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Lost in the night : la mémoire n’est pas soluble dans l’eau

Le cinquième long-métrage d’Amat Escalante, Lost in the night, nous entraîne dans l’univers de violence propre au réalisateur mexicain, mais la critique d’un mode de fonctionnement politique s’entortille de façon intéressante à un drame familial, lui aussi approché sans que le réalisateur et scénariste se départisse de son regard social.

Synopsis : Dans une petite ville du Mexique, Emiliano recherche les responsables de la disparition de sa mère. Activiste écologiste, elle s’opposait à l’industrie minière locale. Ne recevant aucune aide de la police ou du système judiciaire, ses recherches le mènent à la riche famille Aldama.

Dans sa filmographie déjà conséquente et tôt récompensée – cinq longs-métrages avec celui-ci, trois courts-métrages et une participation à un film collectif -, Amat Escalante (né le 28 février 1979 à Barcelone, mais de nationalité mexicaine -) a habitué son public à la monstration d’une violence sans complaisance mais d’une crudité qui visait à ne rien masquer de son caractère insupportable.

Avec un art consommé de l’ellipse, la même violence s’exposera ici dès les premières scènes ; violence politique, s’exerçant de façon brute à l’encontre d’une activiste écologiste s’opposant à l’exploitation d’une mine, violence qui ne peut s’accomplir qu’avec la complicité de la police. Dans ces scènes inaugurales assénées comme autant de coups de poing et suivies d’une grande ellipse temporelle que l’on ne comprendra que peu à peu, le réalisateur mexicain retrouve ses coupes à l’écran rouge déjà pratiquées dans son long-métrage Los Bastardos (2009), et reprises dans son court Mercedes (2014), sortes de giclée sanglante à la fois exposée et sublimée qui lui permettent de dire très crûment la violence tout en ne s’y vautrant pas avec une complaisance ambiguë.

Le rythme se calme ensuite sans pour autant perdre en intensité, puisqu’une tension constante s’installe à travers un jeu du chat et de la souris dans lequel il devient vite malaisé de s’assurer de qui est le chat et qui est la souris. Emiliano (Juan Daniel García Treviño), dont on comprendra qu’il est le fils de l’activiste disparue, trouve le moyen de s’infiltrer et de prendre rapidement le rôle de factotum dans la luxueuse villa de Rigoberto Duplas (Fernando Bonilla), dont il soupçonne l’implication dans la disparition de sa mère. L’homme est un artiste en vue, flanqué d’une épouse vedette de la télé, Carmen Aldama (Bárbara Mori), et d’une fille star des réseaux sociaux, Monica (Ester Expósito), qui ne vit que pour pouvoir poster ses expériences et recueillir des flots d’amour virtuel.

À la fois souple, reptilienne, et cadrant impeccablement, comme un regard qui ne lâcherait pas sa proie, la caméra d’Adrian Durazo suit au plus près ce jeu de chasseur et de dupe à la fois. D’abord seul doté de l’œil inquisiteur, puisqu’il traque des preuves tangibles attachées à sa mère disparue, Emiliano se découvre pris, depuis plus longtemps qu’il ne pouvait le supposer, dans le savoir et l’œil autrement perspicace, autrement machiavélique, du créateur qu’est Rigoberto… Un renversement qui rejaillit sous forme interrogative et potentiellement autocritique sur le réalisateur lui-même et le jeu qu’il conduit auprès de ses acteurs, dont tous ne sont pas issus du milieu professionnel. Une curiosité à la fois auto-investigatrice et questionnant la miscibilité des différentes strates sociales qui animait déjà son premier court-métrage, Amarrados (2002).

Car l’homme est visiblement plus ami des questions que des réponses, plus ami des complexifications que des simplifications. C’est ainsi que chaque classe sociale singulière est davantage saisie dans ses méandres et ses paradoxes que dans sa schématisation : les milieux humbles se voient dotés d’une lucidité que leur refuse souvent l’intelligentsia ; quant aux castes dites privilégiées, elles n’apparaissent telles que de l’extérieur, et de loin. Leur approche dévoile leurs folies, leurs rancœurs, leurs haines, leurs tourments, leurs frustrations, et leur rapport peut-être moins cynique à la culpabilité qu’il n’y paraissait d’abord.

Sur les rives d’un lac de barrage dont l’eau invasive et faussement placide semble receler plus d’un secret, et au son lointain des détonations de mine, comme une sourde menace, Amat Escalante, avec Martin Escalante en coscénariste, portraiture implacablement les ravages du politique sur la sphère familiale et orchestre un drame en huis-clos vastement ouvert, traversé d’un ample et douloureux souffle tragique.

Bande-annonce : Lost in the night

Fiche technique : Lost in the night

Titre original Perdidos en la noche
De Amat Escalante
Par Amat Escalante
Avec Juan Daniel García Treviño, Ester Expósito, Bárbara Mori…
4 octobre 2023 en salle / 2h 00min / Drame, Thriller
Distributeur : Paname Distribution

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4

« Western Love » : fleur au fusil

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Dans le premier tome de Western Love, intitulé « La Teigne et le Gentil », Augustin Lebon nous plonge dans un coin reculé du Nouveau-Mexique, où Gentil, missionné par un gangster braqueur de banques, va tomber sous le charme de l’indomptable Molly, surnommée « la Teigne ».

Ce premier Western Love est d’abord le récit d’une rencontre improbable, celle de la Teigne et du Gentil. Molly est une dure à cuire, du poil-à-gratter fait femme. Elle régente d’une main de fer un restaurant qui pourrait à tout instant se voir saisi par la banque. A priori, elle n’est pas tout à fait le genre de femme qui suscite l’admiration des hommes. Et pourtant, elle exerce une fascination sans bornes sur Gentil, qui devrait cependant être occupé à autre chose qu’à chercher à la séduire, puisque Pio Linarez l’a chargé d’une besogne des plus importantes : faire du repérage en vue d’un braquage. Mais rien n’y fait : celui qui dégage une odeur de chien mouillé ne peut détourner le regard de cette Teigne à la langue bien pendue et aux formules tranchantes. C’est d’ailleurs l’un des principaux atouts de cet album : Augustin Lebon manie les mots en clerc. Et cela fait mouche, comme lorsque notre prétendant cuisine pour Molly, finissant par se voir dire : « Disons que sans la viande brûlée, avec un peu d’épices et une autre sauce… »

Second motif de satisfaction : la manière dont les trajectoires des uns et des autres sont entremêlées. Dans Western Love, tout le monde a un compte à régler avec son prochain. Le père de Molly est marshal ; il demeure obstinément aux trousses de Linarez depuis que ce dernier lui a volé sa femme pour mettre au monde Teresa, elle-même proche de Gentil. Fatalement, à mesure que le récit avance, on sent poindre, de plus en plus clairement, la violence latente. Et quand cette dernière éclate avec force et fracas, notre antihéros puéril mais sincère ne peut s’empêcher de lâcher à l’égard de Molly un absurde : « T’es magnifique, même au milieu d’une fusillade ! » Ces deux-là sont désormais liés, certes dépareillés par leurs différences mais rattachés par leurs sentiments. On devine qu’ils ne se quitteront plus. Mais que leur histoire n’aura rien d’un long fleuve tranquille. Il y a donc de la romance dans ce western constitué de rondeurs graphiques et de flèches sémantiques. Survitaminé, « La Teigne et le Gentil » place deux protagonistes attachants au cœur d’une série d’événements que n’aurait pas renié Sam Peckinpah. Mais contrairement au maître des westerns de troisième génération, noirs et sanglants, Augustin Lebon distille de la douceur et de l’humour à chaque étape de son récit. Vivement la suite.

