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« Atlas de la population mondiale » : demain, 10 milliards sur Terre ?

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Les éditions Autrement publient un très instructif Atlas de la population mondiale. Rédigé par Gilles Pison et doté des cartographies de Guillaume Balavoine, ce dernier revient sur la transition démographique, les inégalités mondiales, l’urbanisation ou encore le développement durable.

La population mondiale croît depuis plusieurs décennies à un rythme sans précédent. Selon les projections moyennes des Nations unies, la population mondiale pourrait atteindre 10 milliards de personnes en 2050. Cela représente une augmentation de deux milliards d’individus par rapport à 2022. Cette croissance démographique résulte d’une révolution caractérisée par de faibles taux de natalité et de mortalité, qui a commencé dans les pays industrialisés et qui se poursuit désormais dans les pays du sud, bien qu’elle demeure largement inachevée en Afrique subsaharienne.

Dans le détail, cet Atlas de la population mondiale nous apprend que l’Asie verra sa population passer de 1,4 milliard de personnes en 1950 à plus 5 milliards à l’horizon 2050. Les disparités demeurent cependant significatives entre les différentes régions du monde, avec des taux de fécondité très variables, allant de 0,9 enfant par femme en Corée du Sud à 6,7 enfants par femme au Niger, les deux pays étant situés aux deux extrémités de l’échelle de mesure. Les femmes d’aujourd’hui mettent au monde, en moyenne, 2,3 enfants. C’était deux fois plus, au moins, en 1950.

Quand on se penche sur la démographie mondiale, plusieurs questions s’entrecroisent et se conditionnent les unes aux autres. Gilles Pison et Guillaume Balavoine notent ainsi que la contraception est encore peu utilisée dans certaines régions d’Afrique intertropicale, que l’espérance de vie varie entre environ 84 ans au Japon, en Suisse ou en Italie et seulement 53 ans au Tchad, au Lesotho ou au Nigéria, ou encore qu’il existe une préférence pour les garçons dans certaines sociétés patrilinéaires, ce qui peut entraîner des avortements sélectifs. Les autorités coréennes ont d’ailleurs pris conscience de ce problème et ont interdit, en conséquence, les examens visant à déterminer le sexe du fœtus pendant la grossesse. La Chine, qui a longtemps pratiqué une politique de l’enfant unique et se verra prochainement dépassée par l’Inde en nombre d’habitants, a connu des problèmes similaires, puisque les garçons y étaient grandement privilégiés par rapport aux filles. Au-delà de l’avortement, les décisions en termes d’éducation, de nutrition ou de soins de santé tendraient, elles aussi, à avantager le sexe fort dans certaines sociétés – et pas seulement asiatiques, puisque les Balkans sont notamment concernés en Europe.

Les auteurs indiquent que la mortalité infantile est âprement combattue, notamment grâce à des vaccinations peu coûteuses et très efficaces, qui ont contribué à faire reculer des maladies responsables de nombreux décès chez les enfants. Cependant, certaines régions du monde, telles que l’Afrique et l’Amérique du Sud, ont une couverture vaccinale moins importante, si l’on en croit l’exemple de la rougeole. Les progrès socio-économiques et l’augmentation des rendements agricoles ont également contribué à la réduction de la mortalité infantile. Quand les famines persistent, elles sont principalement causées par les conflits civils.

La migration est un phénomène remontant à plus de 100 000 ans. Malgré les peurs et les stéréotypes y étant souvent associés, il est important de noter que sur 100 personnes, 96 vivent actuellement dans le pays où elles sont nées. Les auteurs rapportent que certaines régions du monde, telles que l’Amérique du Nord, l’Europe, la Russie et l’Australie, attirent l’immigration, tandis que d’autres, notamment en Asie ou au Venezuela, sont une grande source d’émigration. La péninsule indienne, pour ne citer que cet exemple, « exporte » chaque année des centaines de milliers de personnes. En termes de pourcentage brut, l’Australie, le Canada, l’Arabie Saoudite et l’Allemagne ont la plus forte proportion d’immigrants, tandis que la Bolivie, la Syrie, le Kazakhstan et l’Afghanistan se distinguent au contraire par leurs émigrants. Par ailleurs, bien que la pyramide démographique prenne parfois la forme d’une toupie, les défis demeurent différents selon les pays. Au Niger, l’âge médian est aujourd’hui de 14,5 ans, tandis qu’au Japon, il est de 48,7 ans !

Comme le rappelle ce très complet et didactique Atlas de la population mondiale, l’immigration peut également jouer un rôle considérable dans la lutte contre le déclin démographique. C’est par exemple le cas en Europe où, contrairement aux États-Unis, le solde naturel ne permet pas de maintenir un nombre d’habitants stable. L’écart d’espérance de vie entre les hommes et les femmes qui se creusait jusqu’au milieu des années 70 se resserre aujourd’hui, les hommes adoptant des conduites plus saines et moins risquées qu’auparavant. Sur la concentration des richesses, les auteurs notent que les 50% les plus pauvres ne disposent que de 8% du revenu mondial, tandis que les 10% les plus riches détiennent 52% du revenu mondial.

Depuis 2008, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, contre une personne sur dix en 1900 et trois sur dix en 1950. L’Amérique du Nord, l’Europe et l’Amérique latine sont les régions où la concentration urbaine est la plus forte, tandis qu’en Afrique, seuls 43 habitants sur 100 vivent dans une ville. Ces dernières se trouvent souvent dans des zones littorales de faible altitude ; elles apparaissent particulièrement menacées par le changement climatique et l’élévation du niveau des océans. Des transformations alimentées par l’empreinte écologique catastrophique de pays tels que le Qatar et le Luxembourg – l’Uruguay, de son côté, étant considéré comme un exemple à suivre.

Atlas de la population mondiale, Gilles Pison et Guillaume Balavoine
Autrement, janvier 2023, 96 pages

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Festival Gérardmer 2023 : The Watcher et The Nocebo effect

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Pour son troisième jour de compétition, le festival fantastique de Gérardmer 2023 nous offre deux beaux métrages qui sont convaincants sans pourtant nous ravir par leur manque d’envergure et leurs pistes balisées. Watcher est un thriller sorti des Etats-Unis où se mêlent inquiétude et étrangeté tandis que The Nocebo Effect nous plonge au cœur de l’intimité bourgeoise d’une famille irlandaise dont l’ordinarité cache une banalité du mal révélée par leur domestique philippine.

Watcher de Chloe Okuno –

Le soir, toujours aussi froid, mais la clarté hivernale a laissé place à l’obscurité la plus épaisse. C’est l’heure de découvrir Watcher, qu’on aurait pu aussi intituler The Stalker. L’intrigue est simple voire simpliste : de jeunes mariés américains s’installent à Bucarest pour que le mari, d’origine roumaine, puisse commencer son nouveau travail lucratif. On partage donc le point de vue de la  jeune épouse qui est livrée à elle-même dans une ville étrangère à découvrir mais surtout à toute une culture dont elle ne connaît rien. C’est cette étrangeté qui sert de toile de fond à l’inquiétude puis à l’angoisse qui se distille à mesure que Julia comprend qu’elle est épiée, suivie alors qu’un serial killer tue dans son quartier. Sentiment renforcé par une solitude croissante puisque son seul repère, son mari, Francis, quoiqu’aimant et attentionné au départ refuse de la prendre au sérieux. Cette jeune héroïne décidément seule doit alors démêler le vrai du faux pendant que son mari travaille toujours plus, la délaissant à mesure que son fantasme semble de plus paranoïaque c’est-à-dire précisément simulé pour tromper l’ennui. On le sent, Watcher déroule une mécanique assez convenue – celle de la perte de repères qui se mue en menace d’autant plus effrayante qu’elle prend place dans un environnement entre familiarité et étrangeté. Ce procédé particulièrement véhiculé par la langue ne fonctionne cependant qu’à moitié tant la Bucarest filmée ressemble à n’importe quelle grande ville américaine ( jusqu’aux voitures de police et à leurs sirènes et gyrophares) comme finalement le film en rappelle d’autres. Le dénouement ressemble ainsi à une fin de thriller classique à la sauce Fincher bon marché et le tout nous fait passer un bon moment mais guère davantage.

