Accueil Blog Page 181

La Guerre des Dieux – New Gods : Yang Jian, tragédie lunaire

Second volet de la saga New Gods, qui n’a rien à voir avec les comics DC de Jack Kirby au passage, New Gods : Yang Jian (La Guerre des Dieux par chez nous) nous initie à un nouvel univers steampunk, rempli de figures mythologique de la culture chinoise. À l’aide d’une animation bien léchée et de séquences épiques qui ne nous font pas regretter l’expérience du grand écran, on peut toutefois avoir des regrets concernant sa narration confuse et son imperméabilité aux émotions.

Synopsis : Autrefois considéré comme un dieu puissant, Yang Jian a été réduit à la condition d’un tueur à gages déchu. Sa vie bascule le jour où une femme énigmatique lui propose une mission qui le force à reprendre du service. Il doit à nouveau faire face à son passé pour combattre ses anciens démons. La lutte entre Yang Jian et les créatures mystiques sera sans merci, au risque de perturber l’équilibre de leurs mondes. Une course contre la montre pour sauver le destin de leurs univers.

Garder le cap

Alors que certains trépignent d’impatience, à l’idée de découvrir la suite du programme du fabuleux White Snake et du un peu plus nébuleux Green Snake, entre amour passionnel et fraternel, Zhao Ji revient pour dépasser les frontières qu’il avait déjà posées dans New Gods : Nezha Reborn. Le ping-pong suspect entre les deux sagas promet de riches aventures, telles que pour Avengers, car la mise en place reste superflue dans l’ensemble. Avec un cahier des charges moins exigeant et davantage porté sur les tragédies que les réincarnations divines portent avec eux pendant plusieurs générations, on se laisse malgré tout tenter par ces contes modernes et stimulantes.

Nous découvrons un équipage de chasseurs de primes dont le design et la caractérisation font instantanément sourciller les adeptes de Cowboy Bebop. Un peu d’harmonica qui pastiche le genre du western sur une note jazzy et le tour est joué. Pourtant, les similitudes au groupe de Spike Spiegel s’arrêtent à la citation. Dans une seconde partie, on délaisse complètement les enjeux de profit pour un drame familial désarticulé. D’un décor à un autre, les ellipses ne manquent pas de nous catapulter dans des lieux radicalement différents des précédents. Sur ce point, cette œuvre ne manque pas d’originalité dans la conception d’un univers qui ne demande qu’à être exploré en profondeur. Il s’agit d’une version post-apocalyptique au cœur du royaume des dieux, là-haut dans les cieux, loin de celui des mortels, qui s’entretuent aux pieds de massifs montagneux qui ont chacun leur histoire à conter.

Avoir de l’œil

Nous nous concentrons sur l’une d’entre elles, où des esprits libres font face à des conservateurs. Le chef de la bande hétéroclite, Erlang Shen, fut autrefois le célèbre Yang Jian, une divinité dont la fermeture de son troisième œil apparaît comme une cicatrice d’une guerre passée, d’une guerre qui a emporté ses pouvoirs, son prestige et sa sœur. Il n’en faut pas plus pour qu’une quête le réoriente vers ses origines et les fantômes qui le hantent depuis douze ans. Si le trop-plein d’informations commence à faire mal à la tête, c’est bien parce que l’intrigue se donne du mal à connecter les trajectoires des protagonistes archétypaux avec fluidité. Il y a tout le temps quelque chose à mordiller, mais derrière il faut savoir recoller les fragments narratifs, dispersés par le montage survolté.

Des temps morts sont alors bien trop souvent convoqués, afin de bavarder autour des motivations des personnages, que les intentions soient malveillantes ou non. Le sentiment de danger n’est pas non plus efficace dans un climax qui mise tout sur les contrastes visuels, en nous offrant de magnifiques tableaux que les animateurs ont peints avec précision. Hélas, la forme ne peut tout rattraper et peut même ravager les tentatives désespérées du film pour nous convaincre qu’il reste encore un peu de chaleur et d’amour dans cette épopée mythologique et cyclique.

De ce fait, La Guerre des Dieux – New Gods : Yang Jian reste magnifique à regarder, mais fait l’impasse sur plusieurs éléments essentiels à ce divertissement spectaculaire, à commencer par l’émotion. On reste de marbre face à l’agonie des protagonistes, pour qui la mémoire se détériore avec le temps. On court souvent après un McGuffin, mais sans jamais en avoir l’usage. Il y a pourtant matière à développer autour du héros déchu, qui a perdu toute clairvoyance en coupant tout lien familial et qui n’a pas froid aux yeux pour autant. Si on considère que l’aventure en vaut la peine, il faudrait cependant commencer par l’aérer, sous peine d’indigestion.

Bande-annonce : La Guerre des Dieux – New Gods : Yang Jian

Fiche technique : La Guerre des Dieux – New Gods : Yang Jian

Titre original : Xin shen bang : Yang Jian
Réalisation : Zhao Ji
Scénario : Mu Chuan
Son : Guang Chen
Directeur artistique : Gui
Animation des personnages : Cui Yuemei
Montage : Keer Zhu
Musique : Haowei Guo
Production : Light Chaser Animation Studios
Pays de production : Chine
Distribution France : KMBO
Durée : 2h08
Genre : Animation, Fantastique, Action, Aventure
Date de sortie : 23 août 2023

La Guerre des Dieux – New Gods : Yang Jian, tragédie lunaire
Note des lecteurs0 Note
3

Fermer les yeux de Victor Erice : la mémoire sur pellicule

Note des lecteurs1 Note
3.5

Cinquante ans après L’Esprit de la ruche, trente après Le Songe de la lumière, le réalisateur espagnol Victor Erice retrouve son actrice phare, Ana Torrent, dans Fermer les yeux, un drame testamentaire empreint de nostalgie et d’amour du cinéma. En traitant de la mémoire, du vieillissement et du deuil, le cinéaste de quatre-vingt-trois ans signe un film somme sur la puissance de l’image, malheureusement un peu dissoute au sein d’une trop longue narration.

Tout commence par une mystérieuse disparition, celle de Julio Arenas, un acteur célèbre qui abandonne son film au beau milieu du tournage. En l’absence de corps ou de tout signe de vie, les théories se multiplient, une fuite avec une femme, un changement d’existence, un suicide, jusqu’à ce qu’une émission télévisée se saisisse de cette emblématique affaire non classée. Miguel Garay, meilleur ami de Julio et réalisateur, accepte une interview  qui le replonge dans son ancienne vie, vingt-deux ans plus tôt. Vieillir dans le passé en délaissant le futur, ou vivre sans passé dans un présent illusoire, ces deux extrêmes mis en scène dans Fermer les yeux appellent une quête d’identité dont l’art cinématographique demeure l’unique clé.

Se souvenir ou ne pas se souvenir, telle est la question

En préparant son interview télévisée, Miguel renoue progressivement avec son passé de réalisateur. Devant les rushes de son film inachevé, « La mirada del adios », il se rappelle de son amitié avec Julio, de son travail et d’une ancienne relation amoureuse qu’il recontacte après des années. Sa vie d’avant, riche en aventures, contraste avec son existence actuelle, éminemment placide et passive. Miguel ne tourne plus depuis la disparition marquante de son ami, qui semble avoir laissé son existence en suspens. Il réside seul avec son chien au bord de la mer, pêche, lit et attend tristement que le temps s’écoule. Son avenir monocorde l’incite d’autant plus à revivre les années fougueuses d’une jeunesse ressassée avec mélancolie.

Comment apprendre à bien vieillir lorsqu’on s’accroche ainsi au passé, en tournant le dos au futur ? Max, le monteur du film de Miguel, lui révèle sa stratégie : il faut vivre « sans peur et sans espoir ». Mais le protagoniste caresse toujours le rêve un peu fou de retrouver Julio. Si Victor Erice incite à ne pas s’enfermer dans les souvenirs, il en dépeint la force émotionnelle et le rôle essentiel qu’ils jouent pour notre identité. 

En effet, s’il faut « fermer les yeux », c’est bien à cause de la puissance évocatrice de l’image qui, telle une madeleine de Proust, nous ramène à des moments vécus, des émotions trop vives. La mémoire nous rappelle ainsi qui nous sommes et construit notre personnalité. Sans elle, comme l’illustre le personnage de Gardel, nous demeurons des coquilles vides, aveugles et l’existence en perd tout son sens. Il faut donc rouvrir les yeux, vieillir ni dans ni sans le souvenir, mais avec celui-ci à l’esprit. Le nom de l’œuvre fictive de Miguel, « La mirada del adios », reflète d’ailleurs, en miroir avec le titre Fermer les yeux, l’importance du regard. C’est bien celui-ci qui fige les souvenirs, mais en cas d’oubli, la photographie et le cinéma prennent le relai pour faire resurgir les sensations. 

Le cinéma, un art perdu ?

Le septième art d’antan, connu par Victor Erice et évoqué avec force nostalgie, n’existe plus. Fermer les yeux en témoigne en présentant des reliques d’anciennes pratiques, presque érigées au rang d’une secte à laquelle on choisit ou non d’appartenir. Des vieux projecteurs, un cinéma délabré laissé à l’abandon, au sol recouvert de poussières : le cinéma traditionnel semble définitivement enterré. À ce titre, l’année 2012 choisie pour le déroulement du récit ne semble pas un hasard, car elle marque le passage au format numérique dans les cinémas espagnols. C’est donc la fin des piles de boîtes de pellicules, que le monteur Max protège religieusement comme de véritables pièces de musée, témoins d’un âge d’or désormais révolu.  Max considère donc tragiquement qu’« au cinéma, il n’y a pas eu de miracle depuis la mort de Dreyer ». 

Pourtant, même délaissé, le cinéma conserve sa force vitale, la puissance évocatrice de ses images, qui même vieillies, font resurgir notre mémoire, notre passé, notre identité même. Le film offre ainsi une magnifique dernière scène, en parallèle avec l’œuvre fictive elle-même, composant une magnifique mise en abyme. Dans « La mirada del adios », un homme charge un ami de retrouver sa petite-fille qu’il a perdue de vue depuis des années. À son retour, c’est en regardant une photographie d’elle, plus jeune, que la jeune femme fond en larmes et tombe dans les bras de son grand-père. La fiction rejoint donc la réalité sur un point : le souvenir, la renaissance à la vie grâce à l’image, que celle-ci soit figée ou mouvante. 

Malgré ses sujets intéressants, Fermer les yeux ne se révèle pas facilement. Sa première partie, initiée par une longue scène initiale de quinze minutes et une enquête plutôt lente, ne permet pas d’entrer dans l’œuvre rapidement. Le film prend en effet tout son temps, peut-être un peu trop, à installer son climat, ses personnages, ses silences, ses moments de vie fugaces telle qu’une chanson fredonnée au coin du feu ou la cueillette des tomates au potager. Un tel rythme pourrait malheureusement conduire un spectateur non averti à appliquer le titre du film à la lettre pendant sa séance, d’autant plus que la réalisation reste tout à fait sobre, à l’image du cinéma classique que brosse Victor Erice avec mélancolie. Fermer les yeux laisse donc en tête de belles images, mais aussi un petit goût de déception face à une œuvre dont le traitement étouffe quelque peu le potentiel dramatique. 

