civile, il lui faut aussi réapprendre à séduire une infirmière enceinte (India Hair), seule lueur d’espoir avec laquelle construire un avenir déjà fécondé, dont Henri, son patient, tombe également amoureux. Le chant caverneux des morts, le bruissement des larmes de feu ruisselant sur les tombes des disparus, composent un univers phonique très intéressant qui dialogue constamment avec la photo rocailleuse de Laurent Brunet (Énorme, Après la guerre, Microbe et Gasoil). De même, l’émouvante rencontre de la reprise de Teardrop par José González avec la partition originale des frères Galperine souligne la couleur mélancolique et organique du long-métrage. Une proposition de cinéma à la volupté brute et sensorielle.

Sévan Lesaffre

Sentinelle Sud – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=nUg5TvFtX-c

Synopsis : Aux lendemains d’une embuscade qui a décimé son unité, le soldat Christian Lafayette est de retour d’Afghanistan. Alors qu’il tente de reprendre une vie normale, il est bientôt mêlé à un trafic d’opium pour sauver ses deux frères d’armes survivants. La mission dont ils sont les seuls à être revenus n’était peut-être pas celle qu’ils croyaient…

Sentinelle Sud – Fiche technique

Avec : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant, Thomas Saloz, Maryne Bertieaux…
Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault, Nicolas Silhol, Noé Debré
Production : David Coujard
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Guerric Catala
Décors : Sébastien Danos
Costumes : Judith de Luze
Musique : Evgueni Galperine
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h36
Genre : Drame
Sortie : 13 avril 2022

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3.5

Une Femme du monde de Cécile Ducrocq, le quotidien d’une prostituée d’aujourd’hui

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Après la comédie romantique Antoinette dans Les Cévennes de Caroline Vignal qui lui a valu un César en début d’année, Laure Calamy change de registre et incarne une prostituée dans Une Femme du monde, premier long-métrage de Cécile Ducrocq. C’est le cri d’espoir et de détresse d’une mère célibataire en plein déni, qui, dépassée par la violente crise d’adolescence de son fils, mène sa vie comme un radeau perdu. Un personnage vibrant d’énergie et de fragilité auquel l’actrice prête son habituelle fantaisie déjantée.

Pour ce premier long-métrage, Cécile Ducrocq (La Contre-allée) offre à son actrice fétiche le rôle d’une femme libre de ses choix, fière de son corps et de son activité de travailleuse du sexe. Héroïne des temps modernes vibrante d’énergie et de fragilité, Marie fait face à de lourdes difficultés financières, doit gérer la crise d’adolescence de son fils Adrien (le débutant Nissim Renard) et tente par tous les moyens de le raisonner afin qu’il parvienne à trouver sa voie professionnelle.

Dépouillée de tout ornement inutile, la mise en scène se repose sur les frêles épaules de Laure Calamy qui mène la danse de bout en bout. Dans son imperméable doré, elle arpente les trottoirs de Strasbourg à la recherche de potentiels clients, multiplie les passes pour boucler les fins de mois et payer à Adrien, expulsé de son lycée, les frais d’inscription d’une école hôtelière hors de prix. Hélas, comme la plupart des jeunes de son âge, ce dernier reste sourd aux sacrifices altruistes de sa mère ; il rejette catégoriquement l’idée de devenir adulte et se complaît dans une paresse nonchalante et désillusionnée. Tributaire de cet avenir tout tracé dans la cuisine qu’elle vit par procuration et par amour pour son fils, Marie, qui pourtant refuse l’apitoiement, renonce finalement à ses valeurs de toujours et décide de traverser la frontière pour gagner plus d’argent. Elle atterrit alors dans un club de strip-tease allemand baptisé « l’Altromondo », sorte de palais des mirages en vase clos, de caverne aux merveilles contemporaine peuplée d’une clientèle sordide ou ingrate qui vient « consommer ». Là, Marie se heurte aux brimades de la maquerelle (l’excellente Diana Korudzhiyska) qui tient les comptes et aux jalousies de ses pouliches pulpeuses, toutes bien déterminées elles aussi à gravir les échelons sous la lumière flashy des néons de l’Altromondo. 