Fiche technique : Watcher

Réalisateur : Chloe Okuno
Scénaristes : Zack Ford, Chloe Okuno
Genres : Drame, Épouvante-Horreur, Thriller
Année : 2022
Pays d’origine : États-Unis
Durée : 1 h 31 minDate de sortie (États-Unis) : 3 juin 2022
Producteurs :Gabi Antal, Derek Dauchy, John Finemore, Zack Ford, James Hopper, Aaron Kaplan, Lee Roy, Stuart Manashil, Mason Novick, Sean Perrone, Ben Ross, Steven Schneider, Rami Yasin

The Nocebo Effect de Lorcan Finnegan –

Une famille bourgeoise irlandaise, un époux dans le marketing stratégique et une une femme styliste de mode branchouille sur laquelle se concentre le récit et une petite fille mignonne et irrévérencieuse à laquelle on s‘attache facilement, le tout dans une grande maison qui donne dans les tons manoir très bourgeois et privilégié – c’est en effet le sujet du film. Le cadre ultra convenu est posé pour un film et une intrigue qui le seront tout autant. Que peut être l’intérêt d’une histoire aussi simpliste ? Il ne vient qu’à l’arrivée d’un événement perturbateur bien sûr : la venue d’une jeune domestique philippine qui semble parfaite.. Face aux récriminations d’un mari froid et suffisant, de l’incrédulité de la mère qui ne souvient même plus avoir sollicité ses service, et de la méchanceté de la fille qui ne comprend pas bien l’irruption de Diana (bien interprétée par Chaï Fonacier), Le film livre peu à peu ses secrets et le motif de cet étrange sorcière asiatique. Surtout dans ce qui est le cœur du film : Christine est prise dans une spirale torturante psychiatrique depuis quelques mois, depuis que ses visions et pertes de mémoires ont commencé à l’occasion d’une rencontre terrifiante sur son lieu de travail entre elle et un chien décharné qui l’a contaminée d’une tique immonde qui semble l’avoir inoculé d’un mal ensorcelé et incurable. Là aussi le choc des cultures sert de prétextes à la pilule scénaristique : il suffit de croire aux rituels pour qu’ils fonctionnent, et les spectateurs occidentaux qui partagent le point de vue de Christine cèdent leur incrédulités rationalisante à la bienveillance multiculturalisme pour accepter la guérison marabout de Diana. Évidemment, cette sorcellerie se révèle être pire que le mal d’autant plus que le mal ne se révèle ne pas être fortuit, bien au contraire. Les rôles s’inversent et les points de vue aussi fans un final cruellement plaisant.

A partir d’une intrigue convenue, on se prend à partager le drame des personnage principaux, bien qu’ils soient, eux moins innocents qu’on le croit. Un film sympathique qui pourtant ne renouvelle en rien le code des genre mais s’y glisse pur lui aussi livrer une leçon, somme toute, assez sage.

Fiche technique : Nocebo

Réalisateur : Lorcan Finnegan
Scénariste : Garret Shanley
Genres : Thriller, Drame
Pays d’origine :
Philippines, Royaume-Uni, Irlande, États-UnisDurée : 1 h 36 min
Date de sortie (France) : 8 mars 2023
Producteurs : Brunella Cocchiglia, David Gilbery, Emily Leo, Marlon Vogelgesang
Distributeurs : The Jokers, Les Bookmakers

Festival de Gérardmer : La Tour – une histoire d’horreur sociale..

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Dans une tour de banlieue, un épais brouillard recouvre les entrées et sorties et empêche quiconque de passer. Des clans s’organisent pour survivre et luttent pour la nourriture et le territoire. Plus qu’un film d’épouvante, il s’agit d’une fable sociale sur la noirceur de l’âme humaine qui s’épuise plus vite que ses personnages.

De bon matin, dans le froid éclatant de Gérardmer, nous nous sommes pressés avec de nombreux festivaliers pour voir le film phare de la sélection française du cru 2023, La Tour de Guillaume Nicloux. Phare ? Car français au milieu d’un festival international mais davantage grâce à son casting qui réunit notamment Angèle Mac et Hatik, rappeur et acteur désormais accompli. Il ne s’écarte pas de son rôle de prédilection, un dealer d’une tour dans une cité perdue en France bientôt métamorphosé en leader du clan des Nord-Africains. Car Les clichés sur la banlieue, le film ne les évite malheureusement pas mais son propos très précis et encadré ne s’y embourbe pas davantage.

Un voile noir s’abat mystérieusement sur cette tour vétuste piégeant tous ses habitants à l’intérieur – comme une métaphore peu subtile du confinement – sous peine d’absorber, de déchiqueter leurs chairs s’ils s’aventurent dans le néant. Pour aussi mystérieux que soit cet espace noir dévorant, le voile ne reste qu’une trame de fond puisque le film n’explore jamais la question de ses origines et de son horizon pour se concentrer sur la relations entre les habitants de la tour, gens ordinaires soumis à une pression extraordinaire. On assiste alors à une véritable tranche de vie sociale et populaire comme on aurait pu s’y attendre ; la classe populaire blanche et française “de souche” dirait-on, les reubeus flirtant plus ou moins avec la délinquance, les noirs, les femmes seules et les vieux, les lesbiennes – les marginaux. Quels liens ces natures sociales suscitent-elles dans un contexte aussi délétère ? C’est la question que pose très tôt le film et qui agrippe la narration sans jamais la laisser tomber. Un dealer juste après l’incident un billet de cinquante euros pour signifier que la monnaie officielle n’a plus cours pour régir les transactions, il faudra trouver autre chose, en l’espèce, le mal. L’horreur devient ainsi la chose du monde la mieux partagée puisqu’elle sert à survivre et échanger toutes choses aussi bien que de support aux relations sociales ( les dialogues sont ainsi toujours ponctués d’insultes, de menaces, et d’injonctions sexuelles aussi gratuites que stériles).

Nous sommes à Gérardmer et la blancheur de la neige laisse place à la noirceur du cœur humain puisque péripéties après péripéties (dont certaines sont filmés dans une tension magistrale), c’est l’horreur de la nature humaine qui phagocyte l’espace cinématographique. Comment trouver de la nourriture dans une tour de banlieue coupée du monde ? Élevons les chiens domestiques comme du bétail, mangeons les nouveau-nés dans une cérémonie mi-vaudou mi-absurde comme une nouvelle religion macabre. Puis les morts évidemment, et enfin les cafards, seule espèce semblant s’épanouir vraiment dans cette prison. Le spectateur comprend très bien et très vite à mesure que les immondices s’amoncellent à l’écran que les différentes quêtes des protagonistes pour la survie ne justifient ni leur infamie ni leur exposition renouvelée à l’écran. Jusqu’où ? C’est la limite du film car si la tension et la musique rythment les scènes, la narration épuise très rapidement son concept à l’inverse de ses personnages qui alignent allers-retours, courses dans les étages pour échanger horreur contre nourriture. Les nombreuses directions lancées par les protagonistes disparaissent dans l’indifférence générale des spectateurs qu’un surplus de détresse morale a suscitée. A l’image de leurs nombreux va-et-vient verticaux qui ne peuvent qu’étirer l’expérience vers toujours plus d’horreur immorale. Les différents appartements se délitent comme pour représenter l’humanité qui les quitte peu sauf quelques tentatives d’amour, de liens, d’entraide qui sont elles aussi vouées à périr.

Il fallait bien trouver une fin à cette histoire qui davantage que verticale se retrouve circulaire et revoilà ainsi le point de départ qu’on devra accepter comme point d’arrivée sans avoir parcouru beaucoup de chemin. Les personnages certes attachants sombrent tous peu à peu dans la folie comme le voile noir grignote de plus en plus d’espace jusqu’à avaler la tour et se confondre avec le générique.

