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Le phénomène des remakes : une histoire de gros sous ?

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Mais un remake c’est quoi ? La question se pose, tant ce terme peut envelopper bien d’autres pratiques que celle classique dite de refaire, et non de refaisage, qui est « une opération consistant à laisser tremper les peaux dans des cuves contenant le tan pendant un mois à un mois et demi ». On fait les vannes qu’on peut.

Un phénomène aux formes diverses

Commençons par le commencement (original ça), avec la première entreprise de remake de l’histoire du cinéma. Celle-ci date de 1904 avec The Great Train Robbery de Siegmund Lubin, qui est un remake du film homonyme de Edwin Stanton Porter, sorti l’année précédente. Le contexte est amusant, car le film de Porter est le plus connu du fait de son innovation, ayant permis un grand succès à l’époque. En plus de cela est créée la même année une nouvelle loi sur les copyrights censée éviter le genre de situation qui va arriver.

Le problème, c’est que cette loi ne couvre pas la propriété intellectuelle, ce qui a permis à Lubin de tranquillement faire son propre film quasiment à l’identique, le tout en surfant sur le succès de celui de Porter. Ce ne fut d’ailleurs pas la dernière affaire du genre, menée par l’appât du gain offert par l’idée de recopier littéralement un film au lieu d’en créer un original, dont le succès ne serait pas garanti. Des débuts sympas donc.

D’une origine malhonnête à la naissance d’un mythe

Le mari de l’indienne sorti en 1918 et réalisé par Cecil B. DeMille est quant à lui le premier « vrai » remake légitime et guidé par une volonté qui n’est plus seulement pécuniaire mais artistique. Le film original de 1914 est d’ailleurs lui aussi l’œuvre de Cecil B. DeMille et sera le premier long-métrage hollywoodien de l’histoire, entrainant des suites de son succès le financement de nombreux autres films ainsi que la naissance de la Paramount Pictures. A noter que le premier film tourné à Hollywood date de 1910, soit avant l’arrivée des studios : il s’agit d’un court-métrage de D. W. Griffith du nom de In Old California. Enfin, DeMille réalisera une dernière adaptation de son film en 1931, afin d’offrir une version parlante du film qui lui a permis de passer du théâtre au cinéma et ainsi de lancer sa carrière de réalisateur à succès.

Un problème de son

Cette dernière forme de remake, à savoir celle de passer du muet au son, a connu un destin particulier du fait de l’Europe. En effet, la période 1926-1934 n’a pas offert que de simples films américains que l’on refait avec du son, mais aussi un problème culturel majeur, celui des dialogues dans un monde en tour de Babel. Forcément, chaque marché se retrouve concentré sur lui-même, tant le public bilingue se fait rare. Alors, comment faire ?

Des versions semi-muettes ou « adaptées » aux marchés visés furent rapidement mise en place avec des ajouts de cartons, de sous-titres, et en coupant certains passages afin de ne pas trop sous-titrer car le public n’aime pas entendre une langue qu’il ne comprend pas. Ce fut par exemple le cas pour Innocents of Paris de Richard Wallace, sorti en 1929. Le problème de ce procédé est qu’il sent vite la bricole et le chatterton, il faut donc offrir quelque chose de plus propre, en commençant donc le travail d’adaptation dès le tournage. Il faut de vraies versions pouvant satisfaire pleinement les différents publics, il faut des remakes.

Une collaboration Hollywood-Europe…

Dès lors, une idée vient en tête, pourquoi ne pas faire des versions multiples d’un même film, en le tournant dans différentes langues ?  Pour cela il faudrait des acteurs et des réalisateurs locaux selon les versions, afin d’offrir au public un produit fidèle à sa culture. Le choix est donc fait de garder un même scénario comme tronc, avec les mêmes décors pour chaque version, et de faire un film à peu de chose près le même film, mais adapté selon les langues.

Titanic de 1929 et réalisé par Ewald Andre Dupond disposera de trois formes : une anglaise, une allemande, et une française, réalisée par Jean Kemm. Les versions supplémentaires des films étaient tournées après, avec une mise en scène généralement plan pour plan par rapport à la version originale.

Ce stratagème fut négocié entre Hollywood et les grands acteurs du cinéma européen, principalement la France et l’Allemagne, afin de permettre une universalisation de productions artistiques qui sans cela ne pourraient passer leurs propres frontières (le pognon). Plus sérieusement, le phénomène éphémère des versions multiples a permis certaines adaptations très intéressantes, passant d’une simple copie, à un film véritablement différent.

Le Tunnel de Kurt Bernhardt de 1933 illustre parfaitement cela : en français, l’ingénieur motivant les ouvriers à terminer leur ouvrage, malgré les sabotages, est joué par Jean Gabin, figure populaire et populiste qui apporte ainsi un sentiment de camaraderie proche des films syndicalistes de Gueule d’amour. Dans la version allemande en revanche, le même personnage est incarné par Paul Hartman dont le ton cassant et autoritaire pousse à l’obéissance au chef, et ce malgré un texte identique.  Ce procédé est gagnant-gagnant entre Hollywood et l’Europe, chaque parti pouvant bénéficier de ce travail en commun à raison d’un partage des coûts de production.

…avant la mainmise américaine

Cela n’empêchera cependant pas Hollywood de s’imposer dès les années 30 comme le leader mondial du marché audiovisuel, en se permettant des remakes transnationaux de films européens, principalement français, du fait d’une excellente réputation du cinéma hexagonal en termes d’idées et de récits.

L’une des raisons de la prise de pouvoir américaine est la chute des studios Gaumont et Pathé-Nathan qui participe à la fuite de cerveaux européens qui a lieu au début des années 30. Ces derniers se dirigent vers un horizon leur offrant plus de moyens et une plus grande visibilité, ainsi, accessoirement, qu’une opportunité pour certains de fuir le nazisme. Ainsi, ce sont des réalisateurs européens prometteurs qui sont conviés, comme Jacques Tourneur, Fritz Lang, Otto Preminger ou encore Billy Wilder.

Des producteurs européens, comme les frères Robert et Raymond Hakim, vivront eux aussi une aventure américaine en participant à la production de remakes transnationaux. Ce qu’Hollywood souhaite en définitif, c’est amener l’innovation du cinéma européen et plus particulièrement du cinéma parisien à Hollywood afin d’offrir quelque chose de neuf au public américain, tout en adaptant les scénarios aux mœurs locales du fait du Code Hays en vigueur depuis 1934.

Un retour en force avec le Nouvel Hollywood

Après que le Cléopâtre de 1963 a, malgré lui, enterré le cinéma américain avec une production de trois ans, un budget explosé et un Mankiewicz au bout du rouleau, le public ne suit plus et les studios ne savent plus ce qu’il veut. Ils se retrouvent, en effet, face à un public plus jeune et engagé socialement, que cela soit sur la question du racisme ou de la guerre au Vietnam : ces jeunes ne veulent plus de péplums ronflants toujours plus chers et gigantesques, ils veulent de l’authenticité et des personnages, bons ou mauvais, mais dans tous les cas foncièrement humains.

Cela tombe bien, la France connaît son âge d’or avec un cinéma social qui soulève des thématiques nouvelles et amène comme la fraîcheur d’une nouvelle vague. L’Italie n’est bien sûr pas en reste avec son renouveau entamé dès la fin des années 50.

Cette partie de l’article peut passer pour une tromperie car il s’agit plus d’une époque de grande influence (Le Voyou (1970) de Lelouch est, par exemple, une grande inspiration de Pulp Fiction) que d’une véritable période de remakes pour le cinéma américain. Ce dernier doit d’abord retomber sur ses pattes en se créant une nouvelle identité, avant de penser à refaire les films qui l’inspirent.

Ce sera cependant le cas à partir des années 80, période où les studios reprennent la main sur le cinéma grand public, et ce au mépris du cinéma indépendant. Ayant profité des décennies précédentes pour obtenir les droits sur bon nombre de films européens, ils peuvent désormais les exploiter, pour le meilleur et pour le pire.

Pour conclure

La mécanique du remake est en somme un procédé ancien et globalement très filou. Hollywood en est le principal instigateur et bénéficiaire, dans un objectif pécuniaire et quelquefois artistique. Aujourd’hui encore, les remakes pullulent, notamment dans les genres de la comédie et de l’horreur, avec plus ou moins de succès. Le phénomène a cependant su offrir de bonnes surprises, résultant généralement de bons metteurs en scène guidés par une envie de bien faire, comme L’armée des Douze Singes (remake de La Jetée de Chris Marker, 1962), Le Convoi de la peur (remake de Le Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot, 1953) ou encore Certains l’aiment chaud (remake de Fanfaren der Liebe de Kurt Hoffmann, 1951).

