Accueil Blog Page 207

« William, 31 ans, scénariste » : introspection ironique

Les éditions Delcourt accueillent dans leur collection « Pataquès » l’album teinté d’humour et d’autodérision William, 31 ans, scénariste, de l’auteur et dessinateur James.

Avez-vous déjà entendu parler du scénariste de bandes dessinées ? Ce drôle d’animal qui évolue entre les bulles et les cases, souvent dans l’ombre de son alter ego, le dessinateur. Ah, quelle belle espèce ! Il est, de prime abord, un être peu sûr de lui, surtout lorsqu’il se retrouve en présence de ses cousins éloignés, les romanciers. Lors des foires du livre, il se terre généralement derrière un amoncellement de planches illustrées, se nourrissant de miettes de sandwich au thon et de la reconnaissance rarement offerte par les lecteurs qui ont réussi à déchiffrer son nom en minuscules sur la couverture de la BD. Sa relation avec le dessinateur est digne d’un roman d’amour et de trahison. Parfois, le scénariste court plusieurs lièvres à la fois, jonglant entre différents projets, laissant son dessinateur l’attendre comme une fiancée au pied de l’autel. Parfois, il s’engouffre dans des méandres narratifs qui aboutissent à de longues planches muettes, laissant son complice en arts graphiques porter tout le poids de l’histoire sur ses épaules encrées.

Vous savez, ils craignent tous deux quelque chose – une menace silencieuse, intangible, mais omniprésente : l’intelligence artificielle. Pourquoi, me demanderez-vous ? James l’explique en plaisantant, laissant entendre qu’une IA pourrait très bien concevoir les mêmes succédanés que lui et ses collègues, révolutionnaires certes, mais seulement à la marge. Et puis, il y a ce cliché persistant, débordant d’autodérision, selon lequel le scénariste de BD ne serait rien d’autre qu’un scénariste de cinéma ou un écrivain raté. Mais en vérité, c’est un créateur à part entière, un architecte de mondes, même si parfois, il conçoit des univers où les canards parlent et les aliens portent des pyjamas à rayures. Un monde où, trop souvent, les héros couillus l’emportent sur l’observation rigoureuse du quotidien.

Il y a aussi ces idées qu’il a parfois – farfelues, capillotractées, absurdes, pathétiques – comme celles d’une invasion de hamsters zombies ou d’une romance entre un cactus et un arrosoir. Oui, c’est un artiste et son esprit est un étrange théâtre. Il a tendance à oublier que ses collègues féminines existent et qu’elles réussissent parfois mieux que lui. Il évolue dans un microcosme peuplé d’éditeurs complexés, d’illustrateurs lésés, de critiques intéressés, de journalistes paresseux et de lecteurs volages, chacun ayant son propre rôle à jouer, parfois sous une forme diamétralement opposée, dans ce drame semi-comique qu’est la création de la bande dessinée. Car c’est bien cela qui ressort de William, 31 ans, scénariste, des crispations derrière un voile de légèreté.

Et parmi tout ce tumulte, le scénariste de bandes dessinées apprend la patience. Surtout lorsqu’il est assis pendant des heures à une table de dédicace, attendant désespérément que quelqu’un le reconnaisse, se présente à lui et sollicite son attention. Il ne peut qu’admirer avec une pointe d’envie le stand voisin, où une véritable rockstar de la bande dessinée, avec qui il comparait peut-être la veille ses chiffres de ventes, attire des hordes de fans. Mais rassurez-vous, il y a une certaine beauté dans ce métier. Comme le fait de laisser libre cours à un esprit créatif qui ne connaît pas de limites. De lier son destin à un collègue illustrateur qui donnera vie – ou en tout, images – à des idées, des mots.

Et puis, il y a les moments de doute. Quand l’inspiration semble avoir fait ses valises et quitté le pays. On prend toutes les postures du monde, en pure perte. On se donne de la contenance, mais on n’arrive à rien. Le scénariste se retrouve à fixer une feuille blanche, se demandant si son prochain chef-d’œuvre sera une saga épique intergalactique ou une comédie romantique mettant en scène des légumes anthropomorphes. Mais malgré tous ces défis, le scénariste de BD persiste. Il continue à tisser des histoires, à créer des mondes, à faire rire, pleurer et rêver ses lecteurs. Car, au fond, il sait que chaque bulle dessinée, chaque case imaginée, chaque personnage créé est une petite victoire contre le doute, l’incertitude et la page blanche.

Et, à la fin de la journée, lorsqu’il rentre chez lui, épuisé mais satisfait, il sait qu’il ne changerait de métier pour rien au monde. Parce qu’après tout, qui d’autre peut prétendre être payé pour inventer des histoires de pingouins détectives ? Ou, pour reprendre l’exemple de James, imaginer des « off the record » absurdes, immerger d’ironie le quotidien du bédéiste, générer des planches estampillées « Lil’ Will, graine de scénariste », tourner en dérision le cycle de la création ou les trucs et astuces des scénaristes et lâcher, très hypocritement, un sartrien « l’enfer, c’est la surproduction des autres » ?

William, 31 ans, scénariste, James
Delcourt/Pataquès, mai 2023, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Sur l’écriture » : l’acte créatif dans son essence

Les éditions Au Diable Vauvert publient en édition poche le recueil Sur l’écriture, de Charles Bukowski, poète parmi les plus influents d’Amérique. Plus de 6000 exemplaires de cette sélection de textes inédits avaient déjà été vendus en grand format.

Charles Bukowski incarne la quintessence de la contre-culture littéraire américaine. Il faisait partie de ces écrivains rares capables de peindre avec une virtuosité brutale et une franchise sans pareille les vicissitudes de la vie. Interprète des sans-voix, poète des caniveaux, ses vers et ses proses ont inondé l’Amérique de leur réalisme cru et décapant. Il éclaboussait ses pages d’une encre à la fois sombre et éclatante, cherchant à capturer les nuances les plus subtiles de l’existence humaine, parfois à travers le prisme déformant de l’alcool et de la solitude. Toujours du côté des déshérités et des impudents, Bukowski a portraituré la société à traits fins, d’une beauté déchirante, tour à tour sophistiquée et grotesque. Son œuvre s’apparente à une mosaïque de fragments de vie brisés et recollés. Elle célébrait la survie dans un monde hostile. Inébranlable, malgré les vents contraires, ce « poète des pauvres » a vogué à contre-courant, sans jamais perdre de vue le phare de sa vocation : l’écriture.

C’est précisément l’objet qui nous préoccupe. Paru posthume, Sur l’écriture est un recueil de correspondances et d’extraits des œuvres de Bukowski qui jette une lumière crue sur ses conceptions et l’essence de l’écriture. Il déconstruit minutieusement les mécanismes de création, dévoile ses pensées les plus profondes et ses nombreuses réflexions sur ce processus. Il y défend l’idée d’une écriture directe, viscérale, crue, purgée de toute prétention intellectuelle. Charles Bukowski appréhende la rédaction comme un authentique acte de survie, une nécessité peut-être aussi impérieuse que respirer. Il énonce avec sincérité son dégoût pour la littérature académique, pour le formalisme empesé, pour les œuvres qui manquent de vérité et de vécu. Il dénonce l’écriture pour l’écriture, celle qui n’a pas d’âme, artificielle, qui ne fait pas saigner, léthargique. Et il met en garde contre le danger de la complaisance et de l’autosatisfaction. Selon lui, l’écrivain doit constamment se remettre en question, chercher à atteindre le cœur de l’humain, à travers une plume qui ne tremble pas, même face à la vérité la plus dure.

De Shakespeare à William S. Burroughs en passant par William Faulkner, Henry Miller ou les poètes Black Mountain, nombreux sont les auteurs à passer sous les fourches caudines de Charles Bukowski. L’homme n’a pas sa langue dans sa poche. La verve en alerte, il initie la querelle, nourrit la controverse, force le trait jusqu’à déborder du cadre. Mais sur ce dernier, précisément, il n’a pas eu son mot à dire. La sélection et l’agencement des textes, décision éditoriale posthume, peut, par un effet cumulatif et outrancier, avoir quelque chose de lassant. Il faudra passer outre pour comprendre ce qui animait – et rebutait – Bukowski. Celui qui se plaignait en arguant connaître « mieux la vie en parlant à un éboueur qu’en parlant à TS (Eliot) » n’était pas avare en divagations géniales et en abjections fleuries. Irrésistibles sur la forme, vulnérables sur le fond, les critiques de Bukowski sur ses « collègues » ne sont pas toujours des plus réfléchies. Mais tant dans ses lettres qu’à travers ses dessins illustratifs, le poète se livre avec sincérité. Rassemblant des extraits de plusieurs dizaines de courriers écrits par Bukowski entre 1945 à 1993, Sur l’écriture est tout à la fois : une critique acerbe et pas franchement circonstanciée, un point de vue radical aux multiples aspérités, l’énonciation d’une passion, d’une solitude et d’une ambition, le portrait d’un irréductible plus amer que doux, un catalogue d’humeurs et de regards introspectifs… Enlevé et troublant.

