Nicolas Peduzzi, réalisateur d’un grand film lucide et humaniste, « Etat limite »

Fort de trois documentaires travaillant sur les marges et les états borders (Southern Belle 2018, Ghost Song 2021, État limite 2023), Nicolas Peduzzi poursuit une manière instinctive, fine et libre de filmer des héros du réel. 

État limite est tout d’abord l’anti-Philibert. Cela est bien. Et nous sommes- étant donné leurs sorties et sujets concomitants- obligés de les comparer. Là où Nicolas Philibert avec Sur l’Adamant pose un regard angélique et fasciné sur la folie l’assimilant sans cesse à la poésie, sans jamais faire état du réel rugueux de la psychiatrie qui sous-tend ce lieu ni du travail harassant des soignants, Nicolas Peduzzi questionne avec lucidité la réalité affolante de l’hôpital et la dureté des conditions des soignants.

Dans son dernier opus, sa caméra dresse le constat critique, responsable et lucide de nos urgences psychiatriques moyen-âgeuse, abandonnées et en souffrance. Avec une caméra alerte et presque thérapeute Nicolas Peduzzi s’attache donc  à filmer le seul psychiatre du service de l’hôpital Beaujon, Jamal Abdel Kader, sorte de Socrate des urgences psychiatriques, totalement à l’écoute et entièrement dévoué.

Nous avons rencontré Nicolas Peduzzi dans un café modeste, franc et sans prétention qui lui ressemble au cœur du 9eme arrondissement. Nous finirons l’entretien par une question qu’il emporte pour l’avenir avec son livre de Georges-Didi Hubermann :

-Vous si vous aviez une question viscérale, prégnante, quelle question aimeriez-vous qu’on vous pose ?

RENCONTRE

Le Magducine : Comment après deux films américains très ancrés dans l’imaginaire d’une ville (Houston) et de ses marges, on en vient à choisir de raconter le quotidien d’un psychiatre seul dans un service d’urgence psychiatrique en France ? Quel est le déclencheur ? On vous a présenté Jamal ou vous l’avez rencontré ?

Nicolas Peduzzi : La rencontre s’est faite par hasard. Comme pour mes autres films, j’ai des flashs instinctifs de fascination que certaines personnes m’inspirent. Avec Bloodbath la rappeuse de Ghost Song c’était déjà ça. Pour État Limite, Arte m’a appelé pendant le confinement pour me proposer un sujet sur la situation des internes dans les hôpitaux. Je suis allé à Beaujon. Je connaissais bien cet hôpital qui avait opéré mon père dans les années 1990 et j’en avais admiré l’excellence. Et là j’ai commencé à filmer une médecin mais je voyais que ça n’allait pas. Il me manquait ce rapport très particulier qui soude un film et l’illumine. Un jour je suis tombé sur Jamal.  Avec sa manière un peu tonitruante et provocante, il m’a mis au défi quant au sens et à la finalité de ce que je voulais vraiment filmer dans un service d’urgence psychiatrique. On est devenu amis et le film s’est fait sans écriture préalable dans cette nécessité de prendre en charge la mission de Jamal, sa vocation-dévotion pour les valeurs du service public et son érosion aussi face à la déliquescence d’un système. Lorsque je suis tombé sur lui, j’ai tout de suite vu qu’il régulait les choses différemment. Au beau milieu de la souffrance la plus exacerbée, des tentatives de suicide qui sont son lot quotidien, de la tension  et de l’épuisement qui règnent dans ce lieu, il a une grâce et une manière spécifique de placer des mots simples sur la douleur, d’expliquer, de prendre le temps d’écouter. Cette façon différente, accessible, profondément humaine de parler de la dépression, de la mélancolie, de troubles qui somme toute peuvent tous nous concerner, je ne l’avais jamais entendue. Et pourtant la psychiatrie est un sujet qui ne m’est pas étranger et me touche, j’y ai eu affaire dans l’adolescence, j’ai rencontré beaucoup de psychiatres, mais des comme Jamal, jamais.

Le Magducine : Après ce qu’on pourrait appeler des tournages braconniers pour vos deux précédents films états-uniens, vous tournez ici au cœur de l’institution d’une manière forcément légale , au milieu du grand corps social. Cela a-t-il changé le dispositif du tournage? Vous êtes vous senti moins libre ?