Les remakes ne sont pas forcément de mauvaises choses, ce sont cependant leurs exécutions qui ont pu donner au public une mauvaise image du procédé. Cela l’a amené à être vu comme une fainéantise et un choix de la facilité de la part des studios, ce qui est historiquement vrai, mais bon, « Nobody’s Perfect ».

https://www.youtube.com/watch?v=wYLA7haHrZ8

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Radio Metronom de Alexandru Belc : Une jeunesse sous influence

Radio Metronom s’appuie sur une trame scrupuleusement documentée de violence de la Securitate de Ceausescu pour raconter l’histoire d’Ana, son coming of age, ses amours et amitiés, truffées de trahison et de fidélité, de passion et d’empathie. Un bon début pour 2023…

Synopsis de Radio Metronom :  Bucarest, 1972. Ana a 17 ans et rêve d’amour et de liberté. Un soir, elle rejoint ses amis à une fête où ils décident de faire passer une lettre à Metronom, l’émission musicale que Radio Free Europe diffuse clandestinement en Roumanie. C’est alors que débarque la police secrète de Ceausescu, la Securitate…

Baccalaureat

Rien n’est plus réjouissant pour qui aime le cinéma que de commencer l’année par un bon film. C’est le cas de Radio Metronom, le premier long métrage de fiction du Roumain Alexandru Belc, une œuvre à l’esthétique très soignée, prix de la mise en scène à la section Un Certain Regard du festival de Cannes, mais pas que.

Ana (Mara Bugarin), une jeune Bucarestoise de 17 ans, ouvre le film dans une scène plantée sur une immense place ensoleillée, où elle retrouve avec son amoureux dans une embrassade baignée de larmes. Sorin (Serban Lazarovici) quitte le pays avec sa famille pour l’Allemagne, et elle ne peut rien faire pour l’en dissuader. Nous sommes en 1972, en pleine ère Ceausescu. Ana et Sorin sont habillés comme des bureaucrates de cinquante ans. Ils ne sont pourtant que de jeunes lycéens dans l’année du bac. Des jeunes empêchés de vivre leur jeunesse, engoncés dans leur uniforme scolaire estampillé d’un numéro, interdits de se réunir après l’école sous peine de répression de la part de la Securitate. Metronom, une émission de Cornell Chiriac très appréciée des jeunes sur la station pirate Radio Free Europe (qui existe vraiment), est le symbole de la subversion capitaliste pour le régime, et être surpris à l’écouter relève d’un crime en Roumanie.

On ne comprend pas d’emblée les interdits parentaux qui ne permettent pas à Ana de rejoindre sa meilleure amie pour un après-midi à bavarder, et écouter de la musique. On ne peut pas comprendre. Les plus jeunes générations de Roumains sans doute ne comprennent pas non plus. Alexandru Belc apporte pourtant des précisions méticuleuses quant à ce que ça pouvait être la vie d’adolescents sous ce régime dictatorial. Le matériau qu’il a rassemblé était d’ailleurs initialement destiné à un film documentaire sur la période, avant qu’il ne bifurque vers une fiction concentrée sur la vie de la protagoniste. A un rythme que d’aucuns peuvent trouver excessivement lent, mais qui épouse la difficulté des personnages, il dévoile peu à peu les conditions de vie du peuple roumain pendant cette période communiste, les peurs, les trahisons, les privations.

Ses choix de cadrage, de couleur, de musique évidemment, apportent constamment et par contraste des éclairages sur ces moments de vie volés à leur propre famille et à la société : les corps se libèrent dans la danse, dans la découverte de la romance, du sexe aussi. Les visages des jeunes, assez ternes et quelconques à l’extérieur, s’illuminent comme ceux de n’importe quel jeune à l’abri des regards, sous la caméra de Tudor Vladimir Panduru. Le format « carré » est adopté par le cinéaste, pour dire les entraves, l’étroitesse de ce qui est permis, mais il fonctionne aussi parfaitement dans les scènes de fête et d’extase.

Bien qu’on puisse craindre un remake de la vision habituelle plutôt pessimiste des cinéastes roumains (avec lesquels Belc a collaboré), avec la deuxième partie du film, marquée par l’irruption de la Securitate dans la fête, le film s’en éloigne quelque peu. Le personnage d’Ana, têtu et courageux, représente une résistance, presque un espoir, par rapport au régime. Alors que même les films contemporains ne dépeignent souvent qu’une Roumanie noire (le récent Dédales, de Bogdan George Apetri), corrompue (Mère et Fils de Călin Peter Netzer, ou encore Baccalauréat de Cristian Mungiu), voire incestueuse (Illégitime, d’Adrien Sitaru), des films remarquables certes, mais néanmoins pessimistes, Radio Metronom est assez différent. In fine, c’est le passage adolescent, voire l’histoire d’amour qui dominent, et le contexte politique, même s’il est assez violent, reste en trame de fond. Ana est de tous les plans, portée de manière toujours très juste par Mara Bugarin, et c’est sa vision qui intéresse le cinéaste.

Pour autant, Belc reste fidèle à son idée initiale de documentaire. Il n’embellit rien, ne déforme rien, mais c’est souvent par des non-dits qu’on devine certains tenants et aboutissants de l’histoire, et c’est une des forces de son long métrage…Radio Metronom renouvelle le visage du cinéma roumain qui a peut-être un peu tendance à se mettre en pilotage automatique sur ses thèmes récurrents, et Alexandru Belcu est un (presque) nouveau venu sur qui on a envie de compter.

Radio Metronom – Bande annonce 

Radio Metronom – Fiche technique

Titre original : Metronom
Réalisateur : Alexandru Belc
Scénario : Alexandru Belc
Interprétation : Mara Bugarin (Ana), Serban Lazarovici (Sorin), Vlad Ivanov (Biris), Mihai Calin (Le Père), Andreea Bibiri (La Mère), Mara Vico (Roxana)
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Patricia Chelaru
Producteurs : Viorel Chesaru, Cãtãlin Mitulescu, Emmanuel Quillet, Ruxandra Slotea, Martine Vidalenc
Maisons deProduction : Strada Film, Midralgar, Chainsaw Europe
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses :  3, dont Prix cde la Mise en Scène à la section Un Certain Regard du Festival de Cannes
Durée : 93 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 04 Janvier 2023
Roumanie . France– 2022

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3.5

L’Immensità… un parfum de Respiro

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Avec L’Immensità (présenté à la Mostra de Venise et sorti en Italie en 2022), le réalisateur italien Emanuele Crialese livre un nouveau portrait de mère de famille inclassable. Clara vit dans un milieu petit bourgeois de l’Italie des années 1970, entre un mari peu présent et trois enfants qu’elle adore et qui ont besoin d’elle.

A cette époque (crédible à l’écran), le cinéma italien est d’une force assez exceptionnelle, puisque Fellini, Visconti, Scola, Comencini, Risi, Antonioni, Bolognini et Rosi sont en activité. D’ailleurs, à un moment nous voyons Clara (Penélope Cruz) avec ses enfants au cinéma, pour un film difficile à identifier puisque nous n’en connaîtrons que la musique du générique de fin. Cette sortie de Clara avec ses enfants est révélatrice de l’ambiance familiale, car Clara et Felice (Vincenzo Amato) son mari se disputent régulièrement alors qu’ils ne se voient pas tant que ça. Très pris par son travail, Felice est un col blanc qui dispose d’une secrétaire.

Malaise identitaire

Ce thème majeur du film est porté par Adri/Adriana (Luana Giuliani), douze ans, qui se sent mal dans sa peau de fille, allant jusqu’à dire à sa mère « Papa et toi m’avez mal faite ». Elle s’imagine même qu’en réalité son père serait un extraterrestre qui viendra un jour la chercher. Adri se comporte régulièrement en garçon et adopte un look à l’avenant. Dans l’Italie de l’époque, encore très marquée par le catholicisme, envisager un changement de sexe reste impensable. Mais, l’ultime scène fait sentir que la pensée de la jeune fille est en train d’évoluer. Il faut dire qu’Adri est une adolescente qui se cherche. Proche de sa mère qui se montre très présente et compréhensive pour elle, Adri va vivre ses premiers émois amoureux et découvrir la difficulté de sa position. Bravant un interdit pour explorer un endroit du voisinage, elle fait la connaissance d’une fille de son âge. Leur rapprochement est basé sur un malentendu, puisqu’Adri se présente comme Andrea, prénom masculin.