Sur l’écriture, Charles Bukowski
Au Diable Vauvert, mai 2023, 304 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Baby Bleu » : sur la maternité et la dépression post-partum

Dans son album Baby Bleu, Marion Nail propose, avec sensibilité, une énonciation graphique et narrative de la dépression post-partum et du syndrome d’épuisement parental. À travers sa propre expérience, elle explore certains défis de la maternité et traverse un large spectre émotionnel, traduit par une palette d’images éloquentes.

Baby Bleu pourrait s’apparenter à ces vitraux colorés qui laissent passer une lumière discrète et authentique, laquelle se projette sur certains des sujets délicats de la maternité : le baby blues, la dépression post-partum et le syndrome d’épuisement parental. Marion Nail s’emploie à transposer ce mal-être en une succession de formes et de métaphores visuelles qui touche le lecteur, en restituant avec sensibilité une mosaïque de sentiments et d’émotions qui le transporte dans le monde complexe et parfois tourmenté de la maternité.

L’album s’attaque notamment au monstre invisible de la crise d’angoisse, avec une imagination graphique frappante : le corps féminin apparaît entrelacé par les motifs de l’inquiétude, comme prisonnier de liens inextricables. Ailleurs, c’est ce même corps, rejeté, imposé, rêvé ou partagé, qui est scruté, à la fois comme un théâtre émotionnel et un protagoniste à part entière. Les représentations du rôle parental, la mise en question des assignations et des attentes, la cascade de doutes qui accompagne la maternité agissent comme des miroirs reflétant les fêlures et les impensés de la parentalité.

Marion Nail illustre la mère comme un verre fissuré mais toujours uni, symbole puissant de la fragilité et de la résilience inhérentes à la maternité. Elle aborde la dimension sombre de la dépression post-partum, ainsi que les mécanismes de défense, les pensées de fuite et les réflexions sur la mort, ces dernières étant traitées frontalement, sans ambages. L’intervention de la psychologue Émeline Brachet enrichit l’ouvrage d’une perspective clinique, offrant au lecteur une source d’information précieuse et à sa portée.

Baby Bleu constitue une exploration audacieuse et sensible des abysses de la maternité. Marion Nail, à travers son œuvre, offre une voix à celles qui ont trop longtemps été silencieuses, et une lumière à celles qui se trouvent encore dans l’obscurité d’une dépression ou d’angoisses parentales. Un livre à lire, à relire et à partager sans modération.

Baby Bleu, Marion Nail
Lapin, mai 2023, 80 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Marques » : identités visuelles, philosophies commerciales

Dans Marques, le spécialiste de la typographie David Rault revient sur certains logotypes passés à la postérité – et continuant pourtant de forger l’actualité commerciale des entreprises qui les utilisent. Riche en anecdotes, l’album parvient, en quelques planches, à restituer l’essentiel de ces histoires complexes et passionnantes à l’origine de coups de génie marketing et marchands.

L’histoire des marques et de leurs logos est un voyage fascinant au coeur de la communication visuelle, là où la simplicité et l’ingéniosité s’entrelacent pour façonner l’identité d’une entreprise. Ces symboles graphiques ont beau arborer les traits distinctifs de simples dessins, ils n’en constituent pas moins une langue visuelle à part entière, hautement codifiée, véhiculant des messages subtils et parfois multiples. Chaque logo, par son design, ses couleurs et sa typographie, se doit d’évoquer un univers, de renvoyer à certaines valeurs, de porter des promesses. Il forge le lien entre l’entreprise et le consommateur, supportant une connexion émotionnelle qui transcende la simple transaction commerciale.

Au fil du temps, les logos évoluent, ils s’adaptent aux tendances, ils se conforment aux changements de société et aux nouvelles orientations stratégiques de l’entreprise. Ils ne cessent pourtant de raconter une histoire, singulière, celle de la marque, mais aussi celle de la société dans laquelle elle s’insère, et celle de la culture avec laquelle elle cherche à prendre langue. L’étude de ces transformations et de ces évolutions permet de comprendre comment une marque se comporte vis-à-vis des tendances, des goûts et des attentes du public. C’est une façon fascinante d’explorer l’histoire du design, du marketing et, par extension, de la consommation.

Dans Marques, le spécialiste de la typographie David Rault se penche par exemple sur les logotypes d’Apple et de Quiksilver. Le mastodonte de l’informatique, qui a fait la renommée de Steve Jobs, présentait à l’origine un logo affichant Isaac Newton sous un pommier. Mais ce dernier a été rapidement simplifié en une pomme mordue, clin d’œil astucieux à la « byte » informatique. Ce logo, devenu une icône mondiale, incarne l’innovation, la simplicité et le design épuré chers à la marque. Les couleurs arc-en-ciel censées donnant un supplément d’humanité à Apple ont vite fait place au noir de la sobriété et de la crédibilité. Quiksilver, de son côté, a su capturer l’essence de la culture surf dans un logo inspiré par l’estampe japonaise de Hokusai La Grande Vague de Kanagawa. Il représente en effet une vague déferlante et une montagne, symboles de l’océan et de la neige, du surf et du snowboard – les deux fonds de commerce de la marque.

D’autres histoires sont plus fascinantes encore. Ainsi, les marques emblématiques du sport Adidas et Puma trouvent leurs origines dans l’histoire familiale tumultueuse de deux frères, Adolf et Rudolf Dassler. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, leurs différences politiques et personnelles ont creusé un fossé entre eux, Adolf montrant des sympathies pour le régime nazi, tandis que Rudolf se rapprochait parallèlement des Américains. Ce conflit a finalement conduit à la scission de l’entreprise familiale, donnant naissance à deux marques distinctes : Adidas, du surnom d’Adolf « Adi » Dassler, et Puma, fondée par Rudolf. Avant cette division, les frères Dassler étaient à la tête d’une entreprise commune. Leurs produits étaient si réputés que les footballeurs allemands portaient leurs chaussures lors des Jeux Olympiques d’Amsterdam en 1928 et que l’athlète américain Jesse Owens a remporté quatre médailles d’or aux Jeux Olympiques de 1936 en étant chaussé par leur firme. Et pour la petite histoire, le design emblématique des trois bandes du logo Adidas a été acheté à une marque finlandaise… pour la modique somme de 1800 dollars et une bouteille de whisky.

Marques raconte aussi comment le peintre espagnol Salvador Dali fut amené à dessiner le logo Chupa Chups et à le placer au sommet de la boule de sucre – pour qu’il reste visible et préservé dans son intégrité. Ou l’histoire des cercles d’Audi, du crocodile Lacoste en hommage au tennisman français René Lacoste (tiré de son surnom), du rouge de la passion et de la vitesse irrémédiablement (mais tardivement) associé aux voitures Ferrari. David Rault revient aussi sur la précocité marchande du créateur d’Ikea, sur le décret gouvernemental italien ayant donné naissance au Nutella, sur la pluralité d’interprétations entourant le logo symbolisant la paix, sur les origines du mot LEGO ou sur les intrications répétées entre Ray-Ban et le cinéma, de Taxi Driver à Men in Black en passant par Top Gun.

Chaque logo a une histoire à raconter, une évolution à dévoiler, liée à l’entreprise qu’il représente. Avec Marques, David Rault permet d’en prendre la pleine mesure. C’est tout en légèreté, mais non sans passion, que l’auteur fait œuvre de pédagogie et livre quelques anecdotes croustillantes sur les produits qui façonnent notre société de consommation. En appendice de l’album se trouvent plusieurs précisions utiles et succinctes sur diverses marques, cela allant de la flèche-sourire d’Amazon au cycliste caché dans le logotype du Tour de France en passant par les origines bâtardes du nom des Beatles.

Marques, David Rault
Lapin, mai 2023, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Nicolas Peduzzi, réalisateur d’un grand film lucide et humaniste, « Etat limite »

Fort de trois documentaires travaillant sur les marges et les états borders (Southern Belle 2018, Ghost Song 2021, État limite 2023), Nicolas Peduzzi poursuit une manière instinctive, fine et libre de filmer des héros du réel. 