Fermer les yeux – Bande-annonce

Fermer les yeux – Fiche technique

Titre original : Cerrar los ojos
Réalisation : Victor Erice
Scénario : Victor Erice, Michel Gaztambide
Interprétation : Manolo Solo (Miguel Garay), José Coronado (Julio Arenas), Ana Torrent (Ana Arenas), Petra Martinez (Sor Consuelo)
Montage : Ascen Marchena
Photographie : Valentin Alvarez
Musique : Federico Jusid
Sociétés de production : Pecado Films SL,  Tandem Films, Nautilus Films, 
Distribution France : Haut et Court
Durée : 2h49
Genre : drame
Date de sortie : 16 août 2023

Vous ne désirez que moi : amour et douleur, un duo obsessionnel ?

Vous ne désirez que moi, soit la relation de Yann Andréa avec Marguerite Duras qui « ne lui laisse plus aucune liberté, [car] il doit mettre les mots sur ce qui l’enchante et le torture ».  Ce motif d’un amour dévorant, mais essentiel à celui qui le vit, est présent dans toute l’œuvre de l’écrivaine. L’obsession pour la fin, la mort, est récurrente dans ses écrits comme dans ses œuvres cinématographiques. Le récit de Yann Andréa filmé par Claire Simon est donc l’occasion idéale pour parler de l’obsession durasienne dans le cadre de notre cycle sur les obsessions au cinéma.

« Vous n’existez pas »

Dans Vous ne désirez que moi, Claire Simon retranscrit l’entretien entre la journaliste Michèle Manceaux et Yann Andréa, alors compagnon de Marguerite Duras depuis deux ans. L’histoire d’amour débute par une histoire d’obsession, du moins d’acharnement. C’est en la rencontrant lors d’un débat après une projection, que naît l’obsession du jeune Yann Andréa pour Duras. Un amour d’abord intellectuel, qui prendra au fil du temps une dimension charnelle, comme le rappellent les dessins utilisés dans les choix de mise en scène de Claire Simon.
Yann Andréa va ensuite lui écrire, puis l’appeler pendant plusieurs années avant de s’installer avec elle. Jamais on ne voit le visage de Marguerite Duras durant les quatre-vingt-dix minutes de Vous ne désirez que moi, mais sa silhouette, sa voix, sa personnalité dévorante sont omniprésentes. On l’entend à l’étage inférieur, elle lui téléphone comme pour lui rappeler sa présence, son pouvoir. Oui, il parle d’elle, l’artiste torturée, l’écrivaine des mots qui manquent, la réalisatrice d’un cinéma qu’elle veut voir mort. Mais sa parole n’est pas celle d’une libération, puisqu’en parlant, il dit combien elle compte pour lui malgré la domination qu’il subit.
Yann Andréa n’a pas livré à travers Je voudrais parler de Duras (ouvrage dont est tiré le film) une plainte, mais bien un point de vue, une œuvre littéraire sur son histoire avec la femme qu’elle était. Une femme capable de dire : « Vous n’existez pas, vous n’existez qu’à travers moi. » De fait, parler de Yann Andréa ici n’a de sens que lié à Marguerite Duras. L’obsession de Duras de posséder Yann Andréa va jusqu’à la pousser à rejeter l’homosexualité de son amant. La magnifique scène du bois, scène de drague vue à travers des yeux hétérocentrés, en est l’exemple même, le pas de côté de Claire Simon par rapport à la vision des deux femmes du film. Dans cette scène, une des seules où Yann n’est pas enfermé, elle offre un contrepoint à cette obsession. En effet, durant tout le film, qu’il téléphone depuis une cabine ou qu’il regarde par la fenêtre (quand il n’est pas simplement assis à parler), Yann Andréa est complètement prisonnier du cadre. Même les ombres des arbres au dehors semblent menaçantes. Une fois, pourtant, il s’échappe du cadre : lorsqu’il rencontre Marguerite au cinéma. Tout à coup, il prend de l’importance aux yeux du spectateur, comme si tomber amoureux de Duras le faisait exister. Ce qu’elle verbalisera effectivement plus tard en ces termes.

Écrire l’obsession encore et encore 

Plus largement dans l’œuvre de Duras, le motif de l’amour obsessionnel, du moins de l’obsession amoureuse, est omniprésent. On pense notamment à Hiroshima mon amour qui revient sans cesse par le discours et l’image sur cet amour interdit vécu durant la guerre. Marguerite Duras y parle de « mémoire de l’oubli », comme si l’oubli même était impossible puisqu’il en reste à jamais le souvenir. Se souvenir que quelque chose a été oublié et y revenir sans cesse. Ici, l’amour est tel qu’il efface l’individu. Hiroshima, mon amour se conclut sur ces mots : « Hi-ro-shi-ma, c’est ton nom », comme si l’être aimé, une fois encore, n’était plus qu’un souvenir de souffrance. Le souvenir de la bombe atomique ayant effacé celui de l’étreinte.
Cet amour n’est pas un refuge puisqu’il est question de destruction
, toujours : « déforme-moi jusqu’à la laideur », supplie l’héroïne. C’est que la vie est faite de manques chez Duras, d’où l’obsession infinie de ce manque : « Faute de son existence, elle se tait. Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés »… écrit-elle dans Le Ravissement de Lol V. Stein  à propos de son héroïne.
Dans l’histoire que raconte Yann Andréa, c’est aussi cette existence en suspension, dominée par l’autre, qui est racontée. « Vous pensez à la mort parfois ? », lâche Barbie en pleine fête (oui, oui dans le film de Greta Gerwig sorti en juillet 2023), créant le malaise, voire l’incompréhension dans un monde au bonheur sans fin. Pourtant, dans l’œuvre de Duras la question serait plutôt « vous cessez de penser à la mort parfois ? » (impossible, puisque même quand Barbie dit : « je ne pense plus du tout à la mort » en se couchant, en fait elle y pense toujours), tant l’obsession de la fin est dévorante. À propos d’un de ses écrits, Duras dit dans ce qui constitue la quatrième de couverture : « La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie ». » Si le récit est intitulé La Douleur, on pourrait imaginer que le titre est en fait prétexte à une déclaration, cette souffrance inextricablement liée à l’amour est un des motifs majeurs de sa pensée, et donc de son œuvre.

Souvenir éternel de l’absence 

Duras dit aussi ne pas se souvenir avoir écrit La Douleur, comme si la souffrance même entraînait l’acte d’écrire presque au-delà d’une décision littéraire. Elle écrit d’ailleurs « au regard de quoi la littérature me fait honte », toujours à propos de ce qu’elle ne se souvient pas avoir écrit, mais se souvient bien avoir vécu émotionnellement. Il ne s’agit pas tant de raconter, de faire littérature consciemment, mais bien d’écrire, de se jeter dans l’écriture. Un peu comme Yann Andréa ne peut expliquer son attirance obsessionnelle pour Marguerite, de près de 40 ans son aînée. Il n’y a pas de rationalité et c’est cela même qui crée l’obsession de la fin de toute chose, avant même qu’elle se soit appelée histoire d’amour. En racontant, Yann Andréa comme Marguerite Duras ne mettent pas fin à l’obsession, au contraire elle se multiplie, se répète. Quand Duras met en scène Yann Andréa, elle en fait presque un objet, déplaçable à l’envie dans le cadre de la caméra. Et quand Yann Andréa raconte Duras, c’est pour mieux la figer dans les mots, la ramener à lui, et surtout en faire le sujet de sa conversation… En devenant les héros respectifs de leurs écrits, les deux amants transgressent non seulement les codes des histoires d’amour, mais ils définissent une forme d’obsession sans fin pour l’autre. L’oubli est ici impossible. Les récits de Duras sont percés de manques qui sont autant de silences, autant de manières d’attraper l’autre, même pour l’entraîner dans la torpeur. Lol V. Stein est toutes les héroïnes de Duras (du moins elles découlent d’elle selon Duras), comme un être qui chaque fois qu’on l’approche nous échappe et que pourtant l’on poursuit en vain, d’œuvre en œuvre, de rencontre en rencontre, sans jamais parvenir à désirer quelqu’un d’autre que lui, qui pourtant n’existe que dans notre esprit… Un vrai tourbillon !

Vous ne désirez que moi: Bande annonce

New Gods : Nezha Reborn, tout feu tout flammes

Après deux mois d’exploitation dans les salles chinoises, New Gods : Nezha Reborn a trouvé un second souffle à l’international via la plateforme de streaming Netflix au printemps 2021. Les mythes et légendes du folklore chinois s’ouvrent à nous dans un univers steampunk et cyberpunk, où les divinités se réincarnent afin de poursuivre les combats qu’ils mènent à travers toutes les générations. Entre le film de super-héros et d’arts martiaux, ce nouveau bijou d’animation promet une épopée épique et tragique.

Synopsis : Fan de course automobile, Li Yunxiang est un livreur banal, jusqu’à ce qu’il recroise de vieux ennemis et doive redécouvrir ses propres pouvoirs afin de protéger ses proches.

En à peine quatre films, le studio Light Chaser Animation s’est fait une place au festival d’Annecy, avec White Snake comme ambassadeur onirique, qui a convaincu la presse et le public. Le charme de son animation en CGI et les légendes qui constituent le cœur du récit, voilà les arguments avec lesquels le cinéaste Zhao Ji nous a séduits. Il existe une sincérité dans cet univers où les divinités cohabitent avec les mortels, à la courte espérance de vie et à toutes sortes de vulnérabilités. C’est dans ce cadre-là que les héros sont amenés à trouver leur chemin et à ne pas renoncer à la liberté qu’ils espèrent tant. C’est pourquoi le réalisateur rempile pour nous donner un avant-goût de ce que serait son propre Akira dystopique, en mettant de côté l’imaginaire traditionnel que l’on se fait d’un Tigre et Dragon.

Fury Road

Pilote intrépide à ses heures perdues, Li Yunxiang roule pour le podium de courses de motos souterraines et se révolte comme il peut contre l’unique compagnie des eaux. L’élément de la vie est une ressource rare dans un monde où les petits boulots permettent de survivre plus longtemps. Mais lorsque le jeune motard se met à dos un clan impérialiste de la ville de Donghai et ses divers collaborateurs, de nouveaux enjeux viennent alimenter sa quête existentielle. Réincarnation du dieu Nezha, il embrase tout sur son passage, dans un désir de vengeance qui n’est pas à la portée de tous les enfants. Li Yunxiang enchaîne les traumatismes et la perte de ses proches, au fur et à mesure qu’il prodigue sa bienveillance autour de lui. S’il a tout du Cloud de Final Fantasy VII, sa trajectoire reste difficile à suivre avec un rythme aussi soutenu. Il ne serait pas étonnant de dégringoler de son siège, même si l’on peut lentement retomber sur ses pattes.