Western Love : La Teigne et le Gentil, Augustin Lebon
Soleil, septembre 2023, 56 pages

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3.5

« Van Gogh, le dernier tableau » : de traits et de failles

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Les éditions Hazan publient Van Gogh, le dernier tableau, de Samuel van der Veen. Il y est question des derniers jours de l’artiste hollandais, dans la petite commune française d’Auvers-sur-Oise.

La trajectoire personnelle et artistique de Vincent van Gogh s’apparente parfois à une symphonie tragique, dont le mouvement final s’exécute à Auvers-sur-Oise, petite commune jouxtant Paris. Alors qu’il a conservé sa verve créative, entrelacée à une santé mentale fragile, le peintre hollandais entretient des relations toujours étroites avec son frère Theo, qui vient d’être père et qui lui a rendu hommage en donnant le prénom de Vincent à son fils.

Pour comprendre les derniers jours de van Gogh, il est nécessaire de rappeler ce qui a précédé son voyage à Auvers-sur-Oise. Pendant plusieurs mois, l’artiste a été interné à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. Plongé dans un état psychologique vulnérable, fait de crises psychotiques et de moments d’accalmie, il ne cesse néanmoins de créer. C’est un article particulièrement révérencieux du critique Albert Aurier qui le décide à quitter les lieux pour profiter pleinement de sa gloire ascendante.

Le choix de séjourner à Auvers-sur-Oise s’explique par plusieurs raisons. Van Gogh y voit probablement l’opportunité d’être à la fois proche de Paris, centre névralgique de l’art moderne, et de son frère Theo. De plus, la présence du Dr Paul Gachet, un médecin passionné d’art et spécialiste de la mélancolie, lui offre une perspective rassurante. Le praticien, conscient de l’apport thérapeutique de la création, devient à la fois soignant et ami, tout en posant lui-même pour certaines toiles. Pendant cette courte période qui se ponctue par un suicide – il se tire une balle dans la poitrine –, Vincent van Gogh s’est montré prolifique et a peint quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre, dont Le Champ de blé aux corbeaux.

En revenant sur ses derniers jours, Samuel van der Veen portraiture un van Gogh tout en fêlures. L’homme dépend financièrement – et émotionnellement – de son frère. On le découvre, vignette après vignette, dans une frénésie créative, puis prostré et abattu, les mains portées au visage, et même assailli de visions programmatiques. Van Gogh, le dernier tableau, entièrement en noir et blanc, montre un peintre dépendant – à son art, à l’alcool –, en rupture avec son environnement et psychologiquement instable. Ainsi, il piquera une colère dantesque parce qu’un tableau de Guillaumin n’a pas encore de cadre, ce qui pourrait menacer son intégrité.

Ce roman graphique, dont chaque planche traduit un sentiment d’urgence, témoigne aussi de la correspondance épistolaire de Vincent van Gogh. L’artiste vivait une période d’intense souffrance mais n’en demeurait pas moins soucieux de multiplier les tableaux de la nature et des scènes villageoises. En somme, le séjour du peintre à Auvers-sur-Oise est à la fois une célébration de son génie créatif et un témoignage poignant de sa lutte contre ses démons intérieurs. Ce dernier chapitre de sa vie, aussi tragique soit-il, est l’ultime expression d’une âme tourmentée mais résolument sublime, que Samuel van der Veen saisit en clerc.

Van Gogh, le dernier tableau, Samuel van der Veen
Hazan, septembre 2023, 128 pages

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3.5

« Storyville » : le plaisir des autres

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Les éditions Glénat publient Storyville, de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier. Dans la Nouvelle-Orléans de 1917, Santa Maria Del Sol, une jeune femme de 17 ans, décide de matérialiser sa fascination pour les maisons closes, en y travaillant comme serveuse, puis en renversant tous les codes qui y étaient jusque-là d’usage.

« Il est sympa ton rêve, Santa, mais je doute que les clients acceptent de s’entendre dire qu’ils ne savent pas baiser. » Au moment où la jeune Santa Maria Del Sol émet l’idée incongrue de révolutionner le bordel Make Love to Me, aux mains du vicomte Williams, ses propositions ne sont pas accueillies avec un enthousiasme débordant. Il faut dire que les lieux sont très codifiés : les hommes y viennent, discrètement ou avec faste, pour leur plaisir personnel, sans s’embarrasser du moindre scrupule. Leur demander de songer une seconde aux émotions féminines ou, pis, d’être éduqués sur le sexe par des prostituées est loin des standards de Storyville. D’ailleurs, Antonio et Gustavo, les frères de Santa, ne disaient pas autre chose quand ils s’exclamaient au début du récit : « Deux gars sur trois viennent ici pour la chatte… »

Mais comment, au juste, cette idéaliste ingénue a-t-elle échoué dans un bordel, comme serveuse, confidente et promotrice du « savoir-jouir » ? Santa, comme on l’appelle, vit dans les quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans. À la maison, le peu d’argent disponible provient de la distillerie clandestine de ses frères. Des maisons closes, Santa n’a qu’une vision partielle et partiale. Elle constate que ses frères sont fascinés par les prostituées et qu’ils en reviennent toujours avec du baume au cœur. Peut-être la naïveté est-elle la chose la mieux partagée chez les Del Sol, puisque Tonio et Tavo ont longtemps nourri l’espoir de convoler en justes noces avec les filles dont ils payaient les services, avant de mourir de la syphilis.

Première piqûre de rappel de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : non seulement les bordels sont administrés par des hommes avides et brutaux, mais en plus ils demeurent des lieux vecteurs de maladies, où se fixent toutes les filles que la société a broyées. Certaines vendent leur corps de mère en fille depuis des générations, mais d’autres auraient pu devenir institutrices et faire l’instruction des enfants au lieu de s’employer au divertissement de leurs pères. D’ailleurs, pour ces dernières, une option existe toujours. Et c’est là qu’intervient Santa. « Pucelle, assassin, barman, parfaite ménagère… T’es un vrai phénomène de foire, toi ! » Lala, qui gère le bordel pour le compte de Williams (qu’elle déteste), aurait pu ajouter à l’endroit de la jeune Del Sol qu’elle est aussi visionnaire.

Depuis que ses projets ont été mis en place, les files s’allongent devant Make Love to Me tous les lundis soirs. Les habitués, les occasionnels et même leurs bourgeoises viennent écouter les leçons dispensées par Nina et ses collègues. Le plaisir féminin est à l’ordre du jour, l’empathie et le respect mutuel aussi. Si Storyville était connu pour abriter la corruption et le clientélisme – malgré l’action volontariste des ligues puritaines –, l’endroit concourt désormais à la paix des ménages. Williams doit battre en retraite, « c’est juste un type avec des flics à sa botte et un acte de propriété à la main ». Il cherchera certes à s’opposer à Santa et Lala, mais quelque chose s’est brisé dans son modèle patriarcal et néo-esclavagiste archaïque.

C’est l’une des forces de l’album de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : les auteurs parviennent à humaniser chacun de leurs personnages, à donner corps à l’idéalisme de Santa, à insuffler de l’espoir là où, théoriquement, il s’est tari depuis longtemps. Dans cette Nouvelle-Orléans portraiturée avec soin – des décors intérieurs aux architectures extérieures en passant par les tenues ou la contrebande d’alcool –, Santa apporte ce supplément d’âme qui permet de changer de perspective, puis de dynamique. En ce sens, Storyville possède une vraie dimension féministe, qui témoigne d’un empouvoirment et d’une émancipation. De quoi donner encore plus de saveur à ce roman graphique.