État limite est tout d’abord l’anti-Philibert. Cela est bien. Et nous sommes- étant donné leurs sorties et sujets concomitants- obligés de les comparer. Là où Nicolas Philibert avec Sur l’Adamant pose un regard angélique et fasciné sur la folie l’assimilant sans cesse à la poésie, sans jamais faire état du réel rugueux de la psychiatrie qui sous-tend ce lieu ni du travail harassant des soignants, Nicolas Peduzzi questionne avec lucidité la réalité affolante de l’hôpital et la dureté des conditions des soignants.

Dans son dernier opus, sa caméra dresse le constat critique, responsable et lucide de nos urgences psychiatriques moyen-âgeuse, abandonnées et en souffrance. Avec une caméra alerte et presque thérapeute Nicolas Peduzzi s’attache donc  à filmer le seul psychiatre du service de l’hôpital Beaujon, Jamal Abdel Kader, sorte de Socrate des urgences psychiatriques, totalement à l’écoute et entièrement dévoué.

Nous avons rencontré Nicolas Peduzzi dans un café modeste, franc et sans prétention qui lui ressemble au cœur du 9eme arrondissement. Nous finirons l’entretien par une question qu’il emporte pour l’avenir avec son livre de Georges-Didi Hubermann :

-Vous si vous aviez une question viscérale, prégnante, quelle question aimeriez-vous qu’on vous pose ?

RENCONTRE

Le Magducine : Comment après deux films américains très ancrés dans l’imaginaire d’une ville (Houston) et de ses marges, on en vient à choisir de raconter le quotidien d’un psychiatre seul dans un service d’urgence psychiatrique en France ? Quel est le déclencheur ? On vous a présenté Jamal ou vous l’avez rencontré ?

Nicolas Peduzzi : La rencontre s’est faite par hasard. Comme pour mes autres films, j’ai des flashs instinctifs de fascination que certaines personnes m’inspirent. Avec Bloodbath la rappeuse de Ghost Song c’était déjà ça. Pour État Limite, Arte m’a appelé pendant le confinement pour me proposer un sujet sur la situation des internes dans les hôpitaux. Je suis allé à Beaujon. Je connaissais bien cet hôpital qui avait opéré mon père dans les années 1990 et j’en avais admiré l’excellence. Et là j’ai commencé à filmer une médecin mais je voyais que ça n’allait pas. Il me manquait ce rapport très particulier qui soude un film et l’illumine. Un jour je suis tombé sur Jamal.  Avec sa manière un peu tonitruante et provocante, il m’a mis au défi quant au sens et à la finalité de ce que je voulais vraiment filmer dans un service d’urgence psychiatrique. On est devenu amis et le film s’est fait sans écriture préalable dans cette nécessité de prendre en charge la mission de Jamal, sa vocation-dévotion pour les valeurs du service public et son érosion aussi face à la déliquescence d’un système. Lorsque je suis tombé sur lui, j’ai tout de suite vu qu’il régulait les choses différemment. Au beau milieu de la souffrance la plus exacerbée, des tentatives de suicide qui sont son lot quotidien, de la tension  et de l’épuisement qui règnent dans ce lieu, il a une grâce et une manière spécifique de placer des mots simples sur la douleur, d’expliquer, de prendre le temps d’écouter. Cette façon différente, accessible, profondément humaine de parler de la dépression, de la mélancolie, de troubles qui somme toute peuvent tous nous concerner, je ne l’avais jamais entendue. Et pourtant la psychiatrie est un sujet qui ne m’est pas étranger et me touche, j’y ai eu affaire dans l’adolescence, j’ai rencontré beaucoup de psychiatres, mais des comme Jamal, jamais.

Le Magducine : Après ce qu’on pourrait appeler des tournages braconniers pour vos deux précédents films états-uniens, vous tournez ici au cœur de l’institution d’une manière forcément légale , au milieu du grand corps social. Cela a-t-il changé le dispositif du tournage? Vous êtes vous senti moins libre ?

Nicolas Peduzzi : Non en fait, passé la mise en place d’un protocole qui existait déjà même s’il était différent pour accéder aux milieux des gangs de Houston dans Ghost Song, nous avons eu la même liberté avec État limite. Le docteur Jamal Abdel Kader étant notre sésame, nous avons évolué sous son autorité naturelle et nous avons pu filmer tout ce qu’il permettait qu’on filme. Rien ne nous a été interdit. Au contraire avec son tact et son éthique, les patients étaient plutôt désireux d’être filmés. On sent que pour eux dans la grande désolation et abandon où ils sont, la caméra peut venir donner une présence, une écoute, faire soin. Donc pour répondre à votre question, je me suis senti aussi libre que sur mes tournages américains. De cette liberté que le documentaire permet surtout lorsqu’il n’y a pas un scénario au départ . Et nous avons écrit le film au montage.

Le Magducine : Justement sachant ce motif récurent dans vos films, la valeur attachée à la relation( dans Southern Belle c’est Taylor, dans Ghost Song c’est cette rapeuse Bloodbath et dans État Limite, le psychiatre Jamal), miroir du processus de création et tournage, on sent que sans un lien fort d’admiration face à une personne, il ne pourrait y avoir de film. Pensez-vous que cela peut s’évanouir, que la réalité puisse se tarir en personnages fascinants et vous mener à la fiction?

Nicolas Peduzzi : Je ne fais pas vraiment de différence entre documentaire et fiction. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai appris en faisant. Et mes personnages( d’ailleurs vous voyez je dis « personnages ») sont des réservoirs de fictions.

Le Magducine : Au moment de Southern Belle vous  avez déclaré : le cinéma m’a réveillé, « le cinéma m’a sauvé », le choix d’un psychiatre comme personnage principal de votre 3ème long ratifie cette idée. Continuez- vous à penser pour vous comme pour le spectateur que le cinéma peut avoir cette mission ? Sauver, guérir, réveiller, libérer ? Dire non à quelque chose ?

Nicolas Peduzzi : Oui à une époque de ma vie, j’étais dans le néant. Et prendre une caméra, avoir cette envie instinctive de filmer m’a sauvé. Jamal le dit dans le film : -la psychiatrie c’est simple. C’est de la relation. Du lien. -Il suffit de parler aux gens, de les écouter, d’être là, que des hommes et des femmes puissent se rencontrer et se raconter leurs histoires. Et quelle que soit leur place pas forcément productive ou régulière dans la société,  qu’il soit possible de leur faire sentir qu’ils existent, qu’ils comptent, qu’il y a face à eux quelqu’un pour les entendre. Le cinéma m’a libéré et est pour moi une manière intense de rencontrer l’autre.

Le Magduciné : C’est le premier film où vous rejoignez le cœur du social mais toujours du côté des confins, des marges, ici de la folie et du personnage d’un psychiatre. Comment s’est opéré ce glissement?

Nicolas Peduzzi : Je ne vois pas de glissement. J’aimais ce côté un peu border et « attaquant » de Jamal. On ne peut pas travailler comme il le fait avec les fous sans être soi-même un peu hors-norme et doté de ce don de les comprendre. Il a quelque chose de plus que l’empathie, une sorte de sainteté, d’humanité maximale toute dédiée aux patients.

Nous le confirmons le film de Peduzzi est terrassant dans son constat, vertueux dans ses questionnements éthiques et politiques. Il  partage avec l’Adamant  de Philibert un humanisme, traversé ici par le portrait vertueux de son psychiatre Jamal Abdel Kader. Entre constat critique, état des lieux catastrophique, délicat et triste, portrait moral et humain, ce sont surtout trois solitudes immenses qui sont décrites: celle du psychiatre, celle des patients et celle des services d’urgence d’un hôpital public abandonné par nos gouvernements.

Nous ne lui avons pas posé cette dernière question : Quelle part de vous incarne le psychiatre Jamal Abdel Kader ? La solitude, la proximité et pédagogie du soin avec les patients, l’héroïsme, le sacrifice, le découragement ? Toutes à la fois, sans doute.

Le vrai du faux : le fil kafkaïen de l’autre moi !

Sur un argument ténu et cependant profondément romanesque: l’usurpation de son identité sur Facebook, Armel Hostiou part à Kinshasa en quête de son double et livre un intrigant carnet de route. 

«  Nous vivons au Congo mais nos esprits sont ailleurs »

Faussement désinvolte et sincèrement drôle, faussement léger et vraiment passionnant, le vrai du faux nous plonge surtout dans l’esprit et l’aventure d’un homme intrigué, désireux de s’ouvrir à ce que le sort lui propose et met sur sa route.