Assez inégal dans sa forme et sa narration, il faut néanmoins reconnaître cette ambiguïté qui règne dans l’esprit du héros, tiraillé par la pouvoir maudit qu’il possède. Sa fulgurante ascension serait presque en contradiction avec ce qu’on peut se faire d’une origin story d’un héros de comic. Et là où on se laisse agréablement surprendre, c’est dans les émotions que peut générer ce voyage définitivement humain. Chacun vit avec ses échecs, nulle question de les effacer ni de les oublier. Les cicatrices sont bien inscrites dans un récit qui évolue entre les teintes chaudes et froides. Le feu contre la glace, le feu contre l’eau. La mise en scène s’articule bien autour de ces affrontements spectaculaires et riches en adrénaline. Et en dehors de ces élans fougueux, le développement des personnages féminins est quasiment inexistant. Celles-ci n’ont pas grand-chose à mordiller, si ce n’est dans l’attente, dans un lent et inabouti triangle amoureux.

Loin d’avoir le prestige et la stabilité des studios d’animation américains et japonais, la Light Chaser Animation s’accroche à ses concurrents. Esthétiquement, il peut manquer de fluidité par endroits, mais cela n’ampute en rien le potentiel tragique que le studio défend avec une sincérité rare. A destination des jeunes adolescents et des jeunes adultes, ce genre de superproduction gagne à être reconnu pour son efficacité et ses partis pris radicaux, car la mort fait partie du voyage de tous les récits d’aventures. New Gods : Nezha Reborn s’emploie à nous faire vivre la meilleure expérience, quitte à passer par une violence crue, en passant du chaud au froid, et inversement. Ainsi, Zhao Ji et son scénariste Mu Chuan forment un tandem qu’il convient de suivre à l’avenir. Deux scènes post-génériques annoncent déjà les couleurs des nouveaux bouleversements d’une saga en devenir.

Bande-annonce – New Gods : Nezha Reborn

Fiche technique – New Gods : Nezha Reborn

Titre original : Xīn shén bǎng : Nézhā chóngshēng
Réalisation : Zhao Ji
Titre original : Xīn shén bǎng : Nézhā chóngshēng
Réalisation : Zhao Ji
Scénario : Mu Chuan
Montage : Keer Zhu
Musique : Haowei Guo
Production : Light Chaser Animation Studios
Pays de production : Chine
Distribution France : Netflix
Durée : 1h56
Genre : Animation, Fantastique, Action, Drame
Date de sortie : 18 août 2021 sur Netflix

New Gods : Nezha Reborn, tout feu tout flammes
Note des lecteurs0 Note

3

Interview table ronde avec Justine Triet, la Brillante

Rencontre volubile et vivace avec Justine Triet, réalisatrice du virtuose Anatomie d’une chute, Palme d’or à Cannes.

La table ronde s’est tenue le 7 juillet 2023 dans les locaux du PACTE, distributeur du film.

Genèse 

Je savais que je voulais faire un film de procès, mais je ne trouvais pas l’axe par lequel l’aborder. Je savais que je voulais reparler du couple d’une autre façon, donc ce serait le prétexte à parler de leur situation familiale. Et en fait, le moment d’accroche où j’ai su qu’il y avait un film et que j’allais m’engouffrer dedans, c’est le moment où je me suis dit que l’enfant sera au centre de la machine judiciaire et va assister à tout le procès de ses parents. Et peut-être, je dis bien peut-être, qu’il aura une responsabilité à la fin sur le verdict final.

C’était un peu l’axe de départ, j’avais beaucoup vu de films de procès qui me passionnaient. J’en avais cependant vu moins sur un rapport de tension entre une mère et son fils, de confiance absolue au démarrage. Cette confiance qui s’effrite avec cet enfant qui assiste à des choses qui ne sont pas du tout faites pour lui, que sa vie privée soit jetée dans l’espace public et qu’il doive se démener avec tout ça, tout en étant malvoyant et en captant toutes ses sensations dans un moment d’une extrême intensité et d’une extrême violence.

Obsessions et préparation

C’est parti avec mes obsessions de vouloir retravailler sur l’intime. L’intime qui arrive dans la sphère publique, ce sont des obsessions que j’avais déjà sur La Bataille de Solférino, sur Victoria, sur tous mes films. Mais là peut-être encore de manière plus exhaustive, je savais que je voulais faire un film de procès, prendre mon temps. En tant que spectatrice, j’avais vu beaucoup de choses, de films, de documentaires et aujourd’hui on ne peut pas trop faire les naïfs, le robinet à fictions est tellement énorme avec les plateformes. Je me suis dit que je n’allais pas faire un faire film bien ficelé d’une heure et demie. Je voulais rentrer dans le vortex de cette histoire d’amour qui ne finit pas très bien et qui questionne ce couple. Qu’est-ce que c’est que ce couple ? Et ce couple avec enfants ?

Recherche et direction de l’enfant joué par Milo Machado Graner

On a fait un casting de mal-voyants pendant quatre mois. Nous avons été dans quatre ou cinq pays en Europe et nous avons balisé tous les centres. Avec ma collaboratrice au jeu et directrice de casting (Cynthia Arra), qui connaissait très bien le sujet et beaucoup de structures d’enfants mal-voyants, on n’a rien trouvé. L’enfant qui m’intéressait était trop fragile au jeu, donc ça a été une énorme déception, déjà parce que je ne voulais pas jouer cette mal-voyance. Et après, on a ouvert le casting aux voyants et ça a été encore un autre délire. On a fini par trouver Milo (Milo Machado Graner) et ça nous a ravis. Car tout le monde me disait, personne n’arrivera à dire les mots que t’as écrit, aucun enfant ne parle comme ça et moi je disais : « beh si ! J’ai une fille qui parle comme ça » (rires). Bref, quand j’ai rencontré Milo, on s’est revu plusieurs fois et cela a été un binôme entre Milo et Cynthia. Cette aide m’a été précieuse parce que ce n’est pas vrai qu’en tant que cinéaste, on arrive à dégager du temps pour préparer ce genre de choses. Là on a vraiment pu travailler en amont grâce à Cynthia. Milo est donc arrivé sur le plateau très très préparé. Et on a essayé d’avoir une malvoyance très fine, très légère. Il a également appris le piano.

On a cherché l’état. Et ça, c’est quelque chose d’important, un enfant n’a pas forcément vécu le deuil, donc comment est-ce qu’on cherche cet état ? L’idée étant de ne pas le mimer, mais de le trouver, de le ressentir et Cynthia elle a beaucoup fait de recherches, avec Jacques Doillon qui a beaucoup filmé les enfants par exemple (Ponette). Je sais qu’il y avait un documentaire sur Ponette qui l’a passionnée, elle m’en a parlé. Les enfants, même quand ils n’ont pas vécu les choses, sont capables de tout projeter, soit en pensant à leur animal préféré, soit d’une autre manière. En fait, ils  ont tout en eux. Il faut juste aller trouver le chemin. Et il faut le dire, j’ai eu la chance d’avoir cette aide précieuse de Cynthia, coach d’acteurs. C’est un rôle qui n’est pas très répandu en France, je tiens à le souligner. Il s’agit d’un poste de luxe, que les producteurs n’ont pas forcément envie de créer, mais Cynthia a un rôle décisif. Et puis il y a eu le chien, c’est la mascotte du tournage, il y a eu un amour de ce chien. Il a travaillé avec Laura Martin, sa maîtresse, avec un rapport en direct, artisanal. Elle s’est donnée à 400% et c’était vraiment beau, on était loin du business que peuvent constituer les animaux au cinéma et  leur exploitation. Par contre, on a perdu la palme dog. C’est un autre chien qui est venu la chercher, donc vous pouvez lancer un appel. (rires)

Le chien est important aussi dans les questionnements d’aujourd’hui. Comment est-ce qu’on traite les animaux ? Et comment est-ce qu’on les filme ? Je n’ai jamais autant filmé un animal comme un personnage que dans ce film. Je ne l’ai pas filmé comme un faire-valoir de l’homme. C’est à la fois le fantôme du père (Samuel), mais aussi le prolongement de Milo. Milo ne voit pas, mais il parle. Le chien voit mais ne parle pas. Donc il y avait cette idée que le chien était celui qui avait été témoin sûrement de ce qu’on ne saura jamais nous en tant que spectateur, comme celui qui ne peut pas parler, mais qui a ce regard et qu’on observe. Et au moment de la découverte du corps, avec mon co-scénariste on se demandait comment faire la énième scène de découverte d’un décor, et à un moment on s’est mis à filmer par le chien, par l’oeil du chien. C’est le son qui est presque le plus important dans cette scène. On est dans une atmosphère de gendarmes, on en voit très peu, mais finalement on suit ce chien qui va nous emmener vers le personnage principal. Ce sont toutes ces petites idées qui nous ont stimulé et qui font qu’on a raconté notre film de procès. Car il y a tellement de films qui existent, qu’on était obligé de décider de savoir beaucoup plus de ce qu’on voulait faire formellement dès l’écriture.

Le couple et le langage

Je n’ai jamais fait un film autant sur le langage, comme endroit d’incompréhension, parce que la langue, c’est le terrain des rencontres entre ces deux personnes qui ne sont pas anglaises l’une et l’autre. Il y en a une qui est allemande et l’autre française, et ils se parlent en anglais. Mais la langue, c’est l’endroit où l’on essaie de se réparer, de se comprendre, de trouver un terrain et c’est aussi l’endroit de la bagarre, du combat. Alors il y a le combat plus pulsionnel à la maison, qui est le combat intime et le combat civilisé au tribunal qui n’est pas moins violent. Il a l’air plus contrôlé avec des mots plus policés. Mais en fait, le tribunal c’est aussi un endroit où l’on se trompe, on pense que c’est là où la vérité va surgir et on ne sait pas si cette vérité surgira. Comme ils sont en manque de choses, ils vont aller voir à côté, aller chercher du côté de la morale, avoir un jugement moral sur cette femme, sa sexualité, ce qu’elle fait, sur ses livres, sa manière de vivre. C’est quelqu’un, l’héroïne (jouée par Sandra Hüller) qui a l’air de se tenir assez bien, de savoir ce qu’elle veut, d’être assez ferme sur ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut pas. Est-ce qu’elle serait condamnable pour ces questions-là et par forcément pour des raisons objectives ? C’est ça qui la rend passionnante. Je pense que le film globalement est un long questionnaire.

Au début, on rentre dans le film et l’on est dans une scène qu’on ne comprend pas. Tout à coup, il y a ce type qu’on ne verra jamais et qui met la musique hyper fort et qui coupe cette discussion entre ces deux femmes. Moi je pense que c’est ça le couple c’est un endroit à un moment donné dans cette vie, dans nos vies on rentre chez vous et on ne sait pas ce qui se passe, mais c’est cette chose-là, ce chaos-là. Et les deux heures trente qui suivent vont essayer de comprendre ce que sont que ces gens-là. On est arrivé presque comme une petite souris à un moment T et on va essayer de comprendre. Et le langage est là pour ça. Malheureusement, le langage ne débouche pas toujours sur quelque chose de parfait. Ce langage du tribunal qui va s’enclencher et qui est très très cinégénique. Le tribunal c’est un endroit où on s’approprie nos vies, où on délire nos vies. C’est extrêmement violent pour le personnage de Sandra Hüller, car c’est tout de même quelqu’un qui se retrouve dans la pire des situations, pareil pour le personnage de Milo. Il y a cette idée : « j’ai vécu quelque chose, mais je vais être dépossédé de cette chose et le récit commence, la fiction commence ».