Storyville, Lauriane Chapeau et Loïc Verdier
Glénat, septembre 2023, 104 pages

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4

« Le Premier Dumas » de retour aux éditions Glénat

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Les éditions Glénat publient le second tome de la série Le Premier Dumas, intitulé « Le Diable noir ». Salva Rubio et Ruben del Rincon y reviennent sur l’ascension militaire d’Alexandre Dumas, ainsi que sur son opposition avec Bonaparte.

L’heure est au Comité de salut public, à la Terreur et à la guillotine. La capitaine Bonaparte regarde, médusé, les manifestants lynchés les soldats suisses restés fidèles au pouvoir en place. Prussiens et Autrichiens se verront quant à eux bientôt sous la menace du brigadier Dumas, qui montera en grade en quelques mois, jusqu’à diriger une armée de 45 000 hommes.

« Mon père devait transformer des volontaires sans aucune expérience en soldats… » Salva Rubio et Ruben del Rincon racontent dans « Le Diable noir » les dessous de la Légion franche des Américains du midi, démunie en chevaux et en armes, mais animée par une volonté de fer. « Ce qu’il leur manquait en moyens, ils le redoublaient en ardeur. » Ce sont précisément ces exploits militaires qui permettront à Dumas de devenir lieutenant-colonel, puis général.

Mais les menaces sont nombreuses. Elles viennent bien entendu de l’extérieur – ce siège et cette attaque dans les Alpes –, mais aussi de l’intérieur, puisque la Convention voit des ennemis partout et craint qu’on ne déroge aux principes de la Révolution. En parallèle, la famille Dumas s’agrandit : l’homme a épousé Marie-Louise, qui a mis au monde trois enfants. Après chaque bataille, il demande une permission pour retourner voir les siens, tout en exprimant à sa femme ses espoirs et tourments du moment.

En plus de présenter longuement le parcours du père de l’écrivain Alexandre Dumas, né mulâtre d’une union entre un noble et une autochtone à Saint-Domingue, « Le Diable noir » évoque la guerre de Vendée et les rebelles noyés dans la Loire, les exigences de discipline dans l’armée (Dumas réclamait la fin des viols, des trafics, des pillages, des humiliations, des exécutions…) et les heurts entre le général et Bonaparte, d’abord au sujet de canons, puis, plus généralement, sur la manière de diriger les troupes.

Se clôturant par un dossier didactique très enrichissant, ce second tome du Premier Dumas vaut pour son intérêt historique et pour sa manière de mettre en exergue les actes de celui qui a longtemps été appelé Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie. Sa fidélité envers la Révolution et surtout envers son éthique de conviction transparaît clairement dans l’album de Salva Rubio et Ruben del Rincon, dont la suite s’annonce tout aussi intéressante.

Le Premier Dumas : Le Diable noir, Salva Rubio et Ruben del Rincon
Glénat, septembre 2023, 72 pages

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3.5

Le marchand de tapis de Constantinople – Tome 2 : Recherche du pardon et de la sérénité

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Avec ce deuxième tome tout aussi imposant (320 pages) que le premier, la jeune dessinatrice malaisienne Reimena Yee apporte la suite et la fin de l’histoire du Marchand de tapis de Constantinople qui, rappelons-le, est l’illustration d’un fragment de conte turc.

Quasiment indépendant du premier volume, celui-ci complète et achève ce que le premier entreprend, à savoir l’histoire de Zeynel, homme ayant eu le malheur (voir tome 1) de rencontrer Mora Strigoi sur le chemin de son voyage vers la Roumélie, un Anglais qui s’avère être un vampire. La rencontre change à tout jamais la vie de Zeynel. On apprend ici qu’il est finalement revenu sur sa décision de fuir sa famille pour ne pas la mettre en danger. Bien lui en a pris, car cela lui a permis d’accompagner sa femme Ayşe dans ses dernières années. On devine que la bonté naturelle de Zeynel a en quelque sorte pris le dessus et qu’avec quelques précautions classiques (alimentaires notamment, mais aussi fuir la lumière du jour), il ne représentait pas une menace pour son entourage. Mais, voilà 70 ans qu’il erre comme une âme en peine, mort parmi les vivants. Ayant trouvé en Andalousie ce qu’il cherchait concernant ses origines, il accepte l’invitation d’Alfred Grimsley, un ami qui va le recevoir en Angleterre. Une première partie le voit donc s’installer là-bas et ses pensées vont aussi bien à l’observation qu’à la réflexion. Il conserve le souvenir d’Ayşe mais commence à trouver le temps long, c’est pourquoi sa pensée tend à se disperser, ce qui nous vaut quelques digressions qui font qu’on se demande où tout cela va nous mener. Ceci dit, émerge une réflexion très intéressante, car Zeynel continue de vendre des tapis. À cette occasion, nous apprenons que les dessins sur un tapis racontent une histoire, essentiellement celle de la personne l’ayant confectionné. Bien que ce soit fondamentalement différent de ce qu’on lit dans un livre, cela m’incite à faire le rapprochement avec L’Image dans le tapis (1896) de l’Américain Henry James, même si l’ambiance ici n’a rien à voir avec celle du roman. En effet, Zeynel fait bien sentir qu’observer attentivement un tapis donne matière à interprétation. Voilà qui donne une dimension supérieure (artistique) à cet artisanat. Bien entendu, Zeynel regrette sa condition de vampire condamné à une errance éternelle, mais son caractère foncièrement bon et généreux l’emporte régulièrement. Ainsi, une fois installé en Angleterre, il accepte d’héberger Mora Strigoi qui annonce son intention de chercher à sa faire pardonner. Le dessin montre d’ailleurs remarquablement la double personnalité de celui-ci, homme banal en temps ordinaire, mais dont l’aspect mauvais le transforme en démon hyper-dangereux dès lors que sa condition de vampire prend le dessus. Cela émerge dans de nombreuses circonstances, notamment dans ce qui se prépare à Londres, car un couple de riches londoniens prépare un bal masqué à l’image de ceux qui se donnent à Venise. La symbolique saute aux yeux, car pour évoluer parmi les humains, les vampires se comportent en permanence comme des personnages masqués. Mais nous savons à quoi nous en tenir, car Alfred Grimsley le jeune ami qui héberge Zeynel scrute les nouvelles dans la presse. Or, celle-ci relate des faits divers sanglants qui tendent à se rapprocher de Londres.

Parallèle entre la dessinatrice et son personnage

Le premier tome était essentiellement centré sur l’histoire d’amour entre Zeynel et Ayşe. On pouvait donc légitimement se demander ce que ce deuxième tome pouvait apporter avec Zeynel loin d’Ayşe, puis désormais Zeynel seul avec ses souvenirs. Passé les digressions, l’activité à Londres remplit largement cet album aussi agréable à parcourir que le premier, car la dessinatrice reste bien inspirée par ses recherches esthétiques toujours aussi variées et réussies. À noter quand même qu’elle reconnaît que cet album ne s’achève pas comme elle le prévoyait initialement. À vrai dire, celui-ci ne se finit pas comme sa première version, publiée sur Internet. Reimena Yee va jusqu’à expliquer en fin d’album que le temps passé à la conception de ce diptyque l’a vue murir et changer de façon de percevoir certaines choses fondamentales. Elle va jusqu’à dire que c’est l’évolution de sa personnalité (en fonction de ce qu’elle vivait) qui lui a fait changer la fin, sans qu’on en connaisse le détail. La lecture de ce deuxième tome confirme ce changement d’état d’esprit, car il voit Zeynel trouver non pas la paix mais une forme de sérénité, malgré tous les malheurs ayant jalonné son existence. Le vrai bémol selon mon ressenti est cette façon de faire penser qu’il a finalement pu échapper à sa condition de vampire sans raison bien précise. La seule envisageable à mon avis d’après tout ce qu’on observe, serait que sa bonté naturelle ait fini par prendre le dessus, mais ce n’est que très moyennement convainquant. Enfin, si ce diptyque n’échappe pas au manichéisme propre à l’univers des contes, cela le rend accessible à un public relativement jeune qui ne doit surtout pas se focaliser sur son épaisseur. Au contraire, l’histoire est suffisamment riche en péripéties et détails pour être explorée en profondeur. D’ailleurs, Le Marchand de tapis de Constantinople a été nommé aux Eisner Awards.