C’est donc un voyage multiple et surprenant, un voyage en constante reprises et métamorphoses et pas nécessairement celui qui apparaît sous nos yeux, un voyage qui prend la forme d’une fable métaphysique.

Ici rien de spectaculaire, même l’intrigue se dénoue sous nos yeux presque incidemment et sans tension. Ce qui laisse un sentiment étrange et questionne. Que cherche vraiment Armel Hostiou ? Son usurpateur pour clore le faux compte Facebook et arrêter les arnaques, rencontrer une ville qui ne s’attrape jamais Kinshasa, se rencontrer lui-même, devenir un autre en l’occurrence devenir le faux ou faux ou plus véridiquement être solidaire des artistes et précaires de ce pays?

Nous sentons immédiatement que c’est la curiosité existentielle et le désir des histoires fantastiques qui guident la narration et va conduire le cinéaste davantage, qu’une vraie inquiétude sur le devenir de son identité clonée.

Dès l’abord le film adopte cette perspective flâneuse, intimiste, mélange incertain de (fausse)maladresse ou de récit pseudo-amateur se faisant le témoin (avec l’usage d’une voix-in inscrite dans le présent de la dramaturgie) des aléas et embarras du cinéaste.

La voix-in très posée et claire décrit les prémisses et attendus de son enquête : après la découverte par un ami d’un second compte facebook portant son nom avec sa vraie profession (cinéaste donc) et de vraies photos de lui et après un signalement à Facebook -qui considère que ce second compte ne semble pas un faux, le vrai Armel Hostiou est comme pris dans un sortilège et décide d’aller chercher la vérité de cette usurpation dans les entrailles de la ville fiévreuse de Kin. Le piège du vrai et du faux avec ses ressorts et simulacres infinis commence.  Et c’est bien la trame la plus sûre du film avec comme conséquence ses digressions et accents les plus clownesques.

Sur place il trouve de l’aide en la personne de Sarah et Peter, les managers de la Résidence des artistes La vie est belle. Paré de ces deux acolytes, leurs astuces et combines, le cinéaste commence sa drôle d’enquête et va interroger un avocat.

Avec la parole de l’homme de loi nous comprenons la dimension résolument espiègle et ironique et la tournure absurde et spirituelle du film. Là où les mots du juriste auraient dû éclaircir et cerner franchement l’enquête, ceux-ci ouvrent au contraire des sentiers rocambolesques, diversifient les pistes tout en les opacifiant et les rejouant.

Qui cherche-t-on au juste? Un arnaqueur, un féticheur, un sorcier, un rebelle, un homme des forces négatives? 

L’approche et les contours du documentaire s’offrent en absurdie : nous n’en savons rien. Et c’est ce non savoir qui -plus encore que les images -vient intriguer la matière narrative. A partir de là, le vrai du faux épouse une narration buissonnière et décalée, incertaine et transitoire, faite de bric et de broc à l’image des sculptures spontanées qui ornent les rues de Kinshasa et des interruptions dues aux pluies torrentielles qui s’abattent sur Kin.

Nous ne dévoilerons pas comment finalement Armel Hostiou retrouve son faux moi, personnage trouble et attachant, haut en couleur et manipulateur, musicien et artiste révolté, roi de la débrouille créative et affabulateur charmeur. Le film s’évade alors dans la vie de ce double et va tenter d’y trouver ses racines. Car c’est sans doute de cela dont souffre le vrai du faux: sur une idée forte, le réalisateur n’arrive pas à faire un film suffisamment fort ou enraciné dans cette ville, l’ensemble se cherchant trop en même temps qu’il cherche son sujet.

Il est vrai que cette recherche maladroite coïncide néanmoins avec le climat incertain de la ville, sa saison des pluies perturbant l’enquête d’Armel Houstiou et est voulu par celui-ci se construisant un personnage présent à l’écran d’enquêteur un peu clownesque et en retrait.

Surtout le vrai du faux nous questionne sur notre solidarité avec le fragile, le louche, l’indécision. L’auteur du faux profil devient dans la seconde partie personnage à part entière témoignant à visage découvert et révélant la mécanique de son trafic d’escroquerie aux casting(-toi dit-il en s’adressant au cinéaste, -tu es un jeune espoir, j’ai googlisé toute une liste de réalisateur).

Toutefois il manque l’ancrage plus durable et authentique dans la ville même de Kinshasa, quelque chose d’un souffle inspiré et interne qu’ont trouvé par exemple les films de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav (auteurs du très fascinant Kongo) ou encore le flamboyant Système K de Renaud Barrault. La différence venant du fait que ces films sont faits comme de l’intérieur devenant cette terre chaotique et pulsative de Kin, là où le vrai du faux demeure plus anecdotique et observateur.

«  Je suis avec Armel qui s’est fait pirater » dit son double et « A chaque minute il faut improviser, créer quitter la galère », ces mots du double donnent le leitmotiv de l’écriture : écouter le kairos des événements, leur versatilité ou leur impuissance et se laisser guider par ce fil conducteur devenu dans la seconde moitié du documentaire plus ferme, plus politique, plus résistant. 

La quête du film se transforme alors en réflexion sociologique sur les atours des histoires et leur valeur de fausseté ou de véracité. Le vrai du faux a finalement cette finesse de nous rendre perplexe au point de se demander si tout n’était pas faux, si nous ne vivons pas dans l’ère de l’affabulation absolue comme mode d’existence pour survivre. Et nous gageons que son histoire perdurera dans nos mémoires.

Bande-annonce : Le vrai du faux

Fiche Technique : Le vrai du faux

Réalisation : Armel Hostiou
Avec : Cromix Onana Genda Cristo, Peter Shotsha Olela, Sarah Ndele
Image : Armel Hostiou, Elie Mbansing
Son : Amaury Arboun, Arnaud Marten
Montage Image : Mario Valero
Montage Son : Amaury Arboun
Etalonnage : Emile Cervia
Mixage : Gilles Benardeau
Laboratoire : Archipel Productions
Production : Bocalupo Films – Jasmina Sijercic
Distribution France : Météore Films
Sortie en France : 7 juin 2023

Note des lecteurs4 Notes
4

Cannes 2023 : Àma Gloria, hommage aux nounous

Qu’est-ce que la maternité si ce n’est avant tout un acte de bonté et tout un tas de regards qu’on échange avec amour ? Marie Amachoukeli dévisse le statut de mère à travers Àma Gloria, une délicate fresque d’une enfance qu’on a du mal à quitter.

Synopsis : Cléo a tout juste six ans. Elle aime follement Gloria, sa nounou qui l’élève depuis sa naissance. Mais Gloria doit retourner d’urgence au Cap-Vert, auprès de ses enfants. Avant son départ, Cléo lui demande de tenir une promesse : la revoir au plus vite. Gloria l’invite à venir dans sa famille et sur son île, passer un dernier été ensemble.

Le film d’ouverture de cette dernière édition de la Semaine de la Critique partage suffisamment de points communs avec Aftersun, dernier lauréat French Touch d’une sélection qui continue de tisser des relations familiales inattendues. On pense également à la jeune Dalva et à la clique d’enfants perdus qui l’entourent.

Douce berceuse

C’est à présent au tour de Marie Amachoukeli de restituer ce portrait d’une nounou, une présence naturelle auprès des enfants, qui ont systématiquement le dernier mot. Accompagnée de deux grandes figures de qualité, la cinéaste interroge la distance mère-fille au cœur d’une relation pure de sincérité, tout en rendant hommage à la concierge qui s’est occupée d’elle dans son enfance, Laurinda Correia.

À travers les yeux et la hauteur de Cléo, elle distingue un volcan, prêt à exploser dès l’instant où ces liens puissants s’effritent. Louise Mauroy-Panzani rayonne dans un récit d’une grande sobriété, où son attachement à Gloria (Ilça Moreno Zego) devient le motif d’une rupture. L’une comme l’autre ont pourtant un deuil à surmonter et un avenir à tracer. Si Cléo devra faire face à l’inévitable vertige que sa nourrice préférée ne puisse pas toujours rester dans son sillage, elle devra également repenser l’image qu’elle a de sa famille. Cela, elle le découvre au Cap-Vert, lors d’un été qui a tout d’une fin de l’innocence.