D’ailleurs, l’avocat de Sandra (joué par Swann Arlaud) lui dit à un moment donné : -« Moi je m’en fous de la vérité. Ce qui compte c’est ce qu’on va raconter. » Donc c’est presque l’histoire d’un storytelling de roman ou d’un scénario. Et c’est cela que je trouve à la fois passionnant et flippant dans la justice. C’est un endroit où on nous fait croire que la vérité va surgir et souvent se juxtaposent deux vérités, celle de la partie à charge et celle de la défense. Or, c’est souvent une juxtaposition qui extrapole la vérité. Celle-ci se passe ailleurs. Quelqu’un m’a dit justement, il y a peu de temps, qu’il n’y avait pas forcément de vérité, mais des décisions de justice. Parfois la vérité surgit. Attention, je m’intéresse à un couple très particulier. Dans la vraie vie, il y a des affaires terribles où les femmes sont très maltraitées, violées et où il est simple de juger. Je ne dis pas que toutes les affaires sont impossibles à juger. En tant que cinéaste, j’ai été dans cette zone d’une vérité trouble, complexe et j’avais envie de figurer ça plus que d’aller reporter une énième mort d’une femme, ce qui a été énormément fait dans le cinéma masculin notamment. La femme a été représentée pendant des dizaines et dizaines d’années comme un objet qu’on adore violer et disséquer. J’ai revu récemment Jacques l’Eventreur, la femme on la met dans tous les sens, on ne supporte pas l’altérité de cette femme, donc on la détruit. J’essaye en tant que femme de m’approprier le récit d’une autre façon. Mais je ne suis pas du tout dupe sur le fait qu’y a des affaires où il n’y a pas de doute

La cécité de l’enfant, symptôme de la vérité toujours manquante ?

Le film se fonde sur du manque. Je trouvais super interessant que ce couple ait une espèce de blessure entre eux. Il y a cet accident de leur fils qu’il y a entre eux et qu’ils n’ont jamais digéré. Ce n’est pas juste une femme qui trompe son mari, qui est bisexuelle et qui se dit-je m’ennuie dans ma vie de bourgeoise et je vais aller me taper des meufs. C’est quelqu’un qui a vécu un enfer, ce drame. Elle pense que c’est à cause du père. Je pense qu’ils portent tous les deux ce trauma. Et cette chose resurgira au procès. D’une manière plus générale, l’enfant malvoyant incarne quelque chose, fait partie de ce type de film où l’on ne saura pas tout. Il y a une zone de manque. Après c’est assez subtil. Je n’ai pas envie que ce soit ultra-signifiant, mais c’est là.

Sandra Hüller, la fascinante

Je lui ai dit : -« Joue le comme une innocente ». C’était important qu’elle ne fasse pas d’effets de style de mauvais thriller. Sandra c’est quelqu’un qui me fascine. Et je trouve que ce duo-là, Sandra Hüller-Milo Machado Graner, a créé une rencontre, une immersion. Ce n’est que mon quatrième film, mais j’ai rarement eu un tournage aussi parfait. Ce n’est pas pour avoir une posture angélique. Je suis partie, c’était la guerre en Ukraine, on sortait à peine du covid, on avait des masques, le film est quand même assez sombre et le tournage a été assez fou parce qu’il y avait du désir, de l’envie. Il y avait quelque chose de l’ordre du désir qui tenait au fait qu’on avait vécu un enfermement pendant très longtemps. Donc il y a eu un plaisir partagé. Après, Sandra est une comédienne de théâtre, elle travaille tous les jours, fait Hamlet trois heures tous les soirs et a donc une connaissance de son corps, de ses émotions, de son travail qui est exceptionnelle. C’est quelqu’un qui arrive et qui est, en deux secondes et demi, dans des états de dingue. Normalement, classiquement, j’arrive à trouver des états au bout de 7-8 prises. Elle arrive et dès la première prise, elle est incroyable. Tous les techniciens français étaient bouche bée. Qui est cette femme ?

Après on cherche. Il y a des moments où on n’est pas d’accord, mais il y a déjà une base qui est un luxe total. Et Milo aussi c’était un énorme luxe. Souvent, pour avoir beaucoup travaillé avec des enfants, il y a la « mignonerie » qui rentre en jeu et qui peut me scier les nerfs. En tant que spectatrice on s’en fout qu’un enfant soit mignon au cinéma et il est vrai que Milo a une espèce d’intelligence, de vivacité dans l’absorption de ce qu’on lui disait qui était impressionnante. Et ce n’était pas seulement une question de travail, il y avait de la joie, du plaisir, ce qui n’est pas toujours le cas avec les enfants sur un plateau. Nous étions un collectif très soudé dans une alchimie. En outre, Sandra c’est quelqu’un qui quand elle joue vraiment, on ne se rend pas compte qu’elle joue. Sa peau se transforme. Elle a le sang qui monte. Son visage se déforme. Elle est très blonde, la peau très pâle. C’est très rare quand des acteurs nous offrent une première prise aussi puissante. Mais nous avions un mot d’ordre avec Sandra qui était d’éviter la performance d’actrice. Comme elle a une technique très forte et qu’elle va très vite, elle peut être très technique. Tu lui demandes de pleurer, de s’arrêter de pleurer à telle phrase, elle maîtrise ses émotions comme certaines actrices. Virginie Efira c’est pareil, ce sont des gens qui ont un mécanisme au niveau du plexus de détente des choses et ils se mettent à penser à des choses. Ils peuvent être dans des états très forts. Je lui avais dit : « Tu pleures et je veux que la larme coule pas ». Et du coup il faut dépasser ça, sinon ça devient bionique, comme une super voiture (rires).

Pour la scène de la voiture justement, Sandra m’avait appelée en me demandant : -« Tu veux que je pleure comment ? Comme un enfant, comme une nana qui n’a jamais pleuré de sa vie ? ». Et je lui ai répondu : -« Peut-être, pleure comme quelqu’un qui n’a jamais pu exprimer ses émotions depuis deux ans. Pleure vraiment. Tu ne t’autorises à pleurer que là. » Et je me souviens qu’elle a fait une impro et m’a fait pleurer.

Auteurs, films inspirants ? 

Il y a tellement de choses. J’ai beaucoup vu les films de Fleischer pour des questions esthétiques. Revu Opening Night de Cassavetes parce qu’il y a beaucoup de rouge. J’étais obsédé par le rouge. Je voulais fair un film en pellicule. Et après dans les films de procès, j’étais obsédée par l’affaire Amanda Knox . J’ai revu le petit Grégory, Autopsie d’un meurtre, la Vérité de Clouzot. J’ai plein d’influences. Pour l’écriture même, j’étais assez nourrie pour ne pas me nourrir que d’une chose. Dans l’écriture, on est des vampires pas mal de temps et après on pousse de côté les références pour vraiment se concentrer sur la forme, moi j’ai essayé de partir sur une histoire que je n’avais justement pas trouvée.

Fan : un thriller psychologique indien troublant

Un Thriller psychologique indien nous fait suivre la destruction psychologique d’un jeune homme qui a fait de son idole du cinéma sa raison de vivre. Construit en deux parties il nous présente les deux versants de l’obsession: d’abord l’amour fusionnel puis le rejet mortifère.

« La connexion, vous savez, c’est une drôle de chose ! Ne demandez pas comment ça marche. Notre amitié remonte à plusieurs années. Notre connexion est plus forte que le wi-fi ou le bluetooth. (…) Nous sommes un, il est Aryan et moi, Aryan junior. »

Ainsi débute Fan introduit par une voix off juvénile et enthousiaste, voix de Gaurav Chandna, adolescent d’une vingtaine d’années dont toute la vie tourne autour d’une unique passion : la star de cinéma cinquantenaire Aryan Khanna. Pour Gaurav, Aryan n’est pas juste une star, c’est son monde, c’est sa vie, c’est finalement lui-même. Il s’est totalement identifié à son idole, il s’est perdu de vue lui-même. Aryan Khanna monopolise toute ses pensées et tout son intérêt. Sa chambre est tapissée d’images de la star, l’espace en est littéralement saturé comme l’est le psychisme d’Aryan. Cette connexion psychique ressentie par le jeune garçon avec son idole est marquée du sceau de la ressemblance physique entre les deux personnages, une ressemblance si totale que Gaurav est le sosie en plus jeune d’Aryan.

Les deux personnages : Gaurav et Aryan sont tous deux interprétés par Shah Rukh Khan. Cet acteur indien a dans son pays une aura qui dépasse toute autre. S’il fallait faire une comparaison, on pourrait la faire avec des stars internationales de la chanson comme l’ont été Mickael Jackson ou Elvis Presley. Il est le Baadshah (le roi) de Bollywood, comme Elvis a été le King en son temps.

On ne peut séparer Shah Rukh Khan de l’histoire fictive qui nous est rapportée, elle ne fonctionnerait pas si bien avec un autre acteur. Tandis que la voix off introductive nous raconte cette connexion intime entre le jeune garçon et son idole, ce sont des images d’archives du réel Shah Rukh Khan qui défilent sous nos yeux avec sa gimmick particulière et ses pas de danse qui sont sa signature. Ce sont aussi des extraits d’authentiques interviews qui sont insérées. Ce sont également de véritables images de la foule qui assaille la maison de l’acteur le jour de son anniversaire où il se montre à ses fans pour les saluer depuis chez lui. Pas de doute, Fan est aussi un film sur le rapport particulier que son public entretient avec Shah Rukh Khan et qui peut virer facilement à l’obsession pour nombre d’indiens.

Le film débute donc dans l’univers enchanté de Gaurav vivant une osmose parfaite avec son idole. Et voilà que Gaurav prend la décision d’aller rencontrer Aryan à l’occasion de l’anniversaire de la star. Il part à sa rencontre, sûr de lui, tandis que cette phrase d’Aryan résonne en lui :

« Ce que j’ai fait ne m’appartient pas. Si je suis ce que je suis aujourd’hui, si j’en suis là où j’en suis aujourd’hui, c’est grâce à mes fans, sans mes fans, je ne suis rien ».

Gaurav a une raison d’être, il a un sens à son existence : il est l’un de ses fans et en tant que tel, il a « fait » Aryan. Mais arrivé devant sa résidence, rien ne se passe tel qu’il l’avait imaginé. Il n’est qu’un parmi des centaines d’autres, noyé dans une foule anonyme. Il a beau se sentir seul et unique face à son idole qui se montre et salue la foule, Aryan ne le voit pas et ses tentatives pour le rencontrer personnellement n’aboutissent pas. Gaurav n’est pas du genre à lâcher le morceau, il n’a qu’une obsession obsession en tête : le rencontrer, faire savoir à Aryan qu’il existe.