Si la protagoniste d’Une Femme du monde est une militante revendiquant le droit de louer, de vendre son corps pour gagner sa vie honnêtement, la réalisatrice ne cherche pas à glamouriser la condition de courtisane moderne. Sans jamais porter de jugement, elle décrit avec justesse la mécanique embarrassante des échanges qui précédent l’acte sexuel programmé, les étapes du basculement précipité de la relation intime vers le rapport tarifé. 

Au delà de l’intonation linéaire de Laure Calamy et des quelques maladresses du premier film (en effet, dans une première partie assez laborieuse sur la précarité, le dispositif semble tourner en rond comme dans une cellule, rendant cette quête obsessionnelle d’argent plutôt programmatique et sa résolution vraiment bâclée), Une Femme du monde séduit par son traitement réaliste de l’affrontement générationnel et l’hypotypose minutieuse d’une relation conflictuelle entre une mère courage dépassée par les formalités administratives et son fils grincheux. Après une violente dispute, vient le temps de la réconciliation, l’occasion de laisser une nouvelle chance au dialogue. Surgissent alors ces fragments d’incertitude, ces moments de flottement, lorsque les personnages se retrouvent subitement confrontés à des choix déterminants, chantant ici leur optimisme et leur espoir sur Vancouver de Véronique Sanson.

Le film s’achève d’ailleurs sur la très belle image d’une femme indépendante, affranchie de ses responsabilités maternelles. À force de persévérance bienveillante, Marie a atteint ses ambitions personnelles à travers la réussite sociale de son fils.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : À Strasbourg où elle se prostitue depuis vingt ans, Marie a son bout de trottoir, ses habitués, sa liberté et Adrien, son fils âgé de 17 ans. Pour assurer son avenir et lui payer des études, elle doit gagner de l’argent rapidement.

Une Femme du monde – Fiche technique

Réalisation et scénario : Cécile Ducrocq
Avec : Laure Calamy, Nissim Renard, Béatrice Facquer, Romain Brau, Valentina Papic, Sam Louwyck, Diana Korudzhiyska, Amlan Larcher, Mélissa Guers, Leonarda Guinzburg, Kim Humbrecht, Maxence Tual, Sarah Ouazana, Mahir Fekih-Slimane, Marie Schoenbock, Philippe Koa…
Production : Stéphanie Bermann, Alexis Dulguerian
Photographie : Noé Bach
Montage : Sophie Reine
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Ariane Daurat
Musique : Julié Roué
Distributeur : Tandem
Durée : 1h34
Genre : Drame
Sortie : 8 décembre 2021

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3

Philippe R. Doumic, Sous son regard l’étincelle : documentaire de Laurence Doumic Roux et Sébastien Cauchon

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Réalisé et raconté avec une grande émotion par sa fille Laurence, le documentaire Philippe R. Doumic, Sous son regard l’étincelle est un portrait sensible du photographe de l’ombre, figure méconnue de la Nouvelle Vague qui a pourtant côtoyé toutes les icônes et monstres sacrés du cinéma français. Retour sur le parcours d’un artiste oublié au regard singulier et inégalable.

Véritable déclaration d’amour d’une fille à son père disparu en 2013 à l’âge de 86 ans, le documentaire Sous son regard l’étincelle rend hommage au talent discret de Philippe R. Doumic, photographe méconnu du grand public, artisan de la mémoire cinéphile paradoxalement éclipsé par l’aura scintillante des corps glorieux qui ont posé pour lui.

Mandaté dès 1957 par UniFrance, organisme œuvrant à promouvoir le cinéma français à l’international, ce passionné de photographie approcha de très près toutes les jeunes recrues emblématiques de la Nouvelle Vague pour les immortaliser dans un noir et blanc brumeux caractéristique de l’époque.