Un aller sans retour

Trouver sa place au sein d’une nouvelle meute, c’est tout l’intérêt de Cléo, quand bien même elle laisse derrière elle une paternité qui n’a, semble-t-il, eu aucun impact sur son épanouissement. C’est auprès de Gloria qu’elle cherche à renouer, telle la mère qui l’a toujours manqué. Mais cette dame a également droit à son bonheur et à sa famille. Des problèmes au foyer et un business à gérer, son retour au pays multiplie davantage ses tâches, en échange de l’indépendance qu’elle revendiquait. À cela, Amachoukeli prend soin de réunir tout un petit monde autour de Cléo, qui ne comprend pas un mot de créole, une langue à présent réappropriée et vectrice d’une liberté consentie et embrassée par tout un héritage colonial.

Mais ce qui frappe dans la structure, c’est que la réalisatrice vient jouer avec la myopie de sa jeune héroïne, par le biais d’une animation, stylisée par le mouvement et une démarche sensorielle. Ce processus peut sembler assez difficile à assimiler, dès lors que les personnages eux-mêmes laissent transparaitre tout ce qu’il faut savoir sur eux. Il s’agit là de révéler quelques faiblesses, mais en aucun cas refuser d’apprécier une douce histoire de famille, celle que l’on porte essentiellement dans le cœur.

Cela a un prix malgré tout. Et tout est loin d’être aussi joyeux que dans Mary Poppins ou Madame Doubtfire. Il est question pour Marie Amachoukeli de célébrer la maternité, l’enfance et ce voyage qui les unit. Pas de famille de substitution, donc, car on redéfinit ses limites, notamment lorsqu’on voit un inconvénient à partager les mêmes berceuses. Jalousie, trahison et amour sont autant d’arguments qui font d’Àma Gloria une œuvre touchante, quand bien même on ne sait pas nager seul.

Ama Gloria de Marie Amachoukeli est présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2023 et en fait l’ouverture.

Par Marie Amachoukeli, Pauline Guena
Avec Louise Mauroy-Panzani, Ilça Moreno, Abnara Gomes Varela
Distributeur : Pyramide Distribution

Renfield : sous l’emprise du mal

Un monstre peut en cacher un autre. C’est en tout cas ce que Chris McKay et sa relecture horrifico-burlesque du comte Dracula défendent, à une époque où le narcissisme du prince des ténèbres fait l’objet d’une trajectoire émancipatrice pour Renfield, un assistant vampirisé par son maître.

Le mythe des vampires a rapidement su se trouver une place confortable dans la littérature fantastique, de la nouvelle de John Polidori au roman épistolaire de Bram Stoker, en passant par le récit gothique de Sheridan Le Fanu. L’expressionnisme allemand a ainsi permis une entrée fracassante dans le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau. Plus tard, les studios Universal n’ont pas hésité à mettre à l’écran le plus célèbre de ces créatures, le comte Dracula, dont les interprètes s’empilent au fur et à mesure des époques. Vient au tour de la Hammer Film Production de trouver le visage de leur âge d’or en la personne de Christopher Lee, avant que Gary Oldman s’illustre comme le dernier pilier de cette fable, narrée depuis maintenant plus d’un siècle.

C’est à présent au (dé)tour du batifolage et de l’outrance d’investir le récit folklorique de légende, qui monopolise plus ou moins la série B. Chris McKay s’avance avec une soif d’hémoglobine comme n’importe quel autre prétendant à une énième relecture de Dracula. Si l’on pouvait espérer du renouveau chez le cinéaste, qui a fait ses armes sur les stop-motion Robot Chicken et sur un Lego Batman, Le Film suffisamment honnête pour qu’on lui laisse la main sur le futur destin de Nightwing (ex-Robin) chez DC, il est d’autant plus inquiétant de voir ce qui a manqué dans The Tomorrow War, à savoir un brin de folie et d’originalité.

Bon sang !

A-t-il trouvé ce qu’il fallait dans cette dernière aventure ? Plutôt oui. Mais il serait malvenu de négliger l’impulsion de Robert Kirkman, auteur du roman graphique The Walking Dead et d’Invincible notamment. Le peaufinage scénaristique revient à Ryan Ridley, que l’on sent avoir engagé pour la loufoquerie dont il a été un des commanditaires sur le début de la série animée Rick et Morty.

Sous leur plume aiguisée, on en vient à introduire Robert Montague Renfield (Nicholas Hoult), l’avocat en charge d’une importante négociation avec Dracula dans une version revisitée de Tod Browning. On s’amuse alors avec ce point de départ historique du cinéma américain pour inverser les rôles. L’assistant trouve la lumière dans un récit sur-mesure, où ce dernier se découvre sous l’emprise de son maître ou patron, au choix. Il s’oblige de lui-même à ingurgiter tout un tas d’insectes pour accomplir l’ingrate besogne de ramener du sang frais à créature qui l’a déjà enchaîné à l’immortalité. Cette malédiction est un fardeau pour l’homme que Renfield était autrefois, ambitieux et jovial. C’est tout ce dont il va tenter de retrouver dès lors qu’il fera la connaissance de Rebecca (Awkwafina), un agent de policière qui n’a qu’une ambition au creux de sa gâchette : la vengeance.

Ce côté sombre ne sera pourtant pas exploré au premier degré de sa substance. Ici, McKay privilégie l’humour et une bonne dose de séquences d’action pour combler les éventuels vides et traces de cabotinages évidents, ce qui est d’ailleurs propice à une certaine autodérision ou à un cynisme assumé.

Un cocktail saignant

Le décor naturel de la Nouvelle-Orléans offre un beau tableau à peindre en rouge, de jour comme de nuit, mais on sent les idées de mise en scène sont condensés dans les affrontements, sobrement empruntés au cinéma asiatique. Exit la roublardise d’Abraham Lincoln : Chasseur de vampires, place à un peu plus de fun crado, tel les Vampires en toute intimité qui croiseraient la route de Blade. On ne dit pas qu’on n’en veut pas, on ne demande qu’à voir l’effet que procure un tel cocktail saignant.

Les aficionados d’horreur ne trouveront d’ailleurs peut-être pas leur compte, du fait de gags tout à fait fonctionnels ou d’autres plus raffinés, à l’image d’un paillasson qui fait la liaison entre l’extérieur et l’intérieur. Mais ne nous mentons pas, celui qui envoute le spectateur au premier regard, c’est celui qui se cache dans l’ombre du protagoniste. Nicolas Cage semble avoir les crocs et n’hésite pas à nous le faire comprendre dans un ensemble de mimiques gestuelles et un accent détourné du Dracula de Béla Lugosi. Il faut croire que la dernière morsure dans Embrasse-moi vampire a finalement eu raison de lui et qu’il peut s’égailler auprès de tonton Francis Ford Coppola. En roue libre comme on l’aime aujourd’hui, Cage vole inévitablement la vedette au reste du casting, qui ne démérite pas pour autant.

Tout le monde cherche à prouver sa valeur, sous les feux des projecteurs ou non. Le jeune Teddy (Ben Schwartz) ne manque pas l’occasion d’absorber l’image qu’il a d’un bandit, tout ça pour satisfaire une mère (Shohreh Aghdashloo) un peu trop possessive. Ces gens-là ont d’ailleurs bien du mal à s’intégrer dans un récit suffisamment perché, mais il en faut pour tous les groupes sanguins. Cependant, la cerise sur le gâteau, c’est évidemment ce tuto contre le narcissisme comme nouvelle bible contre le mal absolu. Ce prince des ténèbres-là n’était sans doute pas préparé à recevoir une telle invitation à dégager de son piédestal. Menu intéressant, n’est-ce pas ? Hélas, cela aurait été un peu plus digeste sans invoquer la voix-off à tout-va et avoir banalisé le tout en une thérapie de groupe sans tempo comique n’aide certainement pas.

Renfield ne veut pas être plus qu’une juteuse boisson antidépressive. C’est tout à son honneur, mais il manque également de faire le tri dans le bon et le mauvais sang. Le concept épuise rapidement ses ressources en attendant que la prochaine scène d’action prenne le relai, pour nous offrir assez de violence pour qu’on en oublie le reste. Peut-être bien aurait-il fallu écarter la relation toxique comme sujet principal. Le dissimuler dans la flaque de sang aurait sans doute éviter aux deux mâles alphas du récit d’entrer en collision, l’un avec sa quête de rédemption et l’autre avec sa propre caricature. Les deux se valent sur le papier, mais il ne restera que Nic Cage dans la mémoire, à laquelle on associe le nom de Dracula, le temps d’une virée dans un univers pseudo-gothique et Chris McKay finit par orienter le pieu dans le mauvais sens. Et peut-être qu’un jour nous donnerons une chance à la venimeuse et sensuelle Carmilla de briller, avec ou sans ce registre cynique.