Finalement, nous n’assistons pas à une expérience sociale mais à une fable morale impitoyable qui n’a malheureusement que peu à dire : reubeux, noirs, babtous, dans la nécessité absolue  nous sommes tous capables et coupables de l’inhumanité la plus noire. Le film La Tour/The Lockdown Tower, nous laisse sur notre faim mais aura le mérite de rendre la banlieue à représentations sociales propres à la France en donnat à voir le problème dans la lignée de Sheitan ou Frontières. Un lieu de fantasmes malsains et obscurs où les les codes sociaux – imagine-t-on – ne résistent pas à l’enfermement et à la mise au ban.

Fiche technique : La Tour/The Lockdown Tower

Réalisé par Guillaume Nicloux
Avec Angèle Mac, Hatik, Ahmed, Abdel Laoui, Lina-Camélia Lumbroso …
Durée 1h 29min
Sortie 8 février 2023 (Cinéma)
Genre Drame, Fantastique, Horreur

Festival de Gérardmer 2023 : Lynch/Oz, Domingo et la brume, La Pietà et Zeria

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Nous poursuivons notre présentation des films du festival de Gérardmer avec le documentaire Lynch/Oz, qui présente le rapport de Lynch au Magicien d’Oz selon différentes facettes, Domingo et la brume, ou un homme face à son existence, La Pietà, folie espagnole au croisement de Lynch et Cronenberg, et Zeria, petite pépite belge sur la beauté de la vie.

Hors-compétition – Lynch/Oz

Réalisé par Alexandre O. Phillipe (Etats-Unis, 2022)

Film documentaire sur le rapport de Lynch au Magicien d’Oz, le long-métrage se découpe en six chapitres, chacun abordant une facette de cette influence d’après le regard d’une personne du cinéma.

Le film est intéressant car il présente Le magicien d’Oz comme une possible source originelle pour Lynch, dont il a digéré les codes qu’il retransmet à travers son cinéma, en soulevant l’hypothèse que cela puisse parfois même être involontaire. Ce film à participé à la construction de son imaginaire ainsi qu’a sa perception du cinéma, qui s’est ensuite mêlée au monde réel qui l’entoure.

Le résultat est intéressant mais finit rapidement par tomber dans la redite ou la surinterprétation en trouvant ce qu’il recherche un peu partout. Pas indispensable donc mais toujours sympathique à voir afin d’en apprendre un peu plus sur ce fou de Lynch.

Hors-compétition – Domingo et la brume

Réalisé par Ariel Escalante Meza (Costa Rica, Qatar, 2023)

Domingo, un vieil agriculteur vivant seul, refuse de céder ses terres aux entrepreneurs qui viennent le voir afin de construire une route. La raison semble être lié à cette étrange brume qui vient pénétrer sa maison la nuit.

Le film fait penser à un reportage sur des villages entiers allemands rachetés par des grands groupes afin d’extraire du charbon. L’un des villageois avait alors refusé de vendre sa maison, et ce, malgré les propositions de rachats ainsi que l’avancement des travaux de chantier.

La première apparition de la brume rappelle Evil Dead. Le film est très onirique et se voit bien accompagné d’une photographie très intéressante et d’un format polaroid rappelant A Ghost Story. Le film est d’ailleurs un parfait revers au film de David Lowery, avec cette fois le point de vue du vivant hanté par un mort. Car oui, nous apprenons bien vite que cette brume serait en réalité le fantôme de sa femme, et que Domingo refuse de partir car il a peur qu’elle ne réussisse pas à le retrouver.

La séquence finale laisse un doute sur le destin de Domingo, doute notamment permis par les révélations de sa fille au sujet de sa personne. Le film est donc à la fois un film social et sociétal, auquel s’ajoute cette brume, que Domingo semble être le seul à voir. Il se bat, mais ne peut rattraper ses erreurs commises du vivant de sa femme.

Même s’il traîne un peu, Domingo et la brume permet une parenthèse sur l’absurdité des vivants, auquel les morts semblent avoir subtilisé la sagesse.

Compétition – La Pietà

Réalisé par Eduardo Casanova (Espagne, Argentine, 2023)

Libertad et son fils Matéo sont inséparables. Tout semble aller pour le mieux dans ce monde rose et fantaisiste. Jusqu’à ce que Matéo ressente une envie d’indépendance, coïncident exactement avec l’apparition de son cancer du cerveau.

Souhaitant démontrer les limites d’une relation fusionnelle à la manière de Faux-semblants, le film tombe rapidement dans le piège de la surenchère graphique et comique, afin de combler un film finalement pas très bien écrit. Les parallèles avec la Corée du Nord auraient pu être une critique des médias qui présentent des rumeurs comme des faits sur une zone dont l’on ne sait finalement pas grand-chose. Mais non, le seul intérêt est de présenter une allégorie de la Caverne digne d’un collégien. La liberté est effrayante, autant retourner à l’état initial, celui du confort mental, celui de l’ignorance, celui de la Caverne. Le récit s’éternise par la suite à appuyer ce constat, rappelant Misery ou Phantom Thread, sans égaler ni l’un ni l’autre.

La mise en scène est beaucoup trop démonstrative et perd rapidement de sa folie, après un bon début faisant penser à Inland Empire. Le filtre, présent dès le début et qui disparait dans la dernière séquence reste intéressant, afin de marquer le passage de l’idéal (le cocon maternel) au monde réel. Le film se permet vers la fin une séquence faisant penser à du Almodóvar, mais qui ne va pas du tout avec le reste du film, bien trop ridicule.

Face à la subtilité, le film fait le choix du grotesque. Et quelle finesse d’appeler la mère liberté, afin d’ironiser sur le fait qu’elle représente justement l’autorité castratrice mais rassurante, face à une liberté effrayante demandant à l’individu de faire un effort.

Compétition – Zeria

Réalisé par Harry Cleven (Belgique, 2022)

Le dernier homme sur Terre raconte à son petit-fils l’histoire de sa vie, au travers d’une ode à la simplicité.

Zeria est peut-être le film le plus authentique de cette sélection, tant il transpire l’amour du cinéma. Que cela soit l’usage des maquettes à la Burton ou le choix des masques de cire pour les personnages, tout transpire le fait-maison et le désir d’offrir une expérience aux spectateurs. Le film se permet même une référence à Stalker vers la fin, afin de faire le lien entre cette Terre vide mais vivante, exactement comme l’est la Zone de Tarkovski.

Bien sûr, tout n’est pas parfait : le film comporte plusieurs défauts comme la présence des fils des marionnettes à l’écran, certains effets de ciel qui paraissent un peu ridicules, et surtout  sa fin qui ne fait pas sens avec le reste du récit. Néanmoins, la niaiserie du propos est épaulée par une certaine audace ainsi qu’une très grande dose d’inventivité.

En bref, un vrai produit de cinéma, quelque peu brut, mais qui fait plaisir au milieu d’une sélection saturée en œuvres académiques et sans grandes qualités.

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Critique : Cendres et Diamant, d’Andrzej Wajda

Andrzej Wajda, patron du cinéma polonais, clôt sa trilogie de la résistance nationale sous l’occupation allemande avec Cendres et diamant, un film-témoignage devenu une étape charnière du cinéma d’Europe de l’Est dans le contexte de la déstalinisation et de l’affirmation nationale dans le Bloc de l’Est.

Une œuvre du dégel

Le film traite d’un sujet très rarement abordé au cinéma, y compris en Pologne : les combats entre les partisans polonais non communistes et les représentants du nouveau régime inféodé à Moscou, prolongation plus active d’une scission déjà présente durant l’occupation allemande et qui marqua la conscience collective du pays. Il suit le parcours torturé de deux partisans polonais qui, en mai 1945, tentent d’assassiner un représentant du parti communiste fraîchement nommé. C’est une adaptation d’un roman de Jerzy Andrzejewski au titre inspiré par un poème homonyme de Cyprian Norwid qui, ironiquement, soutenait le camp communiste et qui sera largement trahi par le film. Subtilement, Wajda détourne cette orientation idéologique pour privilégier le point de vue des conspirateurs anticommunistes, notamment celui du protagoniste Maciek Chemiki, interprété par Zbigniew Cybulski. Qualifié de « James Dean polonais » (il partagera avec son homologue américain une fin prématurée et brutale), ce dernier impose aisément son charisme et sa beauté tragique. Du reste, il refusera de jouer dans un uniforme de partisan comme cela était prévu au départ, préférant garder sa veste et sa paire de lunettes noires qui caractériseront tant le personnage (et feront exploser les ventes de lunettes de ce type en Pologne). Il proposa également quelques changements à différentes scènes, notamment celle de la mort de son personnage tandis que Wajda ajouta au film des références explicites aux symboles chrétiens (notamment lors de la première scène de l’attentat) et changea complètement la fin. La production démarra sans en référer aux autorités. Le film fut tourné à Wroclaw entre mars et juin 1958 en soixante jours avec le format 1.85 : 1, ce qui était alors inédit en Pologne.

