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Le point sur « 25 ans de cinéma français à l’étranger »

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Ouvrage collectif placé sous la direction de Gilles Renouard, 25 ans de cinéma français à l’étranger remédie à l’un des angles morts du septième art : l’exportation des œuvres, son histoire, ses évolutions et ses tendances actuelles.

Si le cinéma apparaît comme l’une des choses les mieux partagées au monde, certains de ses aspects demeurent cependant sous les radars cinéphiliques : ses systèmes d’aides publiques et de production en constituent un exemple, ses paramètres à l’exportation un autre, plus édifiant encore. En se basant sur les données récoltées par Unifrance, 25 ans de cinéma français à l’étranger permet une approche pays par pays, éclairant la manière dont les films hexagonaux (tels que définis par le CNC, qui délivre un agrément à cette fin) s’insèrent sur les différents marchés internationaux. L’Allemagne est un espace capital pour les productions françaises, qui s’y exportent avec succès, aidés par une appétence réaffirmée pour la comédie, ainsi qu’une image idéalisée et romantique de la France. En Chine, Les Rivières pourpres a constitué un tournant, mais les résultats demeurent décevants, malgré la popularité relative de Luc Besson, maître incontesté du cinéma hexagonal à l’étranger. Aux États-Unis, les tendances se sont souvent inversées : Pathé et Gaumont y ont d’abord joué un rôle prédominant, avant que le cinéma artisanal se voit fragilisé par les guerres mondiales, puis que La Nouvelle vague forge une nouvelle appréhension de la scène cinématographique nationale. Depuis 1997, les films en langue anglaise se comportent mieux que les films d’auteur. Et ces dernières années, les sorties, en croissance, ont été inversement proportionnelles aux entrées, en berne. Ces éléments sont mis en avant parmi de nombreux autres, à l’occasion de chapitres étayés, remontant aux origines des exportations françaises sur tel ou tel territoire, notifiant les évolutions (réglementaires, économiques, artistiques, critiques, populaires) et les (im)pulsions d’œuvres ou de courants à travers le temps.

Mais l’ouvrage placé sous la direction de Gilles Renouard sonde aussi, dans son premier quart, la manière dont l’industrie cinématographique fut affectée par les évolutions technologiques. L’apparition de la télévision, du magnétoscope, de la vidéo à la demande, des séries, des plateformes, mais aussi de la 3D ou du numérique, ont eu une influence considérable sur les modes de consommation et l’économie des films. Ce cheminement est largement connu, il a été maintes fois verbalisé dans la littérature spécialisée, mais il constitue néanmoins une entrée en matière idoine lorsqu’il s’agit de radiographier le comportement des films français sur les marchés internationaux – eux-mêmes soumis à ces mêmes évolutions. Autre rappel salutaire : la captation de la majorité des entrées en salles par les blockbusters, quand les films plus modestes, indépendants et d’art et essai se partagent une part de marché plus ou moins constante, mais de plus en plus morcelée. La fréquentation des salles obscures se porte bien en France et en Angleterre, mais connaît un désintérêt relatif en Italie et en Allemagne. Et si l’Europe constitue le premier marché à l’exportation pour les productions françaises, des pays tels que le Brésil, la Colombie, la Chine, la Corée, l’Indonésie, la Russie, le Japon, la Malaisie ou le Mexique enregistrent une hausse de fréquentation à laquelle la cinquantaine de sociétés exportatrices françaises doit être attentive.

25 ans de cinéma français à l’étranger s’intéresse aussi à l’ouverture du marché saoudien, aux aides accordées aux productions coréennes ou canadiennes, aux opportunités indiennes et chinoises, appelées à supplanter celles en vigueur aux États-Unis, aux festivals et à leurs marchés adjacents. Il caractérise la modernité du cinéma français, laquelle passe par un renouvellement des cadres, la féminisation de la réalisation et une vraie diversité générationnelle. C’est dans ce contexte que, de 1995 à 2012, les productions nationales ont d’abord connu une hausse soutenue à l’exportation, puis en dents de scie. Six à quatorze productions dépassent chaque année le million d’entrées à l’étranger. Des locomotives comme Taken, Lucy ou Le Transporteur démontrent qu’un budget conséquent et la langue anglaise constituent sans réelle surprise des atouts majeurs. Ce qui n’empêche pas des comédies (Intouchables, Les Visiteurs, Bienvenue chez les Ch’tis…) de parcourir le monde. Mais d’autres cinéastes appariés au cinéma français rendent la lecture statistique encore plus complexe : il en va ainsi de Roman Polanski, Michael Haneke, les frères Dardenne ou encore Lars von Trier. Car l’agrément du CNC dépend de la nationalité des parties prenantes, mais aussi de la langue parlée, le tout étant pondéré selon des critères stricts. 25 ans de cinéma français à l’étranger permet d’en prendre la mesure, mais aussi de s’initier aux exportations sur des marchés structurés par des règles, des goûts et des habitudes divergeant souvent considérablement.

25 ans de cinéma français à l’étranger, ouvrage collectif sous la direction de Gilles Renouard
Hémisphères Éditions, décembre 2020, 442 pages

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Interview Muriel Cinque et Guillaume Banniard (L’Infini Détail) : « Pas question pour les rédacteurs de céder au moindre phénomène de mode »

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Co-rédacteurs en chef du second numéro de L’Infini Détail, Muriel Cinque et Guillaume Banniard reviennent pour Le Mag du Ciné sur cette nouvelle publication, contenant notamment le premier dossier de fond jamais publié sur Antonia Bird, réalisatrice native de Londres dont la filmographie demeure largement méconnue.

À qui s’adresse L’Infini Détail ? Autour de quels valeurs ou objectifs s’articule le magazine ?
Muriel Cinque : Ce magazine est tout simplement né d’une passion commune pour le septième art et les autres. Il s’adresse ainsi à tous ceux ayant l’envie de partager ensemble ce qui rend le monde plus beau. Dès les balbutiements de la revue, il n’était pas question pour les rédacteurs de céder au moindre phénomène de mode. Ce qui meut notre équipe est de faire connaître ce qui lui semble digne de la curiosité des lecteurs, d’élargir leur champ de vision et leur apporter matière à réflexion. D’où notre acharnement à rédiger et faire paraître ce dossier sur la réalisatrice britannique Antonia Bird.
L’Infini Détail a d’abord été, pendant plusieurs années, un magazine dématérialisé avant que l’amour du papier, du durable et du support physique ne donne à l’équipe l’envie d’apporter une valeur ajoutée et plus d’ampleur à son travail. Nous n’avons pas pour autant renoncé à notre liberté.

Guillaume Banniard : La phrase de François Truffaut est citée à tour de bras, mais elle est plus juste que jamais au XXIe siècle : « On a tous deux métiers : le sien, et critique de cinéma ». L’humain est une machine à opinions. On réagit en permanence à 1001 publications qu’on a oubliées le mois suivant. Est-ce que ça vaut encore le coup de publier un avis construit sur un film, à une époque où on indique au futur lecteur le « temps de lecture estimé » ? L’Infini Détail affirme que oui. On veut que le lecteur, au contraire, ait envie de nous lire un long moment.

Muriel Cinque : Je dois personnellement une grande partie de ma cinéphilie à des lectures critiques. J’ai pu rencontrer des œuvres, des auteurs dont je n’aurais jamais entendu parler sans la volonté de ces passionnés de mettre en commun leurs découvertes.

Guillaume Banniard : Lorsqu’une personne met tout son cœur dans un texte critique, ça peut vous ouvrir des horizons infinis. J’ai eu envie de me mettre à Dostoïevski après lecture d’une chronique dans le magazine Ciné Live en 2005, pour la sortie en DVD de Voyage au bout de l’enfer. J’étais adolescent à l’époque. Le journaliste Marc Toullec disait du long-métrage qu’il doit beaucoup à la littérature russe. Cette façon d’aborder le chef-d’œuvre de Michael Cimino m’a rendu familier d’une littérature dont j’ignorais tout. Si mille pages de roman russe peuvent passer aussi vite que les trois heures de Voyage au bout de l’enfer, je n’avais plus aucune raison d’être intimidé par Les Frères Karamazov ! C’est cette soif de découverte qui habite L’Infini Détail, et je la retrouve dans toute la rédaction.

