Vous ne désirez que moi : amour et douleur, un duo obsessionnel ?

Vous ne désirez que moi, soit la relation de Yann Andréa avec Marguerite Duras qui « ne lui laisse plus aucune liberté, [car] il doit mettre les mots sur ce qui l’enchante et le torture ».  Ce motif d’un amour dévorant, mais essentiel à celui qui le vit, est présent dans toute l’œuvre de l’écrivaine. L’obsession pour la fin, la mort, est récurrente dans ses écrits comme dans ses œuvres cinématographiques. Le récit de Yann Andréa filmé par Claire Simon est donc l’occasion idéale pour parler de l’obsession durasienne dans le cadre de notre cycle sur les obsessions au cinéma.

« Vous n’existez pas »

Dans Vous ne désirez que moi, Claire Simon retranscrit l’entretien entre la journaliste Michèle Manceaux et Yann Andréa, alors compagnon de Marguerite Duras depuis deux ans. L’histoire d’amour débute par une histoire d’obsession, du moins d’acharnement. C’est en la rencontrant lors d’un débat après une projection, que naît l’obsession du jeune Yann Andréa pour Duras. Un amour d’abord intellectuel, qui prendra au fil du temps une dimension charnelle, comme le rappellent les dessins utilisés dans les choix de mise en scène de Claire Simon.
Yann Andréa va ensuite lui écrire, puis l’appeler pendant plusieurs années avant de s’installer avec elle. Jamais on ne voit le visage de Marguerite Duras durant les quatre-vingt-dix minutes de Vous ne désirez que moi, mais sa silhouette, sa voix, sa personnalité dévorante sont omniprésentes. On l’entend à l’étage inférieur, elle lui téléphone comme pour lui rappeler sa présence, son pouvoir. Oui, il parle d’elle, l’artiste torturée, l’écrivaine des mots qui manquent, la réalisatrice d’un cinéma qu’elle veut voir mort. Mais sa parole n’est pas celle d’une libération, puisqu’en parlant, il dit combien elle compte pour lui malgré la domination qu’il subit.
Yann Andréa n’a pas livré à travers Je voudrais parler de Duras (ouvrage dont est tiré le film) une plainte, mais bien un point de vue, une œuvre littéraire sur son histoire avec la femme qu’elle était. Une femme capable de dire : « Vous n’existez pas, vous n’existez qu’à travers moi. » De fait, parler de Yann Andréa ici n’a de sens que lié à Marguerite Duras. L’obsession de Duras de posséder Yann Andréa va jusqu’à la pousser à rejeter l’homosexualité de son amant. La magnifique scène du bois, scène de drague vue à travers des yeux hétérocentrés, en est l’exemple même, le pas de côté de Claire Simon par rapport à la vision des deux femmes du film. Dans cette scène, une des seules où Yann n’est pas enfermé, elle offre un contrepoint à cette obsession. En effet, durant tout le film, qu’il téléphone depuis une cabine ou qu’il regarde par la fenêtre (quand il n’est pas simplement assis à parler), Yann Andréa est complètement prisonnier du cadre. Même les ombres des arbres au dehors semblent menaçantes. Une fois, pourtant, il s’échappe du cadre : lorsqu’il rencontre Marguerite au cinéma. Tout à coup, il prend de l’importance aux yeux du spectateur, comme si tomber amoureux de Duras le faisait exister. Ce qu’elle verbalisera effectivement plus tard en ces termes.

Écrire l’obsession encore et encore 

Plus largement dans l’œuvre de Duras, le motif de l’amour obsessionnel, du moins de l’obsession amoureuse, est omniprésent. On pense notamment à Hiroshima mon amour qui revient sans cesse par le discours et l’image sur cet amour interdit vécu durant la guerre. Marguerite Duras y parle de « mémoire de l’oubli », comme si l’oubli même était impossible puisqu’il en reste à jamais le souvenir. Se souvenir que quelque chose a été oublié et y revenir sans cesse. Ici, l’amour est tel qu’il efface l’individu. Hiroshima, mon amour se conclut sur ces mots : « Hi-ro-shi-ma, c’est ton nom », comme si l’être aimé, une fois encore, n’était plus qu’un souvenir de souffrance. Le souvenir de la bombe atomique ayant effacé celui de l’étreinte.
Cet amour n’est pas un refuge puisqu’il est question de destruction
, toujours : « déforme-moi jusqu’à la laideur », supplie l’héroïne. C’est que la vie est faite de manques chez Duras, d’où l’obsession infinie de ce manque : « Faute de son existence, elle se tait. Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés »… écrit-elle dans Le Ravissement de Lol V. Stein  à propos de son héroïne.
Dans l’histoire que raconte Yann Andréa, c’est aussi cette existence en suspension, dominée par l’autre, qui est racontée. « Vous pensez à la mort parfois ? », lâche Barbie en pleine fête (oui, oui dans le film de Greta Gerwig sorti en juillet 2023), créant le malaise, voire l’incompréhension dans un monde au bonheur sans fin. Pourtant, dans l’œuvre de Duras la question serait plutôt « vous cessez de penser à la mort parfois ? » (impossible, puisque même quand Barbie dit : « je ne pense plus du tout à la mort » en se couchant, en fait elle y pense toujours), tant l’obsession de la fin est dévorante. À propos d’un de ses écrits, Duras dit dans ce qui constitue la quatrième de couverture : « La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie ». » Si le récit est intitulé La Douleur, on pourrait imaginer que le titre est en fait prétexte à une déclaration, cette souffrance inextricablement liée à l’amour est un des motifs majeurs de sa pensée, et donc de son œuvre.

Souvenir éternel de l’absence 

Duras dit aussi ne pas se souvenir avoir écrit La Douleur, comme si la souffrance même entraînait l’acte d’écrire presque au-delà d’une décision littéraire. Elle écrit d’ailleurs « au regard de quoi la littérature me fait honte », toujours à propos de ce qu’elle ne se souvient pas avoir écrit, mais se souvient bien avoir vécu émotionnellement. Il ne s’agit pas tant de raconter, de faire littérature consciemment, mais bien d’écrire, de se jeter dans l’écriture. Un peu comme Yann Andréa ne peut expliquer son attirance obsessionnelle pour Marguerite, de près de 40 ans son aînée. Il n’y a pas de rationalité et c’est cela même qui crée l’obsession de la fin de toute chose, avant même qu’elle se soit appelée histoire d’amour. En racontant, Yann Andréa comme Marguerite Duras ne mettent pas fin à l’obsession, au contraire elle se multiplie, se répète. Quand Duras met en scène Yann Andréa, elle en fait presque un objet, déplaçable à l’envie dans le cadre de la caméra. Et quand Yann Andréa raconte Duras, c’est pour mieux la figer dans les mots, la ramener à lui, et surtout en faire le sujet de sa conversation… En devenant les héros respectifs de leurs écrits, les deux amants transgressent non seulement les codes des histoires d’amour, mais ils définissent une forme d’obsession sans fin pour l’autre. L’oubli est ici impossible. Les récits de Duras sont percés de manques qui sont autant de silences, autant de manières d’attraper l’autre, même pour l’entraîner dans la torpeur. Lol V. Stein est toutes les héroïnes de Duras (du moins elles découlent d’elle selon Duras), comme un être qui chaque fois qu’on l’approche nous échappe et que pourtant l’on poursuit en vain, d’œuvre en œuvre, de rencontre en rencontre, sans jamais parvenir à désirer quelqu’un d’autre que lui, qui pourtant n’existe que dans notre esprit… Un vrai tourbillon !

Vous ne désirez que moi: Bande annonce

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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