Le Marchand de tapis de Constantinople, Tome 2 – Reimena Yee
Kinaye éditions, septembre 2023
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3.5

Love It Was Not : rien que la vérité

Les crimes de guerre sont-ils pardonnables ? Un amour interdit est-il tolérable au sein d’un camp de concentration ? Love It Was Not joue constamment sur l’ambivalence entre le bien et le mal, en brossant le portrait d’un geôlier au cœur sensible et d’une jeune femme, qui use de sa captivité pour rester à l’abri des horreurs autour d’elle. Maya Sarfaty en appelle aux souvenirs que cette liaison a engendrés pour aboutir à un documentaire surprenamment bien ficelé, sorte de relecture de La Vie Est Belle de Roberto Benigni.

Synopsis : Des 999 premières femmes envoyées à Auschwitz, seules 22 ont survécu. Helena Citron est l’une d’entre elles. À Auschwitz elle attire l’attention de l’officier SS autrichien Franz Wunsch, qui tombe éperdument amoureux d’elle. Wunsch la protège autant que possible et sauve sa sœur Roza des griffes de l’enfer. Mais en tant qu’officier SS, il présente aussi une facette très différente. Une trentaine d’années plus tard, la femme de Wunsch écrit à Helena, qui a émigré en Israël après la guerre, pour lui demander de témoigner en faveur de Wunsch lors de son procès pour crimes de guerre à Vienne.

Les témoignages de survivants d’Auschwitz continuent de nous interpeller, notamment lorsqu’il s’agit de défendre ou non un ex-officier SS du camp de concentration. Le sort de Franz Wunsch en dépend dans ce documentaire réalisé par Maya Sarfaty. Une demi-heure du court-métrage The Most Beautiful Woman n’était donc pas suffisante, afin de satisfaire les curieux d’une affaire aussi complexe et pleine de nuances. Helena Citron était-elle victime d’un syndrome de Stockholm ou bien son amour pour Franz était-il bel et bien réel ? Sur cette question, les discours sont unanimes, mais le débat est de toute façon ailleurs. L’ambivalence du récit se situe autour de l’amour interdit des personnages, aussi bien dans ses limites que dans ses contradictions.

Rien que l’amour

Tout commence par une illustration très simple. On découvre la photo d’une jeune fille souriante, en pyjama rayé avec un foulard autour de sa taille. Impossible de la croire aussi rayonnante sachant qu’il existe beaucoup de souffrances en arrière-plan. Pourtant, sa grande vitalité est authentique. Sa bonne humeur va de pair avec celui du photographe, Franz, qui finit par vivre à travers elle une obsession, une porte de sortie mentale alors qu’il incarne le cerbère des lieux. Steven Spielberg en avait brièvement fait le portrait dans La Liste de Schindler, où un industriel allemand reconnaissait de la vie et de l’humanité au milieu de juifs réduits à des chiffres. La vie n’est pas une valeur marchande et le regard de Franz vers Helena en est révélateur. Ils s’aimaient, au risque de déclencher un cataclysme considérable pour l’entourage d’Helena.

Basé sur une documentation pointue et rigoureuse, faisant même appel à la Fondation Shoah de Spielberg, Maya Sarfaty dépouille les archives concernant le baraquement de femmes « Kanada », qui a servi de toit pour Helena et sa sœur Roza. Avec Franz, les trois protagonistes sont malheureusement décédés avant la production du film. Le lot d’interviews filmées n’était pas assez généreux pour qu’on nous immerge dans le quotidien des prisonniers. La cinéaste israélienne emprunte alors le photomontage de Wunsch, pour qui le découpage et le collage étaient une affaire d’évasion. Il y a peu de place pour la tendresse dans un camp, réputé pour sa tuerie de masse. La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer revient d’ailleurs brillamment sur cette conséquence, en étudiant minutieusement la gestion et l’administration mécanique du camp.

Toutes les vérités

Trouver un peu d’humanité, même pour Franz Wunsch, était une exigence. C’est pourquoi on nous conte fièrement sa première rencontre avec Helena, au détour d’un chant populaire allemand qu’elle lui chante, avec des larmes coulant le long de ses joues : Love It Was Not. Les paroles évoquent un avenir incertain. Chacun puise ainsi dans leur amour afin de réduire la hauteur des murs qui encerclent le camp. Chacun fantasme sa vie sentimentale avec l’autre, tandis que les soldats du IIIe Reich instaurent un sentiment de peur de la liberté. Tout cela provoque mille tourments chez Helena, car la bienveillance de l’officier ne fait qu’alimenter la haine de sa sœur Roza et la jalousie des autres détenues. C’est une réelle malédiction d’observer ces deux amants se sauver l’un autre, tout en épargnant d’autres juifs d’une mort certaine. La première partie du film relate les conditions de vie des prisonnières, toutes endeuillées par une guerre qui n’est pas la leur.

Du camp d’Auschwitz au procès de l’ex-officier SS à Vienne en 1972, le documentaire donne ainsi la parole aux femmes qui ont vécu sous le joug de Franz, tantôt bienveillant, tantôt impitoyable. Grâce à un montage alterné et un agencement méticuleux des entrevues, la vérité semble nous échapper. Rashōmon d’Akira Kurosawa a démontré l’efficacité et la subtilité d’un tel procédé, et Sarfaty réutilise la même structure narrative, afin que l’on doute en permanence. Afin de repousser l’échéance de notre propre verdict sur le sujet, même si Helena s’engage à dire la vérité à l’audience de Franz, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

Si Shoah de Claude Lanzmann n’épargne aucun des actes immoraux, sèchement décrits avec un traumatisme encore vif, Maya Sarfaty opte pour une approche en nuances, avec une histoire hors du commun. Elle en tire également une forte tension dramatique grâce au photomontage mis en place, relevant alors de la fiction. Paul Gallister n’a plus qu’à revêtir les images de sa composition pour entretenir la mélancolie qui les traverse. Cette affaire est pourtant classée, mais le dossier n’a pas été refermé pour autant. Franz Wunsch est-il pour autant un « juste parmi les nations » ? Love It Was Not conclut cette problématique avec beaucoup de recul et d’humilité, sans oublier de rendre hommage à ceux qui ne sont plus présents pour témoigner.

