« L’État hors-la-loi » : pouvoir et violence

Avocat et membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme, Arié Alimi publie aux éditions La Découverte l’essai L’État hors-la-loi, dans lequel il problématise longuement la question des violences policières.

Ceux qui l’ignoraient encore en ont eu la démonstration à l’occasion des manifestations des Gilets jaunes : battre le pavé peut s’avérer dangereux, surtout quand le contexte social est tendu. Le journaliste David Dufresne n’a d’ailleurs cessé de porter la question des violences policières sur la place publique, dénonçant un usage illégitime et/ou disproportionné de la force, en ce y compris à l’encontre des journalistes. L’avocat Arié Alimi défend depuis vingt ans les victimes de ces faits. L’État hors-la-loi fait mention de certaines des affaires dont il a eu la charge, dont celles de Rémi Fraisse et de Cédric Chouviat.

Pour objectiver les « logiques des violences policières », il faut s’interroger sur le pouvoir, la puissance, la force, la légalité, la légitimité, l’autorité. Il faut radiographier l’équipement des agents, leur formation, les dispositifs légaux qui entourent leur action. Tous les faits justificatifs de la violence impliquent théoriquement que l’usage de la force, ou de l’arme, réponde à deux critères impératifs : la nécessité et la proportionnalité. Partant, Arié Alimi va déconstruire chacun de ces points pour démontrer comment et pourquoi les pratiques des forces de l’ordre ne se conforment souvent plus à ces considérations. Pourquoi, alors que le droit réserve le libre arbitre au policier chargé d’exécuter les ordres du commandement, les auteurs de violences policières sont-ils si souvent relaxés – si tant est qu’on parvienne à les poursuivre ?

Arié Alimi pointe du doigt les difficultés à documenter les violences policières (omerta, rétention de preuves, textes de lois trop vagues et soumis à interprétation, proximité entre police et justice…). Il décrit une forme de discrimination à l’égard des populations racisées et habitant les quartiers populaires. Le faciès, l’origine géographique ou sociale entraînent un traitement différencié de la part de la police. Pis, les quartiers pauvres et insalubres, où règne la stigmatisation sociale et raciale, constituent un terreau fertile pour un tissu économique alternatif. L’auteur explique que cela justifie, aux yeux du public, que des moyens policiers exceptionnels y soient déployés, ce qui agit comme un incubateur de la violence.

L’auteur évoque aussi un regard policier biaisé, résultant d’une construction sociale, façonnée par les politiques publiques et les discours politico-médiatiques en œuvre depuis des décennies. Un ennemi intérieur a parfois été désigné, sur la base de la figure de l’Arabe, de l’Algérien (les événements de 1961 sont rappelés), de l’immigré, du criminel de cité, et enfin de l’islamiste. Arié Alimi revient sur l’emploi d’armes militaires par les forces de l’ordre. Il poursuit sa réflexion en rappelant que même le champ lexical des interventions policières relève de la guerre. Il avance que la brutalisation du maintien de l’ordre est indexé au fait que les forces de l’ordre spécialisées ont été remplacées par des unités de police urbaine moins formées au maintien de l’ordre. Il note aussi une intrusion du discours et de l’idéologie de la lutte contre les émeutes, ainsi qu’une judiciarisation croissance du maintien de l’ordre, avec une collaboration accrue des procureurs et des préfets dans l’optique de procéder à des interpellations et au traitement judiciaire de manifestants.

Encagement, LBD, grenades, article L435-1 du Code de Sécurité intérieure, réaffirmation de la territorialité du pouvoir, lutte sous-jacente contre les mouvements sociaux, la réflexion de l’auteur autour de la violence policière s’inscrit dans une actualité sans cesse renouvelée. En ce sens, L’État hors-la-loi traduit et se nappe d’un sentiment d’urgence, d’une volonté de réconcilier les populations avec une autorité publique dont l’examen de conscience et de pratique semble non pas nécessaire mais impérieux.

L’État hors-la-loi, logiques des violences policières, Arié Alimi
La Découverte, septembre 2023, 232 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?

« L’Âge des inutiles » : et si le ver était dans le fruit ?

Dans "L’Âge des inutiles", David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.

Viser juste : le premier livre d’Adèle Haenel

Le livre de l'actrice et militante Adèle Haenel "Viser juste" est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c'est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L'écriture de "Viser juste" est aussi travaillée qu'incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l'agression dont elle a été victime enfant.