Bande-annonce : Renfield

Fiche technique : Renfield

Réalisation : Chris McKay
Scénario : Ryan Ridley
D’après une histoire originale de : Robert Kirkman
Photographie : Mitchell Amundsen
Chorégraphie : Chris Brewster
Montage : Giancarlo Ganziano, Mako Kamitsuna
Costumes : Lisa Lovaas
Coiffure : Jules Holdren
Accessoires : Gary Tuers
Production : Skybound, Giant Wildcat
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h33
Genre : Comédie, Fantastique, Épouvante-Horreur
Date de sortie : 31 mai 2023

Synopsis : Dans cette version moderne du mythe de Dracula, Renfield est l’assistant torturé du maître le plus narcissique qui ait jamais existé : Dracula. Renfield est contraint par son maître de lui procurer des proies et de pourvoir à toutes ses requêtes, mêmes les plus dégradantes. Mais après des siècles de servitude, il est enfin prêt à s’affranchir de l’ombre du Prince des ténèbres. À la seule condition qu’il arrive à mettre un terme à la dépendance mutuelle qui les unit.

Renfield : sous l’emprise du mal
Note des lecteurs1 Note
2.5

Sparta, ou Ewald et les garçons

L’Autrichien Ulrich Seidl ne recherche pas la facilité et il le prouve encore une fois avec Sparta où son personnage principal, Ewald, vit en Roumanie tout en gardant un lien avec l’Autriche où son père réside dans une maison de retraite. Ewald cherche à échapper à son malaise général. Mais, à quel prix ?

Le film nous montre donc d’abord le malaise d’Ewald (Georges Friedrich). Un malaise pas seulement dû à l’univers tristounet dans lequel il évolue : la maison de retraite où réside son père (Hans-Michael Rehberg) où l’on observe une bonne humeur un peu artificielle (comme le décor façon bibliothèque sur la porte d’ascenseur) et l’usine où il travaille (lieu très vaste et décor particulièrement froid, bétonné où on le voit y arriver sans croiser personne, puis sans le moindre échange avec ses collègues dans la salle de contrôle où chacun surveille son écran). Dans un premier temps, Ulrich Seidl s’arrange donc pour faire passer un message simple : on n’est pas là pour rigoler. Parmi les moyens à sa disposition, on note le peu de musique présente dans ce film (sauf aux rares occasions où les personnages en écoutent), le manque d’enthousiasme dans les relations humaines (voir la visite chez la belle-mère d’Ewald, où celui-chahute avec deux garçons, premier élément qui fait tiquer rétrospectivement), les décors aux couleurs ternes et la série de plans fixes qui ouvrent le film. Le malaise d’Ewald se traduit physiquement par son accès d’impuissance au lit avec sa compagne (Florentina Elena Pop), dont on ne saura même pas le prénom et qui n’est plus jamais évoquée une fois Ewald parti. Elle s’inquiète : « Tu m’aimes plus ? » Mais, le départ d’Ewald sur un coup de tête n’a rien d’étonnant, même s’il ne donne aucune explication. Probablement qu’il n’en peut plus. Le film ne dit rien de son passé, mais on sent rapidement ressurgir son attirance pour les jeunes garçons. On pourrait discuter d’une éventuelle raison, mais ce serait pure interprétation. Peut-être les autres films d’Ulrich Seidl permettraient-ils d’en savoir davantage, mais celui-ci peut parfaitement se voir de façon indépendante. Son intérêt est de nous montrer la façon dont Ewald s’approche des garçons dans un village où il s’installe dans une école à l’abandon qu’il achète, les met en confiance et établit une complicité. Avec eux, il joue et organise quelque chose où ils peuvent sentir qu’ils font des progrès. Et l’activité principale qu’Ewald met en avant auprès des parents qu’il démarche, c’est le judo, soit un sport de combat où les garçons vont s’habituer au contact physique. Et puis, avec eux, Ewald met en place une véritable communauté, qui s’installe dans l’école que le groupe rénove avec les moyens du bord. Bientôt un panneau indique son nom à l’entrée (avec palissade), donnant à penser que la transformation de l’école marque un retour symbolique dans le paradis perdu qu’était le ventre maternel (quiétude trompeuse, puisque le loup est dans la bergerie) : Sparta (d’où le titre du film) et Ewald entraine les garçons à s’y présenter en donnant le mot de passe « Molon labe » qui signifie « Viens (les) prendre », en grec ancien. Il s’agit d’une fameuse citation du roi Leonidas 1er de Sparte et on comprend mieux le titre du film qui fait donc référence à l’antiquité grecque, ce qui intervient dans les jeux sous la forme des surnoms qu’Ewald attribue aux enfants. Qu’est-ce qu’Ewald leur explique par rapport à ces références ? Difficile à dire, mais peu importe puisqu’ils entrent dans son jeu.

Conditionnement

Le vrai choix marquant d’Ulrich Seidl est de placer la fin du film avant qu’il se soit passé quelque chose qui pourrait nous mettre, nous spectateurs, en situation insupportable de voyeuristes de l’insoutenable. Au contraire, nous sommes voyeuristes de la façon dont Ewald approche les garçons et les amadoue, ce qui nous amène à comprendre sa méthode, sachant qu’il approche un groupe en ayant d’emblée Octavian (Octavian-Nicolae Cocis) comme cible. Bien entendu, il reste impossible de généraliser à partir d’un cas particulier, mais le film montre de quels types de comportement il faut se méfier. Ewald s’arrange d’abord pour s’approcher des enfants, faire leur connaissance, dialoguer avec eux, puis il établit la confiance et la connivence par des jeux et activités où ils s’épanouissent (la mise en scène et le montage saisissent bien certaines situations, grâce à une caméra suffisamment discrète pour permettre aux enfants de rester naturels). Ewald met en place des activités pour habituer les enfants au contact physique et il en profite pour initier des situations où il peut les prendre en photo (et pour nous spectateurs qui voyons ce qu’il fait des photos, le doute sur sa vraie nature n’est plus permis), sans éveiller la méfiance. Enfin, il va jusqu’à les habituer à la nudité (la sienne) au milieu d’eux (la douche après l’effort, où d’ailleurs sa virilité ne se réveille pas plus qu’avec sa compagne). Le film n’ira pas plus loin dans l’approche. D’ailleurs, le beau-père (Marius Ignat) d’Octavian a commencé à réagir, mais peut-être pas par rapport à ce qu’il faudrait. En gros, il reproche à Ewald d’être trop gentil, de ne pas inciter les garçons à affirmer leur virilité (un comble) et il va même jusqu’à le provoquer en lui faisant comprendre que lui a droit de vie ou de mort sur le lapin que la famille garde dans un clapier. Ce faisant, il commet une grave erreur en mettant Octavian très mal à l’aise. Ce n’est pas par hasard qu’Octavian s’échappe ensuite pour rejoindre Ewald de nuit, parce que c’est avec lui qu’il se sent en confiance et non avec son père…

Un sujet grave

Ulrich Seidl se donne les moyens de faire sentir ce qui l’intéresse, à savoir comment un pédophile peut s’organiser pour parvenir à ses fins. En s’inspirant d’un fait réel (non cité), il montre quelques conditions dont le pédophile tire parti. Dans le village où Ewald s’installe (en Transylvanie, la région où Bram Stoker situe… Dracula), la pauvreté est banale, les enfants sont régulièrement livrés à eux-mêmes et quand on leur propose des activités intéressantes, ils réagissent bien. D’ailleurs, les parents n’hésitent pas trop non plus et quand l’un d’entre eux réagit, il le fait tardivement et maladroitement.

Questionnement

Malgré sa négligence sur quelques détails accessoires (Comment Ewald s’en sort-il financièrement ? A-t-il annoncé son départ à son travail ?), le scénario (coécrit par Ulrich Seidl et Veronika Franz) est d’une rare intelligence, car avec sa fin ouverte, il invite au débat et à la réflexion. Que va-t-il se passer ensuite ? Même si on commence à se méfier d’Ewald, il pourrait passer aux actes avec Octavian. Visiblement il en meurt d’envie, mais il l’a côtoyé suffisamment longtemps pour qu’il ne se contente pas de son attirance physique. Est-ce que ses sentiments peuvent l’inciter à se retenir, sachant qu’il lui ferait du mal ? Sinon, comment s’y prendra-t-il pour le convaincre d’entrer dans un nouveau jeu ? On peut également se demander ce qu’Ewald pense du fait que ce qu’il recherche est répréhensible.

De quoi et de qui se méfier ?