Si ses célèbres clichés parus maintes fois dans les journaux et magazines spécialisés ont traversé le temps, l’artiste, lui, en revanche a été oublié, vraisemblablement absorbé par la puissance iconique de son œuvre. Françoise Dorléac, Anouk Aimée, Brigitte Bardot, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Annie Girardot, Jeanne Moreau, Catherine Deneuve mais aussi des cinéastes majeurs tels que François Truffaut, Claude Lelouch, Jacques Demy, Agnès Varda et tant d’autres… Toutes les stars sont passées devant son objectif, offrant au monde leurs visages pensifs, mélancoliques, radieux..

À la manière d’un portrait-enquête, Sous son regard l’étincelle s’interroge sur la mise en circulation des images et sur la question des droits d’auteur à la belle époque des Cahiers du Cinéma avec, comme point de départ, l’étonnante histoire du fameux cliché non crédité de Jean-Luc Godard « à la pellicule » (imitant la célèbre « geste » de Sergueï Eisenstein, le père du montage), dont le tampon apposé au dos a finalement permis l’authentification après des années de recherches. Le voyage nous conduit aux portes de l’impressionnante bibliothèque de l’Académie des Oscars à Hollywood, à la rencontre d’un expert américain de la photo de cinéma.

Dans une posture à la fois tendre et admirative, Laurence Doumic Roux magnifie cette fabuleuse collection de tirages (certains sont rares ou inexploités) secrètement archivés dans l’une des pièces de la maison familiale en Sologne.

© Philippe R. Doumic

Révélateur, bain d’arrêt, fixateur : Le documentaire revient sur le processus de fabrication des images, notamment sur la méthode de travail très particulière de son père qui consistait d’abord à instaurer une connivence avec son modèle, à pénétrer dans l’intimité de la star en la mettant en scène le plus souvent chez elle, loin de l’agitation du plateau de tournage. Ainsi, contrairement à la photo dite promotionnelle qui « enferme » la star dans l’espace de la fiction, le tête-à-tête feutré fabriqué par Doumic s’appréhende comme un document intemporel qui capture la vérité de l’autre, saisit la fragilité et la profondeur d’un regard naturel, donne à voir son âme. « Il aimait capter la ‘photo vraie’  » rappelle Laurence Doumic. « Celle qui n’était pas conforme à l’image qu’on avait de l’artiste« . D’autre part, il photographie pendant une quinzaine d’années ses collègues et autres techniciens de la période, notamment Raoul Coutard, mythique chef opérateur connu pour son travail sur À bout de souffle, Lola ou encore Le Mépris, puis se retire définitivement pour veiller sur sa femme Arlette Doumic, souffrante d’Alzheimer.

Figures de proue de la Nouvelle Vague encore de ce monde, Claude Lelouch et Anna Karina ont accepté de partager face caméra leur vague souvenir de ce photographe resté dans l’ombre et si peu reconnu par ses pairs. Un témoignage affectueux pour le plus grand plaisir des cinéphiles.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : À travers des archives inédites et de nombreux témoignages, le documentaire brosse le portrait intime d’un artiste méconnu, paradoxalement éclipsé par une œuvre sans équivalent aux côtés des stars des années soixante : Godard, Bardot, Aimée, Truffaut, Delon, Varda, Belmondo, Lelouch, Dorléac, Deneuve, Demy, Karina… et beaucoup d’autres. Des étangs de Sologne à Hollywood, en passant par Paris et New York, une plongée au sein d’une décennie exceptionnelle en compagnie d’artistes immortalisés lors de leurs premiers pas. La redécouverte d’une époque disparue et d’un photographe très discret.

Philippe R. Doumic, Sous son regard l’étincelle – Fiche technique

Avec : Claude Lelouch, Anna Karina, Dominique Besnehard, Philippe Labro
Réalisation : Laurence Doumic Roux et Sébastien Cauchon
Producteur : Michel Merkt
Photographie : Didier Portal
Montage : Michèle Le Guernevel
Musique : Michel Cloup
Production : Doumic Studio, Beall Production
Durée : 1h30
Genre : Documentaire
Date de sortie : Non Connue

Marché de brutes (1948) d’Anthony Mann : perle noire

Deuxième gros succès au box-office d’Anthony Mann, Marché de brutes (Raw Deal) est un des meilleurs films noirs du cinéaste. Epaulé par le remarquable chef opérateur John Alton et exploitant à merveille son expérience de la série B (tournages courts, budgets serrés, peu de vedettes), Mann livre un classique du genre, d’une efficacité redoutable, magnifié par son sens de la mise en scène. Une véritable pépite précoce, qui nous est en outre proposée par Rimini Editions dans un très joli coffret agrémenté de suppléments aussi pertinents qu’intéressants. 