Comme on pouvait s’y attendre, le film fut mal accueilli en Pologne communiste, bien plus encore que Ils aimaient la vie. Il fallut batailler âprement pour convaincre les autorités de diffuser le long-métrage, Wajda recevant l’aide bienvenue d’Andrzejewski lui-même tandis que certaines personnalités, dont le réalisateur stalinien Aleksander Ford, s’opposèrent à la diffusion du film. Ce dernier sortit finalement le 8 octobre 1958. Il ne put concourir au festival de Cannes de 1959 mais fut projeté au festival de Venise de la même année et y fut récompensé du prix FIPRESCI. A l’instar des deux premiers volets de la guerre de Wajda, Cendres et diamant obtint un fort succès commercial (plus de 1,7 millions de spectateurs) tout en recevant un mauvais accueil des critiques communistes. Quelques-uns le louèrent cependant comme Stanislaw Grzelecki qui le qualifia de « nouveau et travail de l’art polonais ». En Europe de l’Ouest, le film fut aussi bien accueilli, le critique français Georges Sadoul le comparant à l’œuvre d’Erich Von Stroheim. A noter qu’en 1989, suite à la chute du régime communiste, il sera aussi très critiqué pour des raisons inverses, reproche lui étant fait de travestir la réalité en faisant des partisans anticommunistes les agresseurs et en les isolant de la société polonaise.

De nos jours, Cendres et diamant est largement reconnu comme un classique du cinéma et régulièrement cité dans les listes des meilleurs films à voir ainsi que dans celles de grands cinéastes comme Scorcese ou Coppola. Cybulski devint une star internationale et son personnage fut une référence dans la culture polonaise, inspirant auteurs et cinéastes. D’avantage encore que Ils aimaient la vie et à l’instar d’autres films d’Europe de l’Est sortis à la même époque comme Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov ou Ciel pur de Grigori Tchoukhrai, il symbolise avec magnificence la déstalinisation culturelle en Pologne tout en prolongeant les thèmes chers au cinéaste, l’héroïsme et la tragédie de l’Histoire.

La tragédie de l’héroïsme

On le sait désormais, les films de Wajda sont systématiquement tragique et reflètent l’Histoire tout aussi dramatique de son pays ainsi que l’héroïsme qui la sous-tend. Un héroïsme volontiers montré comme impuissant, voire tragiquement inutile. Cette inutilité (ou du moins cette impuissance) est ici d’autant plus soulignée qu’elle concerne une période de l’histoire polonaise que l’on sait inéluctable et dont les conséquences sont encore visibles lors de la sortie du film : la mainmise du communisme sur la Pologne. Est également abordée, de manière encore plus prononcée que dans les deux précédents opus de la trilogie de la guerre, la relation entre les individus et les évènements historiques. On suit ici le parcours de deux hommes (surtout Maciek, interprété par Cybulski) confrontés à un contexte de guerre permanent et de lutte désespérée contre un système désespérément triomphant. L’échec initial de leur mission (se soldant par la mort d’innocents) se conjugue avec leur impuissance à changer le cours des évènements et le sentiment de lassitude éprouvé par Maciek. Ce dernier, au contact d’une jeune serveuse dont il s’éprend, est de plus en plus tenté par l’abandon de la lutte et le retour à une vie tranquille.

Il est aussi facile d’y voir, comme pour les deux films précédents, une illustration de la vie nationale de la Pologne et de son peuple, aspirant à une existence tranquille mais incessamment obligée de livrer des combats désespérés pour sa survie face à des envahisseurs bien plus puissants. A peine sortis de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation nazie, les Polonais patriotes doivent se battre contre le régime communiste stalinien appuyé par Moscou et, cette fois, sans espoir d’une libération rapide par les alliés occidentaux. Là encore, les destins individuels illustrent les destins collectifs ainsi que les différentes aspirations contradictoires de la population : une volonté intransigeante de lutte opposée à une aspiration à une vie plus heureuse et paisible. Wajda se sert admirablement de la profondeur de champ pour illustrer cette dualité et l’opposition entre l’engagement idéologique et la vie ordinaire. Il met également en scène la différence de jeux entre Cybulski, très extériorisé et expansif, et Adam Pawlikowski (interprète du compagnon d’armes Andrzej), bien plus sobre et austère, qui décrit cette même opposition. Une opposition qui sera finalement tranchée et débouchera sur une issue éminemment tragique d’autant plus qu’elle se joua à fort peu de choses.

La tentation du bonheur

Par comparaison avec les deux premiers films de la trilogie de la guerre, Cendres et diamant peut paraître relativement optimiste, montrant d’avantage de moments de bonheur individuels et de personnages heureux. Ces moments paraissent surtout des pauses salvatrices dans la marche inéluctable de l’Histoire et les issues tragiques. Il s’agit d’une possible alternative, plus joyeuse et insouciante, à la sévère vie de combats incessants, alternative envisagée par certains comme Maciek mais aussi ce cadre du parti qui se laisse aller lors d’une soirée trop arrosée. Dans les deux cas, il s’agit d’un échec et ils paient chèrement leurs velléités d’échappatoire : Maciek est tué en tentant de rejoindre son train et le cadre est violemment expulsé, à peu de temps d‘intervalles.

Dans les deux cas, cette tentation peut être vue comme une certaine volonté de sortir de l’Histoire, trop dure et éprouvante pour se réfugier dans une parenthèse de paix retrouvée. Ce n’est évidemment pas par hasard si le film se situe durant les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle lutte, non déclarée, succédant immédiatement à la précédente et une nouvelle période difficile s’ouvrant pour la Pologne (et l’Europe de l’Est).

De la part de Wajda, il ne s’agit nullement d’une condamnation et, même si l’opinion du réalisateur sur le régime communiste est désormais connue, il ne saurait être question d’une simple prise de position mais plutôt d’une confrontation d’individus idéalistes avec un destin qui les broie, un thème récurrent de sa filmographie. Rompant comme toujours avec les règles établies, le cinéaste se focalise essentiellement sur l’individu, ses décisions et ses actions, rendant ainsi un hommage sans emphase mais sincère à cette génération de combattants déboussolés. Une vision qui aura déplu à pratiquement tous les bords mais lui aura permit de fixer comme personne cette période de l’Histoire de son pays pour la postérité.

Synopsis : 1945, jour de l’Armistice dans une petite ville polonaise, au cœur des combats entre communistes et nationalistes. Un de ces derniers, Maciek, jeune mais aguerri par la lutte armée, reçoit l’ordre de tuer le nouveau secrétaire général du Parti. Mais un mauvais renseignement lui fait assassiner des innocents… Il attend un nouvel ordre lui permettant d’achever sa mission et au gré de ses déambulations dans cette petite ville, il rencontre une serveuse de bar avec qui il va vivre une liaison fulgurante…

Bande annonce : Cendres et diamant

Fiche technique : Cendres et Diamant

Titre original Popiół i diament
Réalisation : Andrzej Wajda, assisté de Janusz Morgenstern
Scénario : Andrzej Wajda et Jerzy Andrzejewski d’après son roman
Interprétation : Zbigniew Cybulski (Maciek), Bogumil Kobiela (Drewnowski), Adam Pawlikowski (Andrzej), Waclaw Zastrzezynski (Szczuka)…
Décors : Roman Mann
Costumes : Katarzyna Chodorowicz
Photographie : Jerzy Wójcik
Montage : Halina Nawrocka
Musique : Filip Nowak
Genre : Guerre, drame
Durée : 103 minutes
Distributeur : Malavida
Date de sortie : 1958
Durée : 1h39

Festival de Gérardmer 2023 : Blood, Watcher et Piaffe

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Les femmes sont à l’honneur en ce début de Festival de Gérardmer 2023, avec trois héroïnes et deux réalisatrices, pour des résultats malheureusement moyennement satisfaisants : le film d’ouverture, Blood, nous plonge dans l’horreur de voir son enfant malade, le voyeurisme nous guette avec Watcher, et l’expérimental fait son nid à Gérardmer avec Piaffe.