L’autre question, c’est que devraient faire les parents ? Il faut bien voir qu’avant la fin du film, Ewald n’a rien fait de pénalement répréhensible. Peut-on sur de simples présomptions lui interdire de s’approcher des enfants ? On a vu que l’intimidation pratiquée par le père d’Octavian n’a pas suffi. C’est aussi délicat que de juger quelqu’un en l’absence de preuve. En fait, la présomption d’innocence joue en faveur d’Ewald et probablement le sait-il. On ne peut donc que recommander la prudence aux parents, les inciter à ne pas laisser une trop grande liberté à leurs enfants, tout en gardant en tête que les garder éternellement sous tutelle n’est pas une solution. Il faut donc, dans leur éducation, leur faire sentir qu’ils doivent rester sur leurs gardes (sans les traumatiser). Mais le film montre qu’il ne suffit pas de recommander aux enfants de fuir les messieurs qui leur proposent des bonbons. Si Ewald ne propose pas de bonbon, ce qu’il propose et instaure se révèle infiniment plus sophistiqué et difficile à détecter. On conclura en paraphrasant un titre de film : si la vie était un long fleuve tranquille, cela se saurait.

Bande annonce : Sparta

Fiche technique : Sparta

Réalisateur : Ulrich Seidl
Scénaristes : Ulrich Seidl et Veronika Franz
Sortie française : le 31 mai 2023 – 101 minutes
Coproduction : Ulrich Seidl Filmproduktion – Austrian Film Institut – Vienna Film Fund – FISA : Film Industry Support Austria
Distribution : Damned Films Distribution – Coproduction Office
Avec :
Georges Friedrich : Ewald
Florentina Elena Pop : la petite amie d’Ewald
Hans-Michael Rehberg : le père d’Ewald
Octavian-Nicolae Cocis : Octavian
Marius Ignat : le beau-père d’Octavian
Ecaterina Gramaticu : la mère d’Octavian
Gianni Gramaticu : un frère d’Octavian

 

 

Note des lecteurs0 Note
4

The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)

On ne va pas se mentir : on n’attendait pas grand-chose de cette nouvelle production Netflix qu’est The Mother. Et loin de nous surprendre, elle se vautre dans presque tous les travers les plus basiques du mauvais film. On aurait aimé pu dire que ça se laisse tout de même regarder mais il n’en sera rien tant c’est mauvais, mal écrit, mal filmé et mal monté.

Jennifer Lopez a beau avoir toujours un sacré physique et un charisme indéniable, plutôt qu’être une véritable bonne comédienne, elle ne peut rien faire dans le désert cinématographique qu’est ce The Mother. Un film à ranger dans le même panier que ces vulgaires téléfilms de seconde partie de soirée que l’on peut trouver sur les chaînes hertziennes. L’époque, plutôt brève à la fin des années 90, où elle a véritablement brillé en tant qu’actrice avec des films comme Hors d’atteinte et U-Turn est décidément bien révolue. Et on sent qu’elle ne cherche même plus à atteindre ce statut de bonne comédienne quand on voit ses choix, entre comédies romantiques douteuses et thriller de série B au rabais. Ici, si on ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise, cette prestation ne lui vaudra certainement pas pour autant d’être réhabilitée.

Il fut un temps pas si lointain où l’on osait parler de films destinés à la ménagère de plus de quarante ans, un public de niche à l’appellation quelque peu péjorative mais auquel ce piteux suspense neurasthénique collerait à merveille. Peu ambitieux, doté d’un script générique vaguement féministe pour matcher avec l’époque, vantant les mérites de la vengeance à l’ancienne et jouant bêtement sur la corde sensible de la maternité, c’est un thriller d’action (même si ces deux genres méritent bien mieux que ce type de produit) lambda et totalement trivial. C’est simple: on dirait que The Mother a été exhumé des années 90 tellement il paraît périmé et mille fois vu. Mais surtout déjà vu en beaucoup mieux.

Et le fait d’arriver après une flopée de séries B – voire Z – du même acabit et généralement plus enthousiasmantes ne l’aide pas. Du génial et complètement azimuté Bloody Milkshake en passant par le tout aussi mauvais Peppermint, les revenge movies au féminin avec l’option enfants en péril courent les écrans. Et c’est sans compter ceux sans l’option suscitée ou encore d’autres en version masculine, un peu en désuétude depuis quelques temps. C’est donc peu dire que ce The Mother fait non seulement pâle figure en arrivant maintenant, avec si peu de cœur à l’ouvrage et en se positionnant juste comme un vulgaire produit de consommation sans âme et sans identité. Un film uniquement destiné à pallier à une soirée pluvieuse et/ou d’ennui autant qu’être un véhicule pour la star et combler ses fans peut-être peu regardants. On se demanderait même presque si J-Lo est contente du résultat au vu de la nullité du produit. Mais il faut dire qu’elle a fait bien pire chez la concurrence Prime Vidéo avec le tout aussi vilain Shotgun Wedding en début d’année.

Pourtant, on a quand même Niki Caro à la mise en scène ainsi que Gael Garcia Bernal et Joseph Fiennes en seconds rôles et un trio de scénaristes plutôt renommés à l’écriture. A la vue du résultat, on est en droit de se demander si tous ces gens ne sont pas simplement venus chercher leur chèque pour payer leurs impôts. Pour faire court, il n’y a aucune idée de mise en scène, et niveau cadrage ou montage on s’approche dangereusement de feu la collection de TF1 du samedi soir Hollywood Night dans les années 80. La réalisatrice néo-zélandaise, approchée par Hollywood après Paï, nous avait pourtant offert deux beaux drames avec L’affaire Josée Aimes puis La femme du gardien de Zoo. Mais le remake live (et raté) de Mulan aurait dû donner l’alerte… Quant aux deux acteurs censés être les opposants à miss Lopez, ils ont une scène à défendre (Garcia Bernal perdu) ou frôle la caricature (Fiennes inexistant). Seul le moins chevronné Omari Hardwick semble y croire et s’investir un minimum. Quant au scénario, à six mains pour écrire un truc aussi basique… Vraiment? Une IA aurait pu le faire gratuitement!

A la limite, il faut avouer que les séquences entre une mère et sa fille qui se découvrent de manière peu commune sont les plus réussies de The Mother. La gamine joue bien et J-Lo est correcte, ce qui aboutit à des séquences aux dialogues assez soignés et quelques moments réussis, presque émouvants. En revanche, les scènes d’action frôlent la catastrophe, entre un grand n’importe quoi invraisemblable et un montage en dépit du bon sens. On a rarement vu des séquences censées être musclées au rythme si indigent. Une véritable catastrophe de laquelle on sauvera juste un carambolage prévisible mais bien exécuté. Attention, pas de quoi s’emballer, la séquence dure à peine deux minutes. Mais sur les quatre moments censés être spectaculaires de cette série B soi-disant de luxe qui dure près de deux longues heures, c’est bien peu tant le reste est nul et filmé avec les pieds. Bref, vous l’aurez compris, c’est à éviter à moins de n’être vraiment pas regardant.

Bande-annonce : The Mother

Fiche technique : The Mother

Réalisation : Niki Caro.
Avec Jennifer Lopez, Joseph Fiennes, Omari Hardwick, …
Photographie : Ben Seresin.
Montage : David Coulson.
Scénario : Misha Green, Andrea Berloff, Peter Craig.
Production : Netflix.
Pays de production : Etats-Unis.
Durée : 1h55.
Genres : Thriller – Drame – Action.
Date de sortie : 12 mai 2023

The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)

1.5

Je ne suis pas narcissique : Opening Life

À partir d’un montage d’interviews d’actrices entre promotions et déclarations, Alain Klingler et son interprète Chloé Mons dressent dans Je ne suis pas narcissique avec délicatesse incisive et ironie élégante l’anatomie d’une époque mortifère et aliénée.

Par le jeu spéculaire de l’actrice Chloé Mons (créature à chemin entre Madonna et Barbarella, tour à tour hiératique, énigmatique, tragique, triviale, émouvante, borderline, mutine, sincère, sauvage, explosée, simple et ambivalente, rieuse et complètement cassée ) icône incroyable, récapitulant tous les âges et toutes les femmes, c’est la société du spectacle tout entière dans ses diktats voraces et ses assignations abusives qui se regarde et est auscultée ici.

Comme une parlure tissée de voix tout à la fois étrangères et nôtres, la comédienne Chloé Mons revêt cette peau schizophrène et nous la tend à quelques centimètres d’elle, salle Paradis sur la scène du théâtre du Lucernaire. Le trouble opère et nous questionne.