Cinéaste passé par tous les genres et dont la carrière peut se découper en « séquences » (film noir, western, péplum, etc.) Anthony Mann n’est pas un artiste facile à définir. Sans doute Jacques Demange, dans les suppléments de cette édition combo DVD/Blu-ray de Marché de brutes, a-t-il raison en le qualifiant de « prémoderne », un précurseur qui relia le classicisme hollywoodien au Nouvel Hollywood ; un homme qui parvint à évoluer dans le système des grands studios tout en préservant sa singularité (contrairement à Orson Welles, dont le génie ne put jamais s’accommoder du corset imposé par les studios, précise Demange). Sans doute le réalisateur de Winchester ’73 ne fut-il pas un « auteur », mais l’immensité de son talent éclaboussa de nombreux longs-métrages chers aux cinéphiles.

Si la popularité du cinéaste repose aujourd’hui avant tout sur ses westerns (Winchester ’73, La Porte du diable, Je suis un aventurier, Les Affameurs, L’Homme de l’Ouest, etc.), on aurait tort de considérer ses premières œuvres comme autant de séries B fauchées et impersonnelles. Certes, plusieurs de ces films, tournés pour divers studios (Paramount, Republic, RKO…) méritent ces qualificatifs, ce dont Mann lui-même convint de bonne grâce. Néanmoins, la sortie de La Brigade du suicide (T-Men) en 1947, qui exploita habilement le goût du public de l’époque pour les productions semi-documentaires mettant en évidence des services fédéraux – dans ce cas-ci, le Département du Trésor –, fut un jalon important dans le parcours de Mann, doublé d’un succès tant commercial que critique. Après une poignée de nouveaux films fauchés (dont le bien-nommé Desperate, dixit le cinéaste !), Mann poursuivit sur sa lancée avec un autre film noir… et un autre succès. Ce fut Marché de brutes (Raw Deal – rien à voir avec le film d’action de 1986 avec Schwarzenegger !).

Le metteur en scène américain y retrouve Dennis O’Keefe, héros de séries B hollywoodiennes qui a déjà interprété le rôle principal dans La Brigade du suicide. Il incarne cette fois Joe Sullivan, un criminel aidé dans son évasion de prison par sa compagne Pat (Claire Trevor). Le projet de Joe est simple : retrouver son ancien acolyte Rick Coyle (joué par Raymond Burr, le futur Perry Mason) qui lui doit sa part de butin, et quitter le pays. Son évasion ne sera qu’une chimère, Joe troquant une prison en béton pour une prison à ciel ouvert. Celle que lui tend Rick, mafieux sadique qui a facilité l’évasion en espérant que Joe se fasse tuer avant de le retrouver, mais aussi celle que l’on retrouve dans tout bon film noir : le triangle amoureux. Dans leur fuite, Rick et Pat emmènent en effet avec eux Ann (Marsha Hunt), l’assistante juridique qui a rendu plusieurs visites à Rick en prison et qui nourrit des sentiments pour le criminel. Pris en étau entre la femme fatale mûrissante et la fraîche innocente, Joe va tomber dans le piège tendu par Rick…