Compétition – Blood

Réalisé par Brad Anderson (Etats-Unis, 2023)

Une mère de deux enfants, fraîchement divorcée, emménage dans la maison de sa tante décédée, avec ses deux enfants, Owen et Tyler, et leur chien. Rapidement, les choses s’enveniment et Owen est mordu par son chien qui semble avoir changé. Le jeune garçon développe par la suite un certain attrait pour le sang.

Réalisé par l’auteur de The Machinist, le film fait évidemment penser à Morse, avec son enfant vampire dont le parent fait tout pour récupérer de quoi le « nourrir ». Le résultat est néanmoins bien loin du film de Tomas Alfredson, qui avait justement brillé à Gérardmer en 2009. Ici, il n’est pas question d’onirisme ni de sujets habilement développés du point de vue d’un enfant : le film est prévisible et convenu, comme s’il n’assumait pas son propos. De plus, les nombreuses incohérences permettant de faire avancer le scénario n’aident pas le film.

C’est dommage d’ailleurs, car au-delà de l’histoire d’une mère, ancienne junkie (et tout de même infirmière ?), qui cherche à tout prix à se racheter aux yeux de ces enfants et qui est une chose vue et revue, le film souhaite proposer quelque chose d’innovant. En effet, il s’agit d’un film sur le manque et l’introduction de l’addiction de l’enfant, allégorie de l’ancienne addiction aux opioïdes de sa mère, est bien amenée et véritablement dérangeante. Le film veut montrer de façon originale comment le manque transforme complètement l’individu, en usant de la figure du vampire.

Malheureusement, du point de vue technique, la réalisation est plate, usant toujours des mêmes mouvements de caméra, sans idées de mise en scène à part de réutiliser plusieurs fois les mêmes plans. Tout est filmé de trop près, en ne servant qu’a montrer ce qui se passe, sans chercher à offrir quelque chose de plus. La photographie est « anémique », surement pour coller au thème. En bref, le film est passable mais n’ose pas s’assumer ni sortir des sentiers bien tracés par ses prédécesseurs.

Compétition – Watcher 

Réalisé par Chloé Okuno (Etats-Unis, 2022)

Une ancienne actrice, Julia, part vivre avec son mari, Francis, en Roumanie après que ce dernier a obtenu un bon poste dans le pays natal de sa mère. Malheureusement, la solitude et la barrière de la langue n’aident pas Julia à trouver ses aises et l’impression d’être observée par l’un de ses voisins n’arrange pas les choses.

Il s’agit du premier long-métrage de Chloé Okuno, c’est donc l’occasion pour elle de présenter ses obsessions et sa façon d’appréhender le cinéma, avec évidemment un certain risque d’échec du fait du manque d’expérience. Commençons par ce qui fonctionne, à savoir la très bonne photographie qui permet un rendu visuel intéressant. Elle se voit cependant freinée par la mise en scène, parfois inspirée, mais souvent banale. Le film ressemble au final à un mélange entre Lost in Translation et Fenêtre sur cour, sans rien offrir de neuf par rapport à ses inspirations.

Le rythme du film est aussi un vrai défaut, en partie à cause du scénario cousu de fil blanc, sans que vienne interférer des fausses pistes crédibles. Le film veut trop en dire alors qu’il ne fait que répéter un message féministe qui vient du cœur mais qui finit par tomber dans le piège de la naïveté : le mari se fout des affaires de sa femme, les hommes ne sont en définitive d’aucune aide, et (SPOILER) le voisin bizarre ne peut qu’être un pervers meurtrier avec un visage de mangeur d’enfants.

Le film cherche à dénoncer la frustration sexuelle masculine qui pousserait certains hommes à agir de façon extrême envers les femmes. Ce thème est principalement appuyé par le parallèle entre les femmes du club de striptease se situant derrière des vitres, tout comme les femmes observées par le voisin son derrière une fenêtre : visible, mais inaccessible. La paranoïa finit par triompher, dans un film intéressant mais qui aurait pu être bien meilleur.

Compétition – Piaffe

Réalisé par Ann Oren (Allemagne, 2022)

Eva, jeune bruiteuse introvertie, doit reprendre le poste de sa sœur après que celle-ci a fait une dépression nerveuse. Très investie sur un spot publicitaire concernant l’équithérapie, une queue de cheval lui pousse, ce qui attire un botaniste avec qui elle entame une relation de soumission.

Premier vrai raté du festival, Piaffe est un film expérimental dont l’histoire importe moins que la proposition visuelle. Ce qui marque d’abord, c’est ce visuel donc, composé d’un cadrage 4/3 avec une photo vive et de la pellicule. Le rendu final donne l’impression de l’esthétique d’un clip, avec une insistance sur le bleu et le rouge, censée participer à développer le sujet de la transidentité, présents de différentes manières dans le film. D’autres thèmes sont développés, notamment l’érotisme et le fétichisme, sans que le résultat amène la profondeur escomptée.

Avec autant de tentatives visuelles, le film offre certains plans intéressants, comme le dernier, ce qui ne nous éloigne pourtant pas de l’idée d’un film de vendeur de chaussures. L’humour que produit le film ne semble pas toujours volontaire, tant les situations se veulent intenses, alors qu’on parle d’une femme avec une queue de cheval. Premier long-métrage d’une artiste, le film n’arrive pas à marquer comme il aurait voulu le faire, et s’avère être un four ayant poussé plusieurs personnes à quitter la salle. Dommage.

Youssef Salem a du succès, mais il redoute le verdict familial

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Youssef Salem (l’humoriste Ramzy Bedia), 45 ans, a du succès comme écrivain. En effet, on parle dans la presse de son premier roman : Le choc toxique. Mais il préférerait que sa famille ne le lise pas…

Premier souci Le choc toxique évoque sans détour les raisons pour lesquelles Youssef s’est longtemps méfié des femmes, parce qu’il croyait qu’avoir des relations sexuelles ne pouvait que le tuer. Ainsi, adolescent, son attirance pour Léna, la fille du médecin de famille, le mettait à la torture (incrédule, il la retrouve au présent du film, sous les traits de la charmante Vimala Pons), car sa mère l’emmenait régulièrement consulter. Puisqu’on ne parlait jamais de sexe en famille (sujet tabou), c’est qu’il constituait le mal ultime, ce qu’on retrouve dans le livre, sous la forme d’une belle histoire d’amour qui se termine par une étreinte et une extase mortelle (le film montre l’anecdote pour illustrer la lecture d’un extrait du roman).

Second souci

Le choc toxique peut passer pour un roman aux yeux du public ou de la presse, mais pas aux yeux des frères et sœurs de Youssef (fratrie de quatre, deux garçons et deux filles). Or, même si Youssef romance, ils se reconnaissent (sauf Mouss (Oussama Kheddam) qui déplore qu’on ne parle pas de lui…). De plus, il révèle des points particulièrement sensibles. Le film s’intéresse donc à l’autofiction avec tout ce qu’elle entraine, en montrant que si lui, l’auteur considère qu’il fait œuvre d’écrivain en utilisant un matériau de base pour le retravailler selon son inspiration et avec la langue comme élément fondamental, les personnes qu’il évoque (même de façon déguisée), peuvent mal le prendre. Ici, le film aborde le sujet selon l’angle de la comédie, ce qui n’empêche pas les grincements de dents (le livre contient quelques révélations).

Attention, danger !

Le vrai souci pour Youssef, son frère et ses sœurs, c’est comment leurs parents réagiront quand ils découvriront Le choc toxique. Il faut dire que, même si Youssef fait l’impossible pour empêcher cette découverte (source de gags), il ne fait que retarder l’échéance. En effet, son père (Abbes Zahmani) étant un féru de la langue française, il se fait un devoir de relire et corriger les manuscrits de Youssef. D’ailleurs, comment Youssef a-t-il pu « oublier » de lui faire lire celui-ci (même s’il ne s’agit pas du seul qu’il attend vraiment : une biographie d’Abd el-Kader) ??

