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Star Wars : Ahsoka, ainsi s’éteint la qualité..

Mais que se passe t-il avec Star Wars ? Pourquoi la saga créée par Georges Lucas, l’une des plus grandes œuvres de l’histoire du cinéma, tombe-t-elle aussi bas ? Non, franchement, qui aime réellement la franchise depuis son rachat par Disney ? Qui peut, sincèrement et en toute bonne foi, dire que la dernière trilogie était une réussite ? Qui, ici présent, peut affirmer que les séries offertes sur Disney+ ont toutes été aussi bonnes qu’attendues ? Personne de saint d’esprit, espérons-le. Des projets récents, seul Andor a su proposer quelque chose qui ressemble à du cinéma, avec une histoire bien écrite, cohérente et suffisamment différente pour offrir du neuf à l’univers. Malheureusement pour nous, Star Wars : Ahsoka se place plus du côté de la catastrophe Boba Fett et de la déception galactique Obi-Wan Kenobi… 

Cette série marque la dernière apparition de l’acteur Ray Stevenson, décédé le 21 mai 2023. 

Par un fan, pour les fans.

Disons-le d’entrée, si vous n’avez pas fait vos devoirs, vous ne piperez rien à l’histoire proposée. Vous saisirez le fil rouge, mais pas ses enjeux. Oui, pour comprendre le show, il vous faut avoir vu une partie de The Clone Wars, deux épisodes de The Mandalorian et surtout, l’entièreté de Star Wars Rebels. Oui, comme pour le Marvel Cinématic Universe, Star Wars est désormais intrinsèquement lié à ses séries télévisées. Films et séries se renvoient désormais le sabre laser. Fatalement, quand de nouveaux films arriveront, il aura fallu faire ses devoirs pour tout comprendre. L’affaire fâche, d’autant plus que le but ici n’est clairement plus de raconter une histoire. Non, on préfère étaler du fan service bien gras, pour faire plaisir aux fans. Le constat est là, après huit épisodes, Star Wars : Ahsoka n’aura pas raconté grand chose. On aurait très bien pu l’amputer de la moitié de ses séquences. D’ici quelques semaines, un fan aura certainement repris l’entièreté de la série pour en faire un film de 2h30/3h. Cela a été le cas pour la série Obi Wan Kenobi, c’était bien ! Enfin, mieux, c’était mieux. Et encore, la série portée par Ewan McGregor comptait sur le charisme intact du Jedi exilé. Ici, c’est effroyable. Ahsoka elle-même est sans doute le pire personnage de son propre show. Non, notre ami Dave Filoni a préféré se concentrer sur le lore de la saga que sur son héroïne.

Car oui, Disney a confié l’intégralité de Star Wars à un fan. Cela a ses avantages, mais aussi un nombre hallucinant d’inconvénients. Dave Filoni, ça a été l’excellence, parfois. Impossible de lui retirer le mérite de certaines de ses créations. La plus belle étant sans doute le personnage d’Ahsoka Tano lui-même. Apprentie d’Anakin Skywalker, personnage central de la Guerre des Clones et protagoniste d’exception, la padawan est très vite devenue incroyablement populaire. On pourrait également parler d’Ezra Bridger. Le héros de la série animée Rebels est désormais l’un des grands favoris du public. Quels personnages incroyables ! Deux disciples, apparus dans deux séries animées, créés dans le but de raconter quelque chose. Mais, aujourd’hui, Dave Filoni ne façonne plus. Avec ces huit épisodes, le réalisateur/scénariste rate définitivement son passage vers le live action, se contenant d’enchaîner le fan service pour faire plaisir à sa secte. Le concernant, la galaxie se divise en deux catégories. Certains voient en lui un dieu vivant, d’autres y voient une fraude.  Tout le problème est là. Sur les réseaux sociaux, à chaque apparition de personnages populaires, évocation de tel ou tel événement ou visuel sur un petit détail, les fans hurlent leur amour pour lui. Cela prouve que la saga de Lucas n’est plus une histoire, mais du lore autour d’un fil rouge, parfois bien maigre. Et, le pire, c’est que Disney tend de plus en plus vers cela. Pourquoi feraient-ils l’inverse, quand on voit la réaction du public ? Non, cette énième production n’est pas réussie. Les meilleurs produits Star Wars sont ceux qui partaient de l’univers étendu pour raconter une histoire (Rogue One/Andor/Rebels) et non l’inverse.  Disons le franchement, si pour les fans, Ahsoka est une réussite, alors nous sommes foutus.