Entre le premier et le second numéro, votre approche a-t-elle changé ?
Guillaume Banniard : Notre approche n’a pas changé, mais elle a gagné en aplomb. Le premier numéro était très théorique, la rédaction s’y interrogeait sur la notion de « cinéma sensitif », terme lu et relu dans diverses critiques au fil des ans sans qu’il en existe une définition précise. J’ai donc rédigé tout un dossier sur le sujet, en faisant remonter à la surface des souvenirs de cinéma imprégnés dans mon système nerveux. « Tiens, ce film-là me semble supporter le qualificatif de « sensitif » : pourquoi donc ? ». Et je me mettais à écrire, en gardant cet axe en tête. Cela m’a mené de L’Apollonide : souvenirs de la maison close, film français de 2011, aux œuvres punk et brutales de Shinya Tsukamoto, comme Bullet Ballet et Tokyo Fist. Des films qui, selon moi, s’adressent directement aux sens du public, le temps d’une scène ou dans leur intégralité.
Ce sujet me passionne, mais ça m’a rendu beaucoup trop « control freak ». J’ai écrit le premier numéro en grande partie tout seul, et même si je suis fier du résultat, tout comme des apports extérieurs, le magazine est trop inféodé à ma seule vision du cinéma. Le n°2, en plus de s’attaquer à un sujet moins abstrait – la carrière d’une réalisatrice méconnue –, est le fruit d’une longue collaboration avec Muriel, co-rédactrice en chef. Le magazine dans son ensemble respire davantage, vibre de la passion collective qui est à l’origine de L’Infini Détail.

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D’Antonia Bird à Bill Plympton, on devine sans mal votre envie d’initier le lecteur à de nouveaux horizons…
Muriel Cinque : Initiation et incitation à la curiosité. Découvrir et faire découvrir est un plaisir de fin gourmet. Encore plus quand pour l’occasion, on se sent investi d’une âme de justicier parti en croisade pour réparer une injustice flagrante. Je plaisante, mais il y a malgré tout un peu de ça dans notre démarche.

Guillaume Banniard : Certains génies ne sont pas assez célébrés, en cinéma comme ailleurs. C’est à ceux qui ont le temps d’aller voir hors des sentiers battus que revient la charge de baliser le terrain pour que d’autres s’y aventurent ensuite. Ce dossier vient des tripes, Muriel et moi adorons Antonia Bird. « Méconnu » signifie souvent « élitiste », or les films de Antonia Bird peuvent se regarder sans aucun esprit cinéphile. Il sont humains, viscéraux, réalistes et très prenants. Elle a fait un film de gangster, elle a touché au drame social, puis au thriller post-11/9, toujours avec le même souci d’efficacité. Ces films portent la marque du grand cinéma populaire et conscient. Pour caricaturer, ils sont aussi accessibles que du Ken Loach et du William Friedkin. N’importe quel spectateur, partout dans le monde, peut vibrer pour ses personnages.

Comment fait-on, en 2021, pour sortir un magazine de cinéma sans recourir à la publicité, et en étant uniquement financé par les achats et les dons ?
Guillaume Banniard : Avec beaucoup de patience ! Je ne remercierai jamais assez notre maquettiste, Marie Lemoine, qui a donné son identité au magazine. La création du second numéro lui a demandé de composer avec un emploi du temps exigeant, mais elle ne nous a jamais lâchés.

Muriel Cinque : Pour arriver à concrétiser ce projet, il est surtout nécessaire pour moi d’aller contre sa propre nature et se transformer en harceleur afin de faire réagir les personnes susceptibles d’être intéressées. C’est usant, épuisant, éreintant, mais c’est malheureusement un passage obligé. Faire du forcing, exiger une réponse autre que le silence poli.
Ça peut sembler un peu contradictoire avec le respect du lecteur, mais si cette femme a reçu des menaces de mort pour punir son audace et sa droiture lorsqu’elle a tourné Prêtre, superbe portrait d’un jeune homosexuel rentré dans les ordres, elle mérite bien que l’on passe pour des emmerdeurs quelques semaines. La patience est loin de suffire. Il faut de la ténacité, de l’endurance et surtout avoir une foi inébranlable en ce que l’on défend. Et malgré notre force de conviction, c’est loin d’être gagné.

Vous pouvez participer à la campagne Ulule organisée par le magazine ici : https://fr.ulule.com/l-infini-detail-ndeg2/

« Bad Luck Banging or Loony Porn » : porno amateur pour film d’auteur

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Ours d’or au dernier Festival de Berlin, Bad Luck Banging or Loony Porn est un film surprenant. Un film, ou plutôt une expérience. Une œuvre radicale mais avant tout essentielle.

Synopsis de Bad Luck Banging or Loony Porn : Emi (Katia Pascariu), une enseignante, voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur Internet d’une sextape tournée avec son mari. Forcée de rencontrer les parents d’élèves qui exigent son renvoi, Emi refuse de céder à leur pression, et questionne alors la place de l’obscénité dans nos sociétés.

Du rire aux larmes (et inversement)

D’emblée, Bad Luck Banging se dévoile dans toute sa complexité : un film entre fable tragique et farce comique. Divisée en trois parties, s’apparentant aux trois actes théâtraux, l’œuvre nous entraîne dans l’envers du décor de la société roumaine actuelle. Le film, le huitième de son réalisateur, fait preuve d’une grande maîtrise, tant visuelle que scénaristique.

Il est quelque peu difficile de préciser le ton du film, tant il évolue constamment. Ne parler que de drame ou ne parler que de comédie serait en effet réducteur. Néanmoins, il est évident que le film est engagé et propose un regard personnel et hostile autour de la société roumaine. Une société enfermée dans des conventions risibles. Une société qui se croit chaste et irréprochable mais qui est en réalité vicieuse. 

Ainsi, la première partie est ancrée dans un Bucarest réaliste et contemporain, presque menaçant. Une partie critique des travers de la Roumanie d’aujourd’hui, qui plus est en temps de Covid. Ensuite, la deuxième partie est tel un abécédaire sociétal, dictionnaire anecdotique, glossaire amusant et analytique. Un montage intelligent qui défait avec un humour abrasif les conceptions de termes comme « fellation », « racisme » ou « viol ». La troisième partie est, quant à elle, une satire réelle aux allures dystopiques. Un chapitre de clôture absurde et, pourtant, qui porte un regard désillusionné sur le monde.

Doutes et remises en question d’un cinéaste/citoyen

C’est ce regard désabusé, en colère et sans concession qui est à l’origine de la force de Bad Luck Banging. Le regard acerbe de Radu Jude, le réalisateur. Mais également celui de Radu Jude, le citoyen roumain. Parce que Bad Luck Banging, conçu certes comme une grande farce, est en réalité une tragédie explosive. Le film, risible par moments tant il relève d’un non-sens intellectuel total, n’hésite pas à lâcher des vérités brutes et urgentes.

Sans doute que le caractère parfois cru du film choquera plus d’un. Ici, le politiquement correct n’existe donc pas. Finalement, pourquoi le devrait-il ? Comme le montre l’intégralité du film, la société roumaine est souvent misogyne, violente, raciste. Cette société qui se croit irréprochable. Radu Jude ne cherche pas à plaire : il constate. Il remet en question. Toujours avec intégrité et recul.