Le prix Goncourt

Tout cela passe au second plan quand Youssef apprend par son éditrice (Noémie Lvovsky) que Le choc toxique figure sur la short list du prochain prix Goncourt. L’utilisation probablement délibérée par les scénaristes (Baya Kasmi et Michel Leclerc) d’une expression anglaise bêtement élitiste (un équivalent français pour un prix littéraire emblématique de la culture française devrait s’imposer), met en valeur les réactions de la mère (Tassadit Mandi) qui comprend concours au lieu de Goncourt parce qu’elle entend mal et qui traduit short list en petite liste. Autant dire que les pratiques du microcosme littéraire français (édition, journalisme, etc.) en prennent un coup. Nous apprenons ainsi, lors d’un débat télévisé entre critiques en désaccord, que Le choc toxique comporte de nombreuses fautes d’orthographe, ce qui lui vaut quelques remarques assassines. En réalité ces fautes ont été laissées volontairement par Youssef, pour que son père ait le plaisir de les corriger. Youssef et ses contradictions !…

L’arabité en question

Alors qu’on attend de ce film réalisé par Baya Kasmi, que les origines algériennes de Youssef constituent LA problématique, on finit par se dire que sa façon d’exercer le métier d’écrivain ressort davantage. Pourtant, de nombreuses scènes familiales (essentiellement de comédie) enrichissent le film, illustrant les caractères des uns et des autres, par quelques échanges assez vifs. Exemple avec cette scène en voiture entre Youssef et sa sœur Bouchra (Melha Bedia) où le ton monte, pour se finir brusquement… et chaleureusement, laissant entendre que la confrontation n’était qu’une sorte de sketch bien orchestré. On remarque aussi que dans la famille Salem, toutes et tous sont bilingues arabe-français, signe qu’ils sont plutôt bien intégrés (Youssef a ses quartiers entre Belleville et Port-de-bouc près de Marseille, sans qu’on comprenne pourquoi). D’ailleurs, une scène dès le début montre un souvenir d’enfance crucial (scène de l’autofiction du livre), où le père de Youssef lui fait la leçon après qu’il ait commis une grave faute. Et, au chapitre des souvenirs d’enfance, une autre scène issue de l’autofiction nous indique qui a joué le rôle du grand méchant loup dans la famille : une personne réelle dont une apparition tristement célèbre à la télévision amuse par contraste.

On apprend que salope n’est pas le féminin de salaud

Le film ne se limite donc pas à un scénario avec des dialogues enlevés qui fonctionnent grâce à une bonne direction d’acteurs. Il s’avère bien rythmé (un peu moins dans sa dernière partie), aussi bien par ses choix de réalisation que par sa BO. On peut également apprécier qu’il imbrique très naturellement les scènes du présent de narration avec des souvenirs et l’illustration visuelle de scènes du roman, extraits lus en parallèle. Par contre, on finit par se dire que les tabous familiaux mis en évidence ici n’ont rien de bien extraordinaires et ne doivent donc pas grand-chose au fait qu’il s’agisse d’une famille d’algériens résidant en France. Concrètement, les enfants ont très naturellement le réflexe de taire ce qu’ils pensent devoir irriter les parents, parce que la relation parents-enfants est ainsi : chaque génération cherche à protéger l’autre, et pour ce faire on prétend que tout va bien, sans réaliser qu’on élabore une chape de silence qui peut être perçue comme une sorte d’étouffement. Ici, tout cela se trouve cristallisé par le travail d’écriture, acte que le père vénère particulièrement, au point de connaître le français mieux qu’un français de souche et allant jusqu’à reprendre Youssef, l’écrivain reconnu et célébré, sur une tournure de phrase banale à l’oral. C’est à la fois simple et compliqué et on peut en rire. C’est toute l’habileté de Youssef Salem a du succès qui mélange évidences et subtilités, ainsi que quelques contradictions et des caractères forts, pour générer de l’émotion et de la complicité.

Bande-annonce : Youssef Salem a du succès 

Fiche technique : Youssef Salem a du succès 

Production : Domino Films
Distribution : Tandem
Réalisatrice : Baya Kasmi
Scénaristes : Baya Kasmi et Michel Leclerc
Sortie française : le 18 janvier 2023 – 97 minutes

Avec :
Ramzy Bedia : Youssef Salem
– Noémie Lvovsky : Lise
– Vimala Pons : Léna
– Abbes Zahmani : Omar Salem
– Tassadit Mandi : Fatima Salem
– Melha Bedia : Bouchra Salem
– Caroline Guiela Nguyen : Loubna Salem
– Oussama Kheddam : Mouss Salem

 

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3.5

« Elliot au collège » : vivre avec son anxiété

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Après L’Homme le plus flippé du monde, Théo Grosjean poursuit son exploration de l’anxiété sociale et des angoisses dans un album partiellement autobiographique, où il met en scène son alter ego Elliot, un jeune collégien de onze ans.

On le sait, les changements de structures scolaires peuvent occasionner des troubles chez les adolescents, surtout lorsque ceux-ci sont particulièrement exposés aux phénomènes d’anxiété et d’angoisse. Les mutations ayant cours durant le collège concernent le développement de l’identité du jeune, une plus grande sensibilité aux critiques et aux moqueries, ainsi qu’une difficulté variable, mais parfois exacerbée, de trouver sa place dans de nouveaux groupes sociaux. Ceux qui connaissent Théo Grosjean ne seront pas surpris de trouver dans Elliot au collège une déconstruction amusée de l’anxiété sociale. Tout au long des 64 planches à chute de l’album, le jeune héros, onze ans, va partager ses craintes avec une étrange créature, qui se présente à lui de la manière suivante : « Je suis une mascotte imaginaire qui représente tes pires angoisses. »

Inspiré de la propre vie de l’auteur et dessinateur français, Elliot au collège passe en revue les grandes étapes itinérantes de l’adolescence : la vie scolaire, sociale et amoureuse, l’acceptation de soi et de son corps, les rapports filiaux… Elliot y apparaît comme un personnage diminué par un manque criant de confiance en lui. Une brève présentation orale le plonge dans état proche de la catalepsie, se mettre en maillot de bain devant ses pairs devient une source d’angoisse privative de sommeil, l’absence de son ami Hari le contraint à s’isoler à la bibliothèque pour ne pas affronter seul ses camarades durant les récréations… La petite boule d’angoisse qui partage sa vie le pousse constamment au pathétisme et à la résignation. Quand elle ne rajoute pas du désespoir au malheur. Ainsi, après l’avoir assailli de pensées négatives juste avant de se coucher, elle ose cette interrogation : « Tu sais que le manque de sommeil cause des troubles de l’attention qui peuvent engendrer un échec scolaire ? »

Théo Grosjean l’annonce dans sa préface : ce projet est le plus ambitieux qu’il ait jamais entrepris. Le format, la tonalité et les thématiques des albums suivants s’inscriront en adéquation avec l’évolution d’Elliot, dont la maturation graduelle engendrera d’autres problématisations. En attendant, Elliot au collège constitue déjà une belle réussite, en ce sens qu’il parvient à s’adresser à tous et à mêler avec talent sensibilisation à l’anxiété sociale et humour efficace. Ce qui sous-tend le récit demeure l’incapacité à s’épanouir dans la crainte d’interagir avec les autres et de s’exposer à leur jugement. Il y a quelque chose de touchant à voir Hari user et abuser du beatbox comme d’une formule magique pour se faire accepter des autres. Et quelque chose de tragique dans la manière dont Elliot et son ami traînent leur solitude et leurs peurs comme un handicap les disqualifiant socialement. Sur le fond, cette bande dessinée possède des parentés évidentes avec un film tel que Eighth Grade (Bo Burnham, 2018).