Malaise familial

Si Clara se comporte en mère très concernée par l’éducation de ses enfants, elle manque un peu de la maturité correspondante. Je pense ainsi à cette scène de repas de fête familiale où elle gêne Adri en la rejoignant sous l’immense table. Ce qui apparaît, c’est qu’Adri, son frère Gino et sa sœur Diana ne s’amusent jamais autant que lors des vacances, en particulier à Noël et pendant l’été, lorsqu’ils retrouvent leurs cousins cousines avec qui ils découvrent le sentiment de la liberté et se laissent aller à quelques bêtises. L’une d’elles inquiète particulièrement les mères et fait apparaître qu’Adri déplore le manque d’autorité de Clara. Adri regrette probablement que sa mère abandonne à son mari des décisions qui équilibreraient un peu mieux la famille Borgheti. On note ainsi que Clara a proposé à son mari une séparation à l’amiable. Mais pour Felice le divorce reste une sorte de tabou. Probablement veut-il avant tout sauver les apparences pour sa famille. On remarque alors qu’on ne sait rien de l’histoire entre Clara et Felice : comment se sont-ils rencontrés ? Pourquoi cet Italien a-t-il épousé une Espagnole (Clara utilise encore quelques mots d’espagnol à l’occasion) ? D’ailleurs, il n’est jamais question de la famille de Clara. Noël et les vacances d’été se passent avec les cousins-cousines du côté de Felice et lorsque Clara part se reposer, c’est bien la mère de Felice qui vient s’occuper des enfants.

Petits défauts de conception

Tout laisse à penser que le réalisateur met en scène des souvenirs personnels, avec l’inconvénient d’un assemblage parcellaire amenant un certain manque de liant. On remarque aussi que dans le couple Borgheti, Felice est beaucoup plus fautif que Clara, alors que finalement c’est Clara qui va devoir se mettre à l’écart un moment, pour se « reposer ». Bien évidemment, le malaise de Clara (la grande enfant), bien que diffus, ne supporte pas la réalité des faits, surtout dans une société encore très machiste. Les écarts de Felice le coureur de jupons ne sont peut-être connus que de Clara et Adri (qui écoute, très à l’affût, dans une scène où nous devinons ce qui se passe, mais où les informations ne nous parviennent que par les attitudes et les mimiques des personnages).

L’Italie en chansons

La vision de L’Immensità permet donc de mesurer le chemin parcouru en un demi-siècle, vis-à-vis des mentalités et comportements. On peut néanmoins espérer pour Adri, qu’elle ait pu s’en sortir en s’épanouissant grâce à la chanson, élément essentiel de ce film agréable. On en a un aperçu remarquable au début avec la scène de dressage de table chorégraphiée qui montre Clara et ses enfants dans un moment de bonheur partagé. Un bonheur que le père ignore complètement, car l’ambiance à table est autrement plus tristounette. On observe à l’occasion un aspect de l’ambivalence d’Adri, puisque dans cette scène façon comédie musicale, elle se montre autrement plus à l’aise dans son corps de fille que lors de la séance de prise de photographies. On remarque également que la connivence de la fratrie joue un rôle primordial ici. Adri l’aînée est la protectrice, Gino le garçon le plus proche du père et Diana la petite dernière celle qui ne supporte pas les dissensions familiales. Au chapitre des dissensions, Gino se manifeste plus qu’à son tour et va même jusqu’à prétendre qu’il acceptera un effort précis lorsqu’Adri cessera d’attendre les extraterrestres ! La BO est donc ici fondamentale, avec quelques scènes spectaculaires de chorégraphies musicales, le tout agrémenté des prestations très naturelles des enfants et de celle de Penélope Cruz, à l’aise en mère de famille charmante, sensible et fragile. La mise en scène d’Emanuele Crialese ne recherche pas trop les effets spectaculaires (malgré quelques scènes surprenantes), elle se met plutôt au service des situations décrites.

Fiche technique : L’Immensità

Production : Wildside Media, Chapter 2 et Warner Bros. Pictures
Distribution : Pathé
Réalisateur : Emmanuele Crialese
Scénaristes : Emmanuele Crialese, Francesca Manieri et Vittorio Moroni
Sortie française : le 11 janvier 2023 – 97 minutes
Avec :

  • Penélope Cruz : Clara
  • Vincenzo Amato : Felice
  • Luana Giuliani : Adriana
  • Patrizio Francioni : Gino
  • Maria Chiara Goretti : Diana
  • Alvia Reale : la grand-mère
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3.5

16 ans : Seuls contre le monde

Dans un monde parfait, rien ne devrait-être autant protégé des réalités du monde extérieur que les amours adolescents. Mais dans une société qui marche sur des charbons ardents comme la nôtre, l’utopie se paie au prix fort et les enfants restent débiteurs des fautes de leurs parents. C’est vrai depuis bien avant que William Shakespeare n’écrive Roméo et Juliette et ça l’est toujours autant dans 16 ans, le nouveau film de Philippe Lioret.

Teenage Love Affair

Balayons tout de suite toutes ambiguïtés éventuelles : le cinéaste français n’adapte pas le texte du dramaturge anglais à proprement parler. Ne cherchez ni Capulets ni Montaigu dans l’histoire, 16 ans ne reprend de la pièce de Shakespeare que son postulat. Deux jeunes s’aiment, leurs familles se font la guerre, ils vont en payer le prix. On connait l’histoire mais le secret de la tragédie, au cinéma comme ailleurs, l’essentiel n’est pas de faire croire au spectateur que ça va se terminer autrement, mais de lui faire espérer.

En l’occurrence, le réalisateur du Fils de Jean nous chope dès les premières minutes. Ça en est même redoutable, on tombe amoureux de l’amour que partagent Nora et Léo dès leur premier échange de regard. C’est furtif, mais Lioret a l’art et la manière de nous faire imprimer les détails que l’on ne discerne pas (ou à peine). Il en faut de la précision derrière la caméra pour parvenir à autant de spontanéité devant, et les trois premiers quarts d’heure de 16 ans ne sont pas loin de correspondre à ce que le réalisateur a proposé de plus abouti.

Le film prend la main du spectateur pour peindre avec lui le tableau des grands sentiments qui se cachent dans les petites histoires du quotidien. Un regard qui fuie et revient, des corps qui ont du mal à s’éloigner, deux mains qui s’enlacent : le grand cinéma, c’est celui qui touche le sublime sans rien montrer d’extraordinaire. Seuls avec du monde autour, comme si David Fincher filmait du John Hugues, Nora et Léo n’ont pas besoin d’autres histoires que la leur pour embraser l’écran. D’autant plus à l’aune de la direction d’acteurs stellaire de Lioret : retenez-bien les noms de Sabrina Levoye et Teïlo Azaïs, vous les recroiserez.

« Il y avait de la place pour deux sur cette putain de planche ! »

Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes de cinéma. Puis, l’extérieur s’en mêle : un licenciement abusif, une situation qui dégénère, et l’amour met de l’huile sur un feu qui se nourrit lui-même. Ces personnages qui sentent le couteau s’aiguiser sur leur carotide, Lioret sait parfaitement les raconter séparément. Pour ce qui est d’orchestrer leur collision, le game-plan du réalisateur accuse quelques trous dans sa raquette. Le propre de la tragédie, c’est de faire regarder le spectateur au loin de la catastrophe vers laquelle les personnages se dirigent en courant. Mais dans 16 ans, on a du mal à discerner ce qui appelle à la fatalité du pire. Sinon une mécanique dramatique à laquelle le film finit par tordre le poignet pour arriver à sa fin.

Ce n’est pas tant un souci de construction que de point de vue : les personnages semblent poussés vers l’inéluctable presque malgré eux. Tout le monde a ses raisons, Jean Renoir le disait. Mais dans 16 ans ce sont aussi des circonstances atténuantes, et le déterminisme social et dramatique semble décider à la place de l’individu. A l’instar de ce départ de feu qui refait surface in fine en fusil de Tchekhov omniscient, et achève de transformer les personnages en victimes des forces les dépassant. « Tout ça pour ça ? ». Oui, mais pas forcément dans le sens dans lequel le voudrait Lioret. Son 16 ans est une formidable histoire d’amour compliquée, mais aussi une tragédie inutilement compliquée. Donc (quelque peu) inutilement tragique.

https://www.youtube.com/watch?v=9DqIOkU-6Ig

16 ans un film de Philippe Lioret
Par Philippe Lioret
Avec Sabrina Levoye, Teïlo Azaïs, Jean-Pierre Lorit

« Blue in green » : requiem à contretemps

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Les éditions HiComics publient Blue in green, du scénariste Ram V. et du dessinateur Anand RK. Doté d’un univers graphique inventif et de reliefs psychologiques vertigineux, l’album prend pour antihéros un musicien en lutte avec lui-même, mais aussi avec les démons du passé familial.