Avec le personnage principal du film, Emi, Radu Jude décrit ses propres déceptions. Certes, la situation du film est spécifique au genre du personnage. En effet, la sexualité des femmes fait l’objet de débats externes plus que celle des hommes. Toutefois, c’est en témoin privilégié et critique de cette appropriation sociale malvenue, qui sévit encore dans un trop grand nombre de pays, que Radu Jude se positionne. Finalement, de quoi est accusée Emi ? D’avoir partagé une sextape ou de ressentir du plaisir dans ses rapports sexuels avec son mari ? En un sens, l’obscénité n’est qu’un prétexte pour illustrer avec virulence l’absurdité des préjugés. 

Plus loin que le masque chirurgical, le masque social

La sortie au cinéma d’une pléthore d’œuvres filmées durant la pandémie a montré un intérêt d’ancrer les films dans le réel immédiat. Avec Bad Luck Banging, Radu Jude va encore plus loin en faisant du Covid un symbole. Au-delà du masque chirurgical, présent tout au long du film, il y a le masque social, plus difficile à discerner.

Les masques chirurgicaux portés dans la troisième partie rappellent l’aspect parodique du film. Ils soulignent l’artificialité des personnages secondaires, constitués comme des archétypes absurdes mais pourtant réels. Des personnages figés qui se cachent derrière des idées préconçues, à l’image de nos sociétés actuelles. Et à l’image de la société roumaine en particulier.

Il ne suffit plus d’être masqués pour que l’on découvre les vrais visages : parodiques et ridicules. Pourtant, si tout ce film n’est qu’une mauvaise blague, comme semble l’illustrer la fin, pourquoi sonne-t-il, malheureusement, si juste ?

Bande-annonce – Bad Luck Banging or Loony Porn

Fiche technique – Bad Luck Banging or Loony Porn

Réalisation : Radu Jude
Scénario : Radu Jude
Interprétation : Katia Pascariu (Emi Cilibiu), Claudia Ieremia (La directrice)
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 15 décembre 2021
Pays : Roumanie, Luxembourg, République tchèque, Croatie

Le reflet : miroirs qui déforment, surfaces qui mentent, illusions qui capturent

Il y a un moment où l’on ne sait plus si l’on regarde le monde ou si l’on regarde déjà son image, tant la vision semble passer par des surfaces qui déforment, filtrent et déplacent ce qui est vu. Dans cet entre-deux instable, le reflet ne renvoie jamais le réel tel qu’il est, mais une version glissante qui trouble l’identité, fragmente la perception et installe une distance irréversible entre le sujet et ce qu’il croit voir.
Le reflet devient alors moins un dispositif visuel qu’une condition entière de l’expérience contemporaine, où voir, se voir et se reconnaître passent par une image seconde qui révèle autant qu’elle dissimule.

Le reflet n’est plus un motif esthétique innocent ou un simple dispositif visuel : il est la condition perceptive contemporaine, le mode d’être-au-monde où le réel ne se donne plus directement mais toujours à travers une image seconde, instable, glissante, altérée. Contrairement au mythe du miroir fidèle, le reflet ne renvoie jamais le même ; il transforme, déforme, amplifie, il produit une version décalée qui fissure la certitude du vu. Il traverse la peinture, la photographie, le cinéma, les vitrines, les écrans, non comme ornement, mais comme symptôme : nous ne voyons plus le monde, nous voyons son double filtré, son semblant qui nous regarde en retour. Lacan y verrait la scène primitive du stade du miroir : le sujet se constitue dans l’identification aliénante à une image extérieure, toujours déjà déformée, toujours déjà manque. Baudrillard irait plus loin : le reflet n’est plus représentation ; il est simulacre pur, où l’original s’efface et où la copie devient plus réelle que le réel. Merleau-Ponty, dans sa phénoménologie du corps-percevant, y lirait l’incarnation même de la vision : le reflet n’est pas abstrait, il est chair qui se touche à distance, corps qui se sent vu par sa propre surface. Le reflet n’est pas neutre ; il est piège, séduction, menace – une manière de voir qui nous dépossède de ce que nous croyons voir. Nous vivons entourés de surfaces réfléchissantes : miroirs, écrans, vitrines, eaux troubles, et chaque reflet nous altère un peu plus, nous fait glisser vers une perception qui n’est plus nôtre.

1. Le reflet comme déformation : altération, voile, atmosphère qui enveloppe

Le reflet ne copie pas ; il modifie les proportions, les couleurs, les contours – il produit une version du réel qui n’existe nulle part ailleurs. Dans le cinéma, cette déformation devient matière vivante, voile qui enveloppe les personnages et les rend étrangers à eux-mêmes. Dans Drive, les reflets sur les vitres de voiture ne sont pas accessoires : ils créent une atmosphère flottante, une distance flottante entre le conducteur et le monde, où la lumière néon se diffracte en fragments qui isolent le visage, le rendent spectral, presque absent. Le reflet devient texture émotionnelle : il enveloppe, il isole, il rend le réel poreux. Chez Wong Kar-wai, dans In the Mood for Love ou Chungking Express, les miroirs et vitrines dédoublent les corps et les gestes : un visage apparaît en surimpression sur une vitre pluvieuse, un reflet déformé par la courbure du verre traduit une émotion diffuse, une mélancolie qui ne peut se dire directement. Le reflet n’est pas fidèle ; il est le medium de la distance intérieure, du désir qui ne s’accomplit jamais, de l’amour qui reste suspendu dans l’image seconde. Dans Chungking Express, les reflets fragmentés sur les surfaces urbaines font des personnages des ombres errantes, des silhouettes qui se cherchent sans jamais se trouver. Le reflet altère non par erreur, mais par nécessité : il dit que le vu n’est jamais pur, qu’il est toujours traversé par le manque, par le voile du désir. Ces œuvres ne montrent pas le reflet ; elles le font respirer, elles le font glisser sur la peau des personnages comme une caresse qui blesse.

2. Le reflet comme écran : surfaces numériques, identités filtrées, fictions douces

Les écrans contemporains produisent des reflets numériques : selfies, filtres, visages lissés, avatars – le reflet devient une version optimisée, une image contrôlée en temps réel. Le selfie n’est plus autoportrait innocent ; il est reflet fabriqué, calibré, filtré pour correspondre à un idéal qui n’existe pas dans le réel. Baudrillard y verrait l’hyperréel achevé : le reflet numérique n’imite plus le corps ; il le surpasse, il le corrige, il produit une beauté qui efface les imperfections et rend le réel obsolète. Les filtres ne sont pas accessoires ; ils sont le medium même de l’identité contemporaine : ils augmentent, ils corrigent, ils transforment le reflet en fiction douce, en version idéale que l’on habite comme une seconde peau. Sur les réseaux, chaque selfie est un reflet performé : angle choisi, lumière ajustée, peau lissée, yeux agrandis – le sujet ne se voit plus, il se simule. Ce reflet n’est pas mensonge ; il est désir incarné, désir de soi comme image parfaite. Mais ce désir nous piège : le reflet filtré devient norme, et le corps réel, avec ses pores, ses asymétries, ses traces de fatigue, devient inadéquat. Le reflet numérique ne libère pas ; il asservit à une boucle d’auto-optimisation infinie, où chaque clic est une petite altération, chaque like une validation du semblant. Nous ne nous regardons plus ; nous nous regardons à travers l’écran, et l’écran nous déforme jusqu’à ce que nous ne reconnaissions plus notre propre visage sans filtre.