Il est également à noter que d’autres sujets affleurent çà et là. Parmi eux, on retrouve l’éco-anxiété, les démissions ou violences parentales, voire les rapports complexes et perceptions erronées vis-à-vis du corps professoral quand on est un jeune étudiant. Théo Grosjean propose par ailleurs plusieurs planches dans un univers fantaisiste de jeu vidéo, à travers lesquelles Elliot démontre une nouvelle fois sa maladresse (ce qui le rend, au demeurant, fort attachant).

On attend désormais la suite avec curiosité.

Elliot au collège, Théo Grosjean
Dupuis, janvier 2023, 64 pages

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3.5

« Le Laboratoire des cas de conscience » : les dilemmes moraux à l’aune de la fiction

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La collection « Champs » des éditions Flammarion est nantie d’un nouvel ouvrage intitulé Le Laboratoire des cas de conscience. La professeure de littérature comparée Frédérique Leichter-Flack y scrute les dilemmes moraux par le truchement de la fiction littéraire et cinématographique.

Un cas de conscience est une situation délicate où une personne doit faire un choix entre des options moralement poreuses, c’est-à-dire comportant des aspects éthiques ambigus ou qui peuvent être interprétés de différentes manières. Cela peut engendrer de l’incertitude quant à la décision à prendre et entraîner des dissensions ou des débats moraux. Les œuvres de fiction, littéraires comme cinématographiques, peuvent problématiser certains cas de conscience en présentant des personnages et des situations qui mettent en question les valeurs morales et éthiques des personnages et, partant, du public. Ces œuvres fictionnelles permettent de dépeindre des cas extrêmes, chargés d’affects et de spécificités, ou des dilemmes moraux qui peuvent être difficiles à imaginer dans la vie réelle. De Blade Runner à L’Étranger en passant par The Wire, les exemples de cas de conscience affluent dans la fiction. Leur intérêt est de dépasser des situations schématiques et archétypales, qui peuvent certes s’avérer utiles pour dégager des concepts moraux de manière claire et concise, mais cependant trop réductrices et inaptes à refléter la complexité des défis moraux auxquels les gens sont confrontés dans la vie réelle.

Dans son ouvrage, Frédérique Leichter-Flack court-circuite les fausses évidences et se demande dans quelle mesure le spectateur ou le lecteur peut être amené à prendre position en faveur de tel ou tel personnage. Cette professeure de littérature comparée emploie Le Manteau de Gogol, La Colonie pénitentiaire de Franz Kafka ou le jugement biblique de Salomon pour verbaliser l’injustice, l’incertitude, l’assassinat politique ou la responsabilité morale. Des notions telles que le droit d’ingérence, la propriété ou la dilution des torts y sont problématisées, tandis que le débat philosophique entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant sur l’impératif catégorique de la vérité est réinterprété à la lumière des agissements de Sœur Simplice dans le roman de Victor Hugo Les Misérables. Frédérique Leichter-Flack navigue entre les principes universels et les cas particuliers. Elle laisse ouvertes les notions de juste et de justice, préférant mettre l’accent sur l’extrême difficulté de prendre des décisions en toute conscience quand les éléments abondent et se lestent d’ambiguïtés. Les exemples empruntés à la fiction permettent de se porter à une distance pertinente de ces cas de conscience ; ils donnent par ailleurs lieu à un flot ininterrompu de détails qui insinue autant de certitudes qu’il ne soulève de questions.

Dans l’ouvrage de Frédérique Leichter-Flack, les dilemmes sont souvent introduits à partir de cas réels issus du monde contemporain. Le détour par la littérature permet d’exemplifier plus avant les dilemmes sur lesquels se porte la réflexion de l’auteure. Le lecteur est invité, par le recours à la fiction, à appréhender les conflits éthiques en s’identifiant aux personnages et en partageant leurs affects. D’Antigone à Kafka en passant Melville, du secours apporté à un tiers à la manière dont on se perçoit dans l'(in)action, Le Laboratoire des cas de conscience donne une assise littéraire, particulièrement étayée, aux dilemmes moraux, trop souvent présentés dans une forme d’abstraction.

Le Laboratoire des cas de conscience, Frédérique Leichter-Flack
Champs/Flammarion, janvier 2023, 224 pages

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3.5

« Fahrenheit 451 » : la faillite de la pensée

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Les éditions Philéas publient une adaptation dessinée du classique d’anticipation Fahrenheit 451, de Ray Bradbury. Tim Hamilton parvient à extraire la sève dystopique d’un récit où des masses maintenues dans l’ignorance arborent une docilité devenue tautologique.

Du Meilleur des mondes à 1984, de nombreuses contre-utopies se sont appuyées sur l’infantilisation des citoyens et l’appauvrissement de leur esprit critique pour façonner un avenir cauchemardesque, où la servitude volontaire allait de pair avec l’endoctrinement et l’incapacité à prendre du recul sur la plupart des grandes questions philosophiques. En adaptant le roman dystopique de Ray Bradbury Fahrenheit 451, Tim Hamilton donne une tonalité sépulcrale, dominée par les teintes jaunes et bleues, à une société rendue au dernier degré de l’ignorance.

Guy Montag, le personnage principal, est un pompier oublieux du passé. En cela, rien ne le distingue de ses collègues, ou de sa compagne Mildred. Tous privilégient les futilités aux idées, une « famille » reconstituée sur des murs-écrans au spectacle, sinistre, de la marche du monde. Dans ce futur ayant fait fi de la culture et du savoir, les soldats du feu ont pour mission de perpétrer des autodafés là où ont été conservés des livres depuis longtemps prohibés par les pouvoirs publics. La démocratie elle-même constitue une farce mi-tragique mi-pathétique : on verra ainsi, dans cette adaptation, Mildred et ses amies discourir au sujet de l’apparence des candidats aux élections, mais jamais du programme que ces derniers sont supposés porter.

Un point de bascule apparaît tôt dans le récit. Guy rencontre sa nouvelle voisine, Clarisse, qui exerce sur lui une fascination immédiate. Par des voies détournées, elle insinue un doute dans l’esprit du pompier. Peut-il vraiment se déclarer heureux ? Quel est le sens du travail qu’il effectue aveuglément depuis plus de dix ans ? En condamnant tout accès à la culture, les autorités de Fahrenheit 451 ont engendré plusieurs présupposés : les livres seraient source d’inégalités et de détresse, le monde se porterait mieux sans ces objets anxiogènes et contrevenants à l’ordre social et public, les détenteurs de bouquins attentent à la société dans son ensemble et méritent de ce fait d’être poursuivis – voire de périr dans les flammes.

George Orwell imaginait une réécriture perpétuelle des faits dans 1984. Fahrenheit 451 pousse la logique encore plus loin, en empêchant la mémoire d’exercer ses droits. Tout doit disparaître au profit d’une société sans idée ni relief, ânonnant une rhétorique aussi falsifiée que celle ayant cours dans Le Meilleur des mondes. Il est intéressant de noter que ce nivellement critique et intellectuel par le bas passe chez Ray Bradbury par la télévision, les jeux, mais aussi des chiens mécaniques lancés aux trousses des résistants-délinquants. Si la lecture est érigée en acte antisocial, en crime contre la société, l’anesthésie des esprits dans le formol télévisuel et sportif se trouve en revanche encouragé.

La dimension paranoïaque du récit de Ray Bradbury trouve une synthèse visuelle parfaite sous les traits inspirés de Tim Hamilton. Bien que le roman soit dépouillé de certaines de ses nuances, l’essentiel de son propos demeure clairement exposé dans cette adaptation sérieuse et menée de main de maître. Mildred n’hésite pas à sacrifier sa famille en dénonçant son mari pour le bien de la « cause », le capitaine Beatty apparaît dans toute sa verve tragique et Faber y fait office de conscience personnifiée, sur laquelle seront bientôt bâties la révolte et l’indépendance d’esprit de Montag. Il n’en faut pas plus pour faire de cet album un indispensable.

Fahrenheit 451, Ray Bradbury et Tim Hamilton
Philéas, janvier 2023, 152 pages

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4.5

« Aurora » : la fin des temps ?

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Les éditions Soleil publient le premier tome d’Aurora, intitulé « Phénomènes ». Christophe Bec et Stefano Raffaele y mettent en scène des enfants aux caractéristiques troublantes, tous nés le jour d’une étrange aurore rouge.