Conté par la voix off subjective de Pat qui lui confère une tragique inéluctabilité, le récit de Marché de brutes est un modèle de film noir. Sans temps mort (le film dure 79 minutes), le film suit la fuite en avant permanente des trois protagonistes. Parmi ceux-ci, le rugueux Dennis O’Keefe se voit presque évincé par les deux personnages féminins très forts et parfaitement campés par les comédiennes. Notons, au sujet de Marsha Hunt, que celle-ci est toujours vivante aujourd’hui : à 104 ans, elle est sans nul doute une des toutes dernières représentantes de sa génération d’actrices ! Visuellement, Anthony Mann confirme en outre son intérêt pour le cadre et l’esthétisme, grâce à sa collaboration avec le légendaire chef opérateur John Alton, qui collabora aux trois grands films noirs du cinéaste (La Brigade du suicide, Marché de brutes et Il marchait dans la nuit, même si Mann ne fut pas crédité pour ce dernier), avant d’entamer une longue collaboration avec Vincente Minnelli – avec à la clé un Oscar en 1951 pour Un Américain à Paris. L’alchimie entre les deux hommes fait merveille dans ce film qui réussit l’exploit d’être à la fois extrêmement concis et d’une élégance rare. 

Synopsis : Joe Sullivan brûle d’envie de sortir de prison. Il décide de s’adresser au truand Rick Coyle, qui lui doit de l’argent. Rick accepte de l’aider à s’évader. En réalité, il s’agit d’un piège…

SUPPLÉMENTS 

Rimini Editions a rendu justice à ce magnifique film noir signé Anthony Mann. D’abord, par un très joli packaging, et ensuite grâce à des suppléments intéressants.

Côté vidéo, Jacques Demange, critique à la revue Positif, se soumet à l’exercice de l’analyse, livrant en quinze minutes une multitude de points d’entrée à l’œuvre. Il rappelle ainsi que Mann considérait, à raison, que Marché de brutes fut son premier film « maîtrisé de bout en bout ». Un film construit sur une logique de huis clos permanent (une idée qui traverse également les futurs westerns et péplums de Mann), parfaitement traduit en images par John Alton, y compris en décors extérieurs (le feuillage, le brouillard de la séquence finale). Comme l’indique le titre de ce bonus (« Féminin singulier »), Demange s’intéresse ensuite aux personnages féminins du film, très importants car Mann a voulu travailler l’identité féminine au point de faire passer tous les développements du récit par les femmes, notamment au travers de la voix off. Le critique réhabilite également certains des premiers films du metteur en scène, comme La Cible vivante (The Great Flamarion/1945), et loue son efficacité héritée de son expérience des séries B. Les priorités édictées par Mann, où l’argent figure en dernier, sont à cet égard édifiantes quant à sa façon de travailler, économe et artisanale. Une analyse passionnante et d’une clarté lumineuse.

Notre plaisir est complété par un livret de 28 pages illustré de nombreux photogrammes. Rédigé par Christophe Chavdia, dont on ne sait pas grand-chose, il s’intéresse en partie aux premières années de la carrière d’Anthony Mann, en particulier ses films noirs. Une autre, plus intéressante encore car consacrée à un personnage moins connu, s’attache au chef opérateur John Alton, un artiste au caractère bien trempé et qui joua un grand rôle dans la réussite des films de Mann. La dernière partie peut par contre surprendre. On s’étonne en effet de l’article conséquent consacré à T-Men, suivi d’un plus court concernant Marché de brutes. L’explication est simple : Rimini a publié les deux films à deux mois d’intervalle, et les deux éditions contiennent… le même livret. Dommage, certes, mais le texte de Chavdia est tellement truffé d’informations qu’on est prêt à passer l’éponge… En somme, peu de motifs d’insatisfaction concernant cette belle édition d’un des premiers grands films d’un grand réalisateur.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • « Féminin singulier » : interview de Jacques Demange, critique à la revue Positif
  • Livret « La Fureur des hommes » par Christophe Chavdia (28 pages)

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Monty Python : Sacré Graal ! , un sacré film culte

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Monty Python : Sacré Graal ! est ce qui a permis financièrement aux Monty Python de se libérer de la télévision pour offrir leur folie géniale au cinéma. Film médiéviste si l’on veut, il retrace les marqueurs du Moyen Âge et de la légende arthurienne avec beaucoup, beaucoup de malice.

