« Le Laboratoire des cas de conscience » : les dilemmes moraux à l’aune de la fiction

La collection « Champs » des éditions Flammarion est nantie d’un nouvel ouvrage intitulé Le Laboratoire des cas de conscience. La professeure de littérature comparée Frédérique Leichter-Flack y scrute les dilemmes moraux par le truchement de la fiction littéraire et cinématographique.

Un cas de conscience est une situation délicate où une personne doit faire un choix entre des options moralement poreuses, c’est-à-dire comportant des aspects éthiques ambigus ou qui peuvent être interprétés de différentes manières. Cela peut engendrer de l’incertitude quant à la décision à prendre et entraîner des dissensions ou des débats moraux. Les œuvres de fiction, littéraires comme cinématographiques, peuvent problématiser certains cas de conscience en présentant des personnages et des situations qui mettent en question les valeurs morales et éthiques des personnages et, partant, du public. Ces œuvres fictionnelles permettent de dépeindre des cas extrêmes, chargés d’affects et de spécificités, ou des dilemmes moraux qui peuvent être difficiles à imaginer dans la vie réelle. De Blade Runner à L’Étranger en passant par The Wire, les exemples de cas de conscience affluent dans la fiction. Leur intérêt est de dépasser des situations schématiques et archétypales, qui peuvent certes s’avérer utiles pour dégager des concepts moraux de manière claire et concise, mais cependant trop réductrices et inaptes à refléter la complexité des défis moraux auxquels les gens sont confrontés dans la vie réelle.

Dans son ouvrage, Frédérique Leichter-Flack court-circuite les fausses évidences et se demande dans quelle mesure le spectateur ou le lecteur peut être amené à prendre position en faveur de tel ou tel personnage. Cette professeure de littérature comparée emploie Le Manteau de Gogol, La Colonie pénitentiaire de Franz Kafka ou le jugement biblique de Salomon pour verbaliser l’injustice, l’incertitude, l’assassinat politique ou la responsabilité morale. Des notions telles que le droit d’ingérence, la propriété ou la dilution des torts y sont problématisées, tandis que le débat philosophique entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant sur l’impératif catégorique de la vérité est réinterprété à la lumière des agissements de Sœur Simplice dans le roman de Victor Hugo Les Misérables. Frédérique Leichter-Flack navigue entre les principes universels et les cas particuliers. Elle laisse ouvertes les notions de juste et de justice, préférant mettre l’accent sur l’extrême difficulté de prendre des décisions en toute conscience quand les éléments abondent et se lestent d’ambiguïtés. Les exemples empruntés à la fiction permettent de se porter à une distance pertinente de ces cas de conscience ; ils donnent par ailleurs lieu à un flot ininterrompu de détails qui insinue autant de certitudes qu’il ne soulève de questions.

Dans l’ouvrage de Frédérique Leichter-Flack, les dilemmes sont souvent introduits à partir de cas réels issus du monde contemporain. Le détour par la littérature permet d’exemplifier plus avant les dilemmes sur lesquels se porte la réflexion de l’auteure. Le lecteur est invité, par le recours à la fiction, à appréhender les conflits éthiques en s’identifiant aux personnages et en partageant leurs affects. D’Antigone à Kafka en passant Melville, du secours apporté à un tiers à la manière dont on se perçoit dans l'(in)action, Le Laboratoire des cas de conscience donne une assise littéraire, particulièrement étayée, aux dilemmes moraux, trop souvent présentés dans une forme d’abstraction.

Le Laboratoire des cas de conscience, Frédérique Leichter-Flack
Champs/Flammarion, janvier 2023, 224 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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