Le début de Blue in green ressemble à une fausse piste. Prodige du saxophone, Erik Dieter a renoncé à une carrière dans l’industrie musicale, par manque d’ambition et d’abnégation, et se contente de donner des cours de musique le samedi matin à des étudiants qui, en retour, lui témoignent un respect pour le moins relatif et mesuré. Dans un style graphique très original et personnel, sur lequel ils ont mis un certain temps à s’accorder, Ram V. et Anand RK semblent dans un premier temps se pencher sur les échecs professionnels, puis personnels, de cet homme qui a tout laissé en jachère : ses talents artistiques, sa famille – on apprend lors du décès de sa mère qu’il a toujours été un fils distant – et même cette femme, Vera Carter, qu’il continue d’aimer secrètement mais qui a cependant construit sa vie avec un autre homme.

Caractérisés par une abstraction partielle et des traits diffus, aux abords flous, volontiers jazzy, les dessins de Blue in green constituent une invitation à la contemplation. Poétiques, colorés et parfois oniriques ou cauchemardesques, toujours éloignés des canons de la ligne claire et étrangers aux aplats de couleurs, ils portent à merveille le récit échafaudé par Ram V., qui prend un tour plus psychologisant dans sa seconde moitié. En perdition et désireux d’obtenir des réponses, Erik Dieter enquête après avoir découvert une photographie mystérieuse dans les effets personnels de sa mère. Cela le mène dans un vieux club incendié, le plonge dans un état second où les distorsions du temps et de la mémoire l’affectent, mais cela aboutit surtout à le lier de manière irrémédiable à cette mère qu’il s’échinait à tenir à distance. Et c’est à travers le deuil, d’une certaine façon inconsolable, que le fils et la mère vont se retrouver, dans une situation douloureuse qui se réplique d’une génération à l’autre.

D’une tonalité mélancolique, Blue in green met en scène un personnage ambivalent, obsédé par la musique autant que par un saxophoniste disparu. La folie qui l’assaille peu à peu a de nombreux équivalents cinématographiques, allant de Fenêtre secrète à Barton Fink en passant par Shining. Si toutes ces œuvres possèdent leurs ressorts dramatiques et caractéristiques narratives propres, elles ont en commun de présenter un artiste en proie aux doutes et en perdition. C’est cependant du côté de Kurt Cobain et Charlie Parker qu’Erik Dieter trouve ses résonances les plus complètes et pertinentes, en tant qu’artiste torturé et bientôt déchu. Ces sortes de croquis vaporeux d’Anand RK semblent alors se lester d’un discours caché : ils évoquent, en filigrane, la vulnérabilité et l’instabilité d’un musicien poursuivi par ses échecs. Pas forcément l’histoire la plus imaginative qui soit, mais elle aura en tout cas rarement été mise en images avec autant d’inspiration et de maîtrise.

Blue in green, Ram V. et Anand RK
HiComics, janvier 2023, 152 pages

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3.5

« Légendes urbaines » : perspectives

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Dans Légendes urbaines, l’auteur et dessinateur Hicham Bouhennana met en scène des créatures géantes dont nos métropoles deviennent les terrains de jeu. L’ordonnancement du monde est définitivement rompu : les éléments urbains se voient réinvestis de fonctions nouvelles et l’activité humaine, soumise au bon vouloir d’animaux et insectes démesurés, réels ou imaginaires.

En installant des monstres géants au cœur de nos villes modernes, Hicham Bouhennana se lance dans une entreprise qui n’est pas sans rappeler l’œuvre de l’artiste pop art américain Claes Oldenburg. Comme ce dernier, l’auteur et dessinateur né à Casablanca choisit d’expurger les objets du quotidien de leur fonction première et de les remettre en perspective dans un environnement aux échelles redéfinies. Légendes urbaines renvoie également, de manière indirecte, à un autre artiste, Jack Arnold, qui avait fait de la taille l’argument premier de l’excellent L’Homme qui rétrécit. C’est ainsi que des immeubles deviennent des plateaux de jeu, qu’un bernard-l’hermite choisit l’opéra de Sydney pour coquille, que des abeilles butinent dans de grandes paraboles satellites ou qu’une autoroute devient le comptoir d’un bar improvisé. En adoptant un point de vue original, cette exploration décalée des villes questionne nos habitudes, nos modes de vie, nos conventions sociales et urbanistiques.

Le silence (la bande dessinée est entièrement muette) et le gigantisme constituent deux des principaux invariants de Légendes urbaines. On y croise, en cours de lecture, des figures sacrées de la culture populaire et de la mythologie, telles que Godzilla, King Kong, la Créature du lac noir (autre film de Jack Arnold sorti dans les années 1950) ou le Cyclope. Le premier sommeille au fond des mers jusqu’à ce que des hommes belliqueux le sortent inopportunément de sa torpeur. Le dernier s’apparente à un impitoyable mangeur d’hommes, qui se ravitaille, comme chacun de nous… dans des centres commerciaux bondés. Ailleurs, on retrouve une chauve-souris accrochée à l’Arc de Triomphe, un boeuf musical improvisé avec des éléments urbains, un ver géant irrité par des activités de forage… Hicham Bouhennana n’a pour seule limite que son imagination, de toute évidence nourrie de références télévisuelles et cinématographiques.

Dessiné avec soin, jamais dénué d’humour et de second degré, Légendes urbaines décentre notre regard et expose les dessous d’un monde dans lequel des monstres géants auraient adopté certains de nos comportements. Ce qui en ressort est souvent destructeur, et parfois même apocalyptique. Volontairement ou non, cette prédation à grande échelle constitue une démonstration par l’absurde, bien plus amusée que professorale, de nos attitudes écocides et irresponsables. Un autre point à mettre au crédit d’Hicham Bouhennana.

Légendes urbaines, Hicham Bouhennana
Lapin, janvier 2023, 160 pages

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3.5

« Souviens-toi que tu vas mourir » : union par défaut(s)

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Le scénariste Dobbs et le dessinateur Nicola Genzianella publient Souviens-toi que tu vas mourir aux éditions Glénat. Alors que la guerre de Sécession touche à sa fin, un sergent nordiste noir et un combattant sudiste se voient contraints de faire équipe face aux épreuves, malgré le passif qui les oppose.

« On a affaire à des bouchers de la pire espèce. » C’est en ces termes que les soldats nordistes décrivent Quantrill et ses hommes, des admirateurs du général Lee retranchés dans leur repère à la fin de la guerre de Sécession. « Nous sommes recherchés et traqués dans plusieurs États, et nos familles nous manquent », se désole-t-on pourtant dans ces rangs sudistes, divisés, où l’anxiété et l’éloignement produisent leurs effets. Nous sommes en mai 1865, dans la région du Kentucky. La nation américaine apparaît fracturée. La guerre civile a accouché de deux aires géographiques et idéologiques antagonistes.

Blackwood et Meadows personnifient ces dissensions plus encore qu’ils ne le voudraient. Le premier a participé au massacre de Lawrence, qui a coûté la vie à la femme du second. Il a prêté main-forte à des troupes sudistes harnachées au racisme et aux conservatismes. Après en être venus aux mains, ils se retrouvent tous deux prisonniers. « J’ai pas échappé au Nord toutes ces années pour finir esclave de deux bouseux consanguins », assène Blackwood, tandis que des orpailleurs de seconde zone les tiennent en respect. Ils ont beau s’extirper de ce guêpier, d’autres épreuves, pas plus avenantes, les attendent : des Indiens hostiles voyant leur arrivée comme un signe du destin, puis un ours particulièrement vorace se mettront en travers de leur route. C’est la loi de Murphy sur fond de western crépusculaire.

Pourtant, Dobbs et Nicola Genzianella vont ingénieusement lier les deux hommes, qui ne se contentent pas de partager un sort commun et contraint. Unis par le deuil, moins différents qu’il n’y paraît, les deux hommes, qui s’affrontaient auparavant sur le terrain militaire, s’ouvrent l’un à l’autre, sans pathos, à travers une considération mutuelle. Après la cruauté guerrière et l’animosité personnelle, Souviens-toi que tu vas mourir prend des airs d’ode au dialogue. Une logique poussée à son paroxysme au cours d’une séquence finale très réussie, investie d’affects universels. Entretemps, Blackwood aura fait montre d’altruisme et d’humanité. Il aura exposé ses motivations et ses regrets. Et démontré qu’en sus de séquences spectaculaires dans les contrées sauvages du Kentucky, l’album vaut aussi pour les reliefs psychologiques dont il se fait le porte-voix.

