Kanal-Ils-aimaient-la-vie-film-Andrzej-Wajda-avis

Ils aimaient la vie (Kanał), un film de Andrzej Wajda

Dernière mise à jour:

Le réalisateur le plus emblématique de Pologne s’empare d’un sujet brûlant de l’histoire de son pays dont il fut lui-même un participant pour réaliser le deuxième volet d’une trilogie de la guerre. Poignant, tragique et mystérieux, Ils aimaient la vie (Kanał) synthétise magnifiquement le cinéma de son auteur.

S’il est un réalisateur européen qui résume le lien entre cinéma et histoire, c’est bien le polonais Andrzej Wajda. Ayant perdu son père dans le massacre de Katyn (auquel il consacrera un film plusieurs décennies plus tard) et participé à la résistance polonaise non communiste et à l’insurrection de Varsovie d’août 1944, il portait déjà en lui la mémoire collective de son pays. Après avoir étudié le cinéma à l’École cinématographique de Lodz et avoir démarré comme assistant-réalisateur d’Aleksander Ford, il entama une carrière qui allait être essentiellement consacrée au genre historique. Ils aimaient la vie (Kanał) est le deuxième volet de sa Trilogie de la Guerre, après Génération (1954) et avant Cendres et Diamant (1958). Le film se concentre sur cet épisode dramatique de l’insurrection de Varsovie et la fuite des ultimes survivants à travers les égouts de la ville. Une expérience qui a été justement vécue par une grande partie de l’équipe du film, Wajda bien sûr, mais aussi le scénariste Jerzy Stefan Stawinski (également auteur de la nouvelle dont est adapté le film), le directeur de la photographie Jerzy Lipman ou l’acteur Tadeusz Janczar. Une œuvre très personnelle donc et portant sur un sujet très sensible et encore récent à l’époque. Le tournage sera aussi éprouvant pour les acteurs qui devront passer plusieurs semaines dans des baignoires pleines dans l’arrière-cour du studio, tout en ingurgitant de la vodka pour éviter la pneumonie.

Lors de son avant-première le 20 avril 1957 au cinéma Moscou de Varsovie, le film fut froidement accueilli par la critique polonaise qui attendait plutôt une épopée héroïque et optimiste sur l’insurrection et reprocha un manque de profondeur psychologique aux personnages (un comble, nous y reviendrons). Mais il obtint un franc succès populaire (plus de quatre millions de spectateurs) et, surtout, une reconnaissance internationale grâce au prix spécial du Festival de Cannes de la même année. Il sera distribué à l’étranger : en France, en Suède, en Yougoslavie, en Chine, au Japon, au Canada, en Israël et bien d’autres. Il est, depuis, largement reconnu et considéré comme un classique au même titre que Cendres et diamant, le dernier volet de cette trilogie informelle, quoique ce dernier éclipse généralement Ils aimaient la vie en terme de renommée.

L’empreinte d’un cinéaste : entre humanisme et pessimisme absolu

Ce film est important à plus d’un titre. Rappelons qu’il est sorti en 1957, soit un an après le décès de Boleslaw Bierut, dirigeant stalinien polonais, et le début effectif de la déstalinisation en Pologne. A ce titre, il est un témoin du dégel culturel, au même titre que son homologue soviétique Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov, dans le sens où le film se détache nettement des critères de la propagande communiste appliquée au domaine culturel. De fait, les premières années de la déstalinisation virent un sensible relâchement de la censure dont un certain nombre d’artistes surent profiter. Ce fut ainsi qu’un certain nombre d’œuvres purent voir le jour sans correspondre à tous les critères du réalisme socialiste et sans subir les foudres des censeurs (juste avant un retour des tours de vis dans les années 1960). Ce contexte va ainsi permettre de présenter une nouvelle vision de la Seconde Guerre mondiale, notamment en ce qui concerne la représentation des partisans et de la population polonaise durant les évènements.