Nicolas Peduzzi : Non en fait, passé la mise en place d’un protocole qui existait déjà même s’il était différent pour accéder aux milieux des gangs de Houston dans Ghost Song, nous avons eu la même liberté avec État limite. Le docteur Jamal Abdel Kader étant notre sésame, nous avons évolué sous son autorité naturelle et nous avons pu filmer tout ce qu’il permettait qu’on filme. Rien ne nous a été interdit. Au contraire avec son tact et son éthique, les patients étaient plutôt désireux d’être filmés. On sent que pour eux dans la grande désolation et abandon où ils sont, la caméra peut venir donner une présence, une écoute, faire soin. Donc pour répondre à votre question, je me suis senti aussi libre que sur mes tournages américains. De cette liberté que le documentaire permet surtout lorsqu’il n’y a pas un scénario au départ . Et nous avons écrit le film au montage.

Le Magducine : Justement sachant ce motif récurent dans vos films, la valeur attachée à la relation( dans Southern Belle c’est Taylor, dans Ghost Song c’est cette rapeuse Bloodbath et dans État Limite, le psychiatre Jamal), miroir du processus de création et tournage, on sent que sans un lien fort d’admiration face à une personne, il ne pourrait y avoir de film. Pensez-vous que cela peut s’évanouir, que la réalité puisse se tarir en personnages fascinants et vous mener à la fiction?

Nicolas Peduzzi : Je ne fais pas vraiment de différence entre documentaire et fiction. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai appris en faisant. Et mes personnages( d’ailleurs vous voyez je dis « personnages ») sont des réservoirs de fictions.

Le Magducine : Au moment de Southern Belle vous  avez déclaré : le cinéma m’a réveillé, « le cinéma m’a sauvé », le choix d’un psychiatre comme personnage principal de votre 3ème long ratifie cette idée. Continuez- vous à penser pour vous comme pour le spectateur que le cinéma peut avoir cette mission ? Sauver, guérir, réveiller, libérer ? Dire non à quelque chose ?

Nicolas Peduzzi : Oui à une époque de ma vie, j’étais dans le néant. Et prendre une caméra, avoir cette envie instinctive de filmer m’a sauvé. Jamal le dit dans le film : -la psychiatrie c’est simple. C’est de la relation. Du lien. -Il suffit de parler aux gens, de les écouter, d’être là, que des hommes et des femmes puissent se rencontrer et se raconter leurs histoires. Et quelle que soit leur place pas forcément productive ou régulière dans la société,  qu’il soit possible de leur faire sentir qu’ils existent, qu’ils comptent, qu’il y a face à eux quelqu’un pour les entendre. Le cinéma m’a libéré et est pour moi une manière intense de rencontrer l’autre.

Le Magduciné : C’est le premier film où vous rejoignez le cœur du social mais toujours du côté des confins, des marges, ici de la folie et du personnage d’un psychiatre. Comment s’est opéré ce glissement?

Nicolas Peduzzi : Je ne vois pas de glissement. J’aimais ce côté un peu border et « attaquant » de Jamal. On ne peut pas travailler comme il le fait avec les fous sans être soi-même un peu hors-norme et doté de ce don de les comprendre. Il a quelque chose de plus que l’empathie, une sorte de sainteté, d’humanité maximale toute dédiée aux patients.

Nous le confirmons le film de Peduzzi est terrassant dans son constat, vertueux dans ses questionnements éthiques et politiques. Il  partage avec l’Adamant  de Philibert un humanisme, traversé ici par le portrait vertueux de son psychiatre Jamal Abdel Kader. Entre constat critique, état des lieux catastrophique, délicat et triste, portrait moral et humain, ce sont surtout trois solitudes immenses qui sont décrites: celle du psychiatre, celle des patients et celle des services d’urgence d’un hôpital public abandonné par nos gouvernements.

Nous ne lui avons pas posé cette dernière question : Quelle part de vous incarne le psychiatre Jamal Abdel Kader ? La solitude, la proximité et pédagogie du soin avec les patients, l’héroïsme, le sacrifice, le découragement ? Toutes à la fois, sans doute.

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