Cette rencontre finit par avoir lieu dans un face à face qui se révélera fatale pour le jeune homme. Loin d’être la rencontre de ses rêves, il vit un cauchemar éveillé. Son monde s’écroule. Il refuse à la star le droit d’être elle-même et de vivre sans lui, d’avoir sa propre vie. Lui, Gaurav n’a qu’une vie : Aryan et Aryan doit le lui rendre, c’est grâce à lui qu’il est une star car sans ses fans il ne serait rien !

A son retour chez lui, tout a changé et il va mettre autant de passion et d’obsession à détruire son idole et à la renier qu’il en a mise à l’aduler. Cela va commencer par les images arrachées une à une des murs de sa chambre et qui vont brûler dans le feu, symbole de la rage qui le dévore. L’objet d’adulation est devenu un objet de haine à anéantir.

Cette séquence fait basculer le film dans la deuxième partie. Jusque là Gaurav était obsédé par Aryan, désormais il va tout faire pour que la connexion s’établisse dans l’autre sens et pour devenir l’obsession d’Aryan : « les fans chassent les stars, maintenant une star va poursuivre un fan. » Gaurav va mettre toutes ses forces et son énergie à inverser le rapport et à devenir l’obsession de l’acteur. Jouant de sa ressemblance physique avec lui, il se fait passer pour l’acteur et le discrédite auprès de son public par son comportement. Le film bascule dans un affrontement dont les deux protagonistes ne pourront sortir indemnes.

L’ultime face à face est l’occasion pour le Baadshah de faire passer un message à ses fans :

Arrête ce jeu. Je suis heureux dans ma vie, ne peux-tu pas être heureux dans la tienne? (…) Arrête d’être un fan. (…) j’ai fait mon chemin seul et pas dans l’ombre de quelqu’un. Je suis humain. Je ris, je pleure, je perds la tête comme toi, j’ai une famille, des responsabilités. Je n’ai pas le temps de rencontrer tous mes fans. (…) Repars à zéro mais pas comme Aryan Khanna junior, découvre ce que c’est d’être Gaurav Chandna. La joie de vivre par toi-même ne peut pas s’accorder avec une vie à travers un autre. (…) Vis ta vie et laisse-moi vivre la mienne.

On pourra reprocher à ce thriller indien son manque de finesse, sa lourdeur explicite et l’invraisemblance de certaines situations. Ce film est pourtant loin d’être sans intérêt. Il explore toutes les phases de l’obsession depuis l’idolâtrie jusqu’à la haine. Les répliques et les dialogues sont explicites mais sont riches de sens. La performance de Shah Rukh Khan est très bonne que ce soit pour camper la star arrogante ou le jeune fan obsessionnel. Ce Bollywood ne comporte pas de chorégraphies qui sont le grand atout de Shah Rukh Khan, tout repose donc sur son jeu d’acteur. Rien ne vient alléger l’atmosphère de plus en plus sombre de cette histoire.

Fan est un thriller psychologique, qui nous fait suivre la destruction psychique d’un fan prêt à tout pour son idole, prêt à perdre sa propre vie ou à tuer. Il décrit le rapport obsessionnel que les fans peuvent entretenir avec une star. Un sujet traité dans bien des films. On peut citer à titre d’exemple un film sombre : Un Frisson dans la nuit ou une approche bien plus légère avec le film de Scorcese La Valse des pantins. On appréciera avec Fan de découvrir une approche indienne sur le sujet.

Bande annonce : Fan

Fiche technique : Fan

Titre original : Fan
Réalisateur : Maneesh Sharma
Scénario : Habib Faisal
Producteur : Aditya Chopra
Maisons de Production : Yash Raj Films
Distribution : Yash Raj Films
Durée : 162 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 15 avril 2016 (Inde)

Blue Beetle ne casse pas trois pattes à un cafard

Malgré quelques excellentes surprises, le DC Extended Universe n’a été qu’une succession d’échecs. Alors, comme frappé par un éclair de génie (qu’on aurait aimé voir dans The Flash), Warner a décidé de prendre sa première décision intelligente depuis des lustres : l’euthanasie. Laisser mourir pour reconstruire. C’est désormais sur un reboot complet, chapeauté par James Gunn, que se dirigeront les films de l’univers cinématographique DC. L’arc Gods and Monsters est lancé. Blue Beetle, auparavant destiné à la VOD et au Snyderverse, se retrouve propulsé au cinéma en tant que premier représentant de ce tout nouvel arc. Quelqu’un aurait un insecticide ?

Un grand cafard implique de grandes responsabilités

Imaginons une conversation de la Justice League après le visionnage du film. 

Superman : Bon… Donc ça, c’est le petit nouveau  ?

Wonder Woman : Non, il rejoint un autre univers. Nous, c’est fini.  Braves collègues et amis, travailler à vos côtés a été un grand honneur.

Batman : Je suis Batman.

Flash : Je suis d’accord, Bruce. Moi, j’ai bien aimé. Je l’ai même trouvé meilleur que mon film.

Les membres se tournent vers lui.

Cyborg : C’était très difficile de faire pire que ton film, Barry.

Flash : Au moins, j’en ai eu un…

Aquaman : Pas de quoi en être fier, mon pote.

Flash : Attends ton deuxième, Arthur. Vu les galères en production, il peut très bien être pire.

Wonder Woman : Les garçons ! Nous sommes là pour parler de Jaime Reyes, le premier super héros mexicain. Il est incarné par Xolo Mariduena, révélé dans Cobra Kai. Nous suivons ses aventures et celle de sa famille mexicaine alors qu’il est choisi par un scarabée extraterrestre. Assumera-t-il son destin de super héros ? Telle est la question.

Gros silence. Les membres de la JL se regardent. 

Superman : Pourquoi tu parles comme un robot ?

Cyborg : Ma base de données indique que ses apparitions sont tellement forcées et inutiles qu’elle a fini par perdre sa personnalité.

Batman : Je suis Batman.

Wonder Woman : Je ne pensais pas que tu pourrais me dire une telle chose, Bruce…

Superman : Non, franchement, ça vous a plu ?  A un moment, j’ai utilisé ma vision et j’ai regardé le film d’à coté. C’était sur le concepteur de la Bombe Atomique… ça avait l’air fascinant.

Flash : Ben… grave ! Je me suis attaché à Reyes et sa famille. C’est une origin story assez classique…

Cyborg : Effectivement. Selon mes calculs, le film est composé à 98,45% de clichés et de scènes déjà vues. Les statistiques montrent que la saga Spider-Man a été copiée à 58,87%, bien plus si on se fie au seul scénario de l’œuvre.

Wonder Woman : Laisse tomber les calculs l’espace d’un instant, cher Victor. Savoure ce moment de partage avec tes collègues. Donne ton propre ressenti. Je te prie de bien vouloir t’exprimer. Que dit ton cœur ?

Superman : Non, sérieusement, Diana, là tu deviens flippante.

Flash : Ok, ouais, c’est très cliché. Le film n’a pas une once de surprise. Mais certains passages fonctionnent, non ? Sérieusement, j’ai été ému, quelques fois. Je veux dire, il se passe des choses tragiques. Sans surprise, mais tragiques. Je pense qu’un enfant qui découvrira ce film au cinéma va l’adorer. Il y a de l’action, des enjeux, de la tragédie et les effets spéciaux ont de la gueule.

Aquaman : T’es mal placé pour parler d’effets spéciaux, Barry.

Cyborg : Eh ben… Pour en revenir à ce que disait D.IA.na. – Ils se marrent tous, sauf elle – Je n’ai pas vraiment été déçu. Je m’attendais à rien, mais j’ai trouvé le film d’une lenteur abominable. C’est tellement une autoroute de clichés et de recyclage qu’on en perd tout intérêt. Je veux dire, ce n’est pas comme le film de Barry, qui est tellement raté qu’on en rigole. – Ils se marrent tous, sauf Barry – là, c’est juste plat.

Superman : Je suis d’accord. C’est dommage, car certaines séquences fonctionnent au niveau de la mise en scène. Tu as quelques fulgurances, mais elles ne sauvent pas le film. Par contre, l’acteur s’en sort bien, je trouve. Il porte bien les différents tons du film : la peur, la colère, la vengeance.

Batman : Je suis la vengeance.

Ils se regardent, surpris. 

Flash : Euh les gars, j’ai pas compris ce qu’il voulait dire.

Cyborg : Mon analyse me pousse à croire qu’il a littéralement dit « je suis la vengeance ». 

Aquaman : Pour donner mon avis, je me suis fait chier aussi. C’était surtout difficile pendant une partie des scènes d’action. Certaines fonctionnent, c’est vrai, les effets spéciaux sont plus réussis que le dernier film de Diana ou celui de Barry, vrai aussi. D’ailleurs, de ce que j’ai compris, il ne devait pas sortir en salles ?

Cyborg : Non, en effet. Warner le destinait à la VOD. Blue Beetle a un bien plus petit budget que nos films à nous. – Flash se met à tousser – Très bien, vos films à VOUS… C’est sans doute pour cela que la totalité des scènes d’action se déroulent de nuit et dans un vide créatif total. Dommage, on sait qu’un manque de budget peut très bien donner un excellent résultat.

Flash : C’est vrai, ils ne se sont pas cassés la tête pour le climax.

Ils se tournent tous vers lui. 

Wonder Woman : Toi être moins bien placé pour dire cela, Barry.

Superman : Oh, non.. ça s’aggrave en plus.

Batman : Je suis Batman.

Flash : Oui, c’est vrai ! Bruce a raison, c’est peut-être le film de super-héros le plus centré sur la famille qu’on ait eu, non ?  Ajoutez-y le côté mexicain ! C’est original ça, non ?

Aquaman : C’est sûr. Un père qui a dix lignes à tout casser, un oncle qui accumule autant de clichés qu’un paparazzi qui rencontrerait Lena Situation, une sœur insupportable, une mère invisible et une grand-mère… Non, sérieusement, on en parle de la vieille ? – Wonder Woman se tourne vers lui, en haussant les sourcils – T’es immortelle, meuf.

Cyborg : Oui, dommage que le seul personnage réellement intéressant soit Reyes. Même sa copine n’a pas grand intérêt. Elle joue plutôt bien… c’est tout. En revanche, j’espère que nous sommes tous d’accord pour dire que Blue Beetle possède l’un des pires méchants sur l’ensemble de nos films super-héroïques ?

Aquaman : Oh, bah p****n, ouais !

Flash : Carrément !

Wonder Woman : Moi être d’accord.

Superman : Absolument.

Batman : Je suis Batman.

Superman : Il y a toutefois quelque chose de paradoxal dans ce projet. Je ne l’ai pas aimé, pas du tout. C’est ennuyeux, visuellement très fade et sans aucune imagination et surtout, incroyablement prévisible. En revanche, le personnage de Jaime a un vrai potentiel. Si James Gunn s’occupe bien de lui, il peut en faire quelque chose de très bien, dans les années à venir.

Wonder Woman : Diana Price approuve ce message.

Le Bat-Téléphone sonne. Batman lit le message. 

Batman : Je suis Batman.

Flash : Décidemment… On n’est jamais tranquille. On y va, les gars ?

Aquaman : Une dernière fois.

Cyborg : Une dernière fois.

La Justice League quitte le Bat-Café et s’élancent vers l’inconnu. 