Bande-annonce : Love It Was Not

Fiche technique : Love It Was Not

Titre original : Ahava Zot Lo Hayta
Recherches, scénario et réalisation : Maya SARFATY
Producteurs : Nir SA´AR, Kurt LANGBEIN
Son : Zohar SHEFA, Martin KADLEZ, Max LEIMSTÄTTNER
Montage : Sharon YAISH
Artwork : Shlomit GOPHER, Ayelet ALBENDA
Musique originale : Paul GALLISTER
Accessoires : Palestina IL, Ofra KATZ
Assistants Caméra : Omer MANOR, Nino PFAFFENBICHLER
Assistante Monteuse : Julia EDER
Coordination Post-production : Tobias SCHACHINGER
Sound design et mixage : Bernhard KOEPER
Graphiste : Eva-maria FREY
Production : Langbein & Partner
Co-production : Yes Docu
Pays de production : Israël, Autriche
Distribution France : Dissidenz Films
Durée : 1h23
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 octobre 2023

Love It Was Not : rien que la vérité
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3.5

L’Autre Laurens : double asymétrie

Claude Schmitz laisse les planches du théâtre derrière lui pour se pencher sur sa cinéphilie, notamment sur ce qu’il a gardé des œuvres d’outre-Atlantique de son enfance. Avec L’Autre Laurens, présenté à la Quinzaine des cinéastes de Cannes 2023, il exploite un filon qui ne le mène pas nécessairement à la fortune, mais lui permet de bâtir une belle passerelle entre plusieurs genres. Dans une cohérence insoupçonnable et un humour tout aussi improbable.

Synopsis : Gabriel Laurens est un détective privé un peu las, spécialisé dans les affaires conjugales. Lorsque sa nièce Jade déboule dans sa vie pour lui demander d’enquêter sur la mort de son père, frère jumeau de Gabriel, ce dernier voit resurgir des souvenirs qu’il pensait enfouis pour toujours. Confronté aux fantômes de son passé, le détective bascule dans une étrange enquête mêlant faux-semblants, fantasmes et trafic de stupéfiants.

Un apparat de western contemporain, une traditionnelle série B d’action, un film noir puis une comédie mordante par endroits, Claude Schmitz ne craint pas le mélange des genres. Grâce à une mise en scène maîtrisée, il parvient cependant à tirer quelque chose de cette schizophrénie qui en assommerait plus d’un. Avec Braquer Poitiers et Lucie perd son cheval dans sa carrière de cinéaste, le metteur en scène belge trouve le moyen de faire cohabiter plusieurs tons. Si le résultat est encore imparfait, l’intention est séduisante.

Gemini Man

Les temps sont durs pour Gabriel Laurens, un détective privé sur la paille qui coure après les adultères. Dans sa vie sans attache, voilà que débarque Jade, fille de son défunt frère jumeau François. Cette nouvelle ne le bouleverse en rien, mais sa situation financière le pousse à raccompagner sa nièce jusqu’à Perpignan, en laissant derrière lui sa vie monotone à Bruxelles. Olivier Rabourdin offre son physique et prête son humeur dépressive à son personnage, fraichement endeuillé par la mort de sa mère. Ce dernier traverse le récit avec une présence admirable et trop rare pour qu’on le note. Et à notre grande surprise, Louise Leroy, costumée à l’effigie de Brigitte Bardot (ou bien est-ce une heureuse coïncidence ?), devient la révélation d’un projet atypique. Située quelque part entre une innocente adolescente et une femme fatale, elle crève l’écran à chaque intervention, que ce soit en duo avec son oncle désorienté ou bien confrontée avec les drôles de lascars qui peuplent les abords du massif des Pyrénées.

Si on ne nous situait pas littéralement le lieu, on pourrait bien ne pas le reconnaître. L’ouverture nous trompe presque avec un décor et un assortiment de personnages qui évoquent le Mexique. Il s’agit en réalité de la frontière espagnole, bien que l’observation précédente ne soit pas fortuite car l’indétermination de l’endroit perdure. Nos protagonistes atterrissent dans ce qui semble être la façade de la Maison-Blanche. Le Château de Rastignac constitue donc le repaire parfait de l’autre Laurens, dont le sens de la démesure vaut bien son orgueil. Ce François est tout l’opposé de son frère détective, ramolli par la vie. Ou peut-être qu’un événement particulier a tout bouleversé ? Y a-t-il deux visages d’une Amérique, avant et après un deuil national ?

Un regard asymétrique

11 septembre 2001. L’effondrement des deux tours jumelles coïncide avec la séparation des frères. Pour Claude Schmitz, il s’agit d’une « double émasculation, comme la révélation littérale d’une impuissance ». L’impuissance de quoi ? Celle de la paternité et du patriarcat, par extension symbolique. Lorsque Jade fait appelle à Gabriel, ne serait-ce pas pour renouer inconsciemment avec le fantôme de son père ? Quant à Gabriel, doit-il renoncer à la famille qui lui a toujours manqué ? Ce dernier tente désespérément de rattraper son double et se faufile peu à peu dans l’univers et la peau de son frère, celui d’un playboy excentrique, qui ne roulait certainement pas en voiture d’occasion et encore moins avec le réservoir vide. Il devient la créature qu’il a haït ces dernières années, mais cette soudaine métamorphose a un coût. La trajectoire de Gabriel a beau être tracée, la photographie de Florian Berutti nous envoute malgré tout et les partitions électroniques de Thomas Turine alimentent la vibe seventies qui plane sur les routes du sud.

Tout le monde court après l’argent dans cette périlleuse entreprise. Une belle-mère cupide (Kate Moran), des bikers xénophobes et un duo de flics tels Dupond et Dupont, tous ces archétypes servent le deuil et la reconstruction de Jade. Elle aussi doit questionner son rapport aux hommes qui l’ont élevée, aux hommes qui l’ont couvée. C’est avec un immense plaisir que Claude Schmitz prend à contrepied son parcours. Cela s’affirme dans la caractérisation des personnages et dans l’écriture de l’intrigue, plus ingénieuse qu’on le perçoit au premier abord. Dans son dénouement, le cinéaste donne de la hauteur à ses héros sur le désert qui a autrefois servi au tournage de nombreux western spaghetti. Encore une fois, on navigue à la jonction de la réalité et de la fiction, comme un hommage aux genres cités plus haut. Et parfois, il est nécessaire d’abandonner les deux pour tourner la page. C’est d’ailleurs ce que l’on souhaite à Schmitz, qui tient dorénavant les rênes d’un cinéma bien à lui.

L’Autre Laurens évoque ainsi les limites et les dérives de la paternité dans un pseudo road trip à la frontière catalane. Le cinéaste bouscule également les codes du polar afin de trouver un tempo burlesque assez improbable dans un univers de gangsters. Avec un duo triomphant et un style accrocheur, Claude Schmitz parvient au résultat escompté lorsque l’on arrive à peine à faire la distinction entre les morts et les vivants. Un plaisir qui ne se refuse pas.

Bande-annonce : L’Autre Laurens

Fiche technique : L’Autre Laurens

Réalisation : Claude Schmitz
Scénario : Claude Schmitz, Kostia Testut
Image : Florian Berutti
Son : Thomas Berliner
Décors : Mathieu Buffler
Montage : Marie Beaune
Musique : Thomas Turine
Production : Wrong Men, Chevaldeuxtroix
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Arizona Distribution
Durée : 1h57
Genre : Policier, Thriller
Date de sortie : 4 octobre 2023

L’Autre Laurens : double asymétrie
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3.5

Edouard Louis ou la transformation : deviens ce que tu mimes ! Rien ne s’oppose à la re-naissance

Dans un documentaire franc et fidèle à l’histoire personnelle et sociale d’une des figures phares de la vie culturelle française, François Caillat construit par touches subtiles et éclairées un portait authentique de l’auteur Edouard Louis.