Star Wars : Ahsoka ? Pas vraiment…

Impossible de véritablement parler de série à part entière, tant le show démontre qu’il est la suite, ou plutôt la cinquième saison de Star Wars Rebels.  L’histoire reprend là où les personnages s’étaient quittés, après la disparition d’Ezra et de Thrawn. Certains auront peut-être découverts le personnage d’Ahsoka dans The Mandalorian. L’ancienne Jedi y fait sa première apparition sous les traits de Rosario Dawson. En réalité, il faut impérativement avoir vu ces séquences, indispensables pour bien comprendre le début de la série. Ah, quand on dit qu’il faut faire ses devoirs… L’objectif de cette première et potentiellement dernière saison est simple : retrouver Ezra tout en empêchant Elon Mus… Thrawn de refaire surface. C’est tout. Vous me direz, c’est déjà pas mal. Oui, le problème, c’est que la série s’est sentie obligée d’ajouter une intrigue politique dont tout le monde se fout, simplement dans le but d’y caler le plus de caméos et de références possibles. Heureusement, nous pouvons aussi compter sur le personnage de Baylan Skoll et, dans une moindre mesure, de son apprentie Shin, pour pimenter les choses. Les deux utilisateurs de la force se dressent sur la route de la Jedi pour offrir à la série de nouveaux personnages, plus travaillés qu’Ahsoka elle-même.

De l’ancienne padawan fascinante, capable de vaincre un seigneur Sith dans l’un des meilleurs duels au sabre de la saga, il ne reste rien. Tel est le plus gros crève-cœur de la série. Ahsoka ne parle pas ou peu, se contentant de prendre une posture Jedi pleine de sagesse. On souffle aussi fort qu’elle nous ennuie. Heureusement, l’histoire propose quelques bons moments. Certains personnages évoluent et servent réellement à quelque chose, comme Sabine et surtout Baylan. Le souci, c’est que pour un point positif, le show t’en balance cinq de négatifs. Souffrant de très gros problèmes de rythme, Ashoka met un temps fou à décoller et ne parvient à capter l’attention qu’à partir du quatrième épisode, ou les choses s’accélèrent un peu. Puis, elles retombent complètement avec un cinquième acte catastrophique, condensé de fan service visiblement écrit par Dave Filoni, conseillé par un enfant de huit ans. Non, l’épisode 5 n’est pas bon et le retour d’un personnage n’y change rien, malgré le sympathique duel au sabre laser offert. Le pire restera sûrement la fin, qui se termine sur un cliffhanger destiné… à un film. Oui, oui. Un film Ahsoka ? Non. Non, préparez-vous à un Avengers de Star Wars chargé de conclure Mandalorian, Boba Fett, Rebels et Ahsoka. Contrairement aux films du MCU qui contenaient chacun un début, un milieu et une fin, Ahsoka n’en a pas. Inadmissible.

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, Star Wars ressemblait à quelque chose.

Au-delà de l’histoire franchement peu emballante, malgré ses fulgurances en fin de parcours, que peut-on dire  ? Commençons par ce que l’on ne peut pas reprocher : les duels au sabre laser sont top. Particulièrement bien chorégraphiés, si l’on exclut le tout premier qui frôle la catastrophe, les affrontements sont très satisfaisants à regarder. L’arme fétiche des Jedi retrouve son aura d’antan, qu’il s’agisse du design de la lame, du son ou encore de ses effets. On aura remarqué le manque de cohérence des impacts d’un coup de sabre laser d’un produit Star Wars à l’autre. Ici, on se rapproche de ce que l’on avait dans les deux premières trilogies. Fluides et bien filmés, on apprécie de retrouver dans ces duels une énergie proche de celle ressentie dans la prélogie. Pour le reste, malheureusement, c’est mou à en mourir, particulièrement pour tous les autres combats. Ahsoka se bat au ralenti, quand elle affronte des ennemis au corps à corps ou quand elle dévie des tirs de blaster (l’épisode 8, mon dieu…). Et, quand je parle de ralenti, je parle de vérifier moi-même si je n’avais pas, par erreur, mis l’épisode en 0,75. On en est là.

Mais, là où la lame blesse, encore, c’est dans sa photographie. Ahsoka est laide, terne, sans imagination et surtout, sans aucune âme ni générosité. Le volume (outil qui sert à insérer l’image de fond directement durant le tournage) est toujours grillé à des années-lumière. Comme pour Kenobi, on souffre d’un fort sentiment de frustration, face à cette série à haut budget qui transpire le minimum syndical. Quand, dans une grosse production, on en est à plonger une séquence dans un brouillard complet pour ne pas se fatiguer à créer un décor, il y a un réel problème. Seule une poignée de séquences, le plus souvent en vaisseau, ressemblent vraiment à quelque chose. On citera l’arrivée sur une planète qui se fait non sans dégâts dans l’épisode 3, l’apparition d’un Destroyer assez réussie dans l’épisode 6 ou une superbe scène d’infiltration plus ou moins réussie dans l’ultime épisode, ou les protagonistes sont canardés depuis le ciel. Sinon, rien de bien intéressant à se mettre sous la dent. Le pire, restera l’épisode 5, acclamé par les fans pour son fan service, malgré d’évidents défauts inacceptables. Tout est lent, pour rien, tout le temps. Tout est fade. Et, le pire, dans toute cette pagaille, c’est qu’il s’agit visiblement, selon les fans, d’un excellent produit Star Wars. Ainsi s’éteint la qualité ! Sous une pluie d’applaudissements…

Bande-annonce : Star Wars : Ahsoka

Fiche technique : Star Wars : Ahsoka

Réalisation : Dave Filoni / Steph Green / Rick Famuyiwa / Jennifer Getzinger / Geeta Patel / Peter Ramsey
Scénario : Dave Filoni
Casting : Rosario Dawson / Natasha Liu Bordizzo / Mary Elizabeth Winstead / Lars Milkkelsen / Ray Stevensen / Ivanna Sakhno
Musique : Kevin Kiner
Décors : Todd Cherniawsky
Production : Lucasfilm
Distribution : Disney+
Genre : Science-fiction/Action/aventure

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1.8

« Le Chant du cygne » : ballade humoristique sur les cordes sensibles du féminisme

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Dans un monde où les genres trébuchent et se rééquilibrent sur les cailloux des revendications sociales, Jim délivre, avec Le Chant du Cygne, une partition ironique mais lucide de 56 pages. Un regard masculin (mais pas trop) s’infiltre dans les interstices du féminisme, avec une autodérision assumée et des sketches graphiques qui, par itération, ne manquent pas de frapper là où ça compte.

Peut-on, en peignant la chambre de sa fille en bleu, rose ou vert, en faire une masculiniste, une princesse ou une écolo ? Doit-on jalouser les primates au prétexte que le train de l’évolution les a préservés des changements sociaux qui ont redéfini la place des hommes dans le monde ? Dans Le Chant du Cygne (que Jim a eu beaucoup de mal à faire publier), la satire est peu subtile, mais bien ciselée. Elle dépeint la charge mentale, compagne indésirable des femmes, qu’elles tentent de chasser à grands renforts de yoga, ou les congés menstruels réclamés par certaines féministes, et battus en brèche par leurs aînées.

Le mari dans tout cela ? À peine rentré du boulot, il y va de ses petits commentaires sur les courbes de sa femme, quand il ne tourne pas en dérision l’égalité salariale en entreprise ou ne se demande pas si tout compliment adressé à une femme ne ressemble pas, quelque part, à une insulte patriarcale. Mais Le Chant du Cygne, c’est aussi ces situations paradoxales où un mâle cherche à chapeauter un groupe de féministes, où un homme progressiste finit par se dégoûter lui-même en raison des féminicides, comme s’il était responsable des actes de ses homologues.

Derrière l’absurde et le sarcasme, il y a bien entendu du vrai dans les planches de Jim. C’est cette victime d’agression sexuelle que l’on interroge sur sa manière de s’habiller. Ce sont les jouets genrés ou les blagues déplacées d’un quidam (ici, un moniteur d’auto-école). Si le comique reste l’ingrédient principal de cet album, Jim saisit en clerc l’air du temps et s’inscrit en plein dans les lignes de tension qui traversent notre société. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur cet homme, sincère, qui se morfond parce qu’un compliment innocent adressé à une collègue pourrait être mal interprété, et imaginant déjà ses enfants jetés en pâture dans les médias. Ce sont aussi ces hommes vexatoires sans s’en rendre compte, porteurs d’un « logiciel » quelque peu dépassé.

Le Chant du Cygne est une esquisse humoristique, une galerie de scènes du quotidien où le féminisme et la masculinité se télescopent, s’interrogent et se moquent. Entre ironie et lucidité, Jim dresse un tableau où chacun pourrait se reconnaître, rire de soi et, pourquoi pas, réfléchir. Le ton est léger et invite à l’auto-dérision. Sans prétention, si ce n’est celle de divertir intelligemment, l’album révèle les notes discordantes de nos sociétés, avec assez de piquant pour ne pas s’ennuyer une seule seconde.

Le Chant du cygne, Jim
Anspach, octobre 2023, 56 pages

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3.5

« Marie et les esprits » : objectiver le surnaturel

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Les éditions Anspach publient Marie et les esprits, de Rodolphe et Olivier Roman. Il y est question des expériences menées par Pierre et Marie Curie sur le spiritisme, les sciences occultes et les esprits, un pan méconnu de l’histoire de ces deux illustres scientifiques français.

Beaucoup l’ignorent, mais une chose a longtemps relié la médium italienne Eusapia Palladino à la chercheuse franco-polonaise Marie Curie, double prix Nobel. Tandis que la première s’était bâtie une réputation flatteuse dans son domaine d’activité, la seconde, curieuse en toutes circonstances, aspirait à objectiver les manifestations surnaturelles à l’œuvre lors de ses séances de spiritisme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, Rodolphe et Olivier Roman, très documentés sur la question, ne présentent pas une Marie Curie en défiance ; l’éminente scientifique, qui a mené à bien ses recherches sur le radium, porte un regard ouvert, bien que chaussé de lunettes académiques, sur les sciences occultes.

Pourtant, la plupart de ses collègues ne se montrent pas tendres envers le spiritisme. Ainsi, quand le professeur Charles Richet, éminent physicien, publie un article de presse affirmant l’existence des fantômes, un scandale éclate dans la communauté scientifique. Pierre et Marie Curie semblent bien seuls dans la défense de leur collègue, précisant qu’il n’existe aucun sujet tabou et que la recherche du savoir doit présider à leur action. Marie et les esprits se nourrit évidemment de la dichotomie présumée entre la recherche académique et les sciences occultes. Mais pourtant, comme en attestant les notes de séances de Marie Curie, les deux ont ici été conciliés.

Rodolphe et Olivier Roman font état de séances de spiritisme scientifiquement contrôlées. Non seulement Eusapia Palladino n’était pas libre dans ses mouvements, mais toute une série d’observations et de mesures était associée à l’invocation des esprits. Cela laisse le lecteur sceptique dans une drôle de position. Car ce qui ressort des notes de Marie Curie est tout sauf anodin : des tables qui flottent dans les airs, des objets qui se meuvent seuls, des émanations de fumée prenant des formes variées… « Je n’ai pas de mots. Juste l’impression qu’on avance dans un monde inconnu, qu’on découvre un pan complètement ignoré de notre réalité. » Quand elle perd tragiquement son époux Pierre, à la suite d’un accident mortel, la physicienne et chimiste franco-polonaise va d’ailleurs recourir à des séances particulières dans l’espoir probable d’entrer en communication avec lui.

Car c’est un autre versant du récit. Les auteurs donnent à voir une Marie Curie inconsolable, dont une partie d’elle-même semble condamnée à la suite de la disparition de Pierre. Le processus de deuil s’inscrit ainsi aux côtés des séances de spiritisme, aussi haletantes qu’exténuantes – et auxquelles participaient notamment Henri Bergson ou Édouard Branly. Matérialisant l’intérêt de Rodolphe pour la littérature fantastique (notamment Robert Louis Stevenson), cet album, bien ficelé, possède un réel intérêt historique et nous en apprend plus sur le couple Curie. Car au-delà de Marie (qui, pendant son enfance, pensait que sa maman disparue était responsable des bruits de la maison), il est à noter que Pierre, de son côté, avait déjà testé l’activité médiumnique. Preuve que leur curiosité en la matière n’avait rien de fortuit.

Marie et les esprits, Rodolphe et Olivier Roman
Anspach, octobre 2023, 56 pages

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4

« L’Année du foot 2023 » : saison pleine

Les éditions Marabout publient L’Année du foot 2023, qui revient sur les événements marquants d’une saison qui aura vu l’Argentine soulever la Coupe du Monde, Erling Haaland s’imposer un peu plus parmi les meilleurs artificiers du monde et le Manchester City de Pep Guardiola dominer l’Europe du football comme rarement un club l’a fait auparavant.

Difficile d’évoquer la saison de football 2022-2023 sans accorder à la Coupe du Monde disputée au Qatar toute la place qu’elle mérite. D’abord parce que Lionel Messi a enfin accroché à son palmarès le seul trophée majeur qu’il lui manquait. Ensuite parce que cette édition a vu plusieurs sélections « mineures » réaliser un parcours inattendu. Le Japon a vaincu Allemands et Espagnols, le Maroc a sorti la Belgique et le Portugal avant d’échouer dans le dernier carré de la compétition, et tous les continents ont placé un représentant en phase finale. Pas mal, juste avant que la FIFA n’élargisse le format à 48 équipes.

Autre compétition-phare : la Ligue des Champions. Comme chaque année, Manchester City était attendu au tournant. Eh bien, les hommes de Pep Guardiola n’ont pas déçu, puisqu’ils ont, pour la première fois de l’Histoire du club, gagné la coupe aux grandes oreilles, après un parcours qui les a vu notamment éliminer Leipzig et le Bayern Munich. Ce dernier a connu une saison difficile, chahutée (changement d’entraîneur et ensuite de direction), qui aurait même pu finir blanche, pour la première fois depuis 2011-2012, sans un incroyable concours de circonstances et la malchance habituelle du Borussia Dortmund – amplement traitée dans l’ouvrage.

Parmi les hommes-clés mis en avant, on retrouve sans surprise Kylian Mbappé, nouveau roi de Paris, capable de faire plier les Institutions, comme le rappellent les auteurs, Erling Haaland, le cyborg norvégien qui s’est parfaitement acclimaté à la Premier League au point d’en pulvériser les records, ou encore les inusables Karim Benzema et Olivier Giroud, ce dernier devançant désormais Thierry Henry parmi les meilleurs buteurs des Bleus. On le voit, la France est bien représentée dans L’Année du foot 2023, et cela se confirme avec la longue évocation du parcours de la sélection française à la Coupe du Monde, une préface sur la Ligue 1 ou encore une attention particulière portée au RC Lens, surprenant dauphin du PSG.

Parmi les autres sensations de l’année footballistique, le FC Barcelone, en reconstruction mais secoué par l’affaire Negreira, Vinicius Junior, dont la qualité de jeu ne cesse d’épater les suiveurs, mais surtout le Napoli, récent vainqueur du Scudetto, tiennent le haut du pavé. Le football italien, plus généralement, a été véritablement passionnant. En plaçant trois équipes en quarts de finale de Ligue des Champions, en proposant un derby milanais au dernier carré de la compétition, mais aussi en alignant une équipe à chaque finale de coupe européenne (LDC, Europa, Conference League), la Serie A a semblé retrouver ses lettres de noblesse, en espérant que cette épopée dorée ne reste pas sans lendemain, comme le craignent les auteurs.

L’Année du foot 2023 condense en moins de 170 pages l’essentiel des événements footballistiques récents. Rédigé avec soin, riche en illustrations, aussi passionné qu’attrayant, l’ouvrage ravira tous les amateurs de ballon rond. On pourra toutefois regretter que le nouvel eldorado saoudien ne fasse pas l’objet d’un traitement à la mesure des changements qu’il induit dans l’économie de ce sport. Car au croisement du soft power, du fair-play financier, des questions culturelles et sportives, il y avait là, incontestablement, matière à débats.

L’Année du foot 2023, So Foot
Marabout, août 2023, 168 pages

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3.5

« La Souris du futur » : Glénat revisite les classiques de Disney

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Pour fêter comme il se doit le centenaire de Disney, les éditions Glénat publient l’adaptation et la modernisation en bandes dessinées de quatre classiques du court-métrage d’animation mettant en scène Mickey, