Accueil Blog Page 264

« The Cape » : en chute libre

Adapté d’une nouvelle de Joe Hill, The Cape revisite le mythe du super-héros en érigeant un loser aux failles psychologiques béantes en une sorte de terroriste capé.

La vie d’Éric est caractérisée par les chutes. Elles sont soudaines, brutales et irrémédiables. Dans l’un des nombreux flashbacks de The Cape, qui ouvre d’ailleurs l’album, on découvre un gamin encapé tombant lourdement d’un arbre, une mésaventure qui lui vaudra une hospitalisation de longue durée et des séquelles durables. En proie aux migraines, plus soucieux des jeux vidéo que de son avenir, Éric a vu sa vie basculer du jour au lendemain : qualifié de monstre par les uns, jaloux de la réussite d’un frère très protecteur à son égard, il s’engonce dans l’apathie et finit même, quelques années plus tard, par se séparer d’Angie, celle qui le soutenait à bout de bras depuis toujours – ou presque. Là est l’origine d’une seconde, puis d’une troisième chute, car non seulement le jeune homme, désormais seul, doit retourner vivre chez sa mère, mais, en remettant la main sur une cape dotée de pouvoirs surnaturels, celle-là même qui a occasionné son terrible accident, il va se trouver un courage et une force qu’il va employer à mauvais escient.

Malin, le romancier Joe Hill – le fils de Stephen King – a nanti la fameuse cape du titre d’un fort potentiel symbolique, que le scénariste Jason Ciaramella exploite en clerc. Éric est un homme diminué, presque émasculé, et considérablement frustré. En le gratifiant de pouvoirs inespérés, la cape agit comme un puissant agent désinhibant : le jeune homme désargenté et incapable de prendre son existence en main va enfin pouvoir infléchir le cours des événements. Excessivement jaloux d’un frère médecin, ancien de Harvard, et qu’il soupçonne de flirter avec Angie, furieux contre une mère qui lui a longtemps menti au sujet de la cape, il prend le parti de se lancer dans une vengeance sanguinaire et effrénée, parfaitement restituée sur le plan graphique par les dessins iconiques de Zach Howard. Crime passionnel, policiers attaqués par un ours, crash d’avion, visage brûlé : The Cape n’épargne rien aux lecteurs, qui explorent la folie meurtrière d’un homme dont le cheminement n’est pas sans lien avec celui de Travis Bickle (Taxi Driver).

Mais là où le long métrage de Martin Scorsese densifiait son propos par le portrait de la ville de New York contenu en creux, The Cape choisit de détourner et de corrompre la figure trop souvent virginale du super-héros. Les fêlures psychologiques d’Éric s’accentuent dès lors qu’il porte sa cape, qui aboutit à une forme détestable d’empowerment. Et ce bout de tissu est lui-même porteur de significations diverses, puisqu’il renvoie en seconde intention à la disparition tragique de son père – le logo des Marines cousu par sa mère – ou à ces doudous rassurants qui apaisent les craintes des enfants, au point que certains d’entre eux demeurent incapables de s’en détacher. Jason Ciaramella et Zach Howard déploient un univers vicié, désespéré et surplombé par un homme en totale perdition. Le doigt d’honneur adressé à un arbre ou le défilement des photographies sur un téléphone portable en attestent largement : Éric demeure prisonnier d’un passé douloureux qui explique sa dérive vers une violence débridée. C’est le ressort narratif principal de cet album entraînant.

The Cape, Joe Hill, Jason Ciaramella et Zach Howard
HiComics, juin 2022, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Lucien » : marginalité et poésie

Les éditions Delcourt publient Lucien, de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas. Personnage-titre, ce modeste balayeur personnifie la marginalité et la simplicité, mais voit son comportement affecté par les méchancetés environnantes.

Il faut le voir manier le râteau en clerc et faire tourbillonner les feuilles mortes, selon une chorégraphie quasi onirique, au milieu du parc public. Lucien n’est pas un cantonnier comme les autres : il y a de la passion, de la poésie dans les gestes qu’il effectue au quotidien. D’ailleurs, ce travail que d’aucuns trouveraient inintéressant suffit à combler ses attentes. Il en faut plus pour le contrarier. Et cela passe inévitablement par les comportements déplacés et vexatoires qu’il doit endurer au quotidien, de la part de ceux qui prennent son handicap pour une faiblesse méritant d’être soulignée et/ou punie.

En ce sens, Lucien apparaît comme une ode à la tolérance. Dessiné au crayon et en noir et blanc, d’un trait expressif et volontiers hachuré, le récit de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas radiographie la manière dont est perçue la différence dans nos sociétés contemporaines. Heureusement pour Lucien, il pourra compter sur l’amitié indéfectible, mais parfois maladroite, du jeune Paul, fasciné par ce grand gaillard qui contraste tellement avec le reste du monde. Leur amitié sera l’un des fils rouges de l’album, dont la tendresse se mâtine souvent d’amertume. Car le drame social va se mêler à la poésie, et des personnages tels que Maria ou Kadeg vont venir nervurer une narration plus complexe qu’il n’y paraît.

Est-ce que l’enfer, c’est les autres, comme le postulait Jean-Paul Sartre ? Dans Lucien, tout porte à le croire. Mais l’émotion affleure ailleurs, à travers les pages du carnet intime d’un enfant, ou par le truchement de la statue d’une violoniste disparue. Tour à tour léger et grave, le trait de crayon se prête parfaitement à la tonalité générale de l’album, qui érige finalement Lucien en révélateur. C’est en effet à son contact que l’humanité des autres s’effeuille et se met à nu. Les normes sociales, l’incommunicabilité, la liberté se voient questionnées tout au long d’un récit d’une grande justesse, dont la couverture comporte déjà une forme de dualité et une menace sous-jacente qui seront explicitées en son sein.

Lucien, Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas
Delcourt, juin 2022, 264 pages

Note des lecteurs1 Note
4

En bref : Tony : L’Enfant des rivières, Les Minions, Estampillage, Little Katherine Johnson et Donald et la mission Jupiter !

Retour sur quelques nouveautés marquantes en BD datées de mai et juin 2022. Au programme : Tony : L’Enfant des rivières, Les Minions (tome 5 et 6), Estampillage, Donald et la mission Jupiter ! et Little Katherine Johnson.

Tony-critique-bdTony : L’Enfant des rivières. Le sport est un vivier inépuisable d’émotions fortes. Il implique de la détermination, de la résilience, de l’abnégation et une émulation renforcée dès lors que la compétition se révèle ardue. Triple champion du monde de canoë monoplace, Tony Estanguet a une histoire sportive intimement liée à son histoire familiale. Son père, professeur de sport, a été son premier coach, ses grands frères, ses premiers modèles et rivaux. Enfant, il rêvait déjà d’égaler leurs performances, de naviguer sur les mêmes eaux qu’eux. Il enrageait de ne pouvoir leur emboîter le pas sous prétexte qu’il était encore trop jeune. Ce que l’on comprend à la lecture de ce premier tome intitulé « L’Enfant des rivières », c’est à quel point cette expérience précoce fut formatrice pour lui. Elsa Krim et Fred Campoy nous plongent dans la psyché du sportif, dont les sentiments sont verbalisés à la première personne. De son initiation au kayak à son entraînement au canoë en passant par sa rivalité avec le Slovaque Michal Martikan ou son duel face à son frère Patrice pour obtenir sa qualification aux JO de Sydney, Tony Estanguet se révèle par le menu dans cette première moitié de diptyque, à la fois intimiste et passionnante. Admirateur de Carl Lewis, travailleur acharné (tant sur le plan physique que mental), le céiste français nous est conté sous trois dimensions : la famille, le sport et leur relief psychologique. La collection « Coup de tête » des éditions Delcourt démontre une nouvelle fois à quel point les compétiteurs de haut niveau sont « bédégéniques ».

Tony : L’Enfant des rivières, Tony Estanguet, Elsa Krim et Fred Campoy
Delcourt, mai 2022, 64 pages

Les-Minions-Mini-Bo-Kabuki-critique-bdLes-Minions-Sporta-Bikini-critique-bdLes Minions (tome 5 et 6). En 2010, le film d’animation Moi, moche et méchant mettait sur le devant de la scène de petits bonshommes jaunes pratiquement indissociables les uns des autres et chapeautés par l’odieux Gru. Ces créatures à grosses lunettes et aux rondeurs enfantines vont rapidement prendre le pas sur les autres personnages du film, au point de bénéficier de leur propre franchise, et désormais de leur série en bande dessinée. Volontiers gaffeurs, s’exprimant dans un charabia caractérisé par l’alternance codique (de l’anglais, du français, de l’espagnol, de l’italien…), ces minions, sortes de taupes facétieuses, bénéficient désormais des traits (de crayon) de Renaud Collin et (d’humour) de Stéphane Lapuss’. En ce mois de juin 2022, les éditions Dupuis proposent deux nouveaux albums les mettant en vignettes, « Sporta Bikini » et « Mini Boss Kabuki ! ». Le premier exploite à foison le filon sportif et le comique de situation. On découvre ainsi nos héros jaunâtres tricher au football ou au hockey, mettre en danger la vie d’une sauteuse à l’élastique par négligence, transformer une voiture de course en bateau lors d’un arrêt au stand ou encore s’exercer au bowling en lançant vers les quilles… les traditionnelles chaussures fournies par les salles. Piètres sportifs, ils se révèlent en revanche extrêmement inventifs, y compris lorsqu’il s’agit de mettre à mal les efforts de remise en forme de ces ménagères s’époumonant péniblement à la gym’. Cet humour bon enfant se retrouve abondamment dans « Mini Boss Kabuki ! », où le cadre s’élargit et où les situations comiques apparaissent par conséquent plus variées. On y découvre petit Gru, dont la vie – et les nuits ! – sont phagocytées par les minions. Malentendus (le camion de glace), excès (les tricheries à l’école), réconfort (la course automobile) caractérisent la relation entre le futur méchant et ses petits sbires jaunes, en l’état davantage tyrans que petites mains. Sur une ou deux planches, avec ou sans Gru, les minions ne cessent de se conjuguer au pathétisme et à l’absurde : on imprègne un canapé de café dans l’espoir de masquer une petite tâche (et d’échapper ainsi au courroux féminin), on creuse un trou afin de récolter la terre nécessaire pour en reboucher un autre quelques centimètres plus loin, on détourne une affiche de Jaws, on manie sans précaution le tuyau d’arrosage… Il est à noter que les deux albums, entièrement muets, conviennent au public le plus jeune.

Les Minions : Sporta Bikini, Stéphane Lapuss’ et Renaud Collin
Dupuis, juin 2022, 48 pages

Les Minions : Mini Boss Kabuki !, Stéphane Lapuss’ et Renaud Collin
Dupuis, juin 2022, 48 pages

 estampillage-critique-bdEstampillage. Benjamin Le Boucher prend le parti du « détournement de fonds ». Il joint à des estampes en noir et blanc des commentaires absurdes, irrévérencieux, souvent inventifs, référencés et hilarants. Comportant une soixantaine de pages détachables, Estampillage emploie les dessins de Juan Cortada, Miguel de Cervantes, Jean de La Fontaine, Jane Austen ou encore Louis Figuier dans une mécanique de l’humour aussi simple qu’efficace : une estampe, une légende, la première mettant en scène des situations historiques ou quotidiennes, graves ou anodines, la seconde procédant à leur détournement sémiologique. « Yves avait toujours voulu être un rideau », précise-t-on ainsi sous l’image d’un pendu. « Julien commençait à se demander s’il ne s’était pas fait avoir en achetant sa vache sur Internet », glisse-t-on sous la représentation d’un homme observant, les bras posés sur les hanches, un cheval. « La première partie de chaises musicales fut catastrophique », annonce-t-on sous un tableau mettant en scène une lutte sociale et/ou politique. Benjamin Le Boucher y ajoute quelques jeux sur la langue française (« Donner c’est donner, repeindre ses volets ») et des allusions à des personnalités/phénomènes culturels célèbres telles que Guillaume Tell, les Pokémon ou Calvin et Hobbes. L’ensemble se lit d’une traite, avec délice, et exploite à foison le contraste entre l’estampe et ce qu’elle représente et la manière dont sa légende en détourne le sens. On en redemande !

Estampillage, Benjamin Le Boucher
Lapin, juin 2022, 60 pages détachables

Donald-et-la-Miion-Jupiter-critique-bdDonald et la mission Jupiter !. Luciano Bottaro est une véritable institution en Italie. Disney lui doit notamment plus de 150 histoires, représentant en tout quelque 5000 pages. Les éditions Glénat lui rendent aujourd’hui un bel hommage, en rassemblant pour la première fois dans un même album plusieurs de ses récits. Mené tambour battant, mettant en scène Rébo, Donald, Daisy, Zantaf, Géo, la sorcière Hazel ou encore Dingo, Donald et la mission Jupiter ! vaut tant pour sa tonalité légère et ses gags bon enfant que pour la rondeur et la douceur de ses dessins. Tour à tour, le lecteur aura droit aux agissements sournois d’un chef de guerre de la planète Saturne, au tempérament colérique de Daisy, à Hazel tentant benoîtement de convaincre Dingo que les sorcières existent bel et bien ou encore aux aventures de Picsou dans un étrange vaisseau spatial. Au détour d’une scène ou d’une vignette apparaissent un pêcheur ayant travaillé dans un laboratoire d’astrophysique, des extraterrestres interrompus inopinément… par des coupures publicitaires ou encore Hazel confondue avec une représentante de commerce ou une réalisatrice de films. Choral, coloré et plus astucieux qu’il n’y paraît, Donald et la mission Jupiter ! mêle aventures et humour, sans temps mort ni fausse note. De quoi ravir les plus jeunes lecteurs.

Donald et la mission Jupiter !, Luciano Bottaro
Glénat, juin 2022, 184 pages

Little-Katherine-Johnson-critique-bdLittle Katherine Johnson. Librement inspiré de la vie de Katherine Johnson – née Coleman –, cet album est le quatrième à prendre place dans la remarquable collection des éditions La Boîte à Bulles consacrée à l’enfance de génies ayant marqué l’histoire des idées, des arts et des sciences. Le scénariste et dessinateur William Augel explore trois dimensions pour portraiturer les jeunes années d’une figure importante de la communauté afro-américaine, mathématicienne ayant connu ses heures de gloire à la NASA. Ainsi, à la sphère familiale – ses parents, sa fratrie, sa poule Lucinda – s’ajoutent sa passion pour les mathématiques, qui contamine chaque récit, et son quotidien en Virginie occidentale, région alors encore fortement marquée par le ségrégationnisme. Dans des histoires brèves, d’une à trois planches, teintées d’humour et de curiosité, William Augel montre à quel point la jeune Katherine Johnson était déjà fascinée par les chiffres, qui l’aidaient à objectiver le monde environnant (et même lointain, puisque la lune se voit conviée plus souvent qu’à son tour). On découvre aussi, dans une veine plus amère, les interrogations de la fillette sur la ségrégation, sa couleur de peau, les activités exercées par son père – fermier et homme à tout faire – ou encore les relations entre les Blancs et les Noirs. L’auteur met notamment en scène Katherine et son frère imaginant des extraterrestres venus de la lune asservir les hommes blancs. Ils se demandent alors de quoi les Noirs pourraient se réclamer : « Y a quoi en dessous d’esclave ? » Bien ficelé, mettant à l’honneur les sciences et les mathématiques, Little Katherine Johnson comporte en outre une fiche biographique, des jeux divers et des énigmes faisant suite à plusieurs récits. De quoi occuper utilement les plus jeunes lecteurs.

Little Katherine Johnson, William Augel
La Boîte à Bulles, juin 2022, 80 pages

Le tombeau du géant casse le mythe de Merlin l’enchanteur

0

Prévu comme un diptyque (comportant L’homme aux babioles (2018) puis Le garçon aux bestioles (2019)), Villevermine était une trop belle réussite pour que Julien Lambert s’en tienne là. L’originalité de cet univers ne pouvait que continuer à l’inspirer. C’est ainsi qu’il nous propose maintenant cet album qui n’est pas une suite, mais un prolongement des aventures de Jacques Peuplier, ce colosse collectionneur d’objets et détective de son état.

Les premières planches mettent en place quelque chose qui ressemble à une légende, celle d’un géant (d’où le titre de l’album) qui aurait vécu cinquante ans auparavant. Il s’agirait d’un être à la stature encore beaucoup plus impressionnante que celle de Jacques Peuplier. Ce géant aurait semé la panique dans la ville et il aurait finalement été tué par le courageux Boris Tassard, qui aurait réussi à lui pourfendre le crâne avec un merlin (objet moitié masse moitié hache à long manche qu’utilisent les bucherons), surnommé depuis « Le Fendeur ». C’est la propre fille de Boris Tassard qui raconte la scène devant un public de jeunes, pour les préparer psychologiquement à la fête qui s’annonce. En effet, traditionnellement, la ville se plaît à se souvenir chaque année de cet épisode lors de la fête du géant, sorte de défouloir local. Le souci, c’est que Boris Tassard est mort depuis longtemps et que « Le Fendeur » est introuvable. Pour marquer le coup, la fille de Boris Tassard engage Jacques Peuplier pour qu’il retrouve « Le Fendeur ». Bien entendu, ceci n’est que la base d’une aventure qui vaudra bien des surprises. Ainsi, la quête du « Fendeur » mènera Jacques Peuplier vers une autre quête, à la suite d’une rencontre. D’autre part, Jacques Peuplier dialogue toujours avec les objets qu’il croise et ce n’est pas un fantasme. En effet, ce sont bien eux qui vont lui fournir des indications déterminantes dans ses recherches qui vont le mener jusque dans les égouts de la ville.

Une enquête prétexte à exploration

Cet album marche dans la droite ligne des deux qui l’ont précédé, pour décrire une grande ville qui mérite largement son surnom. D’ailleurs, Julien Lambert s’y entend toujours pour profiter des innombrables péripéties du scénario, pour la décrire en nous la faisant explorer dans sa profondeur. Les couleurs sont encore une fois bien adaptées et le trait contribue également à faire sentir la dégradation de la ville. Ainsi, même sans avoir inspecté l’album sous toutes ses coutures, je parierais bien qu’il ne comporte aucun trait tracé à la règle. D’ailleurs, de manière générale, le trait comporte un léger tremblé caractéristique qui donne cet effet de dégradation qui affecte aussi bien les décors que les personnages. Ce qui n’empêche pas le dessinateur de proposer quelques dessins de grande taille qui font plaisir à voir. De manière générale, l’album est plaisant à parcourir, parce que l’auteur soigne les détails et les décors, fait sentir l’atmosphère et s’arrange pour faire respirer l’ensemble en lui donnant un naturel qui saute aux yeux. Oui, on s’y croirait dans cette Villevermine et l’organisation générale des planches y contribue, car Julien Lambert montre qu’il maîtrise son art en utilisant chaque espace à bon escient, en respectant un bon équilibre entre dialogues et descriptions (dessins d’atmosphère), aller et retours entre passé et présent, tailles et formes (très variables) des vignettes et progression de son histoire entre action et moments plus calmes. Et c’est un plaisir de le voir jouer une nouvelle fois avec ce point particulier permettant à Jacques Peuplier de dialoguer avec les objets, qu’il va jusqu’à doter de personnalités. Autant dire que le format relativement grand (31,8 x 23,7 cm) et les quelque 85 pages de l’album lui permettent de déployer tout son talent. Ainsi, il attribue à la ville une histoire, des croyances et des personnages bien particuliers. Tout cela contribue à l’atmosphère vraiment inimitable, avec une enquête parfaitement indépendante de celle qui faisait l’objet des deux autres albums. On peut dire que Julien Lambert a pris la bonne décision en donnant ce prolongement à un diptyque qui pouvait se suffire à lui-même. Il profite de ce qu’il a mis en place pour proposer un album qui pourrait en appeler d’autres, car Jacques Peuplier pourrait mener de nouvelles enquêtes. Toujours est-il que celle qu’il mène ici nous emporte dans un univers étonnant qu’on a plaisir à retrouver, en dépit de tout ce que le titre sous-entend. Ainsi, il convient de souligner que cet album comporte sa part de violence, ce qui n’empêche pas d’y trouver un certain goût pour la délicatesse (celle des maladroits), voire même de la poésie. En s’intéressant à l’histoire et aux légendes de la ville, Julien Lambert donne de la consistance à un univers incomparable. Et il réussit une nouvelle fois à nous faire rêver. Sans compter certains détails vraiment bien pensés comme les origines de la force du géant, bien supérieure et effrayante à celle qu’on pourrait attendre d’un tel individu hors normes. Une force qui inspire une telle crainte à son possesseur (qui ne la contrôle pas, malgré tous ses efforts), qu’il refuse tout contact avec l’extérieur, allant jusqu’à se barricader. Cette opposition entre force et faiblesse du personnage est un des aspects les plus intéressants de l’album. De même pour Jacques Peuplier qui se montre très capable dans son activité de détective, alors qu’il se révèle très peu doué pour mener une vie sociale digne de ce nom. Comme par hasard, il est nettement plus à l’aise avec les objets !

Villevermine – Le tombeau du géant, Julien Lambert

Sarbacane, janvier 2022

Note des lecteurs0 Note
4

Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola : le bateau ivre

Variation poétique sur le film de Coppola, librement inspirée du poème d’Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre (1871)

 

Comme je remontais des Fleuves indicibles,
Je ne me sentis plus guidé par les honneurs ;
Des Vietcongs hagards qui nous restaient invisibles,
Nous auraient cloués nus aux poteaux de l’horreur.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Flingueurs de 17 ans et colonel Kilgore
Quand avec ces surfeurs ont fini ces tapages,
Le Fleuve m’a laissé remonter vers la mort.

Las des vrombissements honteux des hélicos,
Moi, Ben Willard, en bon capt’ain discipliné
Je partis ! Et les plus gradés des généraux
N’ont pas connu pour tuer, soldat si motivé

La musique a bercé les journées monotones
Plus léger qu’un bouchon trainé par l’Aviso
Danse le soldat Lance, sur un morceau des Stones
Dix nuits sans repérer le moindre bruit d’oiseau

Plus douce qu’aux soldats l’amer de leurs pétards,
La verdure de la jungle pénétra mes entrailles
Lorsqu’un tigre aux tâches noires sortit de nulle part
Nous détalâmes perdant courage et gouvernail !

Et dès lors, je me suis glissé dans son esprit
De ses mots, de ses lettres, je me suis imprégné
Dévorant les azurs verts je comprends ses pensées
Et je cerne peu à peu de ce Kurtz le délire

Mais surgit tout à coup un trio de playmates
Qui là se déhanchent aux criaillements des boys
Plus fortes que l’alcool en provenance des States,
Ils auront ces sirènes pour deux bidons de gasoil !

Je sais ces lieux crevant en éclairs, et les bombes
Et le napalm, les morts-vivants : je vois venir,
L’Aube exaltée ainsi qu’une forêt de tombes,
Et j’ai vu dans la nuit où un homme peut finir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs gothiques,
Mes hommes assassinant une famille de Viet Mihns,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Je suis comme Orphée qui remonte le Styx

J’ai rêvé une nuit d’une beauté éblouie,
L’Aurore nue en offrande, dans une cage de tulle,
Cette Circé m’ensorcelle dois-je lui dire oui ?
Oh l’opium jaune et bleu d’une femme de consul !

J’ai suivi, des semaines, pareil à un traqueur
Méthodique, la foule aux abords des villages,
Sans songer un instant que toutes ces horreurs
Pussent d’un seul homme être l’apanage

J’ai vécu, savez-vous, d’incroyables folies
Mêlant au sang des femmes des glapissements de chiots
Des flèches de pacotille lancées comme des cris
Sous l’horizon du torse, une lance dans la peau !

J’ai vu dans les hauteurs des hommes qui trépassent,
Où se terrent dans la jungle tous ces bouddhas géants !
Des écroulements d’âmes prisonnières de la nasse,
Tout un peuple conquis par un seul dieu vivant !

Brasiers, gouffres puants, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes jaunes
Où les hommes-enfants un doux sourire aux lèvres
M’observent dans ce trou là où l’on m’emprisonne !

J’aurais voulu montrer aux enfants un visage
Autre. Des chansons ou des jeux, un héros plus marrant
Des écumes de fleurs ont rempli mon couchage
Et de douces caresses alors convalescent

Je vois un roi lassé des peurs et des honneurs
Celui pour qui les femmes restaient tapies dans l’ombre
Montait vers moi sa voix aux accents d’Elseneur
Et il restait ainsi dans une demi-pénombre

Presque mort, hésitant sur les choix à venir
J’entendais les tambours et le chant des grillons,
Et les foules d’oiseaux jacasseurs et les cris
Des noyés qui descendent mourir, à reculons !

Or lui, soldat perdu à la naissance des eaux,
Mené par la gloriole dans ce Cambodge obscur,
Lui dont les supérieurs et les gradés d’en haut
N’auraient pas repêché la carcasse impure ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Lui qui trouait le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte la lecture de quelques bons poètes,
Des lichens de soleil et des mots dans l’azur ;

Qui venait tatoué de lunules léopard,
M’offrit une tête, cou coupé, à la tombée du soir
Que ses sbires firent trancher d’une lame de kandjar.
Ô ces pieux plein de sang tels d’ardents encensoirs !

Lui qui parlait sentant geindre à cinquante lieues
Le cris des insoumis et la mousson épaisse,
Lecteur éternel des auteurs des temps vieux,
Il regrette le passé il veut que cela cesse.

Mais, j’ai trop hésité ! Les Aubes sont navrantes.
Monte vers la lune un chant de sacrifice :
L’âcre mission m’a gonflé d’une vigueur enivrante.
Il faut que j’en finisse, et que ma lame jaillisse !

J’ai entendu l’appel, comme une musique de fin
« This is the end, my friend » auraient chanté The Doors
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Ô colonel Kurtz ? The horror ! The horror !

Je ne puis plus, lassé de tes honneurs, Ô guerre !
Détruire leur village aux planteurs de cotons,
Ni jouir de l’orgueil des héros militaires,
Ni voguer sous les feux horribles des pontons.

 

Bande annonce :

 

Note des lecteurs0 Note

5

The Medium, faux-documentaire fringuant mais insipide

Arborant des paysages impressionnants dans la Thaïlande rurale des chamanistes, The Medium aura effrayé de nombreux spectateurs coréens et thaïlandais. D’abord imaginé dans la Corée profonde de son scénariste sud-coréen Na Hong-jin, souhaitant inscrire son nouveau projet dans la droite lignée de son stupéfiant The Strangers, c’est le Nord-Est de la Thaïlande qui sera choisi par son réalisateur Banjong Pisanthanakun. Déployant une mise en scène éclatante, tout comme les précédentes œuvres de son producteur, le cinéaste bangkokois opte pour le dispositif du faux-documentaire pour nous conter cet exorcisme thaï. Un procédé qui se révèlera confus et soporifique malgré la générosité d’un long-métrage convoquant tous les codes du genre et au-delà.

Des caméramans sous anxiolytiques malgré un environnement inspirant

Héritier du found footage à la façon de l’américain Blair Witch ou de l’hispanique REC, le cinéaste thaïlandais ressuscite sobrement tous les affres d’un procédé glaçant tout en optant pour la contemplation rappelant le travail de Zhao Liang. Un regard passionnant finalement peu éloquent tant les personnages, aux réactions aberrantes, ne servent que de terrain de jeu à la montée en puissance des esprits malfaisants. Portant à bout de bras le long-métrage, les caméramans n’ayant qu’un impact moindre sur le déroulement, la chamane Nim, interprétée par la charismatique Sawanee Utoomma, peine à équilibrer l’authenticité d’une Thaïlande insufflant une âme et une solennité jamais exploitées par The Medium.

Crève-cœur quand essayant de se conforter aux codes du genre allant jusqu’à citer mécaniquement Paranormal Activity, le cinéaste semble ne pas considérer les forces de son métrage malgré les quelques éclairs horrifiques. Il est évident que The Medium brille par instants, alliant son procédé à une mise en scène détonante portée par un casting solide, mais l’amertume est présente tant le potentiel était grand.

Une photographie ardente qui peine à masquer l’absence d’intentions

Il serait une erreur de proférer que The Medium n’a pas de thématiques en son sein. Pourtant, et c’est là que le long-métrage ne parvient pas à convaincre, c’est qu’il semble totalement outrepasser son sujet et ce que cela englobe pour ses personnages. Dans une lumière somptueuse, ne faisant qu’un avec des forêts grandiloquentes ou un bâtiment ahurissant plastiquement, les personnages semblent ne pas digérer ou montrer une quelconque évolution quant à ce qu’ils vivent. Un désaveu d’autant plus criant que les dernières minutes prennent un instant à traiter, ce avec une justesse bouleversante, une certaine idée de la foi.

Toutefois, The Medium de Banjong Pisanthanakun reste un film audacieux et, à bien des égards, très généreux. À découvrir en VOD ou en DVD/Blu-ray dès maintenant.

Bande Annonce – The Medium

Synopsis : Une équipe de film vient tourner un documentaire sur le chamanisme dans un village thaïlandais. Ils s’intéressent tout particulièrement à Nim, une chamane habitée par un esprit qui se transmet de génération en génération dans sa famille.
Mais le tournage va prendre une tournure terrifiante…

Fiche Technique : The Medium 

Titre original : ร่างทรง
Réalisation : Banjong Pisanthanakun
Scénario : Chantavit Dhanasevi et Na Hong-jin
Interprètes : Narilya Gulmongkolpech, Sawanee Utoomma & Sirani Yankittikan

Thaïlande – Corée du Sud – 2021 – 130 mns

Sortie le 22 juin 2022

Note des lecteurs0 Note

2.5

Les goûts et les couleurs de Michel Leclerc : portrait de deux chanteuses en feu

3.5

Avec Les goûts et les couleurs, Michel Leclerc livre un film d’émancipation féminine et d’authenticité à l’image de sa filmographie : sincère, drôle et touchante. On y retrouve avec un grand plaisir les voix et le jeu de Judith Chelma et Rebecca Marder dans la peau de deux chanteuses que plusieurs générations séparent et qu’un album commun rassemble.

Se lancer dans l’inconnu

Elles sont deux autour d’un piano et de quelques objets éparpillés çà et là. Leur désir est simple : écrire ensemble. Pour l’une, il s’agit encore un peu de repousser la mort, pas longtemps. Assez cependant pour rejeter l’amour qu’on cadenasse autour d’un pont parisien. Pour l’autre, dont la voix d’abord à peine se fait entendre, il s’agit de créer. Elle essaye de crier. Elle veut croire encore que c’est possible de jeter des mots presque nus, comme des coups de poings, sur un papier. Et soudain, de les faire entendre. Il ne s’agit pas de parler, de s’extasier. Il s’agit de chanter, de partager. Elles sont deux atour d’un piano et elles chantent. Leurs voix se mêlent, les étoiles s’en mêlent et des danseuses s’entremêlent dans leurs bouches. L’une ne sait plus trop pour qui elle chante. L’autre s’accroche à sa voix comme à une bouée, un souvenir intense et magnifique. Surtout, elle espère que ces mots-là parviendront quelque part, toucheront quelques-uns. Elle ne demande pas grand chose. Elles sont deux autour d’un piano et elles se disent au revoir, ou plutôt adieu. Autour d’elles, un lit défait, des objets figés. L’une s’encanaille une dernière fois. L’autre veut confirmer l’essai, la première fois était si belle. Toutes deux sont rebelles et insolentes. A la fin, l’une chante, l’autre plus. Qu’importe leurs voix ensemble se sont lancées dans l’inconnu.

C’est d’ailleurs autour du titre Me lancer dans l’inconnu que s’ouvre Les goûts et les couleurs. Très vite, Marcia se retrouve sans Daredjane, mais avec sur les épaules l’héritage de l’album qu’elles ont enregistré ensemble. A travers son film, le réalisateur Michel Leclerc (Le nom des gens, La lutte des classes) dresse avant tout deux portraits de femmes libres et parfois insolentes. Elles se racontent en chansons, mais pour Marcia la lutte est ailleurs. En effet, la jeune chanteuse ne veut pas surfer sur un succès mais faire entendre sa voix. Or, dans une industrie musicale très codifiée, elle peine à trouver sa place. Dans sa vie aussi, elle ne veut pas, comme sa compagne, vendre son œuvre à n’importe quel prix, et peine à trouver un équilibre. Il lui suffira de se jeter littéralement à l’eau pour la quitter. On craint que Les goûts et les couleurs ne vire un temps à la comédie romantique mais le film nous surprend sans cesse.

Où est passé le vrai désir d’être vivantes ?

Les goûts et les couleurs interroge surtout une capacité à « aller de l’avant » alors qu’un héritage pèse sur les épaules de Marcia. Elle croise sur son chemin Anthony, l’ayant droit de Daredjane, et c’est une nouvelle lutte des classes qui s’écrit. Anthony est sûr de lui animal, presque trop « à l’aise ». Cependant, une fois plongé dans l’univers de Marcia, tout bascule pour lui. C’est une nouvelle émancipation que propose Marcia, elle qui pourtant chante une « offre soumise à soumission« , avant de rétorquer dans une autre de ses chansons « mon sang n’a que faire de tes sentiments ». Tout le long du film ce sont les chansons écrites par Michel Leclerc et interprétées par les actrices Judith Chelma (vieillie pour l’occasion dans la scène d’ouverture à la Alex Lutz pour Guy) et Rebecca Marder qui se font entendre. On avait déjà pu apprécier la voix de Judith Chelma dans Mes frères et moi, on a plaisir à la retrouver aux côtés de Rebecca Marder, toujours aussi impeccable que dans Une jeune fille qui va bien.

Michel Leclerc construit donc un personnage féminin, Marcia, en miroir avec celui de Daredjane, fort et émancipé. Mais l’émancipation de Marcia ne passe pas sans quelques sacrifices et autres décisions très fortes, comme celle de s’éloigner de ses rêves (car elle se sent déjà un peu dépassée après un premier succès musical). Elle est souvent filmée marchant, s’envolant presque et surtout chantant sans artifice, sans besoin de se cacher derrière un masque. Le réalisateur propose un personnage entier qu’il transforme sans cliché en bulldozer quand cela est nécessaire. A travers le personnage d’Anthony, la question de l’héritage et de la responsabilité qui l’accompagne est posée. Il s’agit aussi de raconter le rapport à la musique, aux paroles, au son qui entoure chaque personnage, l’intrigue est là pour développer ces différents points de vue qui s’entrechoquent. On sent également le plaisir pris par Michel Leclerc à inventer Daredjane, cette chanteuse cash et libérée, « Daredjane est devenue une vieille rockeuse qui jure un peu avec notre époque mais musicalement, elle a eu une carrière à la Gainsbourg, qui a changé de style au cours des époques. Quand elle débute à la fin des années 60, elle a un côté chanteuse Rive Gauche très timide, qui chante des chansons à texte avec un quatuor à cordes. A mesure qu’on avance dans le temps, elle devient hyper rock, complètement déjantée, très provocatrice « , déclare-t-il dans le dossier de presse du film.

A la force d’un duo de femmes, qui se joue beaucoup des contrastes avec les personnages masculins, Michel Leclerc construit une œuvre musicale et cinématographique pleine de douceur et de liberté, qui donne envie de se rappeler ces paroles de la chanson d’Izïa (Sous les pavés) : » Où est passé le vrai désir d’être vivant? / Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes?/ […] / On va tous y rester alors autant que ce soit beau/ Mais faut pas qu’j’désespère, non, il reste des choses à faire /Y a tout qui reste à faire ». Espérons que, depuis sa péniche, Marcia continue de tracer son chemin d’authenticité. 

Bande annonce : Les goûts et les couleurs

Fiche technique : Les goûts et les couleurs

Synopsis : Marcia, jeune chanteuse passionnée, enregistre un album avec son idole Daredjane, icône rock des années 1970, qui disparait soudainement. Pour sortir leur album, elle doit convaincre l’ayant-droit de Daredjane, Anthony, placier sur le marché d’une petite ville, qui n’a jamais aimé sa lointaine parente et encore moins sa musique. Entre le bon et le mauvais goût, le populaire et le chic, la sincérité et le mensonge, leurs deux mondes s’affrontent. À moins que l’amour, bien sûr…

Réalisation : Michel Leclerc
Scénario : Michel Leclerc, Baya Kasmi
Interprètes : Rebecca Marder de la Comédie Française, Judith Chelma, Félix Moati, Philippe Rebbot, Eye Haïdara
Photographie : Pierre Dejon
Montage :  Annette Dutertre
Production : Mandarin Films
Distribution : Pyramide Distribution
Date de sortie : 22 juin 2022
Durée : 1h50
Genre : Comédie

France – 2021

I’m your man de Maria Schrader : un joli pont entre la romcom et la science-fiction

Avec I’m your man , et après la mini-série The Unorthodox, Maria Schrader confirme ses talents de réalisatrice avec un joli film qui pose des questions essentielles sans chichi, mais sans mièvrerie non plus.

Synopsis de I’m your man :  Alma, brillante scientifique, se révèle être une parfaite candidate pour se prêter à une expérience : pendant trois semaines, elle doit vivre avec Tom, un robot à l’apparence humaine parfaite, spécialement programmé pour correspondre à sa définition de l’homme idéal. Son existence ne doit servir qu’un seul but : rendre Alma heureuse.