3. Le reflet comme piège : illusions, duplications, surfaces trompeuses

Le reflet peut tromper, révéler ce que l’image directe cache, devenir espace de menace pure. Dans le cinéma d’horreur et de suspense, le miroir n’est plus décor ; il est porte ouverte sur l’inattendu, sur ce qui surgit de l’autre côté. Dans Mirrors ou Oculus, le reflet n’est pas passif : il agit, il attire, il tue – il devient entité autonome qui inverse le rapport de pouvoir entre le sujet et son image. Le miroir narratif permet de montrer ce qui échappe au champ : un geste derrière le dos, un visage qui n’est pas le bon, une présence qui n’existe que dans le reflet. Les surfaces liquides – eau, verre, métal poli – produisent des reflets instables, mouvants, incertains : un visage se tord dans l’eau trouble, une silhouette se dissout dans la pluie sur une vitre, une ombre se déforme sur une carrosserie. Dans Persona de Bergman, le reflet n’est pas outil ; il est fusion monstrueuse, contamination où les visages se mélangent jusqu’à perdre leur contour. Dans le giallo ou chez Argento, les reflets sur les lames ou les vitrines annoncent la violence à venir : le reflet anticipe la blessure, il la préfigure dans l’image seconde. Le reflet n’est plus fidèle ; il est piège, il est duplicité incarnée – une surface qui promet la vérité et qui livre le mensonge. Il nous regarde en retour, et ce regard nous altère : il nous fait douter de ce que nous voyons, de ce que nous sommes, de ce que nous croyons être.

Le reflet comme condition visuelle contemporaine

Le reflet n’est pas un motif parmi d’autres : il est la condition visuelle de notre époque. Nous vivons entourés de surfaces réfléchissantes – miroirs, écrans, vitrines, eaux troubles, filtres numériques – et chaque reflet nous altère un peu plus, nous fait glisser vers une perception qui n’est plus directe mais toujours médiatisée, toujours seconde. Le reflet n’est pas neutre ; il déforme, il filtre, il piège, il révèle le manque au cœur du vu. Nous ne voyons plus le monde ; nous voyons son double instable, son semblant qui nous regarde et nous transforme. Dans ce régime, la vision n’est plus souveraine : elle est fracturée, filtrée, capturée par des surfaces qui mentent en souriant. Le reflet n’est pas illusion passagère ; il est la norme perceptive, le mode d’être-au-monde où le réel ne se donne qu’à travers son image altérée. Nous sommes devenus des sujets du reflet : nous nous voyons, nous nous désirons, nous nous haïssons à travers lui – et ce regard en retour nous vide, nous dépossède, nous fait saigner sans une goutte de sang visible. Le reflet n’est plus outil ; il est destin : une condition visuelle qui nous condamne à ne jamais coïncider avec nous-mêmes.

Astérix et le Griffon : une aventure dans le Grand Est un peu plus prometteuse qu’elle ne l’est

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Publié le 21 octobre 2021 par les éditions Albert René, Astérix et le Griffon est le trente-neuvième album de la série de bande dessinée Astérix. Pour la cinquième fois, ce sont Jean-Yves Ferri et Didier Conrad qui sont respectivement au scénario et au dessin. Avec un titre mystérieux, une couverture intrigante et un voyage chez les Sarmates (territoires des actuelles Ukraine et Russie), ce nouvel opus s’annonçait prometteur. Et pourtant… Si l’album n’est pas mauvais pour autant, force est de constater que la sauce prend difficilement. 

Les défauts enveloppés de cet Astérix 

Peut-être la sauce a-t-elle gelé, comme la potion magique ? Le premier des défauts d’Astérix et le Griffon est un manque de ce qui fait la force de cette bande dessinée infatigable : son ambiance. Non seulement le paysage glacial du pays des Sarmates n’est pas le plus propice à instaurer une atmosphère aventureuse, malgré ses qualités, l’album manque aussi de tout le village gaulois et de la potion magique. Sans compter sur la quasi-absence de Panoramix et d’Idéfix. Et cela se fait sentir dans cette histoire à laquelle on a du mal à s’attacher.

Dès le début, d’ailleurs, on ne la comprend pas bien, puisqu’on est brusquement catapulté dans le grand froid, avec Astérix, Obélix et Panoramix sur un traineau. C’est de manière assez bavarde qu’on va finir par trouver un semblant de cohérence dans cette ellipse, les Gaulois ressassant entre eux les raisons de leur présence à l’est – Panoramix a rêvé qu’un de ses amis chaman sarmate avait besoin d’aide, référence évidente à Tintin au Tibet.

L’autre défaut est la présence de personnages fantoches, qu’on déplorait déjà dans La Fille de Vercingétorix. Comme s’il n’avait rien à faire dire, rien à faire faire à nos deux Gaulois préférés, Jean-Yves Ferri recourt à de nouveaux personnages plus agaçants qu’attachants, sans intérêt et sans profondeur autre que celle de n’être que de grossières caricatures. C’était le cas d’Adrénaline, stéréotype de l’adolescent(e), c’est le cas de ces Amazones sarmates qui semblent ne servir qu’à entourer Astérix et Obélix, sans réelle utilité, à part celle d’être des femmes fortes. Faut-il vraiment ancrer Astérix dans la modernité ? L’histoire de Gaulois bénéficiant d’une potion magique rendant invincible a-t-elle besoin de comporter des enjeux réalistes et actuels ?

Certes, les précédents albums d’Astérix étaient déjà ponctués de personnages nouveaux, rencontrés au gré des voyages, mais ils avaient tous leur personnalité et leur intérêt. Ils étaient typiques, folkloriques, faisaient avancer l’histoire. Ici, il est assez dommage que des Amazones soient si ternes.
Remplissant les cases, elles remplissent aussi l’histoire, autant que ces Romains poursuivis – on passera sous silence la présence d’un Romain caricaturé en Michel Houellebecq, pas vraiment propice à réjouir l’aventure. Y a-t-il autre chose qu’une poursuite dans ce récit ? Pas vraiment. C’est bien peu, quand Goscinny nous avait habitués à des successions de péripéties dans un seul album. Pensons, par exemple, au Bouclier Arverne ! Ici, il n’y a même pas de voyage, puisqu’on rejoint les Gaulois directement au village des Sarmates.

Les points forts de cet opus

Ainsi, si l’aventure n’est pas au rendez-vous, on se console avec l’humour, appréciable dans le texte comme dans l’action, souvent grâce à Obélix, mais aussi grâce à ces pauvres Romains, qui, même sans potion magique, mordent toujours la poussière (en l’occurrence, la neige).

La propreté des dessins, dont on commence pourtant à avoir l’impression qu’ils s’éloignent peu à peu des Astérix d’origine (traits, mais surtout composition et couleurs) est aussi un point fort de cet album qui a le mérite de nous plonger dans des étendues de neige pas le moins du monde monotones, bien au contraire. Et cette variation avec le canon d’Astérix est peut-être tout simplement due à la modernité des techniques de dessin et de colorisation.

L’autre point fort, c’est aussi ce peuple des Sarmates. Non seulement ils renouvellent les peuples étrangers que rencontrent Astérix et Obélix, mais ils parviennent aussi à nous intriguer. On aurait même aimé en apprendre davantage sur eux, leurs rites et leur mystérieux griffon… Mais comme l’explique Jean-Yves Ferri, le but n’est pas de faire un cours d’Histoire ou un album trop didactique. Derrière le texte tout de même, se dévoile çà et là une portée symbolique, dissimulée dans cette expédition pour piller la créature fantasmagorique d’un peuple dont on ne sait rien, et la rapporter au cirque !

En bref, Astérix et le Griffon est une petite déception. Sans être un mauvais album, il n’en est pas pour autant une aventure très intéressante ou franchement mémorable. Rien ne détonne vraiment, rien ne conquiert, ne marque ni ne donnera envie de relire et l’on se sent loin du village gaulois. On apprécie tout de même l’effort d’imagination et ce changement de paysage.
Jean-Yves Ferri devrait cependant nous proposer des scénarios plus consistants et moins superficiels, et oublier les caricatures qui se veulent dans l’air du temps.
Astérix a toujours été une bande-dessinée bien remplie. On admet que dans le cas de cette série, la barre est placée très haut, Astérix et le Griffon est donc une bonne bande dessinée, mais pas vraiment un bon Astérix

Astérix et le Griffon, Jean-Yves Ferri, Didier Conrad
Editions Albert René,  octobre 2021, 48 pages

Jean Serroy présente ses « 1000 films culte de l’histoire du cinéma »

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Rédigé par Jean Serroy et dirigé par Anne Serroy, Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma invite à un tour d’horizon d’un art, le septième, de masse et d’essai.