Synopsis de Monty Python : Sacré Graal ! :  Le roi Arthur et les Chevaliers de la Table Ronde se lancent à la conquête du Graal, chevauchant de fantomatiques montures dans un bruitage de noix de coco cognées. La petite troupe va devoir passer mille épreuves, dont un chevalier à trois têtes, des jouvencelles en chaleur, voire même un terrible lapin tueur.

 

La chevauchée fantastique

Le titre original de ce film culte est Monty Python and the Holy Grail. Aucun point d’exclamation, contrairement à ce titre français un peu roublard qui veut faire comprendre à marche forcée autant que subliminale le côté « sacrés farceurs » de la bande de joyeux drilles britanniques, alors encore peu connue dans notre pays.

Par « Sacré Graal », on doit pourtant bien entendre Saint Graal dans la légende arthurienne, assimilé au Saint Calice des chrétiens. En effet, pour inaugurer notre nouvelle série consacrée au Moyen Âge, cette parodie des Chevaliers de la Table Ronde est complètement dans le sujet. Les prises de vue en terres écossaises, vertes et vastes, nous plongent quelque peu dans l’ambiance médiévale, et les sujets traités par les auteurs dans cette quête du Graal recoupent de manière sérieuse l’histoire, même si on est dans un traitement parodique et loufoque.

La légende des chevaliers du Roi Arthur (Graham Chapman), le roi des bretons, est découpée en de saynètes plus ou moins égales, devenues presque toutes cultes depuis 46 ans que le film existe.  Après un faux générique sous-titré en faux suédois en guise d’introduction, au risque d’une sortie anticipée de spectateurs déroutés, le métrage commence avec le roi lui-même, qui traverse tout le film en marchant en pas chassés pour figurer l’allure d’un cheval, pendant que le bruit de ce cheval imaginaire est simulé par deux demi noix de coco entrechoquées par son écuyer Patsy (Terry Gilliam)… L’effet de surprise décuple l’hilarité quand le roi et sa suite sortent de cette manière des brumes britanniques : on entend d’abord les bruits avant de constater l’énormité du gag.

Dans  sa toute première partie, Monty Python : Sacré Graal ! présente le choix des futurs chevaliers. Ainsi, on retrouve les figures de Sir Lancelot le courageux (John Cleese), Sir Robin le pas-aussi-courageux-que-Sir-Lancelot (Eric Idle), Sir Galahad (Michael Palin), ou encore Sir Bedevere (Terry Jones). La légende est respectée, même si l’absurde-pas-si-absurde, pour paraphraser les Monty Python, est partout : les paysans en guenille et asservis sont anar’ et syndicalistes, d’autres personnages refusent de reconnaître l’autorité du roi , parce que non, ils n’ont pas voté pour lui ! Puis, sous l’injonction d’un Dieu en carton-pâte, ils se dispersent pour tenter de retrouver le Saint Graal, gage de paix, voire d’immortalité puisqu’il est l’avatar du chaudron d’immortalité des légendes celtes. Entrecoupés des animations de Terry Gilliam, les récits gagnent en cohérence et unité par rapport à leurs sketches télévisés.

Sans vouloir trop simplifier, le Moyen Âge, surtout dans les contrées britanniques où l’on parle plus de Dark Ages (de siècles obscurs), est synonyme de chaos, quand le départ des Romains n’est remplacé par aucune autre autorité. Le christianisme y bat son plein, et c’est en érudits que les Monty Python se moquent gentiment de ses symboles. Pour le sketch avec Galahad, par exemple, dont l’aventure connue est celle dite du Châtel aux pucelles, ils n’ont pas peur de remplacer les pucelles de la légende par des nonnes entièrement nues,  jeunes et girondes, qui veulent s’attaquer à la vertu du bon et pur Galahad. Vers la fin du film, un épique épisode avec le lapin tueur fait intervenir la Sainte Grenade d’Antioche, une pure invention pythonnesque, pour anéantir l’horrible lapin. Pour actionner cette grenade, on doit trouver les instructions dans le livre des armes, qui ressemble en tous points à la Bible, à ceci près que dans le premier, on parle de destruction, un détournement caustique des Saintes Écritures…