Him

I’m your man de Maria Schrader arrive presque comme par embuscade en ce début caniculaire de mois de Juin. On pense , faute de mieux, aller voir une distrayante romcom, on se retrouve avec un film beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Les relations homme machine ont de tout temps été traitées par la littérature et le cinéma. Avec ce film, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Her de Spike Jonze, ou les Blade runner, et plus encore, avec le livre fondateur de Philipp K . Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Ici, le traitement est très différent, apportant la science-fiction vers des horizons beaucoup plus intimes.

Alma (Maren Eggert, Ours d’Argent en 2021 pour ce rôle), une scientifique spécialiste du cunéiforme sumérien se voit assignée par son patron, en échange d’une promesse de fonds pour ses travaux, à tester d’un point  de vue éthique, un des robots androïdes qu’une société s’apprête à commercialiser. Le robot a été préparé pendant des semaines à devenir l’homme idéal de la célibataire Alma, en fonction de ses besoins, désirs, envies et expériences. Une cohabitation de quelques jours est donc mise en place, au début de laquelle le cerveau de Tom le robot (Dan Stevens, parfait pour le rôle), s’étonne factuellement qu’ils ne dorment pas dans le même lit, puisque la raison exclusive de son existence est de faire plaisir à Alma…D’abord rationnelle et presque hostile à l’égard de la « machine », mais surtout à l’idée même de nouer une quelconque relation avec elle, Alma apprend, au travers d’un scénario plutôt bien ficelé, à le découvrir, l’apprécier, pour fatalement, allait-on dire, finir par avoir des sentiments amoureux.

Les sentiments ambivalents d’Alma envers Tom, son « homme » idéal, sont décrits par la cinéaste avec suffisamment de clarté et de simplicité -sans être simpliste-, pour que cela résonne en chacun des spectateurs. Sur fond d’intelligence artificielle, elle met en perspective l’essence de l’humanité, l’essence du bonheur, l’essence de la vie même, en confrontant l’homme (la femme en l’occurrence) et la machine. Qu’y a-t-il de mal à se faire du bien ? Qu’y a-t-il de bien à simuler une vie heureuse avec un robot ? Que reste-t-il de l’amour quand tous nos désirs, et plus, peuvent être assouvis ? Telles, et tant d’autres, sont les questions qu’Alma se pose durant toute son expérience. La profondeur de leur relation est crédible et belle, et pourrait aussi bien s’appliquer à deux humains entre eux.

I’m your man a bien sûr des allures de comédie ; les quiproquos, les maladresses de l’une vis-à-vis de l’autre, et vice versa, sont source de cocasseries très bien servies notamment par le Britannique Dan Stevens, avec son interprétation très juste de cet androïde qui va jusqu’à reproduire un accent anglais, puisque Alma a un faible pour cela. Mais le film est surtout truffé de moments de gravité, de tristesse même, et également de poésie, inattendue dans le contexte. La facture assez conventionnelle et quelque peu lissée du film correspond tout à fait à l’univers diégétique et ne dessert en rien la réalisation de Maria Schrader. Au contraire, elle ramène cette histoire de science-fiction à un niveau beaucoup plus terre-à-terre et finalement très humain.

Ich bin dein Mensch est un titre allemand une fois de plus paresseusement traduit en I’m your Man, pour sa version à l’international. Car, conformément à ce titre original, il se dégage en effet de ce film beaucoup d’humanité (Mensch), comme si la présence des robots nous obligeait, nous les humains,  à mieux, malgré nos imperfections… Les nombreux titres glanés dans plusieurs festivals allemands sont amplement mérités.

I’m your man– Bande annonce

I’m your man– – Fiche technique

Titre original : Ich bin dein Mensch
Réalisatrice : Maria Schrader
Scénario : Jan Schomburg, Maria Schrader
Interprétation : Maren Eggert (Alma), Dan Stevens (Tom), Sandra Hüller (Le coach), Jürgen Tarrach (Dr. Stuber)
Photographie : Benedict Neuenfels
Montage : Hansjörg Weißbrich
Musique : Tobias Wagner
Productrice : Lisa Blumenberg
Maisons de Production : Letterbox Filmproduktion, SWR
Distribution (France) : Haut et Court
Récompenses :  Ours d’argent à la Berlinale – Meilleure actrice, nombreux autres prix dans des festivals allemands
Durée : 108 min.
Genre : Comédie, Drame, Romantique, Science-fiction
Date de sortie :  22 Juin 2022
Allemagne – 2021

Note des lecteurs0 Note

4.5

Wild Search, de Ringo Lam, en édition Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Wild Search (1989), le Witness de Ringo Lam post-trilogie “On Fire”, à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Des trafiquants sont surpris en plein deal de drogues par des policiers. L’inspecteur Lau (Chow Yun-fat) est chargé de protéger le seul témoin de ce massacre du meurtrier sadique qui veut sa mort, quel qu’en soit le prix.

Amour, paysans et gros flingues

Comme le rappelle Arnaud Lanuque dans son excellente présentation du film, les cinémas Hollywoodien et Hongkongais se sont empruntés des concepts narratifs, des motifs esthétiques ainsi que des acteurs.

Réalisé après sa trilogie « on fire », qui comprend – chronologiquement – City on Fire (février 1987), Prison on Fire (novembre 1987) et School on Fire (1988), et inspiré par le succès critique et public du Witness de Peter Weir sorti en 1985, Wild Search se démarque dès les premières minutes de son homologue américain par son expérience urbaine. Néons reflétant sur le pare-brise, une foule omniprésente, de la fumée sortant d’extracteurs de restaurants, une musique de night-club qui nous embrasse alors que notre héros, l’inspecteur Lau (subtilement incarné par Chow Yun-fat), dépose un indicateur. Avec Ringo Lam, la caméra capte l’essence des espaces pour mieux immerger le spectateur. Hong Kong brille la nuit, trempe ou étouffe de jour, avec une violence sourde à en devenir absurde. En témoigne, comme le souligne Rafik Djoumi dans le complément signé Capture Mag, cette scène de gunfight au restaurant où l’inspecteur affronte un tueur à deux mètres de distance en tournant autour d’une poutre porteuse. À l’inverse du film de Weir qui lorgne vers une représentation plus classique du crime organisé, la violence peut ici atteindre des sommets d’intensité : on pense à cette scène où le tueur met le feu à notre inspecteur caché derrière un tas de paille, avec un Chow Yun-fat prêt à tout. On peut aussi se remémorer le passage à tabac de notre héros flic par le chef de la bande organisée, dont le règne est marqué par le canon comme dans l’économie hongkongaise.

Face à la ville insomniaque, Lam présente la campagne non pas par la lumière et le son, mais par le geste des paysans, qui transportent leur charge de bois, travaillent au champ. Weir installait rapidement une Philadelphia bondée, suractive, sale, qu’Harrison Ford quittait pour rejoindre la campagne des Amish et par la même occasion, lancer véritablement le récit du film. Par le prisme de Ford, le spectateur découvrait cette communauté étrange, entourée de légendes et d’autres récits de bar. Surtout, il commençait à prendre corps dans cet espace qu’il ne dominait pas – mais qui, à l’inverse de la ville, ne l’étouffait pas –, et ceci, par le geste. Même si, à l’inverse de Witness, le travail du geste participe plus à l’immersion spectatorielle chez Lam qu’à l’intronisation de son personnage dans la communauté paysanne, les deux films partagent un trait de caractère narratif.

En effet, Witness et Wild Search sont deux récits initiatiques. Dans le premier, le policier joué par Ford va se reconnecter à la terre, aux gestes collectifs qui constituent la fabrication et la construction, ainsi qu’aux sentiments romantiques. Il s’agit donc pour lui de quitter la ville – espace de vie collective urbaine – où règnent toutefois la mort, la trahison et l’individualisme forcené pour retrouver une forme d’humanité avec les Amish dans les grandes étendues verdurées du comté de Lancaster. Ringo Lam va cependant amener Chow Yun-fat sur une autre voie initiatique. L’inspecteur Lau ne va pas se reconnecter à la nature qui est un espace dominé par d’autres formes d’autorité et de violence, mais va apprendre à (re)créer du lien. Face à la violence sourde et explosive propre à son style, Lam convoque le romantisme hongkongais, jamais niais, parfois bleuté et surtout romanesque. On peut aussi penser au grand père de l’enfant-témoin, ici une gamine, qui refusera de gérer celle-ci, et qui trouvera finalement la paix lorsqu’il acceptera de créer un lien avec elle.

Contre le chaos de la vie, Witness convoque à travers la figure des Amish une forme de retour à un état social primitif (sous divers aspects) mais paisible et fonctionnel, alors que Wild Search trouve l’espoir dans la création du lien humain. Ainsi, pour citer le Youtuber Infant Terrible responsable des vidéos Why I Like This Movie, Wild Search n’est définitivement pas un remake, et encore moins un film vulgairement inspiré par son modèle. Le film de Ringo Lam réussit à digérer ses inspirations pour proposer un récit singulier avec un double ton hongkongais aux glissements d’ambiance plus abrupts qu’à l’accoutumée, et ce, au service d’une vision du monde toute en nuances de gris belles et bien marquées par le cinéaste.

Wild Search (Ringo Lam, 1989) – Extrait

Wild Search en Blu-ray

Wild Search est à (re)découvrir dans une solide édition Blu-ray signée Spectrum Films. Dans le même temps que l’éditeur anglais Eureka, Spectrum Films s’est lancé sur Wild Search avec un master HD tout à fait convaincant. Quelques imperfections (notamment des tremblements) sont au rendez-vous, mais rien de bien dérangeant, si ce n’est une certaine douceur générale de l’image qui ne manque cependant pas de piqué. Pour cause, il s’agirait probablement du fait, comme le note testsbluray.com, qu’un interpositif a été scanné et non pas le négatif comme l’appuie regard-critique.fr. Il y a peu à dire sur la colorimétrie tant celle-ci semble justement équilibrée. Aussi peut-on saluer l’absence de surtraitement de l’image avec une présence et une gestion du grain tout bonnement naturelle. Petite précision : l’image est ici présentée au format 1.78 et non 1.85 comme chez Eureka qui a ajouté de fines bandes noires sur celle-ci.

Du côté du son, on privilégiera la piste 2.0 à 5.1. A l’inverse de la deuxième, la première ne manque pas de dynamisme et de clarté. Aussi l’expérience d’effets « surround » sur la piste 5.1 est véritablement décevante.

L’expérience du film est complétée par quelques formidables compléments. Si les divers bonus se croisent rapidement sur la question du remake, chacun d’entre eux va prendre des directions différentes. L’habitué des compléments sur les éditions Spectrum Film, Arnaud Lanuque, revient sur les emprunts entre Hollywood et Hong-Kong, ainsi que sur la place du film dans la carrière de Ringo Lam. L’équipe de Capture Mag, ici incarnée par Rafik Djoumi et Stéphane Moïssakis, évoque à travers un podcast Steroïds le caractère singulier du long métrage, avec des étrangetés dans l’action, une interprétation tout en finesse du casting ou encore la violence brute de la mise en scène par Lam qui n’hésite pas à plonger dans la romance quelque peu « fleur bleue ». Comme souvent avec les podcasts Steroïds, on peut noter des raccourcis maladroits et quelques souvenirs imprécis. Ensuite, Le Youtuber Infant Terrible balaie rapidement le statut de remake du film pour revenir sur les éléments qui lui plaisent tels que le fait que la violence n’y est pas inconséquente, que le récit progresse au gré des actions des personnages et non malgré eux, ou encore sur l’immersion permise par le traitement visuel « presque documentaire » des décors réels. On trouve enfin, en plus de la bande-annonce, une ancienne interview de l’acteur Roy Cheung, qui revient sur sa carrière et notamment sur ses performances dans le cinéma de Ringo Lam et ses rapports avec le cinéaste.

Bande-annonce – Wild Search (Ringo Lam, 1989)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – Mpeg-4 AVC-HD 1080p HD – 1.78 – 16/9e – Langues : DTS-HD Master Audio Cantonais 2.0 & 5.1 – Sous-titres français – Hong-Kong – 1989 – Policier – Durée : 1h38

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview de Roy Cheung

Podcast sur le film par l’équipe du Capture Mag

Why I Like This Movie, video par le Youtuber Infant Terrible

Bande-annonce du film

Sortie le 30/06/2021 – Prix de vente conseillé : 25€

Note des lecteurs0 Note

4.5

Delcourt rend hommage à Spawn à l’occasion du trentième anniversaire de la série

Les admirateurs francophones de la série Spawn, initiée il y a trente ans par l’excellent Todd McFarlane (ex-Spider-Man et Hulk), ont de quoi être ravis : les éditions Delcourt leur proposent rien de moins qu’un album anniversaire de grande taille (416 pages, 18.9 x 28.4 x 3.9 cm), comprenant les quinze premiers chapitres de la série (en ce y compris les épisodes dont la parution étaient contrariées par des problèmes de propriété intellectuelle), ainsi que des planches augmentées des commentaires additionnels du scénariste et dessinateur canadien.

En 1992, un groupe d’artistes désireux de préserver les bénéfices financiers de ses créations s’unit et décide de fonder Image Comics. La même année paraît le premier numéro de Spawn, dont le personnage principal, torturé et ambivalent, deviendra l’un des héros de comics les plus célèbres de ces trente dernières années. En 2019, fait significatif, la série est d’ailleurs devenue la plus ancienne appartenant encore à son auteur d’origine. Inspiré de Venom et de Spider-Man – comme en atteste d’ailleurs la couverture de cet album anniversaire –, Spawn est un ancien agent de la CIA nommé Al Simmons et liquidé parce qu’il tendait à s’affranchir de l’agence gouvernementale tout en remettant en question ses méthodes. Se compromettant inexorablement à travers un pacte faustien dont l’objectif ultime est de revoir sa femme Wanda, celui que l’on appellera désormais Spawn va devoir affronter toutes sortes de créatures maléfiques dans une ambiance sépulcrale où la ronde des monstres et la science de l’image se verront portées à incandescence.

Au-delà de la somptuosité graphique de la série, Spawn se caractérise par une apparence travaillée et une pluralité de pouvoirs surprenante. Doté de dons télépathiques, capable d’engendrer des trous noirs, de modifier sa morphologie, d’employer la magie ou de faire montre d’une force terrifiante, ce personnage d’écorché vif, tirant notamment son pouvoir de sa cape, va placer le dark fantasy sur le devant de la scène, en écoulant ses albums à des millions d’exemplaires. Il contribue aussi à populariser le antihéros dans les années 1990, accompagnant un mouvement de redéfinition des comics américains. Définitivement installé dans le paysage des albums indépendants, bientôt nanti de trois nouveaux spin-off, Spawn bénéficie à l’occasion de son trentième anniversaire du formidable travail éditorial des éditions Delcourt, qui en republie les quinze premiers chapitres, qu’elles ne manquent pas d’assortir de documents inédits éclairant les intentions créatives de Todd McFarlane.