Souviens-toi que tu vas mourir, Dobbs et Nicola Genzianella
Glénat, janvier 2023, 56 pages

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3.5

« Mauvais monstre » : dualité(s) adolescente(s)

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Les éditions Glénat publient Mauvais monstre, d’Enzo Berkati. Au programme : les pérégrinations d’adolescents mal dans leur peau et cherchant leur place dans un monde en mutation.

Le jeune auteur Enzo Berkati met en vignettes un monde fantaisiste où chaque individu est associé à un monstre dont l’œuf éclot à la puberté. Cette seconde nature ayant partie liée avec l’adolescence est une manière de sursignifier la transition vers l’âge adulte, une étape complexe, et souvent douloureuse. C’est le cas pour Éloïse, peu populaire, qui peine à trouver sa place dans les groupes sociaux formés au sein de son lycée, et qui se voit en outre affublée d’un « mauvais monstre », qu’elle baptise aussitôt, par mépris, « Machin ». Craignant de subir des railleries redoublées de la part de ses camarades, elle cache aux autres cette petite entité dotée de pouvoirs étranges et encore largement insoupçonnés.

Mauvais monstre pourrait se ranger aux côtés de Bunker, Absolument normal ou Alienated en ce sens qu’il déconstruit l’adolescence. Marginalisée, peu soucieuse de son apparence, Éloïse a conscience du désamour qui entoure sa personne. Mais plutôt que de traiter la question de l’acception de soi et de l’intégration sur un ton mélancolique ou plaintif, Enzo Berkati préfère recourir à l’humour, le sens de l’absurde et le fantastique. « Machin » va se voir requalifié en redresseur de torts capable de faire tomber le ciel, presque littéralement, sur la tête d’une adolescente un peu trop sûre d’elle. Les apparences peuvent cependant se révéler trompeuses et le (jeune) lecteur va l’apprendre à ses dépens, en révisant les jugements un peu trop hâtifs qu’il aura probablement adossés à Célie ou Victor – respectivement rivale et prétendant romantique d’Éloïse.

Comédie teenage doublée d’un discours sur le passage vers l’âge adulte et ses relations normées, Mauvais Monstre prend des voies détournées pour démystifier l’adolescence et ses pérégrinations quotidiennes. En se penchant sur les dynamiques de groupe, la dualité, la parentalité ou l’amour, Enzo Berkati place ses personnages dans des structures qui les enserrent et parfois empêchent leur épanouissement. Il le fait avec sensibilité, à hauteur d’enfant(s) ou d’adolescent(s), sans empeser son propos. Ce premier tome de Mauvais Monstre n’en est que plus léger et astucieux.

Mauvais monstre, Enzo Berkati
Glénat, janvier 2023, 80 pages

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3

La constance du prédateur, le parfait polar ?

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Roi du polar, intriguant par sa précision et redoutable dans ses descriptions, voici les termes que l’on peut utiliser pour décrire Maxime Chattam. Amateurs d’enquêtes, du glauque et même de l’horreur (humaine ou surnaturelle), vous avez sûrement déjà croisé la route de cet auteur français, aussi brillant que taré. Si tous ses romans ne se valent pas (notamment Le Signal ou Un(e)secte, deux de ses dernières œuvres), je ne peux que conseiller aux mordus du genre de courir vers la trilogie du mal, véritable référence du genre car réellement exceptionnelle de A à Z.  Sinon, et c’est plus elle qui nous intéresse, vous pouvez foncer vers la saga Ludivine Vancker, dont La Constance du prédateur est le quatrième opus. Verdict ?

Synopsis : Ils l’ont surnommé Charon, le passeur des morts. De son mode opératoire, on ignore tout, sauf sa signature, singulière : une tête d’oiseau. Il n’a jamais été arrêté, jamais identifié, malgré le nombre considérable de victimes qu’il a laissé derrière lui. Jusqu’à ce que ces crimes resurgissent du passé, dans les profondeurs d’une mine abandonnée. Plongez avec Ludivine Vancker dans le département des sciences du comportement, les profiler, jusque dans l’âme d’un monstre.

Faut-il avoir lu la trilogie originale pour comprendre cet opus ? Pas vraiment. C’est mieux, bien sûr. Cela permet de mieux comprendre la psychologie de son héroïne principale, et c’est peu dire qu’elle en bave sérieusement. Toutefois, Chattam, bien conscient que cinq ans se sont écoulés depuis L’Appel du néant (contre deux ans entre chaque tome pour les précédents), a parfaitement effectué son travail pour expliquer son univers aux nouveaux venus. Soyez donc rassurés, La Constance du prédateur se lit parfaitement, que vous soyez familiarisés, ou non, avec l’univers de Ludivine.

Si Maxime s’est aussi essayé au surnaturel et à l’horreur, La Constance du prédateur est un polar pur et simple. Bien que, comme souvent avec ce monsieur, l’horreur absolue n’est jamais loin (et c’est ça qu’on aime). Que ce soit à travers le prologue ou dans le ton même du roman, on flirte constamment avec l’atrocité, quand on n’y plonge pas la tête la première. La traque de Charon se révèle passionnante, dans tous les aspects. Comme à son habitude, Chattam est parvenu à créer de toutes pièces un tueur en série crédible et fascinant. Cela n’en a pas l’air, mais créer toute une psychologie aussi complexe d’un être tel que Charon et lui donner vie sur tout un roman est un exercice extrêmement difficile, réussi haut la main. Le monstre est crédible, tout comme l’enquête.

Pour les nouveaux, comment décrire le style de Maxime Chattam ? Le premier mot qui vient à l’esprit est descriptif. Passionné par la criminologie, qu’il a étudiée en même temps que la psychologie criminelle, l’art de la médecine légale et la police technique et scientifique, l’auteur est toujours très complet dans la description de ses univers et surtout, de ses scènes de crime. Certains de ses romans sont même réellement déconseillés aux âmes sensibles, Chattam ne nous privant pas de détails aussi ignobles que malaisants. La Constance du prédateur suit ce modus operandi avec la plus grande efficacité. Les amoureux du dialogue seront donc un poil frustrés par la capacité de l’écrivain à enchainer les pages sans qu’aucun protagoniste ne prononce un mot… sauf pour crier. Les autres dévoreront les longues pages de description, que ce soit celles des scènes de crimes, ou les passages qui accompagnent les victimes dans leur calvaire.

La force du roman, c’est surtout la cohérence du tout. La quantité de détails apportés par l’auteur, qui use ici de tout son savoir dans les domaines policiers, ou dans la psychologie des personnages, est hallucinante. On pourrait presque s’en servir comme cours de criminologie, tant les techniques de profiler déployées sont passionnantes et instructives. On imagine parfaitement chaque scène, de l’apparence des protagonistes jusqu’aux décors. Chattam livre une enquête parfaitement menée, aux twists constants (souvent en fin de chapitre, évidemment) pour nous mener à un final d’une belle intensité. Bien sûr, si on aime autant le monsieur, c’est aussi pour sa capacité à plonger encore plus loin dans l’horreur. Ce roman ne déroge pas à la règle et offre des scènes de crimes et des descriptions vraiment dérangeantes qui pourraient vraiment créer un malaise pour les plus sensibles. On n’est pas sur un niveau tel que La Promesse des ténèbres ou In Tenebris (le préquel et le 2nd opus de la trilogie du mal), mais on s’en rapproche. On attendait une suite à suite aux histoires de Joshua Brolin, on a eu celle de Ludivine… Et bien, on est très heureux!

La Constance du prédateur, Maxime Chattam
Albin Michel, novembre 2022, 448 pages

Sur Le bateau-usine, on la ramène pas

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Ce court roman japonais est un document très révélateur portant sur la dure condition des travailleurs sur ces bateaux-usines tels qu’ils existaient. Une lecture éprouvante mais révélatrice de la qualité d’écriture de son auteur, Kobayashi Takiji, qui nous immerge vraiment dans cet univers impitoyable.