Professeur d’université émérite et critique de cinéma, Jean Serroy se livre dans Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma à un exercice forcément subjectif et délicat : arrêter une sélection, partielle et personnelle, adoptant un point de vue français et contemporain, de films candidats à la postérité, de la naissance du septième art à la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours, de La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, qui induit déjà une exploitation commerciale du cinéma, à Parasite, récente Palme d’or à Cannes et ambassadeur d’un cinéma sud-coréen singulièrement fécond.

L’ouvrage se compose de brèves notices sur les métrages choisis, de dizaines d’interviews (Woody Allen, Ridley Scott, Sylvester Stallone, Xavier Dolan, Sean Penn…), de courts textes introductifs décennaux et de « zooms » plus substantiels (sur Brigitte Bardot, Jean Gabin, D.W. Griffith ou encore Quentin Tarantino et les frères Coen). L’ouvrage n’est pas spécifiquement dédié aux cinéphiles : par leur format, ses évocations demeurent sommaires et peuvent avant tout s’apparenter à une mise en appétit. Thierry Frémaux en souligne une autre caractéristique dans sa préface : « Chacun à ses films culte, impossible de voler ceux des autres. » Il serait dès lors vain d’en déplorer l’une ou l’autre omission.

Jean Serroy souligne la paternité de D.W. Griffith dans la modernité du langage cinématographique. Il recueille les propos de Ridley Scott sur la mise en scène des aliens et un effroi indexé à l’économie de leurs apparitions. Il interroge Woody Allen sur le caractère tragicomique de son cinéma, George A. Romero sur l’illusion et la liberté induites par le genre horrifique et fantastique, Penelope Cruz sur sa relation avec Pedro Almodovar, « d’une grande intensité », où chaque tournage est une « aventure spéciale » et un « enrichissement ». De petits encadrés thématiques abordent des sujets aussi variés que les caméos d’Alfred Hitchcock, les chapitres de la mythologie Star Wars, les films tournés en un plan-séquence unique ou encore les destins croisés des deux John, Wayne et Ford.

Ces mises en perspective s’avèrent d’autant plus précieuses que les notices filmiques se résument souvent à l’essentiel et manquent parfois cruellement d’éléments contextuels. Ainsi, des films tels que Le Lauréat, M le Maudit, Dracula, Jurassic Park, Toy Story ou encore Citizen Kane auraient certainement mérité de voir leurs spécificités avant-gardistes, politiques ou séminales mises en exergue. Cette dimension historico-analytique lacunaire renvoie ce beau-livre à l’état de catalogue, sans que cela soit compris dans un sens péjoratif.

Ainsi, le lecteur pourra s’y promener à sa guise, lire l’une ou l’autre notice de manière sporadique, y puiser des idées de découvertes, y vérifier (ou pas) dans une interview ce qu’il a pu pressentir au sujet d’un film. Jean Serroy mêle le blockbuster d’action au drame intimiste indépendant, l’épouvante à la science fiction, la France à l’étranger. Il offre un panorama transversal du cinéma mais sans y adosser une lecture critique ou exhaustive. À certains égards, mais avec des textes moins étayés, Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma pourrait se ranger entre 1001 films à voir avant de mourir (éditions Omnibus) et le Petit Larousse des films. Insuffisant pour le cinéphile désireux de creuser plus avant le septième art, mais idéal pour quiconque aspire à s’initier aux œuvres que l’Histoire a marquées d’une pierre blanche.

Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma, Jean Serroy
Glénat, novembre 2021, 336 pages

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3

« Talleyrand » : stratège et visionnaire

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Avec l’aide de l’historien Emmanuel de Waresquiel, la scénariste Marie Bardiaux-Vaïente et le dessinateur Andrea Meloni se penchent aux éditions Glénat sur la personnalité et la carrière de Talleyrand.

Après César ou Elisabeth I, Andrea Meloni met cette fois ses qualités graphiques au service de Talleyrand, diplomate de génie ayant traversé les XVIII et XIXe siècles en s’accommodant tant du Consulat que de l’Empire ou de la monarchie. C’est logiquement que la collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat rend aujourd’hui hommage à celui qui portait haut « la sagesse des négociations et l’ambition de la paix » et dont on trouva l’influence significative derrière l’abdication de Napoléon Bonaparte, l’armistice signé avec les russes ou encore le Congrès de Vienne.

Ce dernier occupe une place de choix dans le récit de Marie Bardiaux-Vaïente. Malgré les manœuvres discrètes de la Prusse, la Russie, l’Autriche et l’Angleterre, le prince de Bénévent Charles-Maurice de Talleyrand su avancer ses pions afin de régler les grandes affaires d’une Europe trop souvent réduite à un champ de bataille. Son objectif ? L’ériger en « une communauté d’intérêts et de droits, rassemblant les différents États, petits et grands, en un concert des nations ». Fin tacticien unanimement reconnu comme l’une des plus grandes intelligences de son temps, Talleyrand a longtemps été mû par deux motivations cardinales : celle de vaincre son infirmité par ses réalisations et celle de protéger l’État.

La première lui vient d’une enfance malheureuse, où un pied bot détourna ses parents de sa personne. C’est son arrière-grand-mère Marie-Françoise qui l’invite à en faire une force : « Compensez votre infirmité. Devenez plus intelligent qu’aucun autre. » La seconde est tout aussi clairement exprimée dans l’album : « Toujours l’État prime sur celui qui le dirige. » Celui qui deviendra président du Conseil et ministre des Affaires étrangères n’a jamais transigé sur ses principes. La bande dessinée de Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni en démontre à la fois le talent et l’abnégation : en coulisses ou au « front », il continua de tirer les ficelles françaises et européennes durant la majeure partie de sa carrière politique.

La finesse du trait d’Andrea Meloni se prête idéalement aux représentations des édifices officiels tels que le Sénat ou le Palais Kaunitz, mais aussi à celles de théâtres de guerre comme Waterloo. Au-delà de son intérêt biographique et historique, accentué par un dossier didactique glissé en appendice, cet album vaut aussi pour cette dimension graphique très maîtrisée, ainsi que les reliefs psychologiques qu’il attribue à Talleyrand. Un homme mesuré et complexe, dont la carrière s’inscrivit en écho aux grands bouleversements que connut la France en son temps. C’est précisément la résonance entre ces deux trajectoires, individuelle et collective, qui rend le diplomate, cocréateur de la Belgique, si intéressant.

Talleyrand, Marie Bardiaux-Vaïente, Emmanuel de Waresquiel et Andrea Meloni
Glénat, novembre 2021, 56 pages

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3.5

« Brel, une vie à mille temps » : de Bruxelles à Paris

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Salva Rubio et Sagar consacrent une bande dessinée biographique en trois tomes à Jacques Brel. Le premier d’entre eux narre son intégration difficile dans le milieu musical, ses relations amoureuses instables et un déracinement plus douloureux que prévu.

« Un petit Belge élevé dans le respect de Dieu, du Roi, de la patrie, de la famille. » C’est en ces termes que Jacques Brel apparaît dans le premier tome d’un triptyque à tout le moins prometteur. Issu d’un milieu conservateur, le jeune Brel ne trouve pas sa place à l’école et rejoint tôt la cartonnerie familiale. Il épouse Miche, répond aux doléances des clients, prend leurs commandes, se fond dans la masse. Mais la routine l’use, lui qui rêve de vivre des expériences hors du commun. Là se trouve sans doute la première leçon de Brel, une vie à mille temps : constitué de l’étoffe des artistes bohèmes, Jacques Brel n’aurait jamais pu s’épanouir dans une existence ordinaire et réglée comme du papier à musique. Là où certains ne voient que cocon et confort, il ressent du désarroi, voire de la souffrance.