Si The Thing est mentionné à plusieurs reprises dans « Phénomènes », c’est toutefois un autre film de John Carpenter qui semble exercer son empreinte sur la série Aurora. Les 222 000 enfants nés le jour d’une aurore rouge ont en effet en commun avec ceux du Village des damnés un comportement peu sociable, une froideur inhabituelle et une intelligence supérieure. Dans un cas comme dans l’autre, ils semblent avoir des liens étroits et inquiétants les uns avec les autres. À tel point d’ailleurs que Jackichand, largement en avance sur son âge, se déclare futur leader d’une génération aussi nombreuse et soudée que ces corneilles « blousons noirs » réunies en escadrilles.

S’il y a une chose que Christophe Bec et Stefano Raffaele travaillent en orfèvres dans « Phénomènes », c’est l’ambiance qui porte et tapisse le récit. Dès les premières planches, une série d’événements sanglants et inattendus se déroulent aux quatre coins du monde. Ce sont ensuite, sous forme de flashbacks, des naissances survenues le jour d’une aurore boréale qui sont éventées. À chaque fois, les nouveau-nés paraissent étrangement calmes, presque passifs. Ils ne pleurent pas, ni à la naissance ni ensuite pour réclamer à manger. De toute évidence, quelque chose plane au-dessus d’eux, et cela dépasse l’entendement humain. Toute la construction dramatique d’Aurora, avec ses bonds temporels et géographiques et ses changements de points de vue, est conditionnée à ces phénomènes inexpliqués.

Pas avares en vignettes spectaculaires (les chiens réduits en charpie, les corps écrasés sur le sol, les insectes écrabouillés…), Christophe Bec et Stefano Raffaele donnent à leur récit un air crépusculaire. Calculateurs, égoïstes, indifférents aux autres, si ce n’est peut-être à leurs semblables, les enfants de l’aurore se révèlent capables de tout : passer à tabac des personnes physiquement supérieures, provoquer le suicide d’une enseignante jugée incompétente, empoisonner un subalterne indésirable… Leur comportement est tel que même leurs parents restent pantois, au point de multiplier les examens médicaux et d’enquêter sur leurs origines.

Si le travail entrepris est prometteur, il faut désormais que les auteurs s’attellent à densifier l’univers esquissé et à y apporter des enjeux palpables, de nature à conférer aux différents protagonistes une épaisseur plus importante. Car c’est précisément le piège dans lequel était tombé John Carpenter avec Le Village des damnés : construire un argument de base fort pour ensuite le développer de manière lacunaire.

Aurora, Christophe Bec et Stefano Raffaele
Soleil, janvier 2023, 68 pages

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3.5

« Le Cuirassé Potemkine » en blu-ray

Distribué par Arcadès, le chef-d’œuvre de Sergueï Eisenstein Le Cuirassé Potemkine est disponible dans une très complète édition blu-ray chez… Potemkine.

Considéré comme l’un des pères du montage, au même titre que David Wark Griffith ou Abel Gance, Sergueï Eisenstein a codifié tout un système d’agencement de l’espace dès sa seconde réalisation, l’épique et hypnotique Cuirassé Potemkine. Échafaudé dans l’enthousiasme et l’urgence, en seulement quatre mois, ce monument du film de propagande, commandé par la firme d’État Goskino, célèbre avec éclat les vingt ans de la Révolution russe de 1905, à la lisière de l’Histoire et de la fiction. Spectacle en tout point étourdissant, ce pantomime soviétique s’inspire à la fois de la peinture constructiviste de Kasimir Malevitch, du théâtre de Vsevolod Emilievitch Meyerhold et du kabuki japonais, irriguant ses séquences d’un lyrisme déchirant et d’une expressivité sans commune mesure.

Du haut de ses vingt-six printemps, Sergueï Eisenstein impressionne, déroute et se trouve partout à la manœuvre : à la réalisation, au scénario, au montage, et même devant la caméra. Esthétisant le désespoir à coups de lumières contrastées, de gros plans saillants et de métaphores évocatrices, il narre par le menu, avec conviction, la mutinerie du cuirassé, la solidarité du peuple d’Odessa, la quête irrépressible de liberté et les décimations perpétrées par les soldats du tsar, massacres parfaitement représentés dans la séquence de l’escalier, authentique chorégraphie de mouvements et de désagrégations. Héros pluriel et anonyme, l’amas populaire entend se dresser avec abnégation face à la tyrannie et l’aliénation. Les trois lions sculptés dans la pierre symbolisent son éveil progressif, tandis que le drapeau rouge battu par le vent s’érige en stimulus déterminant, justification du soulèvement en marche.

Référence universelle, Le Cuirassé Potemkine se déploie de figurations anthologiques – l’oppression, la révolte, la perdition – en tableaux glaçants, désolés, au seuil de l’abomination. Promis au fameux « montage des attractions », fait de chocs, de ruptures et de vallonnements rythmiques, il aligne les formes, les symboles et les métonymies, répandant en parallèle son influence comme une saignée. Tourbillon d’idées et de visions, le chef-d’œuvre d’Eisenstein a ainsi exercé une emprise éprouvée sur des cinéastes tels que Brian De Palma, Terry Gilliam, Woody Allen ou encore David Zucker, sans omettre les hommages rendus çà et là, notamment par Les Nuls et Les Simpson.

Longtemps encore, on se souviendra de ce landau dévalant furieusement les marches de l’escalier démesuré d’Odessa, de ces plans serrés de viandes avariées, de cet enfant inerte gisant dans les bras d’une mère éplorée, de ce lorgnon coincé dans les cordages ou encore de ces scènes de mutinerie et de massacres. Longtemps encore, on évoquera les partitions enfiévrées de Dmitri Chostakovitch et Edmund Meisel ; la photographie soignée de Vladimir Popov et Édouard Tissé ; cette caméra fixe, capturant une réalité biaisée par le prisme idéologique ; le mariage des plans larges et rapprochés, suggérant tour à tour la dynamique des masses et la détresse personnelle. À jamais, on sondera la portée de ces montages parallèles, de ces découpages et agencements savamment étudiés, de ces variations d’échelles et de valeurs picturales.

BONUS & TECHNIQUE

Le film est présenté dans une version restaurée permettant de le redécouvrir dans des conditions idoines. Accompagné de plusieurs bandes-son, il prend place dans une édition généreuse en suppléments, puisqu’elle comprend plusieurs documents de longue durée, dont un documentaire sur l’histoire du film et de sa restauration.

L’Utopie des images de la Révolution russe revient sur la naissance du nouveau cinéma soviétique. Lev Koulechov invente un atelier, devient le père d’un effet technique qui porte son nom et fait montre d’une imagination débridée. Des cinéastes tels que Vsevolod Poudovkine ou Fridrikh Markovitch Ermler lui emboîtent bientôt le pas, tandis qu’on se repaît, dans toute l’URSS, des films étrangers, et surtout hollywoodiens.

Sur les traces du Cuirassé Potemkine raconte comment, en 1926, les succès respectifs du film de Sergueï Eisenstein à Berlin et dans l’Union soviétique se sont mutuellement alimentés. Les différentes versions (1930, 1950, 2005…), les retouches et les actes de censures, ainsi que la patiente découverte des plans manquants (le film se reconstitue à partir de différentes sources) figurent en bonne place dans le document.

Naissance d’un cinéma révolutionnaire se penche sur Koulechov et Vertov, aborde un film comme La Grève, qui faisait déjà de la foule et du peuple un personnage à part entière. Il analyse aussi plus spécifiquement Le Cuirassé Potemkine, arguant par exemple que les vers des pièces de viande constituent la métaphore d’un régime tsariste qui se meurt et renaît dans le même temps…

Enfin, les entretiens avec François Albera complètent utilement l’ensemble, non sans redite, même si l’historien du cinéma met aussi l’accent sur l’urgence du tournage, sur la représentation de la répression et de la solidarité ou encore sur le naturalisme quasi inépuisable du film d’Eisenstein.

Fiche technique : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020078563-le-cuirasse-potemkine-serguei-m-eisenstein/

Bande-annonce

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5