Fermer les yeux de Victor Erice : la mémoire sur pellicule

Note des lecteurs1 Note
3.5

Cinquante ans après L’Esprit de la ruche, trente après Le Songe de la lumière, le réalisateur espagnol Victor Erice retrouve son actrice phare, Ana Torrent, dans Fermer les yeux, un drame testamentaire empreint de nostalgie et d’amour du cinéma. En traitant de la mémoire, du vieillissement et du deuil, le cinéaste de quatre-vingt-trois ans signe un film somme sur la puissance de l’image, malheureusement un peu dissoute au sein d’une trop longue narration.

Tout commence par une mystérieuse disparition, celle de Julio Arenas, un acteur célèbre qui abandonne son film au beau milieu du tournage. En l’absence de corps ou de tout signe de vie, les théories se multiplient, une fuite avec une femme, un changement d’existence, un suicide, jusqu’à ce qu’une émission télévisée se saisisse de cette emblématique affaire non classée. Miguel Garay, meilleur ami de Julio et réalisateur, accepte une interview  qui le replonge dans son ancienne vie, vingt-deux ans plus tôt. Vieillir dans le passé en délaissant le futur, ou vivre sans passé dans un présent illusoire, ces deux extrêmes mis en scène dans Fermer les yeux appellent une quête d’identité dont l’art cinématographique demeure l’unique clé.

Se souvenir ou ne pas se souvenir, telle est la question

En préparant son interview télévisée, Miguel renoue progressivement avec son passé de réalisateur. Devant les rushes de son film inachevé, « La mirada del adios », il se rappelle de son amitié avec Julio, de son travail et d’une ancienne relation amoureuse qu’il recontacte après des années. Sa vie d’avant, riche en aventures, contraste avec son existence actuelle, éminemment placide et passive. Miguel ne tourne plus depuis la disparition marquante de son ami, qui semble avoir laissé son existence en suspens. Il réside seul avec son chien au bord de la mer, pêche, lit et attend tristement que le temps s’écoule. Son avenir monocorde l’incite d’autant plus à revivre les années fougueuses d’une jeunesse ressassée avec mélancolie.

Comment apprendre à bien vieillir lorsqu’on s’accroche ainsi au passé, en tournant le dos au futur ? Max, le monteur du film de Miguel, lui révèle sa stratégie : il faut vivre « sans peur et sans espoir ». Mais le protagoniste caresse toujours le rêve un peu fou de retrouver Julio. Si Victor Erice incite à ne pas s’enfermer dans les souvenirs, il en dépeint la force émotionnelle et le rôle essentiel qu’ils jouent pour notre identité. 

En effet, s’il faut « fermer les yeux », c’est bien à cause de la puissance évocatrice de l’image qui, telle une madeleine de Proust, nous ramène à des moments vécus, des émotions trop vives. La mémoire nous rappelle ainsi qui nous sommes et construit notre personnalité. Sans elle, comme l’illustre le personnage de Gardel, nous demeurons des coquilles vides, aveugles et l’existence en perd tout son sens. Il faut donc rouvrir les yeux, vieillir ni dans ni sans le souvenir, mais avec celui-ci à l’esprit. Le nom de l’œuvre fictive de Miguel, « La mirada del adios », reflète d’ailleurs, en miroir avec le titre Fermer les yeux, l’importance du regard. C’est bien celui-ci qui fige les souvenirs, mais en cas d’oubli, la photographie et le cinéma prennent le relai pour faire resurgir les sensations. 

Le cinéma, un art perdu ?

Le septième art d’antan, connu par Victor Erice et évoqué avec force nostalgie, n’existe plus. Fermer les yeux en témoigne en présentant des reliques d’anciennes pratiques, presque érigées au rang d’une secte à laquelle on choisit ou non d’appartenir. Des vieux projecteurs, un cinéma délabré laissé à l’abandon, au sol recouvert de poussières : le cinéma traditionnel semble définitivement enterré. À ce titre, l’année 2012 choisie pour le déroulement du récit ne semble pas un hasard, car elle marque le passage au format numérique dans les cinémas espagnols. C’est donc la fin des piles de boîtes de pellicules, que le monteur Max protège religieusement comme de véritables pièces de musée, témoins d’un âge d’or désormais révolu.  Max considère donc tragiquement qu’« au cinéma, il n’y a pas eu de miracle depuis la mort de Dreyer ». 

Pourtant, même délaissé, le cinéma conserve sa force vitale, la puissance évocatrice de ses images, qui même vieillies, font resurgir notre mémoire, notre passé, notre identité même. Le film offre ainsi une magnifique dernière scène, en parallèle avec l’œuvre fictive elle-même, composant une magnifique mise en abyme. Dans « La mirada del adios », un homme charge un ami de retrouver sa petite-fille qu’il a perdue de vue depuis des années. À son retour, c’est en regardant une photographie d’elle, plus jeune, que la jeune femme fond en larmes et tombe dans les bras de son grand-père. La fiction rejoint donc la réalité sur un point : le souvenir, la renaissance à la vie grâce à l’image, que celle-ci soit figée ou mouvante. 

Malgré ses sujets intéressants, Fermer les yeux ne se révèle pas facilement. Sa première partie, initiée par une longue scène initiale de quinze minutes et une enquête plutôt lente, ne permet pas d’entrer dans l’œuvre rapidement. Le film prend en effet tout son temps, peut-être un peu trop, à installer son climat, ses personnages, ses silences, ses moments de vie fugaces telle qu’une chanson fredonnée au coin du feu ou la cueillette des tomates au potager. Un tel rythme pourrait malheureusement conduire un spectateur non averti à appliquer le titre du film à la lettre pendant sa séance, d’autant plus que la réalisation reste tout à fait sobre, à l’image du cinéma classique que brosse Victor Erice avec mélancolie. Fermer les yeux laisse donc en tête de belles images, mais aussi un petit goût de déception face à une œuvre dont le traitement étouffe quelque peu le potentiel dramatique. 

Fermer les yeux – Bande-annonce

Fermer les yeux – Fiche technique

Titre original : Cerrar los ojos
Réalisation : Victor Erice
Scénario : Victor Erice, Michel Gaztambide
Interprétation : Manolo Solo (Miguel Garay), José Coronado (Julio Arenas), Ana Torrent (Ana Arenas), Petra Martinez (Sor Consuelo)
Montage : Ascen Marchena
Photographie : Valentin Alvarez
Musique : Federico Jusid
Sociétés de production : Pecado Films SL,  Tandem Films, Nautilus Films, 
Distribution France : Haut et Court
Durée : 2h49
Genre : drame
Date de sortie : 16 août 2023

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.