Kanikōsen (titre original) date de 1929 (première parution dans une revue) et décrit de façon particulièrement réaliste la vie sur le Hakkô-maru, bateau de pêche (au crabe) en mer d’Okhotsk (dans l’océan Pacifique, au large du Kamtchatka). Il relate une véritable compétition entre l’Union soviétique et le Japon qui revendiquent tous deux l’exclusivité de cette zone de pêche, prétexte tout trouvé pour mener la vie dure à tous ceux, plusieurs centaines de personnes en tout, qui s’activent à bord du Hakkô-maru, dont beaucoup de pauvres garçons d’à peine 14-15 ans. La dureté de la vie menée sur ce bateau est symbolisée par l’action au jour le jour de l’intendant Asakawa, seul personnage désigné par son nom. Pour être tout à fait exact, un autre nom apparaît, celui d’un des travailleurs, mais seulement après sa mort. Asakawa fait donc régner la terreur dans les esprits, au point que des velléités de révolte apparaissent au sein de l’équipage, car la tension monte de jour en jour. L’autre point symbolisant la dureté de la vie à bord du Hakkô-maru, c’est l’expression « le merdier » utilisée pour désigner l’espace de vie partagé par les travailleurs dans les flancs du bateau (basé à Hakodate, le Hakkô-maru part pour plusieurs mois), qui laisse entendre naturellement que les hommes ne pensent qu’à s’allonger pour tenter de trouver un peu de repos réparateur, lorsqu’ils y descendent. On imagine très bien le peu de soin qu’ils trouvent le courage et la force d’y consacrer, la saleté et le désordre s’y accentuant jour après jour. La déshumanisation vient aussi du peu de contacts avec les familles (un courrier de temps en temps, à tel point qu’on pourrait se croire en temps de guerre).

Un système

Kobayashi n’hésite pas à faire comprendre que la situation catastrophique à bord du bateau-usine est le résultat d’un système qui profite à quelques investisseurs, au détriment de tous ceux qui s’échinent à bord, ce que l’État et l’armée contribueraient à favoriser (le roman date de 1929 année du… krach boursier à New York). Bien entendu, la déshumanisation vient de la dureté des conditions de travail (accompagnée de véritables actes de violence, voire de barbarie) et contribue à annihiler les volontés, mais l’auteur nous fait sentir que cela ne peut pas fonctionner au-delà d’un certain point. Si la direction y va trop fort, les débrayages ponctuels (en réalité, davantage des ralentissements pratiqués en douce) pourraient dégénérer en véritable révolte.

Une solution

Les 10 chapitres (plus un appendice) enchaînent les péripéties, entre tout ce qui se passe en mer (dont les maladies), les variations extrêmes des conditions météo et les risques de la pêche elle-même puisqu’elle se fait à bord de petites embarcations descendues depuis le Hakkô-maru, mais aussi les discussions qui permettent même d’évoquer des souvenirs. Enfin, l’insupportable condition des ouvriers fait apparaître une solution possible, le syndicalisme, moyen de fédérer ces hommes soumis à une forme d’esclavagisme. Ce roman-témoignage est donc d’une belle richesse en plus d’être particulièrement émouvant.

À noter

Le Bateau-usine a été interdit au Japon dès sa parution, pas seulement parce que l’Empereur s’est senti insulté par un détail, mais plus généralement parce que le Japon était en pleine vague de répression. Kobayashi écopa de six mois de prison et n’en sortit que pour rechercher la clandestinité. Le 20 février 1933, il est arrêté pour son appartenance au parti communiste japonais et meurt le même jour au commissariat, probablement sous la torture. Issu d’un milieu modeste, l’écrivain avait réussi comme employé de la Banque du Défrichement de Hokkaidô, avant de perdre cet emploi suite à ses premiers écrits engagés. Le Bateau-usine a été traduit dans de nombreuses langues, mais assez tardivement (2009) en français. Il connut une deuxième carrière lors de son édition de 2008, de nombreux étudiants japonais y trouvant un écho à leur condition de l’époque.

Le Bateau-usine, Kobayashi, Takiji
Allia, février 2015

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4

L’énigmatique femme de l’Alaska

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De l’américain James Oliver Curwood, nous connaissons en France essentiellement des romans classés en littérature jeunesse. En éditant La femme de l’Alaska (parution originale en 1923), les éditions Arthaud nous rappellent que cet amoureux du Grand Nord écrivait pour tous les publics.

D’emblée, quand elle embarque à l’improviste sur le Nome (du nom de sa ville de destination auquel il est certainement rattaché), Mary Standish apparaît comme mystérieuse et fascinante. Dès les premières pages, un échange sur le pont avec le capitaine Rifle (un franc-tireur ?) nous fait comprendre qu’elle fuyait quelque chose et que c’est uniquement grâce à l’intervention du capitaine qu’elle a pu monter à bord, au dernier moment et sans réservation préalable, avec un sac à main comme simple bagage. Elle prétend aller vers l’Alaska uniquement pour apprendre. Mais comme l’indique le titre, elle aimerait devenir une femme de l’Alaska (titre original : The Alaskan, plus neutre), alors qu’à ce moment, elle peut juste se considérer comme une Américaine. Elle se fait présenter les principaux passagers par le capitaine, en particulier Alan Holt, un homme qui vit plus au Nord (il retourne vers chez lui), propriétaire d’un ranch où il élève des rennes. Aux yeux d’Alan Holt, Mary Standish apparaît comme une ravissante jeune femme de 23 ans, mince et élancée, à la resplendissante chevelure brune. Au gré des allées et venues sur le bateau, des repas dans la salle commune, les uns et les autres font sa connaissance et, rapidement, on la sent en confiance vis-à-vis d’Alan Holt. À tel point qu’elle se promène très naturellement avec lui en posant sa main sur son bras, en particulier un jour d’escale où il lui fait découvrir la ville de Skagway. Ce qui n’empêche pas Alan Holt d’observer des faits bizarres autour de cette charmante personne. Ainsi, elle semble connaître un certain Rossland, ou au moins s’en méfier. Or, Alan Holt sait parfaitement qui est ce Rossland, ni plus ni moins que l’homme de main de celui qu’il déteste le plus au monde (pour des raisons personnelles graves), le dénommé John Graham.

Les événements se précipitent

Un soir (tard), Alan Holt entend du bruit derrière la porte de sa cabine. Un indice l’incite à penser que Mary Standish a probablement hésité là, mais pourquoi ? Quelques jours plus tard, il observe une conversation houleuse entre elle et Rossland. Enfin, un autre soir, Mary Standish vient carrément toquer à sa porte, pour lui demander de l’aider à organiser sa disparition. Sinon, elle risque de ne jamais arriver à Nome. Troublé, Alan Holt hésite et la jeune femme s’échappe précipitamment. Le lendemain, un incident dramatique survient, puisque quelqu’un saute par-dessus bord. Bien évidemment, il s’agit de Mary Standish… qu’on ne retrouve pas, malgré une rapide intervention des secours. Ne comprenant pas pourquoi elle s’est suicidée, Alan Holt en est très affecté et réalise un peu tard qu’il est amoureux ! Mais ce n’est bien évidemment que la fin d’une première partie (non marquée par l’auteur comme telle), à bord du Nome, et le roman ne fait que commencer. Cependant, cette partie constitue à mon avis la plus réussie car la plus marquante. Il faut dire que l’auteur a su établir une situation mystérieuse. Au centre de ce tableau, trône une créature fascinante, aussi bien par sa beauté et son élégance que par ses faiblesses et son caractère et surtout le mystère qu’elle dégage.

Un roman d’amour et d’aventures

James Oliver Curwood se montre inspiré par ses personnages et, n’y allons pas par quatre chemins, il fait de l’Alaska un personnage à part entière, notamment lorsqu’il décrit ses paysages magnifiques, mais également ses habitants. Là-bas, un certain nombre d’Américains comme Alan Holt côtoient bon nombre de personnages originaires du cru, soit des esquimaux appartenant à différentes tribus. Ces Indiens ne sont pas ici les personnages les mieux caractérisés (contrairement à Mary Standish et Alan Holt, ainsi que, dans une moindre mesure, Stampede, ami d’Alan Holt), mais ils contribuent à établir une certaine ambiance à laquelle l’auteur tient visiblement. En effet, dès le début, il s’attache à montrer les effets désastreux de la mentalité apportée par ceux qui, à l’image de John Graham, ne sont là que pour exploiter les ressources de la région comme on presse un citron. Au contraire de John Graham, Alan Holt se montre très respectueux de l’intégrité de l’Alaska, au point de se déplacer à Washington pour défendre ses vues. La préface de Dominique Lanni le rappelle, l’Alaska est le plus grand des États américains (avec le Canada pour les séparer) et son histoire remonte loin, avec ses tribus inuites, mais aussi un mouvement de trappeurs venus de la Russie, de l’autre côté du détroit de Béring, avant que la Russie ne vende cet immense territoire aux États-Unis pour une somme dérisoire. Un territoire qui vit le naufrage dramatique de deux embarcations françaises quand L’Astrolabe et La Boussole de l’expédition La Pérouse y passèrent, y laissant un souvenir fort. Une région qui voit un long hiver où le soleil ne fait que de timides apparitions succédant à un long été où il ne se couche jamais vraiment. Tout cela imprègne avec bonheur La femme de l’Alaska et ses rebondissements, roman auquel on peut malheureusement reprocher une trop grande transparence vis-à-vis des éléments de suspense. Ainsi, le secret de Mary Standish. Lorsqu’elle se décide enfin à le révéler à Alan Holt, on s’en doutait depuis un moment. Il n’empêche que leur histoire d’amour est de celles qu’on apprécie, avec toutes ses péripéties. Je retiens notamment cette période où Alan Holt parcourt la côte à la recherche de son corps qu’il espère rejeté par la mer et où son amour pour elle l’envahit au point qu’il passe ses journées à tout observer en partageant ses pensées avec elle, car, dans son esprit, elle est plus vivante que jamais.