Il n’est jamais aisé de filmer la parole. Or ce Edouard Louis ou la transformation est avant tout un film de parole: à la fois l’auteur de Pour en finir avec Eddy Bellegueule est amené à travailler sur les réminiscences de son parcours dans une réflexion et un discours a posteriori mais c’est aussi un film qui tient parole.

Commençons par cette dernière idée: le documentaire de François Caillat tient parole au sens où il n’essaye pas des subterfuges ou ruses artificielles pour éviter de voir la parole. C’est bien à elle que nous avons affaire, mais pas n’importe laquelle. Celle d’Edouard Louis est l’exacte mimétique de ses livres. Claire, droite, agile, pertinente, elle se met à l’épreuve de sa propre mémoire en permanence, accouchée par la maïeutique de François Caillat.

L’autobiographie comme résistance et esthétique collective 

De quoi s’agit-il exactement et de quoi nous parle Edouard Louis convoquant à l’intérieur de son autobiographie filmée un désir de résistance collective et de partage de pensée? L’auteur de Histoire de la violence au théâtre nous invite à méditer sur ce qu’est la re-création d’une vie, sa re-invention contre la violence d’un passé qui ne nous appartient pas( ici naître dans une famille pauvre avec un nom Eddy Bellegueule porteur de marqueurs sociaux durs, vulgaires,  prolétaires), contre une identité que le monde dominant nous assigne, contre la force des pseudo-soi que nous aurions à être ou devenir.

Mimer pour être ce que l’on choisit, défaire ce qu’on n’a pas choisi !

Eddy Bellegueule devenu à 21 ans Edouard Louis interroge, décrypte et analyse  sous la camera maïeute de Caillat toutes les défaites et fuites qu’il a dû convertir, transformer pour se FAIRE  autre. Edouard Louis y fait l’éloge véridique et non-conformiste du mensonge et du mime. Mimer celui qu’on veut devenir, mentir sur ses origines vont participer de cette métamorphose du sujet. De cette aventure de la construction d’une autre vie.

L’originalité du documentaire réside dans la très grande acuité et sobriété de l’exercice de subjectivation auquel se livre Edouard Louis et la dissidence et subversion sous-jacentes, inhérentes à toute sa démarche. Se superposent une grâce du dire et une rage du faire.

Force est de constater que nous observons un jeune homme concentré, tendu, extrêmement calme et posé disséquer à la manière d’un Bourdieu blond comment se manifeste sur les corps, les gestes, les façons de dire, de se vêtir ou de faire tout un système de discrimination et une mécanique oppressive de violence sociale.

Paradigme du transfuge de classe, Edouard Louis en appelle avec sagesse et détermination à ausculter comme il l’a fait lui-même la valeur si peu vraie de notre liberté. 

Se sauver et s’accueillir par le théâtre des paroles et des métamorphoses

La liberté est encore le nom d’un dispositif de pouvoir, dit-il. Soyons plutôt dans des rôles, cherchons à constamment se fabriquer, cette création sera plus authentique que nos racines, nos états civils et autres sourires hérités de quels paysages, de quelles enfances. Même le sourire, la diction, la façon d’être se travaille en insoumission à un héritage.

Le documentaire de François Caillat a cette franchise de l’auteur, ce parti-pris de Socrate de prendre le risque de la vérité, cette fameuse parrèsia dont parlait Michel Foucault dans ses derniers cours sur Le courage de la vérité.

Nous avons le sentiment d’assister à cette leçon de courage partagée face caméra, courage qui ne va pas sans une certaine tristesse ou inquiétude, sans un certain malaise et une difficulté.

Il est difficile d’avoir eu honte de soi, difficile d’avoir honte d’avoir eu honte, difficile de se sentir soi en étant autre, il est escarpé de déplacer les impossibles. Cela s’appelle une lutte, une ascèse ou un travail. Un itinéraire spirituel, écrirait Jean Sullivan, prêtre et écrivain.

Le visage grave et lumineux d’Edouard Louis appelle encore tous les chemins de la métamorphose. Nous ne serions pas étonnés de le découvrir dans vingt ans acteur ou prêtre. Rien ne s’oppose à la re-naissance.

Edouard Louis ou la transformation : Bande-annonce

De François Caillat
Avec Edouard Louis
Distributeur Outplay Films
29 novembre 2023 en salle / 1h 12min / Documentaire

Le rythme : cadences qui hantent, pulsations qui traversent, vitesses qui capturent

Il suffit d’un battement qui s’accélère brutalement, d’un silence qui s’étire jusqu’à l’angoisse, d’un montage qui coupe net comme une lame, pour que l’œuvre cesse d’être linéaire et devienne rythme : une cadence qui hante, une pulsation qui traverse le corps, une vitesse qui impose sa loi sur le regard et l’affect. Le rythme n’est pas simple tempo : il est manière de sentir, de respirer, de se laisser envahir ou de résister. Au cinéma (Whiplash, Roma), dans les séries (Breaking Bad, Atlanta), en musique (trap, ambient), dans les arts visuels (Pollock, photographie séquentielle) et sur TikTok ou le scroll infini, le rythme organise la perception, structure l’émotion, oriente l’attention – il est la force qui nous accélère, nous ralentit, nous suspend dans une temporalité qui ne nous appartient jamais tout à fait.

Il suffit d’un battement qui accélère, d’un silence qui pèse, d’un montage qui coupe net, pour que l’œuvre cesse d’être linéaire et devienne rythme : une cadence qui hante, une pulsation qui traverse, une vitesse qui impose sa loi sur le corps et le regard.
Le rythme n’est pas simple tempo : il est manière de sentir, de respirer, de se laisser envahir ou de résister. Au cinéma (Whiplash, Roma), dans les séries (Breaking Bad, Atlanta), en musique (trap, ambient), dans les arts visuels (Pollock, photographie séquentielle) et sur TikTok ou le scroll infini, le rythme organise la perception, structure l’émotion, oriente l’attention – il est la force qui fait que l’on est affecté, accéléré, ralenti, ou suspendu dans une temporalité qui ne nous appartient pas.

Le rythme n’est pas un simple battement mesurable : il est la manière dont l’œuvre se déploie dans le temps, dont elle affecte le corps percevant, dont elle organise la relation entre le visible et l’invisible. Il traverse le cinéma, les séries, la musique, les arts visuels, le numérique – non comme métrique neutre, mais comme force vitale : une cadence qui peut accélérer jusqu’à l’étouffement, ralentir jusqu’à l’angoisse, ou suspendre jusqu’à l’extase. Deleuze y verrait un devenir-rythmique : le rythme n’est pas répétition du même, mais production de différence, vibration qui traverse le corps sans sujet. Bergson y lirait la durée pure : le rythme n’est pas temps spatialisé, il est flux intérieur, intensité qualitative qui échappe à la mesure. Lefebvre ajouterait que le rythme est production sociale de l’espace : il organise le corps, le mouvement, l’attention dans un espace vécu. Nietzsche verrait dans le rythme dionysiaque la force qui dissout l’individu dans le tout. Nous ne percevons pas le rythme ; il nous perçoit : il nous traverse, il nous hante, il nous fait exister dans une temporalité qui n’est jamais la nôtre.