L’Olympia. C’est l’objectif qu’il se fixe en arrivant à Paris pour percer dans la chanson. C’est aussi là qu’on le retrouve en fin d’album, sans pour autant que cela sonne comme un aboutissement. Entre ces deux moments-clés, le cheminement fut long, complexe, parfois même désespéré. Dans des planches superbes, hachurées et aux couleurs désaturées, Salva Rubio et Sagar racontent la vie au jour le jour d’un artiste belge encore inconnu, peinant à se produire sur scène, soumis au regard critique ou moqueur du public et pressé par le temps. Soutenu de manière indéfectible par Miche, ce désormais père de famille ne survit que grâce à l’aide financière apportée par ses parents, qui lui ont toutefois fixé un ultimatum : il a douze mois pour se faire un nom à Paris, après quoi il devra reprendre sa place dans la cartonnerie familiale.

Brel, une vie à mille temps s’appuie en parallèle sur un autre aspect de la vie de l’artiste belge. Jacques Brel s’initie véritablement aux femmes en quittant Bruxelles. Il entame des relations adultères avec Catherine Sauvage et Suzanne Gabriello. Son statut de chanteur relègue sa timidité naturelle au second plan et le rend séduisant aux yeux des femmes. Ainsi, le déracinement désiré produit des effets multidimensionnels : il éloigne Brel de ses parents, il l’inscrit en rupture avec la vie familiale classique, il le conduit à adopter des comportements qu’il n’aurait jamais eus auparavant… Le processus psychologique enclenché se vérifie sur le plan graphique : lorsqu’il retrouve Miche après sa première relation extraconjugale, Brel apparaît pourvu de repères brouillés, se matérialisant par des vignettes aux lignes distordues.

Parce qu’il est essentiellement question de l’implantation de Jacques Brel sur la scène artistique parisienne, l’album ne fait évidemment pas l’économie de plusieurs personnages-clés dans le parcours du chanteur et compositeur belge. Le « guide spirituel » Hector Bruyndonckx, l’agent influent Jacques Canetti, l’ami facétieux Georges Brassens, la chanteuse Juliette Gréco ou l’indéfectible compagnon « Jojo » apparaissent tous en bonne place. Chacun à leur manière, ils éclairent les différentes étapes par lesquelles Jacques Brel est passé avant d’inscrire son nom en haut des affiches musicales. De l’initiation aux arts de la scène à l’enregistrement de premiers albums très modestement vendus jusqu’à la participation à un concert à l’Olympia, le chanteur bruxellois a été porteur d’une série d’affects qui, comme le clament clairement ses interlocuteurs, vont bientôt nourrir sa musique : espoir et désespoir, amour et déception, échec et succès, dénuement et hauts-lieux… Tout ça, Salva Rubio et Sagar en font état avec grand talent.

Brel, une vie à mille temps, Salva Rubio et Sagar
Glénat, novembre 2021, 64 pages

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4.5

« Jean Gabin » : l’homme par-delà l’icône

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L’immense Jean Gabin prend place dans la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat. Qualifié sous forme de sous-titre d’« Homme aux yeux bleus », particularité physique mise en exergue tout au long de l’album, le comédien français se voit effeuillé, par-delà l’icône, par le scénariste et historien du cinéma Noël Simsolo et le dessinateur italien Vincenzo Bizzarri.

Par quel bout raconter Jean Gabin ? Le comédien qui marqua de son empreinte indélébile le cinéma français ? L’homme vulnérable qui ne manquait jamais de douter de lui ? L’aventureux patriote qui défendait volontiers l’honneur de son pays ? Le gamin désireux de conduire des locomotives ou d’exploiter une ferme ? À coups d’ellipse et de bonds temporels, Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri vont saisir le personnage par chacune de ces aspérités.

Avec des teintes changeantes et prédominantes (rouge, bleu, sépia, etc.), « L’Homme aux yeux bleus » raconte la carrière et la personnalité d’une icône du cinéma français aux 95 films. Fils d’artistes, chanteur de revue, comédien, formateur durant la Seconde guerre mondiale, quittant la campagne avec regret, peinant à s’épanouir en couple, Jean Gabin eut une vie riche et harassante, qui lui vaut dans l’album le surnom d’« acteur en série ». Mais derrière le mythe se cache un homme simple : « la Normandie me suffisait comme horizon lointain », dit-il, tout comme il promit en 1933 que « dans cinq ans, fini les films, (il) achète une ferme ».

Pourtant, le cinéma ne cessera jamais de l’appeler. Sa rivalité avec Fernandel, sa rencontre avec Michel Audiard, ses collaborations avec Julien Duvivier, Jean Renoir ou Marcel Carné, ses succès comme ses échecs, mais aussi ses sensibilités artistiques et politiques (il réduit son cachet pour tourner La Belle équipe, qui aurait pu échouer à Renoir, qui le traînait d’ailleurs aux meetings des communistes) se trouvent en bonne place dans l’album. On apprend aussi quelques anecdotes : sur sa claustrophobie (alors qu’il passera des journées entières dans un char), sur sa phobie des avions née d’une mésaventure vécue sur un tournage, sur l’hôtel Claridge érigé en refuge (« Je gamberge mieux quand je suis seul »), sur ses relations difficiles avec les femmes (Marlène Dietrich finira par le harceler au téléphone), etc.

Vieillissant, Jean Gabin n’en est que plus touchant. Il est gêné quand on l’enjoint à séduire des jeunettes à l’écran. Il vit comme un traumatisme le rejet qu’il subit de la part des agriculteurs, lui qui aspirait pourtant à grossir leurs rangs. Il se sent de plus en plus seul, voyant ses camarades partir et se montrant nostalgique d’un cinéma balayé par la modernité. Une modernité qu’il rejette pour partie : « Marée basse, leur Nouvelle vague », affirmera-t-il comme un chant du cygne. Et puis, cette vie d’acteur, bien que placée dans son cas sous le signe de la gloire, n’apporte qu’un soulagement imparfait : « C’est un métier tellement fatigant où l’on est déprimé souvent, alors si encore il faut par-dessus le marché travailler avec des gens qui ne vous plaisent pas, c’est la fin des haricots ! »

Avec « L’Homme aux yeux bleus », Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri ne se contentent pas de rester à la surface d’une star incontestée du cinéma français. Si sa filmographie ne peut qu’être survolée, l’essentiel se trouve probablement ailleurs : Jean Gabin était un homme entier, dénué de faux-semblants, resté durant toute sa vie cramponné à des rêves de gosse. Le cinéma n’en faisait pas forcément partie et c’est pourtant à travers lui qu’il passera à la postérité. Cette dualité entre l’icône et l’homme, qui n’entrent que partiellement en contradiction, est parfaitement restituée dans cette belle biographie dessinée.

Jean Gabin : L’Homme aux yeux bleus, Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri
Glénat, novembre 2021, 216 pages

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4

Les multiples visages de Jeanne d’Arc

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Depuis les débuts du cinéma, Jeanne d’Arc (1412-1431) fascine les réalisateurs. De Georges Méliès en 1900 à Bruno Dumont en 2019 (pour ne citer qu’eux), retour sur plus d’un siècle de Jeanne d’Arc à l’écran.

L’histoire de Jeanne d’Arc est comme un conte : elle reste actuelle, malgré les époques. Figure clé du Moyen Âge, elle n’en reste pas moins atemporelle puisque faisant souvent l’objet d’un nouveau film. Un leitmotiv cinématographique en quelque sorte. Si chaque œuvre est différente, tant sur l’approche narrative choisie que sur son pays d’origine, les films semblent cependant toujours mettre en avant Jeanne d’Arc telle cette héroïne incomprise, rebelle mais digne. Avant tout. Une héroïne qui n’a pas peur de défendre sa vision du monde.