Bande-annonce : Blue Beetle

Fiche technique : Blue Beetle

Réalisation : Angel Manuel Soto

Scénario : Gareth Dunnet-Alcocer d’après le personnage crée par Keith Giffen, John Rogers et Cully Hamner

Casting : Xolo Mariduena / Bruna Marquzine / Belissa Escobedo / George Lopez / Raoul Trujillo

Musique : The Haxan Cloak

Photographie : Pawel Pogorzelski

Production : DC Studios

Distribution : Warner Bros. Pictures

Genre : Super-héros

Durée : 127 minutes

Sortie : 16 Aout 202

 

Note des lecteurs0 Note

2

La Fureur de vivre de Nicholas Ray : entre désenchantement et espoir

0

À l’occasion des 100 ans de la Warner, des films mythiques du studio californien sont projetés dans nos salles. La Fureur de vivre (Rebel Without a Cause), œuvre culte qui a notamment consacré James Dean, est à l’honneur cette semaine. Ce film, à l’origine destiné à être une production de série B, met en scène les tourments d’un groupe d’adolescents dans l’Amérique d’après-guerre, et ne doit pas sa postérité qu’à la performance de ses acteurs.

Synopsis : Jim Stark est le petit nouveau au lycée. Un jeune homme accablé de problèmes familiaux et brimé par ses camarades, mais qui n’aspire qu’à se faire une place parmi eux. Il est entraîné malgré lui dans un défi de vitesse face à Buzz, chef d’un groupe un peu rebelle, où ce dernier perd la vie. Suite à ce drame, Jim est entraîné dans une spirale de violence.

Portrait d’une jeunesse en crise

Trois personnages sont au cœur de l’intrigue : Jim Stark (James Dean), Judy (Natalie Wood) et John, dit “Platon” (Sal Mineo). Dès la séquence d’ouverture, ils semblent incarner une jeunesse en perte de repères et en proie à la délinquance : tous trois se retrouvent le même soir au poste de police de la ville pour de petites infractions. L’un des enjeux majeurs du film est donc la création de nouveaux repères pour ces jeunes entourés par la violence. En effet, dès le lendemain, Jim est le petit nouveau du Dawson High School, où il est sommé de “faire ses preuves”, en vue d’intégrer la bande de cool kids du lycée. Cela se traduit dès le premier jour par un duel au couteau entre Jim et Buzz, le leader du groupe. Stoppés par un professeur, les deux adolescents se donnent rendez-vous le soir même au bord de la falaise pour poursuivre leur combat. Après avoir hésité à s’y rendre, Jim retrouve finalement Buzz pour une course de voitures. Lorsque son adversaire y perd accidentellement la vie, Jim ses deux acolytes font face aux attaques vengeresses des anciens compagnons du défunt. La suite du film, qui se termine à l’aube de cette nuit sanglante, montre comment Jim parvient à survivre et à s’extraire de cet engrenage violent, en trouvant et en s’appuyant sur ses propres valeurs.

Des modèles à réinventer

“Que faut-il faire pour être un homme ?”, demande le jeune héros à son père, alors qu’il hésite à se dénoncer à la police après la mort de Buzz. Cette question résume en partie l’une des quêtes du jeune homme au cours du film : celle de sa propre masculinité, face à des modèles de virilité en crise. Comment se construire en tant qu’homme sans exemple vers lequel se tourner ? Le père de Jim incarne en effet un manque d’autorité et une inconstance de valeurs tout au long du film : ne sachant comment s’adresser à son fils, il est éclipsé par les figures de la mère et de la grand-mère. Il apparaît constamment soumis à elles, et n’a aucune réponse à apporter à son fils lorsque celui-ci est en plein dilemme. Les autres figures paternelles du film sont également problématiques : le père de Judy incarne un paternalisme et une sévérité archaïques, desquels sa fille cherche à s’émanciper. Le père de John, quant à lui, est absent. Enfin, le personnel du lycée endigue en apparence seulement la violence de ses étudiants : à la nuit tombée, les combats reprennent de plus belle. Ainsi, dans l’Amérique tourmentée de l’après-guerre, les figures de l’autorité semblent être coincées entre une sévérité désuète et une inconstance permissive, propices à une montée de la violence. La seule alternative possible à l’effondrement de la morale est incarnée par un officier de police de la ville, qui se montre assez souple pour être écouté des jeunes. Mais en définitive, ce sont ces derniers qui portent véritablement l’espoir d’un renouveau des valeurs.

Un nouvel espoir

La mort accidentelle de Buzz provoque un déferlement de violence, duquel Jim, Judy et John cherchent à se préserver. Ne pouvant pas compter sur leurs parents pour les défendre, ils doivent faire face au problème par eux-mêmes. Partant du statut de marginal au début du film, Jim construit petit à petit sa propre identité, et s’accomplit en tant qu’homme selon de nouveaux principes. Face à la brutalité des anciens compagnons de Buzz, et à l’échec des adultes à lui apporter de l’aide, celui-ci devient son propre modèle. Le trio qu’il forme avec Judy et John constitue une famille métaphorique, où chacun des personnages peut enfin trouver sa place, ce que le cadre familial traditionnel ne leur permet pas. Jim devient alors un modèle de courage pour ses pairs, et incarne à la fin du film l’espoir d’un renouveau des valeurs venant directement des jeunes.

Bande-annonce –La Fureur de vivre

Fiche technique – La Fureur de vivre 

Réalisation Nicholas Ray
Scénario Irving Shulman et Stewart Stern
Production David Weisbart
Interprétation James Dean (Jim Stark), Natalie Wood (Judy), Sal Mineo (John dit « Platon »)
Société de production et de distribution Warner Bros. Pictures
Musique Leonard Rosenman
Photographie Ernest Haller
Montage William Ziegler
Date de sortie (USA) 1955
Durée 1h41

La boîte à vieillir de « La Bête dans la jungle »

Adapté d’un bref roman d’Henry James, La Bête dans la jungle de Patric Chiha est un drôle d’objet cinématographique, hiératique et languissant, mystérieux et étrange. Ode aux époques bafouées.

SynopsisPendant 25 ans, dans une immense boîte de nuit, un homme et une femme guettent ensemble un événement mystérieux. De 1979 à 2004, l’histoire du disco à la techno, l’histoire d’un amour, l’histoire d’une obsession. La « chose » finalement se manifestera, mais sous une forme autrement plus tragique que prévu.

Nimbé des lumières mordorées d’une boîte de nuit qui constitue presque l’unique décor du film, La Bête dans la jungle met en scène les attentes et amours d’un couple très durassien, May (Anaïs Demoustier au charisme mutin) et John (Tom Mercier inoubliable dans Synonymes de Nadav Lapid).

Le film les suit sur vingt cinq ans deviser, aller et venir, rentrer dans cette « boîte sans nom » comme la nomme sa physionomiste jouée par une Béatrice Dalle plus Pythie que jamais. Le film ritualise, observe, contemple les stupeurs et vapeurs du temps, ses pestes, ses figures exaltantes ou menaçantes.

La Bête dans la jungle est sous l’influence pérenne du travail hypnotique de la chorégraphe Gisèle Vienne et de sa création envoûtante The Crowd (dont Patric Chiha réalisa un documentaire en 2020 Si c’était de l’amour). Le film travaille au bord de l’imminence, de quelque chose qui va se passer, d’une malédiction ou d’une épiphanie.

Mais là où la chorégraphe Gisèle Vienne met l’accent sur la chair fluide des sensations, la lente exultation des corps se mêlant dans une danse enivrante, Chiha va chercher -plutôt que l’excitation du mouvement- une sorte de mélancolie ou d’atonie chorégraphique

L’attente énigmatique, comme lien des personnages du couple, est la plus belle idée du film. Qu’attendent-ils au juste ? Quelle est cette bête prête à bondir au cœur de la piste de danse ? Nous le subodorons assez vite. « Le temps est accusé. Temps suspect mais aussi pouvoir absolu du temps, une espèce d’infernal libre-arbitre », écrit Georges-Didi Huberman dans son Mémorandum de la peste.

Le film met en scène cela : qu’attendons-nous dès l’aube de nos vingt cinq ans qui à la fois nous effraie et peut-être nous grise, de quelle autre ivresse la jeunesse se pare tout en ne cessant de la frôler et l’éviter ?

La Bête dans la jungle a cet éclat suranné des films tel India Song, porteurs de voix désincarnées et enchanteresses qui prophétisent ou annoncent une chose immonde et inévitable : la vie à bout de danse, la vieillesse blafarde, la fin des vitalités et des euphories.

John a déjà tout métabolisé dans son corps même s’il ne sait le dire, il ne danse jamais, il erre et n’a sans doute jamais été vivant. Il est l’œil des grandes tragédies d’époque, les pestes qui viennent rompre le tissu évanescent de la danse : la chute du Mur de Berlin, l’élection de Mitterrand, le Sida, l’effondrement des tours jumelles. La mort dans la jungle, ce mal noir, ou « du rouge passant au noir » traverse ce film à part, profondément romantique.  Mémorandum à une époque perdue.

« Malheur à qui n’a pas le cœur de regarder en face… Ne pas se dérober, accepter de payer, ne serait-ce que d’un regard, pour commencer. Quelque chose, malgré le, les dangers, me troublait vers le savoir. Arracher, dans l’unique spectacle des corps, une histoire ; arracher une histoire des corps à ce qui restait captif, trop anciennement, dans les mythologies de la peste. » Georges Didi-Huberman

Bande-annonce : La Bête dans la jungle

Fiche technique : La Bête dans la jungle

Réalisateur : Patric Chiha
D’après l’oeuvre d’Henry James
Avec Anaïs Demoustier, Tom Mercier, Béatrice Dalle
16 août 2023 en salle / 1h43 min / Drame
Distributeur : Les Films du Losange

Infiltrée : la violence dans la peau

Entre l’autorité parentale défaillante et celle des hommes cupides, Infiltrée évoque le désir d’émancipation d’une jeunesse prise au piège dans un cycle de violence. Les gangs sont les nouveaux points de chute de pour ces enfants du Guatemala, qui ne peuvent pas toujours sortir du monde de la nuit ou celui de leurs bourreaux. Le courage d’une sœur peut-il suffire à rendre justice à ces âmes égarées ? Justin Lerner nous invite justement à cette réflexion.

Synopsis : La sœur de Sarita n’est pas rentrée chez elle après une soirée. Persuadée que sa disparition a quelque chose à voir avec Andrés, l’ex-petit ami toxique de sa sœur, Sarita trouve le moyen de se lier avec ce dernier et d’infiltrer son gang. Armée de sa volonté sans faille de découvrir la vérité, elle se retrouve de plus en plus impliquée dans les actes violents commis par ces mercenaires sans pitié.

Les enfants sauvages

La Llorona, Tremblements, Ixcanul… Le cinéma guatémalien s’épanouit de plus en plus dans les festivals du monde. Traverser les frontières pour aspirer à un meilleur avenir fait partie de leur programme, que ce soit sur le plan physique ou spirituel. Les cinéastes nous donnent ainsi les clés pour comprendre les problématiques liées à un pays que l’on préfère quitter plutôt que d’y pourrir. C’est notamment le cas avec une tranche de vie où de nombreux échecs sont permis et où ces mêmes échecs peuvent précéder leur dernier soupir. L’américain Justin Lerner choisit d’étudier les adolescents de « clicas », des gangs dont la moyenne d’âge est représentative de leur courte espérance de vie.