Il faut savoir que dans les années 1950, deux visions s’opposaient en Pologne quant à la vision de la résistance nationale aux Allemands. L’une, populaire, était romantique et idéaliste et valorisait le sacrifice de jeunes gens courageux pour l’amour de leur patrie ; l’autre, venant des autorités et de l’élite intellectuelle, était sceptique et critique quant à l’attitude des chefs de la résistance qui sacrifiaient sciemment de jeunes combattants manipulables. Wajda fait la synthèse de ces deux visions tout en prenant ses distances et en s’attardant sur les portraits individuels de ses personnages, une marque de fabrique de sa trilogie et même de sa filmographie. La vision de Wajda est, logiquement, dramatique et pessimiste, mais contrebalancée par l’opiniâtreté et l’espérance des personnages qui persistent envers et contre tout à combattre et survivre. Une conception ambivalente qui sera une marque de fabrique de sa filmographie. Le biographe Boleslaw Michalek a commenté cette vision des évènements par le film en le qualifiant de « commentaire définitif de l’héroïsme polonais » et en soulignant le « manque de bon sens politique et social, la propension à de grands sacrifices disproportionnés » de cet héroïsme. En connaissant l’histoire contemporaine de la Pologne, difficile de ne pas y avoir une parfaite synthèse de l’identité de ce brave pays si longtemps oppressé.

Le traitement du sujet est anticonformiste sur le fond mais aussi sur la forme, notamment pour la fuite des survivants dans les égouts. Une fuite désespérée et désespérante, mais néanmoins haletante, traitée comme une chasse à l’homme hors du temps et de l’espace, comme dans une autre dimension, voire même teintée de fantastique lorsque des volutes de fumée enveloppent nos personnages. D’aucuns ont comparé cette vision à celle des enfers de Dante, avec sa succession de cercles narratifs de tourment, comparaison d’ailleurs validée par Wajda lui-même. Comment ne pas y penser en effet en voyant ces protagonistes avancer incessamment vers des peines toujours plus grandes et ne ressortir à l’air libre que pour y trouver une mort violente ou une solitude désespérante ? Et comment ne pas voir en ces égouts une illustration de l’antichambre de l’enfer ?

Le film se partage ainsi entre pessimisme absolu, voire cauchemardesque, et espérance irrationnelle persistante de ses protagonistes. Ceux-ci sont bien présentés dans toute leur individualité, luttant de manière acharnée pour leur survie à l’image de leur patrie qui se débattit longtemps pour sa survie contre tout espoir. C’est donc bien l’identification de l’histoire d’une nation à celle d’individus, qui sera un autre trait récurrent d’une filmographie qui explorera différentes phases importantes de l’histoire de la Pologne. Ce sera d’ailleurs cette optique qui permettra à Wajda d’explorer le présent de son pays et de présenter l’envers du régime communiste dans les années 1970-1980, devenant ainsi une sorte d’épine dans le pied des autorités par le biais culturel, profitant d’une évolution qui a logiquement suivi le dégel et la déstalinisation. Une sorte d’activisme militant indirect par le biais du cinéma qui culminera jusqu’à son autre chef-d’œuvre, L’Homme de fer en 1981. Mais sa filmographie sert aussi d’exutoire et a presque fonction de catharsis. Pour Wajda lui-même qui vécut personnellement cette période tragique de l’histoire, mais aussi pour l’ensemble du public polonais qui peut se réapproprier une part de son histoire et de son héroïsme volé par la propagande du régime stalinien, le même régime qui avait aussi mis à mort certains partisans polonais.