Dialogues fusants, dessins raffinés, Spawn se distingue aussi par un propos porteur d’enjeux puissants : l’amour et ses trahisons, les manœuvres politiques, la violence urbaine… On y retrouve notamment les détectives Sam Burke et Twich Williams – lesquels bénéficient par ailleurs de leur propre série –, qui mènent l’enquête sur la profusion de meurtres dans les ruelles sordides de Rat City. Si la vie terrestre apparaît frelatée, celle de l’au-delà n’est guère plus enviable : Al Simmons se verra ainsi torturé afin de renforcer sa haine et sa soif de vengeance avant de revenir hanter New York et ses allées caractérisées par la pègre et le sans-abrisme. Car comme le révèle amplement cet album anniversaire, la série Spawn se nappe d’une ambiance noire, inquiétante, arrimée au crime et à l’abjection. En cela, la figure de ce « démon » maudit semble indexée sur la corruption des lieux qu’il visite et des personnes dont il croise la route. Une singularité qui ne fait que renforcer la modernité d’une série devenue incontournable.

Spawn, Dave Sim, Todd Mcfarlane, Neil Gaiman et Alan Moore
Delcourt, mai 2022, 416 pages

Note des lecteurs0 Note

5

« Saison de sang » : un univers foisonnant

Les éditions Dupuis publient Saison de sang, du scénariste Si Spurrier et du dessinateur Matias Bergara. Initialement divisé en quatre parties, ce récit entièrement muet, d’une grande inventivité visuelle, se révèle à la fois haletant et fascinant.

Comment raconter une histoire complexe, mêlant l’intime et le spectaculaire, sans avoir recours au moindre dialogue ? Par quels biais installer un univers foisonnant, aux enjeux significatifs, quand les quelque 200 planches proposées par l’équipe créative s’avèrent entièrement dénuées de textes – à l’exception notable de brèves introductions métaphoriques ? Ces deux questions, auxquelles ont fait face le scénariste Si Spurrier et le dessinateur Matias Bergara, arborent une même réponse : en portant vers le haut le degré d’exigence exprimé vis-à-vis du lecteur. Ainsi, dans un album où l’apport (en sens, en émotion) de l’auteur, du dessinateur et du coloriste tend à s’équivaloir, c’est à travers une nuée de détails, l’ingéniosité des planches et des significations parfois flottantes que chacun est appelé à appréhender un récit d’une richesse insoupçonnée.

Peut-être faut-il voir dans Saison de sang une elliptique fuite en avant. Une fillette et un guerrier géant en armure parcourent ensemble, dans un voyage en apparence déterminé, une grande variété de régions, qui constituent pour Matias Bergara autant d’occasions de faire valoir son talent. Chaque page fourmille de sophistications ; et si l’album, hors introduction, a pour seuls éléments textuels des phylactères fixés dans une langue imaginaire, c’est son langage visuel qui va en baliser la lecture, selon une grammaire maniée en clerc. Et tandis qu’une série d’écueils et de prédateurs se dressent sur la route de nos deux héros, Matheus Lopes déploie une gamme de couleurs, volontiers pastel, qui insufflent à l’histoire poésie et émotions, en plus d’en accompagner le développement selon des codes différenciés.

Richesse des paysages, iconicité des plans, ronde des monstres et des personnages… Si ces éléments contribuent évidemment à caractériser Saison de sang, ils passent néanmoins sous silence une composante essentielle du récit : la relation filiale, pleine de tendresse et d’humanité, entre un géant protecteur et une fillette virginale, laquelle se voit plongée dans un monde menaçant et corrompu. Parce qu’elle a soif de liberté, cette dernière, en grandissant, cherche de plus en plus à s’émanciper de l’emprise de ce guerrier en armure. La main dans laquelle elle s’est reposée, le doigt auquel elle s’est cramponnée, elle s’en détourne désormais, dans une quête de soi mêlant peur, résistance et éveil. En cela, Saison de sang n’est pas seulement beau, astucieux et haletant, il porte aussi en son sein une ode à l’amitié contrariée par l’instinct de prédation et de domination des hommes. Pour en appréhender au mieux la teneur, il ne vous reste plus qu’à vous lancer à corps perdu dans cette aventure palpitante…

Saison de sang, Si Spurrier et Matias Bergara
Dupuis, juin 2022, 192 pages

Note des lecteurs0 Note

4.5

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell : une rencontre inédite

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell propose la rencontre de deux univers bien distincts, opposés même pourrait-on dire. Une idée fort risquée sur le papier, mais dont l’audace porte ses fruits.

À lire le premier chapitre de Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, on comprend le projet de James Lovegrove. Le chapitre s’intitule « Une étude en rouge cicatrice », allusion évidente au premier roman qu’Arthur Conan Doyle a consacré à son nouveau héros Sherlock Holmes (l’allusion se trouve également dans le texte original). Et le lecteur habitué aux aventures du détective londonien trouvera ici rien de moins qu’une relecture de la rencontre entre Holmes et Watson, reprenant certains éléments du roman original (Watson revenant blessé d’Afghanistan, Holmes cherchant un colocataire) mais placés dans un contexte différent.
C’est là un aperçu fidèle du projet de James Lovegrove : réécrire les aventures de Sherlock Holmes, d’une façon à la fois respectueuse et inédite. Tout au long des trois cents pages du roman, l’écrivain se tiendra dans un équilibre subtil entre respect éclairé et changement complet de perspective.
Se retrouvant dans un boui-boui minable et malfamé, Watson retrouve un ancien camarade d’école, Stamford, qui lui-même est surveillé par Holmes. Le détective soupçonne le médecin de participer à une série de crimes très particuliers survenus dans les bas-fonds londoniens : les victimes sont retrouvées complètements émaciées, comme si elles n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours. La police ne mène aucune enquête sur le sujet, n’ayant fait aucun lien entre les victimes anonymes. Mais Holmes soupçonne ici le trajet d’un assassin unique.
Les amateurs de l’ambiance si particulière et des méthodes habituelles de Sherlock Holmes retrouveront ici ce qui fait le charme des œuvres de Conan Doyle, et c’est déjà quelque chose de rare : parmi les nombreux écrivains à avoir repris les enquêtes de Holmes, très peu ont su vraiment retrouver le sel des aventures originelles. C’est bien le cas ici, et c’est important : Lovegrove retrouve même les tics de langage de Watson, on peut y reconnaître des expressions typiques, tout un style littéraire.

Mais le roman Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell n’est pas seulement un hommage respectueux, méticuleux mais stérile aux personnages de Conan Doyle. James Lovegrove tente un pari on ne peut plus risqué.
Il va plonger Sherlock Holmes, Watson et autres Lestrade dans le monde des Grands Anciens lovecraftiens.
Au fil de l’enquête, le célèbre détective va découvrir l’existence cachée de ces monstruosités et fouiller les arrière-fonds des bibliothèques à la recherche du sinistre Necronomicon, tandis que Watson va se mettre au R’lyehen, la langue des Grands Anciens. Les protagonistes vont parler de cités perdues et de pyramides enfouies, de civilisations ancestrales et de divinités de ténèbres.
La grande force de James Lovegrove est de rendre tout cela crédible. Les deux univers, pourtant opposés, se mêlent à merveille, d’autant plus que l’ambiance brumeuse et sombre de la Londres victorienne se prête très bien aux histoires de meurtres rituels et d’ombres mortelles.
C’est d’autant plus remarquable que le monde lovecraftien est à l’opposé de celui de Sherlock Holmes. Les aventures du célèbre détective marquent le triomphe de la raison, de la logique et de la déduction. C’est le domaine de l’intelligence. À l’inverse, le monde lovecraftien est la défaite de la raison : on y parle souvent de folie, de monstruosités que l’intellect humain ne peut appréhender, de bâtiments qui échappent à toute loi et logique architecturale, etc. Finalement, doucement, James Lovegrove réécrit les enquêtes de Holmes pour leur faire dire l’inverse de ce qu’elles disent chez Conan Doyle.
Le résultat est un récit d’aventures passionnant et réjouissant, un divertissement réussi et de qualité.

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, James Lovegrove
Bragelonne, février 2018, 360 pages