De jeunes femmes se font belles pour plaire à quelqu’un dont on connaît déjà le nom, voire pas du tout. C’est un peu la routine des fins de journée épicée, où Bea (Pamela Martínez) supplie sa sœur cadette Sarita (Karen Martínez) de l’accompagner en boîte de nuit. Celle qui a la tête froide cède toutefois à une requête qui la poussera à enquêter plus à l’est, dans la ville portuaire de Puerto Barrios, suite à la disparition de Bea le lendemain de la fête.

En suivant les traces de son ex-petit ami Andres (Rudy Rodríguez), rejoindre son gang devient l’opportunité d’en savoir plus sur sa sœur. Entre quête vengeresse et survie à tout prix, cette amorce a de quoi rappeler la récente relecture des Apaches de la Belle Époque chez Romain Quirot, avec bien entendu moins de stylisations, moins de romantisme et surtout avec une volonté de capter les réactions de la plupart des comédiens non-professionnels qui peuplent ce réseau de délinquance. Pourtant, l’arrivée de Sarita vient bouleverser l’ordre des choses. Cette dernière n’a pas le droit d’échouer, elle n’a pas de droit de revenir en arrière avant d’être en paix avec elle-même.

Dans les crocs du diable

Lerner prend soin de placer son héroïne en contraste avec ses nouveaux camarades, notamment lorsqu’il filme sa stupeur ou sa détermination. On ressent de la bienveillance dans ses yeux, un atout qui peut néanmoins baisser la garde des plus suspicieux. C’est avant tout l’autorité et l’audace de Sarita qu’il s’agit de saluer, car son opposition permanente aux jeux de massacres que l’on établit au préalable rend sa trajectoire plus touchante. Cependant, à force de vouloir préserver son intégrité, on en oublie de parler de ces autres femmes, que l’on emploie seulement pour le conditionnement de stupéfiants ou pour le potentiel coût en prostitution. Ce voyage mérite autant de traiter de l’intimité de sa protagoniste en perte d’innocence que celle des femmes brisées qui ne sont plus que cendres et poussières.

Après Girlfriend et The Automatic Hate, le troisième long-métrage de Lerner lâche les bêtes aux mains d’adultes malveillants, sinon inaptes à élever ou accompagner une jeunesse insouciante et en défaut d’autorité parentale. Le chef du gang de Sarita et d’Andres a bâti un business qui dépend de la vie de ces jeunes, remplaçables au besoin. C’est un peu comme si le Capitaine Crochet avait réussi à apprivoiser les enfants perdus du pays imaginaire. Sans navire, sans matelots de sa génération, il est le seul adulte à bord d’un gang qui emploie le langage de piraterie. Ils ont beau être conscients de ce credo, ils ne peuvent s’en soustraire à la force de leurs ambitions.

De son titre original, Cadejo Blanco fait allusion au chien blanc qui protège les voyageurs dans le folklore d’Amérique centrale. Son parfait opposé, le chien noir incarne alors le diable, celui qui ne sème que la mort derrière son passage. Le chef du gang est tout indiqué pour y associer ses crocs dévoreurs d’âmes, tout comme la plupart des hommes adultes du coin d’ailleurs, qui ont le monopole de leur vie comme celle d’autrui. Infiltrée sait finement gérer son suspense durant une bonne heure avant de s’essouffler dans une succession de banalités. Un drame policier qui manque toutefois de tensions et d’efficacité dans son dernier acte, où la mutinerie semble être la seule alternative pour enfin retrouver sa liberté. Fort heureusement, l’humanité et la force de caractère de l’héroïne nous invitent à la suivre jusqu’au bout de son aventure.

Bande-annonce : Infiltrée

https://www.youtube.com/watch?v=CH5PftaFjXw

Fiche technique : Infiltrée

Titre original : Cadejo Blanco
Réalisation & Scénario : Justin Lerner
Photographie : Roman Kasseroller
Son : Franck Gaeta
Musique : Jonatan Szer
Montage : Cesar Diaz, Justin Lerner
Production : La Danta Films
Pays de production : Guatemala, États-Unis, Mexique
Distribution France : L’Atelier Distribution
Durée : 2h05
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 23 août 2023

Infiltrée : la violence dans la peau
Note des lecteurs0 Note

3.5

Fragments d’un parcours amoureux ou la danse de l’archive de Chloé Barreau

Pendant plus de trente ans, entre Rome et Paris, Chloé Barreau écrit, photographie, filme sans relâche sa vie amoureuse, « une vie sous attentat d’amour » faite d’urgences, d’élans, d’ivresses et de mensonges, de passions et de souvenirs en germination, cette vie intime profondément romanesque est le cœur du nouveau documentaire de la cinéaste, Fragments d’un parcours amoureux, présenté à la 20eme édition des Giornate degli Autori dans la section Nuits Vénitiennes.

Roland Barthes par la délicatesse et la finesse d’analyse de ces Fragments d’un discours amoureux est tout près de la tonalité du film. C’est donc très beau le glissement furtif opéré dans le titre  du « discours » au « parcours ». Avec le film de Chloé Barreau nous sommes résolument sous aura Barthésienne par la réflexion sur l’amour, la vie, la construction ou l’invention de nos mémoires qui sous-tend de part en part ces Fragments d’un parcours amoureux.

La Vita Nova 

A la fin de sa vie Barthes avait un grand projet de roman, La Vita nova, laissée inachevée par sa mort. « Cette vie nouvelle  permet de saisir une forme essentielle du lien qui unit la vie et l’écriture, car ces nouvelles vies sont toujours des naissances de nouvelles écritures, qui refondent en profondeur le genre dans lequel elles s’inscrivent. » De même c’est comme si Chloé Barreau s’était attelée depuis l’adolescence à ce projet des Fragments d’un parcours amoureux, comme si l’amoureuse fiévreuse qu’elle est, lui avait fait pressentir que ce serait d’évidence cela son parcours, son devenir singulier : Faire œuvre de sa vie ! Comme si elle aimait et n’était aimée que pour retenir ses traces, témoigner d’une existence. Comme s’il n’y avait pas d’autre vie que l’amour-image, pas d’autre amour que la vie filmée pour renaître perpétuellement dans sa vie nouvelle.

Ce qu’il y a de plus vertigineux dans son film c’est dès lors ce matériau prodigieux, la matrice de sa mémoire amoureuse filmée, cette singularité (« manie de tout filmer, dit l’une de ses ex) ou volonté de s’inscrire déjà à 16 ans dans une autobiographie en images de sa vie.

Puis ce qu’elle décide d’en faire : interroger la mémoire des témoins et acteurs de sa vie amoureuse pour reconstituer sa/leur mémoire. Cette fermeté et prescience où la volonté créative de la cinéaste innerve l’existence fait écho à l’œuvre de Sophie Calle avec laquelle à bien des égards le travail sur l’archive de Chloé Barreau entre en résonance.

L’Archive mobile et inventive 

Chez Sophie Calle comme dans « Fragments d’un parcours amoureux », l’archive est vitale, romanesque, danse, mobile, projetée dans l’avenir. De même ici. « La danse de cette femme dans une telle intensité dramatique » donne à ré-interroger la chronologie de nos vies en « chronologies amoureuses ». En ce sens Anna Mouglalis, une des amantes de la réalisatrice, propose au spectateur une intrigante manière de percevoir le film :  » -J’ai décidé, dit-elle d’appréhender ma mémoire comme mon imaginaire. On s’invente son passé ». Cette phrase est une lecture passionnante parmi d’autres qui ouvre encore davantage le geste du film.

Quelle mémoire avons-nous au juste de ce que nous avons vécu? De nos amours passés? Même en allant interroger les autres, ce qui est la démarche ici de Chloé Barreau, qu’est-ce qui nous garantit d’une vérité, que cela a eu lieu ? Lorsque les amours ont disparu, ont été remplacés, que les trajectoires se sont perdues de vue sans s’être oubliées, que devient-on dans la mémoire de nos amours de vingt ans, trente ans ? Eux, elles nos amoureux, nos amants, nos amantes qu’ont-elles à dire de notre désir, peuvent-elles témoigner, nous authentifier ?

L’ensemble n’est-il pas au fond (hormis les personnes vivantes, témoignant et pas des moindres ici, puisque nous y retrouvons la cinéaste Rebecca Zlotowski, l’actrice Anna Mouglalis et l’écrivaine Anne Bérest entre autres) fictionné et réinventé au présent par le désir du souvenir? Et il n’est pas banal bien sûr ici que parmi les aimées de Chloé Barreau, nous retrouvions tel un événement magique et assumé du désir et du destin: des femmes cinéaste, actrice, romancière. Ainsi donc l’amour est écriture et cinéma, et le cinéma est la vie même.

Ce sont autant de questions et de voies que soulèvent ce documentaire existentiel, ce ne sont pas les seules. Ce que signifie aimer des hommes, des femmes ou être aimé(e), l’élan nécessaire que ce sentiment crée dans une vie: c’est l’arc palpitant, curieux et profond de ces Fragments.

Synopsis du film : Tout au long de notre vie, on tombe amoureux des personnes les plus diverses. Coup de cœur adolescent, relation à distance, passion charnelle, lien profond : chaque histoire est différente, chaque expérience magique. Depuis l’âge de 16 ans, entre Paris et Rome, Chloé Barreau a filmé ses amours. Tandis qu’elle vivait une relation, elle en fabriquait déjà le souvenir : en filmant, prenant des photos, écrivant. Mais chaque histoire a deux points de vue… De quoi se souviennent ses ex ? Quelle est leur version des faits ? Sébastien, Jeanne, Laurent, Ariane, Rebecca, Anne, Jean-Philippe, Anna, Bianca, Marina, Marco, Caroline…

Fragments d’un parcours amoureux reconstitue la vie d’une femme du point de vue de ceux et celles qui l’ont aimée. Témoignages intimes et images privées se mélangent pour révéler les parcours universels du sentiment amoureux.

Teaser du documentaire : Fragments d’un parcours amoureux

Fiche Technique : Fragments d’un parcours amoureux

Titre original : Frammenti di un percorso amoroso
Réalisatrice : Chloé Barreau
Par Chloé Barreau
Avec Rebecca Zlotowski, Anna Mouglalis, Anne Berest…
Prochainement / 1h 35min / Documentaire

Les obsessions de Black Swan de Darren Aronofsky (2010)

0

En 2010, le film de Darren Aronofsky « Black Swan » est une vraie réussite technique, commerciale et artistique. Le long-métrage rafle (presque) toutes les récompenses. Il vaut plusieurs nominations à ses acteurs, son réalisateur et son équipe technique. De décembre 2010 à toute l’année 2011, le nom « Black Swan » est sur toutes les bouches. Il éclaire les Oscars, les Golden Globes, la Mostra de Venise, tout comme les autres festivals locaux. Ce qui a fait son succès est l’obsession. Pureté, séduction, réussite, à chacun la sienne pour arriver à une seule chose : la perfection.