Un film historique à tous les niveaux

Comme nous l’avons mentionné précédemment, le film est sorti dans le contexte particulier du dégel culturel qui accompagna la déstalinisation. Cela signifia un relâchement de la censure sur les arts mais aussi un changement de conception des sujets abordés, en particulier les sujets historiques. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale, encore très présente dix ans après les évènements (notamment en Europe de l’Est), a été un thème très souvent abordé au cinéma. Andrzej Wajda sera probablement le cinéaste polonais qui va personnifier la vision de cette période en l’abordant très souvent. Kanał fait partie de ses films polonais qui rendirent leur singularité aux résistants et combattants de Pologne rendus anonymes par la vision collectiviste et englobante de la vision communiste soviétique, à l’instar de ce qui se fit dans tous les pays d’Europe de l’Est. Plus qu’un hommage, il s’agit bien d’une restitution d’une certaine réalité historique nationale, une réalité qui ne correspondait évidemment pas avec la vision globalisante du régime stalinien de Bierut. Cette vision dépasse d’ailleurs largement le seul contexte de la Seconde Guerre mondiale puisque le cinéaste dira s’être aussi référé à la bataille de Samosierra en Espagne en novembre 1808 (dans le contexte des guerres napoléoniennes en Espagne où des régiments polonais combattirent aux côtés des troupes françaises) pour illustrer l’aspect suicidaire de l’héroïsme polonais dans l’histoire. La tragique issue de l’insurrection de Varsovie et la fuite désespérée dans les égouts ne sont donc qu’une illustration de la destinée polonaise indubitablement marquée par l’héroïsme, la bravoure, mais aussi la tragédie. Une destinée incessamment marquée par les défaites, les invasions et les oppressions sans véritable espoir de fin. Il est donc aisé de considérer le cinéma de Wajda comme éminemment pessimiste, malgré quelques tranches de vie plus joyeuses très occasionnellement illustrées dans ses films. Un hommage poignant et sincère, sans doute le plus approprié.

Ils aimaient la vie contribue donc à marquer une rupture profonde dans les cinémas est-européens non seulement en rompant avec les critères de l’idéologie communiste, mais aussi en développant une sensibilité nationale typiquement polonaise jusqu’ici peu présente et qui ne cessera désormais de s’affirmer. Ce sera avec cette évolution que s’affirmeront des cinéastes polonais comme Andrzej Munk, Jerzy Kawalerowicz ou Krzysztof Kieslowski et que se développera un cinéma national divers et créatif, notamment dans le domaine des films historiques.

Ce deuxième volet d’une trilogie informelle nous illustre donc parfaitement la filmographie de son réalisateur aussi bien que l’histoire de son pays. Il est aussi bien un hommage sobre et sincère qu’un portrait anticonformiste des acteurs d’une des périodes les plus tragiques de l’histoire. C’est également un film témoignage sur sa propre époque et une bonne illustration de l’évolution des régimes communistes et du lent déclin du totalitarisme. Enfin, c’est une sorte d’autobiographie chorale d’une grande partie de l’équipe du film qui relate sa propre expérience des évènements. On y voit déjà l’empreinte d’un monstre sacré du cinéma polonais qui s’imprimera tout au long d’une carrière gigantesque de plus d’un demi-siècle et même les prémices qui allaient, vingt ans plus tard, commencer à ébranler l’influence du régime avec des films plus nettement engagés comme L’Homme de marbre. Une filmographie qui allait également rencontrer un succès public (ainsi qu’une reconnaissance internationale) et une sourde hostilité des critiques officielles de son pays. Une filmographie qui allait témoigner tout du long du lien ténu entre cinéma et Histoire, entre vie personnelle et œuvres historiques.

Synopsis : En septembre 1944, alors que Varsovie est assiégée par les nazis, un groupe d’hommes et de femmes tentent de s’échapper par les égouts. Avant de fuir, cette petite compagnie d’insurgés tente en vain de maintenir sa position. Ils résistent avec peine et c’est à contrecœur qu’ils évacuent en fuyant par le réseau de canalisations de Varsovie. Ainsi commence une longue et pénible route à travers les égouts, avec l’espoir de plus en plus vain de retrouver le chemin de la liberté.

Bande-annonce : Ils aimaient la vie (Kanał)

Fiche technique : Ils aimaient la vie (Kanał)

Réalisateur : Andrzej Wajda

Avec Teresa Izewska, Tadeusz Janczar, Wienczyslaw Glinski, Emil Karewicz, Stanislaw Mikulski, Teresa Berezowska, Jan Englert, Zdzisaw Leniak…
Nationalité : Pologne
Année : 1957
Genre : drame
Durée : 95 minutes