Ces phrases entendues chez les actrices – phrases que l’on pourrait croire extraites d’une autobiographie ou d’une thérapie analytique – souvent un peu creuses à force d’être répétées ou dévitalisées sur le temps, l’amour, la jeunesse, l’image de soi, l’harmonie intérieure, le déclin du désir des autres ou la propre errance du sien construisent sur le spectateur un effet de miroir étrange, glaçant, perturbant nos propres obsessions.

La parlure-vêture de l’actrice, ce qu’elle en fait et en défait, semblant s’accorder par endroits avec la grande machine à jouir et consommer du capitalisme pour l’instant d’après offrir une déconstruction et bifurcation cinglante de nos tyranniques sociétés. C’est bien l’autopsie d’une époque abusive et cannibale, cherchant toujours la Chair de la nouvelle Jeune Fille, «  même si elle n’est plus jeune, même si elle n’est plus fille » dont le spectacle nous offre la psyché malade.

Par un ingénieux collage de voix off (où se mêlent à la propre voix de Chloé Mons à des fragments d’Isabelle Huppert, de Romy Schneider, de Béatrice Dalle, de Fanny Ardant pour ne citer qu’elles) Alain Klingler accentue la zone d’incertitude surréaliste où se situe « Je ne suis pas narcissique», la subtile lisière entre le vrai et le factice, la réalité, le rêve et la folie : à quoi assiste-t-on ?

Est-ce une actrice qui se confie à son psychanalyste, une Marilyn surexposée et fracassée qui déraille en silence, assise en retrait sur une chaise ? Est-ce au contraire une diva, Lady Gaga en pleine possession de ses moyens qui se grime, falsifie ses pseudo identités d’actrices, échange ses perruques, démythifie ses masques, déroule son tapis rouge et attend seule, droite, silencieuse, face à son public ou face au vide ? 

Le spectacle est beau et dense par ce mystère qu’il nous adresse, ce trouble qu’il laisse en suspens, cette perturbation de nos imaginaires qu’il permet.

Qui est cette femme devant nous, parmi nous qui parle, chante, mime et danse nos solitudes, fêlures et aliénations ? Quelle est cette femme (reviviscence de Gena Rowland dans Opening Night tout autant que de Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer) qui consent avec la lucidité et l’ardeur des brûlées à se mettre à nu, cette femme – actrice qui donne l’élan de commencer un acte de courage : celui de s’avancer sur la scène en robe de mariée, de dire un texte magistral, profondément révolutionnaire du collectif Tiqqun, de retourner le mythe de la jeune fille, d’en récuser la cécité et la complicité  avec des communautés terribles, avec des sociétés fétichistes.

Je ne suis pas narcissique écrit par Alain Klingler et Sophie Rockwell, incarné par Chloé Mons se joue au théâtre du Lucernaire jusqu’au 11 juin, c’est une aventure du moi, c’est un divertissement fort, c’est un spectacle révolutionnaire dans l’élégance.

Bande annonce – Je ne suis pas narcissique

La Révole nature, de la vigne au verre : les vignerons nouveaux

Avec La Révole nature, de la vigne au verre (2023), Aline Geller signe son premier long-métrage, financé par sa propre société de production, fondée en 2019. Un documentaire passionnant et inspirant sur le vin naturel et ceux qui le produisent.

Vin et musique font décidément bon ménage ! Déjà, en 2018, parodiant le titre des Clash, Bruno Sauvard rendait hommage au vin naturel tout juste naissant, dans Wine Calling. Emmené par une tonique musique rock, le documentaire, incroyablement euphorisant, rendait compte, en voisin, de l’approche nouvelle pratiquée par de jeunes propriétaires récoltants du Languedoc, entendant faire de leur breuvage autre chose qu’un précipité de produits chimiques. Cinq ans plus tard, la tendance s’est étendue géographiquement et professionnalisée dans sa commercialisation et sa diffusion, allant jusqu’à provoquer certains phénomènes de mode aboutissant à un bouleversement des prix. Mais c’est toujours sur fond de musique très pulsée qu’Aline Geller s’empare à son tour du sujet.

Née le 13 mars 1969, la dame, ancienne juriste, puis galeriste, caviste, et enfin productrice de cinéma, connaît le domaine. Elle ne se cantonne pas dans un territoire, mais sillonne la France, à la recherche de ces vignerons d’exception, souvent aussi hauts en couleurs que leurs vins sont hauts en saveurs. S’ouvrant dans les majestueuses Caves Ackerman, en Anjou, à l’occasion du Salon La Dive, organisé par Sylvie Augereau dans ce magnifique espace troglodyte, le documentaire s’attarde auprès de la figure inimaginable de Patrick Desplats, qui soigne méticuleusement son Domaine des Griottes, puis il vagabonde dans le Beaujolais, à la rencontre de Sylvère Trichard (Domaine Séléné) et Jérôme Balmet, en Auvergne (Jean Maupertuis, Benoît Rosenberger, Vincent Marie), dans la Loire (Jérôme Saurigny), le Jura (Anne et Jean-François Ganevat, Loreline Laborde)… Les cavistes ne sont pas oubliés, qu’ils soient de Paris ou de Clermont-Ferrand.

Par moments visible à l’écran, où elle dialogue avec les vignerons qui l’accueillent, Aline Geller accompagne aussi parfois les déplacements en voix off, d’un commentaire un peu sage, mais qui a le mérite d’être didactique et de permettre une présentation rapide du point de destination. On pense à Journal de France (2012), de Depardon, mais un « journal de France » qui serait centré sur cette viticulture nouvelle… La modération des transitions fait saillir de façon d’autant plus remarquable l’extrême originalité de chacun des interlocuteurs, même si aucun n’atteint le degré d’affinage de l’inénarrable Patrick Desplats… Tous exposent leur parcours, souvent aussi montueux que celui de la réalisatrice, leur découverte puis leur engouement pour le vin nature, sans aucun adjuvant chimique, leur mode de culture (de la vigne puis du vin qui en découle…), et enfin de commercialisation. Un contraste frôlant le paradoxe est fréquemment souligné, entre une aspiration à l’authenticité, à la simplicité, et la flambée des prix qui vient couronner de tels produits, soit du fait d’une exportation assez irrésistible, soit du fait de spéculations échappant totalement au concepteur…

Il n’empêche : loin de ces considérations financières, un bel enthousiasme, de beaux émerveillements traversent ce film, dans lequel Manon Pietrzack, au son, seconde aussi parfois la réalisatrice à l’image. L’amour de ces viticulteurs épris de leur terre, de leur vigne, des plantes sauvages non traitées qui poussent librement, de leur vin, de sa confection, de ceux qui l’apprécient et de l’environnement, cet amour si large et si généreusement embrassant est communicatif ; ou du moins bienfaisant, à l’heure où tant d’hostilité règne. À défaut de discerner totalement la signification d’un tel commentaire, on est séduit, intrigué, touché par l’extase de Jérome Balmet devant l’un de ses vins procurant « une qualité d’ivresse incomparable ». Et l’on ne demande qu’à être convaincu !

Aline Geller explique : « Le film est né de l’envie de ‘mieux’ raconter, de ‘mieux’ partager, de ‘mieux’ susciter l’envie ! ». Au son des crypto-graves d’Albert Kuvezin et de Yat-Kha, on peut estimer que ce documentaire, qui s’adresse autant aux œnophiles qu’aux cinéphiles, atteint son objectif.

Synopsis du film : Hier anecdotique car cantonné à une poignée de vignerons et réservé à une caste de consommateurs initiés, le marché du vin nature se démocratise. Il est dorénavant perçu comme un mode de production et de consommation respectueux de la nature et des hommes. Il suscite de nouvelles vocations et réenchante un monde agricole souvent déconsidéré. Des stars aux pionniers, en passant par les néo-vignerons, La Révole nature part à la découverte de celles et ceux qui font le vin nature d’aujourd’hui.

Bande-annonce : La Révole nature, de la vigne au verre 

Fiche Technique : La Révole nature, de la vigne au verre 

Documentaire de Aline Geller
Genres : Nature, Société
Casting (acteurs principaux) : Sylvie Augereau, Jean-Hugues Bretin, Mouloud Haddaden, Étienne Girardeau, Sylvère Trichard, Patrick Desplats, Jérôme Saurigny, Vincent Marie
Pays d’origine : France
En salle le 10 mai 2023 (France)/1 h 34 min
Distributeur : Urban Distribution

Note des lecteurs0 Note

3.5