La préparation d’un film nécessite pour ses acteurs de se mettre dans la peau des personnages. Chaque acteur a sa méthode. On dit que Daniel Day-Lewis, Lady Gaga ou Jared Leto ont une façon de préparer leur rôle en se glissant dans la peau du personnage qui est assez saugrenue. Mais si ces acteurs finissent par lâcher prise après le film, ce n’est pas le cas du personnage de ce film : Nina Sayers, ballerine ayant obtenu le rôle d’Odette dans Le Lac des Cygnes, elle, s’acharne pour arriver à ce qu’elle estime être la perfection. Aujourd’hui, permettez-nous d’explorer l’obsession dans Black Swan, le film que nous estimons le plus réussi de Darren Aronofsky.

L’obsession de la pureté

Nina Sayers vit avec sa mère. C’est une vraie mante religieuse qui veut maintenir sa fille au stade enfantin. Son obsession est que sa fille soit comme elle le désire. Erica Sayers est une ancienne ballerine qui a renoncé à sa carrière afin d’élever sa fille. Mais son investissement dans la relation mère-fille frise l’étouffement. Nina a une chambre blanche et rose avec des peluches comme une petite fille. Rien n’existe à part la danse. C’est la seule sortie qui lui est autorisée. Nina n’a pas d’ami.e.s ni de relations amoureuses. Elle ne boit pas d’alcool, n’a jamais expérimenté de drogues.

L’intimité ne lui est pas permise puisque la porte de sa chambre est toujours ouverte. La pureté de Nina (dont le prénom veut aussi dire « l’enfant ») est portée au stade de l’obsession. Son espace vital et personnel, son corps et sa vie sont entièrement contrôlés par Erica. La seule volonté de celle-ci est de protéger sa fille de tous les maux, le problème majeur de cette situation étant que Nina n’est plus une enfant depuis longtemps…

Erica Sayers a pourtant poussé sa fille à s’éloigner d’elle à partir du moment où elle a beaucoup insisté sur le fait que Nina n’est qu’une partie d’elle et non une personne à part entière. Cela arrive le soir où elle sort avec Lily, exaspérée de l’enfermement qu’elle subit de sa part. Le monde d’Erica est entièrement tourné vers Nina et sa carrière, à tel point que les portraits qu’elle peint et dessine sont aussi ceux de Nina. Il n’y a pas de réel motif à cet enfermement physique et psychologique. Elle ne cherche pas à contrôler Nina dans un but précis, si ce n’est que la nature instinctive d’une mère est portée jusqu’à l’obsession. Peut-être est-ce à cause de la fin de sa propre carrière, comme une revanche sur la vie et le corps de ballet. Mais faire cela, c’est refuser de voir son enfant grandir et s’épanouir comme il le faut.

L’obsession de la séduction

Le patron de Nina est Thomas Leroy.  Ce personnage est bien souvent oublié mais nous allons réparer l’affront de suite. Thomas est le seul personnage masculin important du film. Il a une aura assez étrange, entre le prince charmant et le Barbe Bleue. C’est un personnage agaçant avec une prédation sous-jacente pour les filles comme Nina. Son obsession est de réveiller la libido et la part adulte des jeunes filles pures. Lors de la première scène d’entrainement au ballet de Nina, il touche successivement plusieurs épaules de filles. La majorité d’entre elles ont un justaucorps noir. La plupart d’entre elles ont été exclues de l’audition pour le rôle d’Odette dans le Lac des Cygnes. Ce n’est pas un hasard. Il cible d’entrée de jeu les jeunes femmes encore innocentes comme Nina afin de les transformer. Il n’a pas envie d’une jeune femme sexuellement expérimentée mais d’une innocente.

Thomas est un vrai pervers émotionnel puisqu’il fait croire à Nina que l’une de ses camarades a remporté l’audition, juste pour voir comment elle pourrait essayer de le « convaincre » de changer sa décision. Il n’y avait nul besoin de ce stratagème, puisque Nina avait déjà été choisie. Le seul objectif de Thomas est de réveiller la part du cygne noir en elle. Pour lui, c’est un vrai jeu d’enfant dont il est passé expert depuis des années. Il a un conseil des plus cringe en tant qu’employeur : demander à Nina qu’elle se touche pour le rôle d’Odile. Il ne s’arrête pas à juste lui « suggérer » cela, mais aussi à la toucher et à l’embrasser pour « réveiller » la part sexuelle et adulte qu’elle a en elle. Le pire est que plus elle résiste, plus il aime ça… Ce personnage est problématique mais il instille, lui aussi, par son obsession de la séduction et du sexe, l’envie de réussir au personnage principal. Son action discutable, fait avancer l’intrigue. Son recours le plus vicieux est de monter Nina contre Lily, la nouvelle recrue de la troupe du ballet, afin de la mettre en compétition.

Le summum de la perversion ressort aussi lorsqu’il demande au partenaire de Nina s’il voudrait bien coucher avec elle lorsqu’elle tente de jouer le cygne noir. Devant cette humiliation publique, Nina se sent bien évidemment dénuée. En pygmalion discutable, Thomas essaye de faire ressortir la « femme » en Nina. Lorsqu’après moult tentatives, il détruit tout ce qui faisait d’elle quelqu’un d’enfantin et de pur, cela s’exprime en lui faisant éprouver de la jalousie, de l’envie, du désir, de la force, de la fierté.  Lily note d’ailleurs très bien la perversité de Thomas et fait comprendre à Nina qu’elle ne sera que son jouet pour un temps, qu’ il l’appellera « Ma Petite Princesse » comme il appelait Beth. Beth qui, comme Nina, a un potentiel tellement puissant, que seul Thomas pouvait le canaliser mais qu’il a mené jusqu’à la destruction.

L’obsession de la réussite

Nina est l’objet de l’obsession des deux personnages précédents. Les deux estiment être son pygmalion de vie et de création artistique. Cependant, ils ont aussi créé la personnification de l’obsession. Lors du premier visionnage de Black Swan, seule, elle apparaît comme obsessionnelle vis-à-vis de sa carrière, de sa routine, de son travail. Les visionnages suivants la font apparaître la plus obsessionnelle des trois : Erica, Thomas et elle. Quel que soit le parcours de Nina Sayers, du début de la journée au coucher, sa vie n’est qu’obsession. Le repas est millimétré, l’échauffement, l’hygiène, les mouvements de préparation répétitifs jusqu’à l’écœurement. De l’extérieur, Nina paraît « parfaite » comme elle se tue à le faire depuis semble-t-il des années.

Les ombres au tableau « idyllique » qu’elle se fait sont les hallucinations ou faits avérés qui lui sont arrivés : les nombreuses blessures saignantes, signes d’un travail excessif et de troubles compulsifs, les multiples images d’elle-même projetées sur les autres, toujours habillée en noir, comme volonté d’arriver à ce stade de sa personne (le cygne noir), le meurtre dans sa loge qui donne naissance au cygne noir en elle. Hallucinations toujours, son premier fantasme est avec Lilly, une femme bien plus expérimentée et qui touche à plusieurs extrêmes.

Pour mettre les chances de réussite de son côté, Nina fait aussi appel à un vieux rituel humain : porter les objets qu’une idole de réussite avait sur elle. C’est ainsi qu’elle sacralise les derniers objets dans la loge de la danseuse étoile Beth. Ce sont des boucles d’oreille, un rouge à lèvres (qu’elle porte pour aller voir Thomas), du parfum et une lime à ongles. Semblable à une petite fille volant les affaires de maman pour lui ressembler, elle fait de même avec les affaires de Beth, afin d’avoir la même bénédiction de succès qu’elle pour sa carrière.

Nous ne pensons pas que cela l’ait aidée à la faire avancer vers l’âge adulte avec sérénité, au contraire, lorsqu’elle les porte, elle rentre dans la vie d’adulte et c’est assez laid. Elle n’arrive pas à faire ce qu’il faut pour le ballet, elle connait des difficultés de confiance en elle. C’est pour cela que l’accident de Beth l’enjoint à lui rendre les objets. Cela améliore-t-il la situation ? Pas vraiment, mais c’est le moment où Nina regarde en elle pour trouver la « perfection » qu’elle recherche plutôt que dans les figures féminines qui l’entourent.

A-t-elle réussi?

Plusieurs articles et vidéos du web lient Black Swan à l’obsession de la perfection de Nina. Mais finalement, ce qui est présenté comme une obsession de la réussite professionnelle se révèle être une autre histoire d’entrée à l’âge adulte. La transformation physique, le passage du rose vers le noir, l’expérimentation, les différents passages où Nina saigne (des doigts, des orteils, du ventre) ne sont que des indices que petite fille deviendra femme, comme on le dit si souvent.

Elle sort des jupons de sa mère et de tous, lorsque son entourage lui jette au visage sa « faiblesse » physique et mentale. Dans son ultime « chant du cygne », ce dernier élan de vie et de beauté, puisé dans la rage et dans toutes les humiliations que Thomas a orchestrées, Nina devient le cygne noir tant désiré, pour à peine une dizaine de minutes de film. Métaphoriquement, Nina réussit à passer cet âge ingrat mais avec beaucoup de difficultés. À travers cette transformation, elle n’est plus si innocente, ni vertueuse. Elle peut se mettre en colère, être jalouse, convoiter plus que ce qu’on voulait bien lui donner, elle n’est plus « faible » comme Thomas le lui dit. Pourtant, des traces de validations extérieures subsistent. Après tout, elle a fait tout ça pour montrer à sa mère qu’elle pouvait devenir danseuse étoile, à Thomas qu’elle pouvait incarner les deux cygnes, à Lily et toute la troupe qu’elle était une rivale digne de ce nom, une égale féminine dans son art et pour son sexe, si mal qualifié de « faible ».

L’obsession ne prend pas fin après l’exécution des variations d’Odile, où Nina semble grisée par la perfection de son travail. Son aura est même effrayante jusqu’au frisson malgré la sensualité de sa danse. Mais seul le spectateur semble voir ce qu’elle devient. Pire, Nina meurt (sans doute ?) de ne pas avoir lâché prise, de s’être laissée modeler par tous autour d’elle. Elle n’est qu’une autre « petite princesse » de Thomas, elle est juste rentrée dans le même rang que Beth et toutes celles qui ont précédé.

En somme, Black Swan est un nid d’obsession pour tous ses personnages. Même ceux dont la présence est brève nourrissent une obsession terrible à quitter. Beth, qui était le modèle de Nina, a fini les jambes brisées lors de la fin de son règne. Nina, en digne successeur a fini blessée sur le matelas à la fin de sa première (et peut-être dernière) représentation. Ce que nous dit le film sur l’obsession est qu’elle n’a pas besoin de grand chose pour être nourrie, qu’elle nous détruit si on ne lâche pas prise à temps. Mais la leçon la plus difficile à apprendre est que l’obsession naît du regard des autres sur soi, car on voudrait les impressionner et se faire une place. C’est se comparer à l’autre qui crée une telle plaie.