La Femme de l’Alaska, James Oliver Curwood
Arthaud, avril 2022

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3.5

Caravage de Michele Placido: un clair-obscur bâclé…

Le 29 Décembre 2022 sort Caravage, film de Michele Placido. Son titre original « L’Ombra di Caravaggio », est à la mesure de la réputation du peintre, Michelangelo Merisi, dit Le Caravage. Un « punk » dans le monde académique canonique et exigeant, le méprisant autant que lui le rejette. Retour sur un biopic qui mérite qu’on s’y attarde, malgré son échec.

Après une Renaissance Italienne aussi longue que fastueuse, le style baroque prend la relève. L’art baroque reste difficile à définir. Cependant, la plupart des spécialistes s’accordent à dire que ses caractéristiques intrinsèques sont les suivantes: le mouvement des personnages d’une toile, figés dans une action particulière, un contraste étrange dans la lumière. Mais surtout, ce style est instrumentalisé par l’Église Catholique afin de présenter à ses fidèles des récits bibliques et leurs épisodes les plus marquants. Pour vous figurer ce qu’est ce mouvement artistique, nous vous invitons à regarder des toiles connues de l’époque telles :  Le Jugement de Pâris, par Rubens (1639) , La Laitière de Vermeer (1658) et enfin, la célèbre toile d’Artemisia Gentileschi Judith terrassant Holopherne (1620).

Synopsis: 1609, Le Caravage est en cavale après le meurtre d’un rival. Le Saint-Siège charge donc un personnage mystérieux, l’Ombre, de le pourchasser afin qu’il puisse être exécuté. Mais il n’y a pas que ce crime que l’Église met sur le dos du Caravage, il y a aussi son œuvre…

Qui est le Caravage?

Avant de parler du long-métrage, nous voudrions dresser un portrait historique de Michelangelo Merisi da Caravaggio. Pour cela, nous nous sommes documentés sur sa vie. Vous trouverez nos références à la fin de cet article.

Jeunesse et formation

Michelangelo Merisi naît à Milan ou Caravaggio, dans le nord de l’Italie, le 29 septembre 1571. Sa famille n’est ni pauvre comme il a longtemps été prétendu, ni riche. Le père est contremaître (d’après José Frèches) ou architecte décorateur du Marquis de Caravage, Francesco Ie Sforza (d’après Gilles Lambert). Dans tous les cas, cela met la famille à l’abri financièrement. Mais la peste frappe Milan de plein fouet entre 1575 et 1577. Michele perd son père et son oncle dans cette tragédie. Ses biographes lui attribuent un caractère belliqueux et querelleur depuis sa jeunesse, qui lui valent déjà des plaintes.

En 1584, Merisi intègre l’atelier du peintre Simone Peterzano, vraisemblablement sous la protection du nouveau marquis de Caravage, un membre de la famille Colonna. Peterzano est héritier de l’école Vénitienne et un élève de Titien. Il peint dans un style maniériste et « sévère », cher aux académistes de la Renaissance tardive. Celui-ci se caractérise par un mouvement plus contrôlé et quasiment moins naturel.  Après avoir voyagé, Merisi intègre l’atelier du Cavalier d’Arpin, qui est un intermédiaire, prenant déjà commande auprès du clergé et lui achetant quelques œuvres.

À l’époque, Merisi peint surtout des œuvres de petites tailles, contrairement aux fresques chères au cœur des autres artistes. Mais c’est le Cardinal Del Monte qui repère le grand talent de Merisi et qui lui permet de s’exprimer pleinement. Sous son mécénat, Michelangelo peint parmi ses plus belles œuvres profanes: L’Amor vincit Omnia, Le Joueur de Luth, ou Le Bacchus couronné de Pampres. Ce ne sont pas que des œuvres d’art sublimes : elles sont aussi provocantes, sensuelles et posent une certaine ambiguïté quant à ce qu’elles transmettent.

Un « punk » du XVIIe

Mais Michelangelo se distingue aussi par une remarquable dextérité artistique lorsqu’il s’attaque aux commandes de type religieux. Nous lui devons nombre de toiles remarquables telles Le Repos de la fuite d’Égypte, La Conversion de St-Paul ou La Crucifixion de St-Pierre, qui oscillent entre la beauté dépouillée et un naturalisme presque brutal. Ce sont ces toiles à thème religieux qui donne ses lettres de noblesse au Caravage. Et c’est cela le Baroque, une sorte de capture à l’instant t d’une image, avec un éclairage, une action figée dans un mouvement et de la noirceur pour mettre en avant la scène.

Cependant, si son Amour charnel (Amor vincit Omnia) « passe » encore, on crie au scandale quant à son utilisation des courtisanes et des prostituées pour ses madones et ses saintes. Par exemple, sa (supposée) maîtresse Lena Antognetti a été utilisée pour deux portraits de Vierge à l’enfant: La Madone des Palefreniers et La Madone de Lorette. On remarque alors une Vierge qui n’est pas dénuée de sensualité.

Mais l’opinion publique s’insurgera contre La Mort de la Vierge. C’est son dernier tableau fait à Rome et il représente la Vierge sur son lit de Mort. D’après Gilles Lambert, son expérience en tant que malade de la fièvre romaine (ou de la peste) à l’hôpital Sainte-Marie-de-la-consolation résonne encore dans cette toile. Cette Vierge dans toute la décrépitude de la mort, pieds nus et corps gonflé a été une source de grand scandale. Le public a pris ce tableau pour une marque « d’irrespect » (selon les mots de l’historien de l’art José Frèches). En effet, la représentation de la Sainte des Saintes, mère du Christ dans un état de décrépitude quasi-humain n’est pas passé. Le tableau a failli être détruit, racheté à temps par un noble italien.

Le début des problèmes

La personnalité de Michelangelo est assez complexe, ou « clair-obscure » comme son œuvre. Mais son travail atteste quand même d’une grande piété religieuse, au moins pour la Madone. Pour l’historien de l’art José Frèches, « Le Caravage avait de la Vierge Marie la perception de Saint Ignace de Loyola dans ses Exercices: la mère du Christ est enracinée dans le monde des humains pour lequel elle joue le rôle d’intercesseur avec la puissance divine. […] Marie incarnait « la » femme et il lui consacrera ses œuvres les plus émouvantes, toutes empruntes de piété. » (p. 61-66)

Mais d’un autre côté, c’est un homme au tempérament turbulent et belliqueux qui avait déjà des procès pour coups et blessures depuis Milan, et cela ne s’est pas amélioré en allant à Rome. Il a un casier judiciaire plutôt consistant, alors de ports d’armes illégales jusqu’à l’agression physique d’un notaire.

À ce tempérament de feu, s’ajoute un penchant pour la promiscuité. Pendant longtemps, lui sont attribués des relations quasiment homosexuelles, allant de pair avec sa réputation d’artiste maudit. Cependant, il a bien été prouvé qu’il a eu au moins deux amantes. De toute façon, sa fréquentation nocturne pouvait le mettre en rapport avec des hommes prostitués aussi, donc qu’il en ait eu comme amant occasionnel ou pas ne change pas grand chose à son art. Mais la fusion de la violence et des plaisirs charnels lui sera fatale en 1606, lorsqu’il tue accidentellement Ranuccio Tomassoni à cause d’une lutte pour la courtisane Fillide Melandroni. Il fuit Rome pour Naples.