On trouve également dans Monty Python : Sacré Graal ! des allusions savantes à l’évolution de la langue anglaise avec le célébrissime sketch des « Chevaliers qui disent Ni ». La terreur qu’ils engendrent auprès de la population serait le reflet de leur appréhension relative au glissement de la langue du Old English au Middle English dans ces siècles-là, synonyme de changements autrement plus influents…

Sous des couverts drolatiques, Monty Python : Sacré Graal ! est un vrai  film médiéviste, intelligent et documenté. Il serait faux d’affirmer que le métrage n’a pas subi les affronts du temps. Certaines saynètes sont terriblement datées, mais le film a tenu le haut du pavé depuis tellement d’années, quasiment toutes les scènes sont devenues tellement cultes, qu’in fine, il est devenu un tel classique que le souvenir de nos premiers fous rires suffit encore et toujours à nous faire esquisser un sourire d’aise. Sans atteindre la perfection de La Vie de Brian, c’est un film inoubliable.

 

Monty Python : Sacré Graal ! – Bande annonce

Monty Python : Sacré Graal ! – Fiche technique

Titre original : Monty Python and the Holy Grail
Réalisateur : Terry Gilliam et Terry Jones
Scénario : Graham Chapman, John Cleese, Eric Idle, Terry Gilliam, Terry Jones, Michael Palin
Interprétation : Graham Chapman: le roi Arthur / la voix de Dieu / la tête du milieu du chevalier à trois têtes / le garde du château des marais qui a le hoquet
John Cleese : Lancelot / un garde du premier château / l’homme transportant le « mort » qui continue de parler / le Chevalier noir / un paysan chasseur de sorcières / le principal chevalier français / un chevalier chanteur de Camelot / Tim l’enchanteur
Eric Idle : Robin / le collecteur de morts / un paysan chasseur de sorcières / un chevalier chanteur de Camelot / le garde du château des marais bavard / Concorde, l’écuyer de Lancelot / Roger le bosqueteur / Frère Meynard
Terry Gilliam : Patsy, l’écuyer d’Arthur / le Chevalier vert / un chevalier chanteur de Camelot / la main de gorille / le vieil homme de la scène 24 / Bors / le dessinateur
Terry Jones : Bedevere / la mère de Dennis / un chevalier français / la tête gauche du chevalier à trois têtes / le scribe des enluminures / le prince Herbert
Michael Palin: Galahad / un garde du premier château / Dennis / un paysan chasseur de sorcières / le narrateur / un chevalier chanteur de Camelot / un chevalier français / la tête droite du chevalier à trois têtes / le chef des Chevaliers qui disent « Ni ! » / le roi du château des marais / un invité du château des marais / le disciple de Frère Meynard
Photographie : Terry Bedford
Montage : John Hackney
Musique : Stanley Black, Kenneth Essex, Paul Ferris ,Neil Innes, Peter Knight, Jack Trombey , Roger Webb
Producteurs: Mark Forstater, Michael White
Maisons de Production : Python (Monty) Pictures, Michael White Productions, National Film Trustee Company
Distribution (France) : Carlotta Films
Durée : 91 min.
Genre : Comédie, aventure
Date de sortie :  03 Décembre 1975
Royaume-Uni– 1975

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4.5

Madeleine Collins d’Antoine Barraud ou l’équilibre instable de Virginie Efira

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Portrait d’une femme vulnérable à la beauté nerveuse constamment aliénée par le désir de ses proches, Madeleine Collins écrit et mis en scène par Antoine Barraud (Les Gouffres, Le Dos rouge) vaut pour l’élégante performance d’actrice de Virginie Efira, qui, grâce à un triple rôle ambigu dans la continuité du Sibyl de Justine Triet ou Benedetta de Verhoeven, révèle une fois encore toute l’étendue de sa palette de jeu. 