Le rythme au cinéma : montages qui lacèrent, souffles qui suspendent, intensités qui envahissent

Le cinéma fait du rythme une arme perceptive : il coupe, accélère, ralentit pour imposer une temporalité qui envahit le spectateur. Dans Whiplash, le rythme est violence physique : montages syncopés, accélérations brutales, silences qui claquent comme des coups – le rythme n’accompagne pas la musique ; il la devient, il transforme le jazz en combat, le corps du batteur en champ de bataille. Le rythme est épreuve : il lacère le temps, il fait saigner l’attention, il impose une intensité qui ne laisse pas respirer. Dans Roma de Cuarón, le rythme est respiration lente : plans longs et fluides, silences qui pèsent, mouvements de caméra qui suivent le quotidien comme une vague – le rythme n’accélère pas ; il étire, il suspend, il fait de la précarité une temporalité contemplative. Le rythme devient mémoire : il hante par sa lenteur, il organise l’émotion comme une durée qui refuse le spectacle. Chez Edgar Wright dans Baby Driver, le rythme est syncopé : chaque cut est calé sur le beat, chaque geste suit la musique – le rythme n’est pas fond sonore ; il est moteur, il traverse le corps du spectateur jusqu’à ce qu’il batte au même tempo. Le rythme cinématographique n’est pas mesure ; il est emprise : il envahit, il hante, il impose une manière d’être affecté par le temps.

Le rythme dans les séries : temporalités qui fracturent, cadences qui hantent, manières qui durent

Les séries font du rythme une identité longue durée : une cadence qui s’installe, une temporalité qui fracture, une manière d’adresser qui finit par habiter le spectateur. Dans Breaking Bad, le rythme est montée inexorable : lente au début, chaque saison accélère, chaque épisode resserre la tension jusqu’à l’explosion finale – le rythme n’est pas décor ; il est destin, il hante par sa progression implacable, il organise la perception comme une chute lente puis brutale. Dans Atlanta, le rythme est variation libre : chaque épisode adopte une cadence différente – rapide, lent, flottant, expérimental – le rythme devient liberté narrative, il refuse la cohérence pour imposer une manière de raconter qui est aussi une manière de vivre : irrégulière, imprévisible, traversée par des intensités qui surgissent et disparaissent. Dans Euphoria, le rythme est pulsation toxique : accélérations brutales, ralentis qui étirent l’angoisse, silences qui claquent – le rythme n’accompagne pas l’émotion ; il la devient, il traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il sente le pouls de la série dans son propre corps. Le rythme sériel n’est pas économie de temps ; il est emprise longue durée : il s’insinue, il hante, il organise la perception sur des saisons entières.

Le rythme dans la musique : pulsations qui traversent, couleurs sonores qui hantent, intensités qui envahissent

La musique fait du rythme une force corporelle : une pulsation qui traverse, une couleur sonore qui hante, une intensité qui envahit sans demander la permission. Dans la trap contemporaine, le rythme est découpage nerveux : hi-hats rapides qui claquent comme des coups, basses profondes qui secouent le corps, syncopes qui désynchronisent – le rythme n’est pas fond ; il est violence, il traverse le corps jusqu’à ce qu’il batte au même tempo, il impose une manière d’être dans le monde qui est aussi une manière de résister. Dans l’ambient (Brian Eno, Aphex Twin, Max Richter), le rythme est absence presque totale : temporalité étirée, pulsations souterraines, silences qui pèsent – le rythme n’accélère pas ; il suspend, il hante par son vide, il organise la perception comme un espace où le temps se dissout. Dans le jazz ou le techno, le rythme est devenir : il varie, il improvise, il impose une manière de sentir qui refuse la répétition mécanique. Le rythme musical n’est pas mesure ; il est relation : il traverse l’oreille pour toucher l’affect, il hante la mémoire, il envahit le corps jusqu’à ce qu’il devienne rythme lui-même.

Le rythme dans les arts visuels : gestes qui pulsent, répétitions qui hantent, séquences qui traversent

Dans les arts visuels, le rythme est geste incarné : une manière de poser la couleur, de répéter la ligne, de séquencer l’espace qui organise la perception par pulsations. Chez Jackson Pollock, le rythme est geste physique : coulures, projections, mouvements circulaires qui créent un champ rythmique presque chorégraphique – le rythme n’orne pas ; il traverse la toile, il hante par sa répétition frénétique, il impose une manière de regarder qui est aussi une manière de se perdre. Le dripping de Pollock n’est pas chaos ; il est rythme dionysiaque : pulsation qui envahit le regard, qui refuse la figure pour mieux faire sentir l’énergie brute. Dans la photographie séquentielle (Eadweard Muybridge, les séries de Rineke Dijkstra ou de Wolfgang Tillmans), le rythme est variation : images qui se suivent, qui se répètent avec de légères différences – le rythme n’est pas linéaire ; il hante par son retour, il organise l’empathie par la durée, il traverse le regard jusqu’à ce qu’il ressente le corps comme mouvement suspendu. Dans les installations rythmiques (Olafur Eliasson, Pipilotti Rist), le rythme est spatial : lumières qui pulsent, sons qui reviennent, projections qui se répètent – le rythme n’est pas visuel ; il est immersif, il envahit l’espace et le corps, il impose une temporalité qui n’est pas celle du quotidien. Le rythme visuel n’est pas cadence ; il est force : il pulsa, il hante, il traverse jusqu’à ce que le spectateur devienne rythme lui-même.

Le rythme numérique : scroll qui accélère, formats qui percent, flux qui hantent

Dans le numérique, le rythme est imposé par la plateforme : scroll infini, vidéos courtes, notifications qui claquent – il structure l’attention par accélération, par interruption, par répétition. Sur TikTok, le rythme est accélération : vidéos de 15 secondes qui frappent et disparaissent, transitions brutales, musiques qui claquent – le rythme n’est pas naturel ; il est performé, il perce l’attention pour la garder captive, il impose une temporalité qui refuse la contemplation longue. Les stories Instagram ou Snapchat sont fragments rythmiques : moments isolés qui s’effacent en 24 heures – le rythme devient éphémère, il hante par sa disparition programmée, il organise la perception comme succession de présents sans mémoire. Dans les interfaces (scroll infini, auto-play, previews), le rythme est flux continu : il accélère la consommation, il suspend le temps pour le rendre addictif – le rythme n’est pas humain ; il est machine, il hante par sa répétition infinie, il impose une manière de voir qui est aussi une manière d’être capturé. Le rythme numérique n’est pas cadence ; il est capture : il accélère, il perce, il hante jusqu’à ce que le regard devienne rythme lui-même.

Le rythme comme forme culturelle

Le rythme n’est pas une vitesse parmi d’autres : il est la forme culturelle qui organise la manière dont nous sentons, dont nous respirons, dont nous sommes affectés par le temps. Il traverse le cinéma, les séries, la musique, les arts visuels, le numérique – non comme mesure, mais comme force : une cadence qui peut accélérer jusqu’à l’étouffement, ralentir jusqu’à l’angoisse, ou suspendre jusqu’à l’extase. Dans un monde saturé de flux continus et lisses, le rythme est résistance : il pulse, il hante, il traverse jusqu’à ce que nous sentions que le temps n’est jamais neutre. Il n’est pas fond ; il est relation : il impose, il envahit, il fait de nous des corps rythmés, des regards rythmés, des mémoires rythmées – et parfois, il nous fait exister autrement, dans une temporalité qui refuse d’être lissée.

« Une nuit avec toi » : le péril d’une masculinité toxique

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Après Patrick Dewaere, qu’elle a illustré – et qui apparaît de manière méta-textuelle dans Une nuit avec toi –, Maran Hrachyan s’essaie, cette fois en solo, à un thriller nocturne où son personnage principal, une jeune femme prénommée Brune, a maille à partir avec une masculinité toxique.