Période d’exil et mort

Ainsi, en 1606, il part à Naples grâce à la complicité de la famille Colonna qui l’aidera tout au long de sa cavale, en échange de commandes. Il s’y réfugie, parvenant à vivre de son art. La plupart seront des commandes religieuses, avec un David tenant la tête de Goliath. Mais malgré ce confort, il quitte Naples à peine quelques mois après pour se réfugier à Malte en 1607. Il est fait Chevalier de grâce de l’Ordre de Malte une année plus tard, en 1608. Il continue son travail en représentant Alof de Wignancourt, son Grand Maître.

Radié de l’ordre pour une raison obscure (mais probablement à cause du meurtre qu’il a commis sur Tomassoni), il part de Malte pour aller à Syracuse. Il ne s’installe jamais longtemps ces dernières années-là. De Syracuse, il part à Messine pour retourner à Naples quelques temps plus tard et, finalement, revenir à Rome où il meurt dans des conditions plus que mystérieuses à l’hospice de la confrérie San Sebastiano, le 18 Juillet 1610. Pendant cette cavale, il a continué de prendre des commandes et à les exécuter avec minutie. Sa dernière œuvre datée est Le Martyr de Sainte-Ursule.

Ce que le film a retenu du Caravage

L’image du Caravage « maudit » a été fort heureusement laissée au placard. Dans ce long-métrage, il a une aura christique. C’est un marginal qui traîne auprès de ceux que la société rejette: les malades, les prostitués, les mendiants, les abandonnés.  Il fréquente les bas-fonds de Rome, sa misère et sa débauche pour s’en inspirer.

Un reflet dans une mare: tordre l’image pour en faire ce qu’on veut

Son art est représenté comme une image brute de la misère humaine. Dans l’Histoire de l’art, c’est une représentation qui est simplement naturaliste plus par intérêt et formation artistique, que par volonté de dénonciation de la richesse de l’Église et de la pauvreté du peuple, par exemple. La figure messianique se dessine par sa rébellion contre les autorités par son art dans ce long-métrage et par sa fin inévitable. Mais en réalité, il semblerait juste qu’il ait eu un tempérament trop querelleur.

Le Caravage Charnel

Ce Caravage sur pellicule est aussi un homme charnel, mais il y a une grande volonté de le montrer attiré seulement par l’univers qu’il connaît et dont il aime faire partie. C’est un univers sombre, celui de la nuit, de ceux qui expirent sans que les puissants ne daignent tourner la tête vers ce dernier souffle douloureux.

C’est peut-être même cela qui explique qu’il ne cède jamais au désir caché de Costanza Colonna, jouée par Isabelle Huppert.  Cette « intrigue » est d’ailleurs assez superflue et inutile au film. Nous avons bien compris qu’il y avait une certaine tension sexuelle autour de Michelangelo et le Cardinal Del Monte et entre Michelangelo et la Marquise Colonna, mais nous ne comprenons pas ce qui attire ces deux personnes de pouvoir vers lui.

La vie sentimentale de cet artiste n’est pas claire, mais il nous semble vraiment inadéquat d’en avoir fait un homme qui fasse tourner les têtes, sans même que cela ne serve l’intrigue. Sauf bien évidemment pour le cas de Lena Antognetti (Micaela Ramazzotti). Non seulement elle est une relation attestée, mais elle a été un modèle pour plusieurs des œuvres du peintre qui a agressé le notaire auquel elle était fiancée.

L’Ombre

Le personnage joué par Louis Garrel a un certain intérêt scénaristique. Le personnage a beau être assez antipathique et austère, il reste incroyablement superficiel, malgré tout le potentiel qu’il aurait pu montrer. Mais touché par l’œuvre du Caravage, et devant quand même le faire disparaître à cause de la dangerosité de son art, c’est un dilemme cornélien plutôt intéressant. Le rôle sied bien à Louis Garrel mais nous sommes bien déçus par le simplisme de ce personnage, alors qu’il semble comprendre la portée du génie du Caravage.

Une esthétique aussi clair-obscur que son personnage

Le film joue continuellement sur cette technique d’art. Le contraste entre l’obscurité où se cache tout le temps le Caravage, celle des bordels, des rues, de la nuit, de son atelier, dans la prison, l’hospice, et de la lumière des églises et des lieux où se réunissent les plus fortunés, donne un rendu intéressant. Mais ce ton-sur-ton entre le personnage et l’esthétique du film est aussi un signe de faiblesse.

En fait, le clair-obscur appliqué au film mais utilisé pour expliquer les nuances d’un personnage aurait pu bien marcher. Cependant, on a beaucoup trop bâclé toute la partie comprenant sa vie personnelle et son apprentissage. Il n’est donc montré que sous le jour du « génie incompris ».

La dispute avec Ranuccio est montrée comme une sorte de malentendu, une histoire destinée à mal finir dès le début, mais c’est si mal expliqué que nous ne sommes même pas vraiment sûrs de l’origine de leur rixe. Le personnage est aussi mal construit.

Un film bâclé

Nous pensons que la plupart des défauts de ce film viennent d’une trop grande rapidité à l’avoir tourné. Apparemment, le tournage s’est déroulé de septembre à novembre 2020. Pour un biopic pareil, il est évident qu’il aurait fallu plus de temps, ne serait-ce que pour s’immerger densément dans la tête et la vie d’un Michelangelo Merisi. C’est normal que les navettes temporelles nous perdent autant, surtout si nous n’arrivons pas à comprendre ce qui a fait de ce peintre ce qu’il est.

Ce qui se dégage de ce film est finalement une impression de « documentaire » dont les scènes sont filmées pour une immersion, ne manquant plus que les spécialistes de l’art et les historiens pour nous parler de l’artiste. Nous sommes profondément déçus de ce long-métrage parce qu’il se concentre sur une intrigue sans intérêt. Il n’a pas su mettre en valeur les étapes par lesquelles le personnage est passé afin de devenir ce qu’il est.

Enfin, ce ratage est absolument dommage parce que le jeu des acteurs est excellent, que l’image est sublime, les décors sont parfaits de réalisme. C’est dommage qu’il ait fallu des siècles qu’on reconnaisse au Caravage son génie, qu’on travaille à restituer sa vie et son art, d’enfin le couvrir de lumière… pour ce résultat.

Une exploration de l’Art du Caravage

Un aspect apprécié malgré tout est l’exploration de l’œuvre du Caravage. C’est un peintre qui a beaucoup marqué son époque, au point d’inspirer tout un mouvement, le caravagisme. Les sentiments contradictoires que suscitait son œuvre sont en partie bien expliqués, bien que cette image de justicier soit assez fantasmée. Son Amor Vincit Omnia ou sa Mort de la Vierge méritent leur réputation. C’est même l’une des plus belles parties du long-métrage de constater l’émoi de la foule face à ce qu’il fait si bien : peindre.

Conclusion

Le Caravage est un mauvais film.  Comme toutes les adaptations, on a choisi un angle de narration pour construire une intrigue. Ce n’est pas grave que l’on n’ait pas représenté le « vrai » Caravage, avec sa pseudo-folie ou sa débauche entière. Ce n’est pas grave de ne jamais raconter l’histoire vraie. Mais il a fallu attendre le 20e siècle en histoire de l’art pour redonner ses lettres de noblesse au Caravage.

Il aura fallu beaucoup de recherche afin de démêler le vrai du faux que ses biographes haineux (comme un certain Giovanni Baglione) ont répandu sur son compte, avec des calomnies. Mais la superficialité de l’intrigue aurait pu être évitée. Les personnages auraient dû être mieux creusés, tout comme la période de pré-exil du peintre. Il n’était pas nécessaire d’attribuer certains rôles, qui n’apportent rien à l’intrigue.

Nous recommanderions de le voir seulement comme une immersion dans l’Italie post-Renaissance qui continue d’éblouir par la créativité de ses artistes.

Le Caravage : Bande annonce

Le Caravage : Fiche technique

Réalisateur: Michele Placido

Scénario: Sandro Petraglia, Michele Placido, Fidel Signorile

Casting: Ricardo Scamarcio, Louis Garrel, Isabelle Huppert, Micaela Ramazzotti, Lolita Chammah, Michele Placido, Brenno Placido

Musique: Umberto Iervolino

Costumes: Carlo Poggioli

Langue: Italien

Durée: 2h

Sortie: 28 Décembre 2022 en France

Sources à la rédaction de cet article:

Caravage, imdb

L’ombra du Caravaggio, wiki

Caravagisme, wiki

Frèches, J. Le Caravage Peintre et assassin, éditions Gallimard, 1995

Lambert, G. Caravage, éditions Taschen, 2015

Maniérisme, wiki