Elle au pluriel

Traductrice endeuillée par la mort de sa sœur, Judith Fauvet (Virginie Efira) mène une vie apparemment normale. En réalité, sa profession est le parfait alibi lui permettant de compartimenter son existence en plusieurs cellules affectives distinctes et de jongler entre deux identités, deux conjoints, deux foyers. Un jour, elle est la compagne d’Abdel (Quim Gutiérrez) et la mère absente de la petite Ninon ; le lendemain, elle quitte précipitamment la Suisse pour retrouver Melvil (Bruno Salomone), son mari chef-d’orchestre et ses deux fils adolescents en France. Mais les indices qui présagent le caractère artificiel de ces rapports familiaux fissurés deviennent vite évidents.

Dès l’énigmatique plan-séquence d’ouverture de Madeleine Collins, le malaise s’installe. Confronté aux mensonges, aux prétextes et aux subterfuges de l’héroïne prête à tout inventer pour garder intactes l’architecture mentale et la fiction qu’elle fabrique en permanence, le spectateur doit gérer la confusion identitaire et l’étrangeté existentielle de Judith. Toujours en fuite, convaincue de pouvoir remettre sa vie en ordre sans jamais aborder véritablement les problèmes enfouis dans son regard opaque, Virginie Efira joue avec délectation de sa folie manipulatrice. À la fois cheffe de pupitre et victime de cet « entre deux » constamment menacé, elle multiplie les faux déplacements professionnels, compose des avatars, brouille les pistes, esquive les questions qui perturbent ses plans, brode, improvise, comme pour préserver son entourage d’une supercherie latente qu’il ne faudrait en aucun cas découvrir.

C’est précisément la rythmique cyclique de ce va-et-vient, de laquelle découle la somme de deux identités transitoires (Judith Fauvet + Margot Pol = Madeleine Collins), qui structure le récit fragmenté de ce drame psychologique ambitieux et construit un suspense haletant autour des désirs contradictoires d’une femme complexe, vulnérable, à la beauté nerveuse. Hélas, la chute est inéluctable. Malgré tous les efforts déployés dans ce jeu pirandellien, l’équilibre instable finit par s’effondrer et Efira, acculée, feint l’évanouissement dès qu’elle se retrouve prise à son propre piège. « Je suis devenue un monstre », finit-elle par avouer dans un soupir.

Le propos du film d’Antoine Barraud n’est pas tant d’expliquer avec précision comment cette femme tourmentée en est arrivée là, mais plutôt d’entrouvrir ses tiroirs secrets pour révéler progressivement la profonde motivation d’un tel enchevêtrement de faux-semblants, d’une telle prise de risque pour maintenir une façade, parvenir à duper l’autre et surtout, dans le même temps, à se tromper soi-même. Pour Judith, il s’agit toujours de jouer à être une autre, des autres, de s’incarner en endossant plusieurs rôles.

Le réalisateur des Gouffres et du Dos rouge s’inspire ici des Trois visages d’Ève de Nunnally Johnson, Kramer contre Kramer de Robert Benton mais aussi de l’insaisissable Madeleine hitchockienne de Vertigo incarnée par Kim Novak, pour proposer sa vision de la femme à double fond.

Sévan Lesaffre

Madeleine Collins – Bande-annonce

Synopsis : Judith mène une double vie entre la Suisse et la France. D’un côté Abdel, avec qui elle élève une petite fille, de l’autre Melvil, avec qui elle a deux garçons plus âgés. Peu à peu, cet équilibre fragile fait de mensonges, de secrets et d’allers-retours se fissure dangereusement. Prise au piège, Judith choisit la fuite en avant, l’escalade vertigineuse, au risque de tout perdre.

Madeleine Collins – Fiche technique

Avec : Virginie Efira, Bruno Solomone, Quim Gutiérrez, Jacqueline Bisset, Valérie Donzelli, Nadav Lapid, Thomas Gioria..       Réalisation : Antoine Barraud
Scénario : Antoine Barraud, Héléna Klotz
Production : Justin Taurand
Photographie : Gordon Spooner
Montage : Anita Roth
Décors : Katia Wyszkop
Costumes : Claire Dubien
Musique : Romain Trouillet
Distributeur : UFO Distribution,Paname Distribution
Durée : 1h42
Genre: Drame
Sortie : 22 décembre 2021

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3