Le trait de crayon singulier de Maran Hrachyan sert à merveille l’intensité et l’ambiguïté du récit. Dès les premières vignettes, une superposition programmatique vient signifier au lecteur ce qui l’attend : pendant que Brune s’apprête, un reportage sur un tueur en série meuble le silence de son appartement. Il n’en faut pas davantage pour instaurer un climat anxiogène qui tapissera le récit de bout en bout. Une fois dehors, Brune s’expose à la sexualisation et au harcèlement dans l’espace public. Des inserts graphiques sur ses formes corporelles, et notamment ses fesses, intensifient cette sensation d’objet de désir réifié, objectivé par un regard masculin intrusif et gênant.

La masculinité toxique prend différentes formes dans Une nuit avec toi. Avant même que Brune ne sombre dans un cauchemar éveillé, son amie raconte avoir fait une mauvaise rencontre sur Tinder : son rendez-vous du jour cachait des vidéos pornographiques sur son téléphone portable. À ce stade, la progression du récit apparaît quelque peu fléchée. Quand Alex se propose de raccompagner Brune chez elle, bien qu’il ait tout du gendre idéal, on devine aisément qu’un piège va se refermer sur la jeune femme. On pourrait d’ailleurs reprocher à la scénariste arménienne des indices un peu trop flagrants. Mais heureusement, elle va instiller ce qu’il faut d’ambiguïté pour que la suite des événements nous interpelle.

Comme on pouvait s’y attendre, Alex se montre insistant vis-à-vis de Brune. Au lieu de la déposer chez elle, comme il s’y était engagé, il l’invite à visiter son appartement, malgré les nombreuses doléances exprimées par la jeune femme. Cette dernière finit par céder : après tout, ils sont amis, pourquoi devrait-elle se montrer désobligeante envers Alex en refusant de passer quelques minutes chez lui ? Probablement échaudée par les faits divers médiatiques et l’attitude irrespectueuse des hommes dans l’espace public, Brune commet l’irréparable quand Alex entreprend de se rapprocher d’elle – ce qui constitue en l’état, rappelons-le, un cas potentiel d’agression sexuelle.

Brune doit désormais prendre des décisions hâtées. Que faire du corps ? À qui demander de l’aide ? Doit-elle prévenir, ou non, son compagnon Yassine, qui ne se doute de rien ? Finalement, elle se tourne vers Pacôme, son meilleur ami, qui lui porte secours et se propose de l’aider à enterrer le corps à la campagne. Mais Maran Hrachyan ne ménage pas les hommes, et elle ne sacrifie pas l’opportunité de planter un dernier clou au cercueil d’une masculinité qui afflige les femmes. Une fois encore, les attentes déplacées, les péchés d’orgueil, les désirs inassouvis vont faire leur œuvre et compliquer un peu plus la situation dans laquelle se trouve Brune… D’autant plus que les apparences nous ont peut-être induits, pour partie, en erreur.

Une nuit avec toi échappe en réalité à toute interprétation unidimensionnelle. Tous les actes potentiellement délictueux ou criminels peuvent être examinés sous différents angles. Alex, par exemple, s’est montré bien trop présomptueux ; il a violé l’intimité de Brune. Mais jusqu’où aurait-il été sans l’intervention désespérée – et extrême – de cette dernière ? Quant à elle, c’est une presse sensationnaliste qui effectue son procès en place publique, avant une conclusion en tous points glaçante. Si l’on peut regretter l’absence de préface et de postface, lesquelles n’auraient pas été superflues pour contextualiser le récit, Maran Hrachyan réussit en tout cas son pari : elle construit une réflexion à tiroirs sur la condition féminine dans le monde contemporain et sur les rapports parfois dysfonctionnels entre les genres.

Une nuit avec toi, Maran Hrachyan
Glénat, septembre 2023, 168 pages

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3.5

« L’État hors-la-loi » : pouvoir et violence

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Avocat et membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme, Arié Alimi publie aux éditions La Découverte l’essai L’État hors-la-loi, dans lequel il problématise longuement la question des violences policières.

Ceux qui l’ignoraient encore en ont eu la démonstration à l’occasion des manifestations des Gilets jaunes : battre le pavé peut s’avérer dangereux, surtout quand le contexte social est tendu. Le journaliste David Dufresne n’a d’ailleurs cessé de porter la question des violences policières sur la place publique, dénonçant un usage illégitime et/ou disproportionné de la force, en ce y compris à l’encontre des journalistes. L’avocat Arié Alimi défend depuis vingt ans les victimes de ces faits. L’État hors-la-loi fait mention de certaines des affaires dont il a eu la charge, dont celles de Rémi Fraisse et de Cédric Chouviat.

Pour objectiver les « logiques des violences policières », il faut s’interroger sur le pouvoir, la puissance, la force, la légalité, la légitimité, l’autorité. Il faut radiographier l’équipement des agents, leur formation, les dispositifs légaux qui entourent leur action. Tous les faits justificatifs de la violence impliquent théoriquement que l’usage de la force, ou de l’arme, réponde à deux critères impératifs : la nécessité et la proportionnalité. Partant, Arié Alimi va déconstruire chacun de ces points pour démontrer comment et pourquoi les pratiques des forces de l’ordre ne se conforment souvent plus à ces considérations. Pourquoi, alors que le droit réserve le libre arbitre au policier chargé d’exécuter les ordres du commandement, les auteurs de violences policières sont-ils si souvent relaxés – si tant est qu’on parvienne à les poursuivre ?

Arié Alimi pointe du doigt les difficultés à documenter les violences policières (omerta, rétention de preuves, textes de lois trop vagues et soumis à interprétation, proximité entre police et justice…). Il décrit une forme de discrimination à l’égard des populations racisées et habitant les quartiers populaires. Le faciès, l’origine géographique ou sociale entraînent un traitement différencié de la part de la police. Pis, les quartiers pauvres et insalubres, où règne la stigmatisation sociale et raciale, constituent un terreau fertile pour un tissu économique alternatif. L’auteur explique que cela justifie, aux yeux du public, que des moyens policiers exceptionnels y soient déployés, ce qui agit comme un incubateur de la violence.

L’auteur évoque aussi un regard policier biaisé, résultant d’une construction sociale, façonnée par les politiques publiques et les discours politico-médiatiques en œuvre depuis des décennies. Un ennemi intérieur a parfois été désigné, sur la base de la figure de l’Arabe, de l’Algérien (les événements de 1961 sont rappelés), de l’immigré, du criminel de cité, et enfin de l’islamiste. Arié Alimi revient sur l’emploi d’armes militaires par les forces de l’ordre. Il poursuit sa réflexion en rappelant que même le champ lexical des interventions policières relève de la guerre. Il avance que la brutalisation du maintien de l’ordre est indexé au fait que les forces de l’ordre spécialisées ont été remplacées par des unités de police urbaine moins formées au maintien de l’ordre. Il note aussi une intrusion du discours et de l’idéologie de la lutte contre les émeutes, ainsi qu’une judiciarisation croissance du maintien de l’ordre, avec une collaboration accrue des procureurs et des préfets dans l’optique de procéder à des interpellations et au traitement judiciaire de manifestants.

Encagement, LBD, grenades, article L435-1 du Code de Sécurité intérieure, réaffirmation de la territorialité du pouvoir, lutte sous-jacente contre les mouvements sociaux, la réflexion de l’auteur autour de la violence policière s’inscrit dans une actualité sans cesse renouvelée. En ce sens, L’État hors-la-loi traduit et se nappe d’un sentiment d’urgence, d’une volonté de réconcilier les populations avec une autorité publique dont l’examen de conscience et de pratique semble non pas nécessaire mais impérieux.

L’État hors-la-loi, logiques des violences policières, Arié Alimi
La Découverte, septembre 2023, 232 pages

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