Tabula Rasa, les erreurs du passé se payent cash

Dans un monde post-apocalyptique convaincant, Pierre Maurel suit les pas d’un duo de personnages qui cherchent avant tout à survivre. Ils se méfient des villes où des mutants sèment la terreur et ils espèrent vaguement trouver La Lyre, mythique communauté qui vivrait en autarcie et en harmonie.

Le dessinateur s’arrange dès la troisième planche pour exposer la donne du moment. Un complément alimentaire a provoqué des mutations inattendues chez une majorité de consommateurs. Les dégâts sont irréversibles et les mutants ont investi les villes pour en faire leur territoire. Le duo constitué de Mishka et Hazel, deux grands adolescents non contaminés, se cache en ville à la recherche de nourriture. Ils sont bientôt accompagnés par un chien nommé Croquette. Celui-ci les suit depuis que son maître a été massacré par un groupe de mutants auxquels Mischka et Hazel ont eux-mêmes échappé de justesse.

Quand une civilisation joue avec le feu

Pierre Maurel ne se contente pas d’un simple récit d’aventures dans un univers post-apocalyptique classique. Déjà, en militant, il explore une possibilité originale d’effondrement de notre civilisation. En effet, il dénonce tranquillement les dérives de l’industrie alimentaire. Le produit contaminant est un simple additif, mais apparemment placé dans tellement d’aliments qu’il a provoqué des effets dramatiques. Ensuite, en dessinant ses mutants, Pierre Maurel s’en donne à cœur joie pour broder à sa façon autour du thème des zombies. Bien évidemment, les mutants sont assez agressifs et ne pensent qu’à exterminer les humains sains. C’est un peu dommage que le dessinateur n’ait pas exploré davantage leurs comportements, leur organisation, etc. Enfin, en choisissant de se focaliser sur son duo, il simplifie la narration, ce qui lui convient bien puisqu’il souhaite visiblement captiver un public adolescent.

Retour aux besoins primaires

Pierre Maurel captive son public (pas seulement adolescent) en présentant un univers qui ressemble encore fondamentalement à celui que nous connaissons (habitations, rues, etc.), mais où il n’y a plus d’électricité et où tous nos objets connectés sont devenus obsolètes, même si quelques-uns conservent encore quelques heures d’autonomie. Dans cet univers, la survie et donc l’alimentation sont les préoccupations premières, avec le besoin de trouver un refuge sûr.

Une société utopique

C’est la recherche d’un refuge sûr qui fait un peu fantasmer Mischka et Hazel, puisqu’ils ont entendu parler de La Lyre où paraît-t-il, il ferait bon vivre entre personnes saines. Bien entendu, ils finissent par la trouver. Bien qu’improvisé, l’accueil est bon. La Lyre présente bien, les rumeurs ne mentent pas. Il s’agit d’une communauté de personnes saines qui ont bel et bien trouvé le moyen de s’organiser en microsociété indépendante où chacun peut s’épanouir. Il s’agit même d’une société utopique où les décisions sont prises en commun, car il n’y a pas de chef.

La façade se lézarde

Le dessinateur appuie là où cela fait mal, en montrant que cette utopie n’est qu’une façade (en dehors de l’univers de la violence, bienvenue dans celui de l’hypocrisie et d’un pouvoir qu’on entretient par l’intimidation). Mischka et Hazel vont rapidement avoir des doutes sur l’équilibre de cette société. Pierre Maurel se montre donc assez pessimiste. Il suggère que la constitution d’une société implique forcément des contraintes, par le travail et par le pouvoir. En effet, La Lyre comporte malgré tout une direction et pas n’importe laquelle. On remarquera d’ailleurs que même au sein du duo Mischka/Hazel, les décisions ne dénotent pas un équilibre parfait. La réflexion initiée par cet album tendrait à inciter à l’individualisme, seul moyen d’éviter les tensions. Mais l’individualisme rend toute organisation impossible. Il faudrait donc accepter les compromissions pour constituer une société organisée. Reste à trouver le bon équilibre, la bonne taille pour que chacun puisse y trouver sa place et s’épanouir. Travail de toute une vie, si je peux me permettre.

Simplicité et efficacité

Avec son choix d’un format relativement petit (90 planches au format 24,5 x 17,7 cm), Pierre Maurel ne cherche pas une réflexion en profondeur, mais plutôt à montrer quelques pistes. De même, il ne cherche jamais à accumuler trop de détails et il utilise des couleurs assez douces pour contrebalancer le potentiel agressif de l’univers qu’il décrit. Enfin, il ne dépasse que rarement les trois bandes par planche. Et il organise ses planches selon ses besoins de narration, en variant à bon escient tailles et formes de ses vignettes. Surtout, il évite les dialogues inutiles et il réserve régulièrement quelques surprises qui enrichissent progressivement son scénario. Voilà donc une BD de qualité qui mérite la découverte (de même que son dessinateur).

Tabula Rasa, Pierre Maurel

Gallimard (collection Bayou), février 2014

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3.5

Festival

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