Jeanne d’Arc, un personnage fantasmé

Jeanne d’Arc est incontestablement l’une des femmes les plus célèbres du Moyen Âge. Cependant, il n’existe que très peu de descriptions physiques la concernant. Ainsi, elle a pu être incarnée, tour à tour, par Renée Falconetti, Ingrid Bergman, Jean Seberg, Florence Delay ou encore Sandrine Bonnaire, et bien d’autres encore. Et puis, cette période historique, lointaine, semble justifier son caractère variable. Si certains traits de personnalité demeurent d’un film à l’autre, Jeanne d’Arc est avant tout un personnage libre. Un personnage qui se meut véritablement au fil des œuvres dont elle est la principale héroïne. Jeanne d’Arc est plurielle. Elle est française, russe ou américaine. Elle est impertinente (chez Otto Preminger), fougueuse (chez Luc Besson) ou glamour (chez Victor Fleming). Bref, Jeanne d’Arc se transforme constamment. Et chaque Jeanne incarne les fantasmes de son réalisateur, lequel y projette ce qu’il veut.

Une même héroïne, plusieurs regards

Comme le personnage, le point de vue adopté sur l’histoire de Jeanne d’Arc se réinvente souvent. Certes, les éléments historiques principaux sont similaires. Toutefois, l’importance accordée, ou non, à certains évènements dépend du film et du choix de son réalisateur.

D’abord, il y a le film narrativement « classique ». Le film biographique, depuis le départ de Jeanne d’Arc de Domrémy jusqu’à sa mort à Rouen. L’origine de ce choix chronologique remonte notamment à Cecil B. DeMille en 1917, avec sa fresque épique Joan the woman. En 1929, Marco de Gastyne réalise La Merveilleuse vie de Jeanne d’arc, fille de Lorraine. Un condensé de la biographie du personnage historique, ici incarné par Simone Genevois. Une Jeanne d’Arc oubliée mais fascinante. Cette démarche est similaire à celle d’un Victor Fleming (Joan of Arc, 1948, avec Ingrid Bergman) ou celle d’un Luc Besson (Jeanne d’Arc, 1999, avec Milla Jovovich).

Ensuite, d’autres films s’intéressent à une période plus brève. La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, classique de 1928 avec Renée Falconetti, ouvre le bal. Le réalisateur s’inspire du texte du procès pour représenter les interrogatoires, la veille de l’exécution de la jeune femme. Certes, cette période s’est en réalité déroulée sur plusieurs mois. Mais, ici, tout se déroule en une seule et même journée, intense et forte en émotions. Dans une même veine, le très intellectuel et moderne Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson, avec Florence Delay, se concentre également sur le procès. L’idée principale du réalisateur était d’avoir un regard plus « documentaire », respectant avec précision la durée du procès. Enfin, Jeanne captive de Philippe Ramos, sorti en 2011, avec Clémence Poésy dans le rôle-titre, se concentre particulièrement sur l’emprisonnement de la jeune femme en 1430, avant sa mort en 1431.

Jacques Rivette, lui aussi, s’empare du mythe avec Jeanne la Pucelle (1994), Jeanne d’Arc ici incarnée par Sandrine Bonnaire. Le film, d’une durée de cinq heures, est une fresque non pas spectaculaire mais d’une grande précision. Le ressenti de Jeanne d’Arc est mis en avant dans des scènes qui s’étirent dans le temps. Des scènes silencieuses, qui parviennent à nous plonger dans l’esprit de la jeune femme.

Une même histoire, plusieurs ambiances

De par les différences entre les réalisateurs s’étant emparé de la figure de Jeanne d’Arc, les styles des films diffèrent grandement. Ainsi, chez Dreyer, l’atmosphère est presque expressionniste, avec des gros-plans hypnotiques, sans décors précis. C’est l’expression du visage de Renée Falconetti qui nous bouleverse. Et, comme chez Robert Bresson plus tard, le noir et blanc offre une sobriété qui nous permet de nous concentrer sur le personnage. Un personnage pris dans un instant unique de son existence, presque loin du monde.

Chez Victor Fleming, il y a une inspiration plus hollywoodienne. Quant à lui, le Jeanne au bûcher (Giovanna d’Arco al rogo) de Roberto Rossellini, en 1954, semble plutôt s’inscrire dans la continuité plus théâtrale de Méliès. Chez Luc Besson, le film est une grande fresque couteuse et spectaculaire. Enfin, pour Bruno Dumont, avec Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc en 2017, le propos semble plus libre. Ainsi, le réalisateur s’affranchit pratiquement de ses prédécesseurs pour offrir une tonalité assez comique et musicale à l’histoire de Jeanne d’Arc.

Plusieurs visages mais les mêmes larmes, malgré tout

Comme le remarque Frédéric Bas dans un épisode de Blow Up, malgré les différences multiples, une même image revient souvent. L’image de Jeanne, en pleurs. Un visage couvert de larmes qui prend corps avec le film de Dreyer. Mais une expression qui hante aussi bien l’œuvre de Fleming que celle de Rivette. Finalement, les larmes de Jeanne, aussi lointaines soient-elles, incarnent si bien nos larmes. 

Certes, il est difficile de retracer tout le cheminement cinématographique de Jeanne d’Arc tant il est vaste et varié. Cet article n’aborde pas tous les films, mais donne un aperçu de quelques points marquants. Finalement, qu’importe les époques, Jeanne d’Arc restera toujours contemporaine. S’il revient à chacun d’avoir sa Jeanne d’Arc favorite, n’oublions pas la très belle émotion d’Anne Karina, dans Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard, face au visage de Renée Falconetti. Une séquence de mise en abyme cinématographique qui prouve que, qu’importe qui nous sommes, et où nous sommes, Jeanne d’Arc sera toujours aussi émouvante. 

Clair-Obscur : quand l’identité devient un mensonge

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Le 10 novembre, Netflix mettait en ligne un film assez original, à la fois par son traitement et son sujet.
Clair-Obscur (titre original : Passing), réalisé par Rebecca Hall, met en scène les comédiennes Tessa Thompson et Ruth Negga, dans les rôles respectifs d’Irene et Claire, deux femmes métisses (selon toute vraisemblance), vivant à New-York dans les années 20. La particularité de leur histoire ? Si Irene accepte son ascendance afro-américaine, a épousé un médecin noir et vit à Harlem, Claire se fait passer pour blanche et s’est mariée à un homme d’affaires blanc et raciste. Lorsque les deux amies se recroisent après des années, Irene est stupéfaite par la nouvelle identité de Claire, et ne tarde pas à réfléchir à la sienne.
Clair-Obscur nous parle du « passing », soit ce phénomène consistant à se faire passer pour ce qu’on n’est pas et qui est historiquement lié au « white passing », à savoir se faire passer pour blanc pour échapper à une condition raciale qui pendant de nombreuses époques a rimé avec inférieure.

Clair-Obscur commence comme un film aussi singulier par sa forme que par son propos. Filmé en noir et blanc, au format 1/33, le long-métrage adopte les codes des vieux films. Sa lenteur pourra dérouter. Elle est pourtant propice à l’attention et à la réflexion.
Adapté du roman éponyme (en version originale) de Nella Larsen, publié en 1929, le film traite de la question du white passing d’une métisse qui, après des années isolée de sa communauté à se faire passer pour blanche, souhaite renouer avec ses racines par le biais de son amie retrouvée Irene. Claire, au début fière de ses capacités à sembler blanche, commence de plus en plus à souffrir de cette situation dont elle ne peut se sortir : elle est mariée et mère d’une enfant avec son mari blanc, mais surtout, et c’est là le problème, raciste envers ceux qu’il nomme « nègres ».
Ainsi, de plus en plus, elle s’invite chez Irene, à Harlem, au travers de laquelle elle vit par procuration comme une afro-américaine, loin des yeux de son mari, profitant allègrement de la vie mondaine d’Irene, impliquée dans la communauté noire.

Peu à peu, une fascination mutuelle naît entre ces deux femmes qui ne se comprennent pas et s’envient. En secret pour Irene, de manière affichée pour Claire. La première se sent blessée dans sa fierté, de voir que sa race a été ainsi rejetée par Claire, jetée aux oubliettes pour obtenir mieux : être blanche. Et pourtant, Claire ne s’en satisfait pas, alors qu’Irene se satisfait d’être noire, en est même fière, tandis qu’elle participe à la Renaissance de Harlem, alors surnommée « capitale mondiale de la culture noire ».
Dans le même temps, on sent derrière son agacement pour Claire, une forme de curiosité envers celle qui a osé, qui a réussi cet exploit de passer pour blanche, de duper un homme blanc, de mettre au monde une enfant métissée que tout le monde pense blanche.
Ainsi, sans jamais énoncer des vérités, Rebecca Hall nous fait lire entre les paroles de ses personnages. D’un côté la lassitude et la bêtise de Claire, de l’autre la condescendance et la justesse d’Irene. La situation est complexe : Claire a jugé qu’une existence noire avait moins de valeur qu’une existence blanche dans la peur. Irene, quant à elle, s’est enorgueillie de sa différence, qu’elle compte bien ériger au même statut que la supérieure blancheur. Si l’acte de Claire est si insensé, pourquoi bouleverse-t-il à ce point Irene ?

Rebecca Hall, actrice britannico-américaine, passe derrière la caméra pour réaliser ce film qui résonne avec sa propre identité. Petite-fille d’un Afro-américain qui se faisait parfois passer pour Blanc, fille de la cantatrice métisse Maria Ewing, Rebecca Hall apparaît blanche. Elle réalise un film très juste, aussi bien en termes de mise en scène que de scénario. La distribution, menée par Tessa Thompson et Ruth Negga, est du même niveau : on suit ces personnages très crédibles, dans cette situation pourtant incongrue, sans savoir où elle aboutira. Deux mentions spéciales : la bande-son qu’on doit à Devonte Hynes, et le phrasé rétro des actrices, qui sonne superbement.

Au final, se servir d’un matériel ancien (roman des années 20) pour parler d’une problématique somme toute très actuelle est un excellent moyen d’instaurer une distance nécessaire à la prise de recul.
Passing (Clair-Obscur) n’est pas qu’une fiction : dans une société très clivée, l’identité raciale est encore aujourd’hui une question complexe comme en témoignent les abus de langage. Race, racisé, racé, minorité ethnique, personne blanche ou non caucasienne… Le flou demeure et un long-métrage comme Clair-Obscur est une ouverture à l’Autre, à la réflexion et à la considération de l’autre et de ce que son identité implique sur son existence.

Bande-annonce : Clair-Obscur

Fiche technique :

Titre : Clair-Obscur (Titre original : Passing)
Réalisation : Rebecca Hall
Casting : Tessa Thompson, Ruth Negga, André Holland, Bill Camp
Scénario : Rebecca Hall
D’après : Passing, roman de Nella Larsen (1929)
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 2021

Petite Nature de Samuel Theis : s’accomplir seul face au miroir de la vie

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Dans Petite Nature, son second long-métrage porté par le regard à la fois sombre et profond du jeune Aliocha Reinart, le réalisateur de Party Girl ausculte les pulsations inquiètes d’une enfance livrée à elle-même, ternie par l’insouciante irresponsabilité des adultes, et qui lutte de toutes ses forces pour échapper à sa condition. Sous ce constat amer, se niche un récit d’apprentissage poétique et percutant. 

Second long-métrage de Samuel Theis, Petite Nature raconte l’émouvante histoire de Johnny interprété par la jeune révélation Aliocha Reinart, un enfant de dix ans futé, curieux, débrouillard, à la chevelure blonde rebelle et à la fragilité tue. Injustement victime de la vie sentimentale dissolue et de la condition sociale de sa mère (Mélissa Olexa), irresponsable malgré elle, il va devoir lui tenir tête pour s’accomplir seul.

Prisonnier de sa sombre cité HLM lorraine dans laquelle il étouffe, le jeune garçon se heurte également à la fainéantise de son grand frère, veille avec bravoure sur sa petite sœur et observe avec un désenchantement touchant la férocité du monde qui l’entoure. Las de cette inquiétante inversion des pôles, du douloureux poids des rapports familiaux empoisonnés par l’indifférence, ne supportant plus de ne pas trouver sa place dans des conversations d’adultes stériles et insipides, Johnny comprend qu’il n’est pas le caïd que l’on espérait. Il veut alors fuguer vers un ailleurs salutaire.

Bientôt, il intègre la classe de Monsieur Adamski (l’ambigu Antoine Reinartz de 120 battements par minute et Roubaix, une lumière), un instituteur bousculé par l’arrivée inattendue d’un élève aussi brillant. Croyant fermement à son potentiel, ce dernier le chaperonne et lui ouvre, grâce à la poésie de Blaise Cendrars, les portes d’un nouveau monde sensible. De plus en plus intrigué par sa prestance et son savoir, Johnny va s’éprendre de son professeur.

Récit d’apprentissage à la mise en scène sobre, Petite Nature vibre en même temps que son personnage et s’éveille à la beauté pure des sentiments.

Le film brasse des thématiques fortes : l’incommunicabilité, le déterminisme social, l’échec scolaire, le désir, les premiers émois, la sapiosexualité, la pédophilie, la malbouffe… sans jamais sombrer dans la vulgarité d’un ostentatoire élan amoureux interdit, impossible. Derrière un propos pessimiste criant de vérité sur l’affect dans l’école d’aujourd’hui, les lacunes des élèves livrés à eux-mêmes, et l’échec collectif du corps enseignant complètement démuni face au problème, le réalisateur brosse ici le portrait sensible d’une classe sociale défavorisée, d’une France des oubliés qui n’a pas ou trop peu accès à la culture, à la contemplation du Beau. Dans l’une des plus belles séquences du film, Johnny, en visite au Centre Pompidou-Metz lors d’une sortie extra-scolaire, s’émerveille pour la toute première fois devant une œuvre d’art, symbole de sa rébellion, de sa courageuse lutte contre sa condition. Un cosmos merveilleux dans lequel l’enfant est d’abord accueilli à bras ouverts, avant d’en être brusquement chassé lorsque sa spontanéité et ses questionnements perturbent l’ordre social. Mais le corps frêle de Johnny va persévérer dans sa quête de liberté, jusqu’à trouver sa voie dans son propre reflet.

Sévan Lesaffre

Petite Nature – Bande-annonce

Synopsis : Johnny a dix ans. Mais à son âge, il ne s’intéresse qu’aux histoires des adultes. Dans sa cité HLM en Lorraine, il observe avec curiosité la vie sentimentale agitée de sa jeune mère. Il intègre la classe de Monsieur Adamski, un jeune enseignant qui croit en lui et avec lequel il pousse la porte d’un nouveau monde.

Petite Nature – Fiche technique

Avec : Aliocha REINART, Antoine REINARTZ, Mélissa OLEXA, Izïa HIGELIN, Jade SCHWARTZ, Ilario GALLO, Abdel BENCHENDIKH, Romande ESCH, Meresia LITZENBURGER, Danielle DALHEM, Maïa QUESMAND, Claire BURGER…
Réalisation : Samuel Theis
Scénario : Samuel Theis avec la collaboration de Gaëlle Macé
Production : Caroline Bonmarchand
Photographie : Jacques Girault
Montage : Nicolas Desmaison et Esther Lowe
Décors : Mila Preli
Costumes : Rachèle Raoult
Musique : Ulysse Klotz
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 1h33
Genre : Drame
Sortie : 9 mars 2022

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3.5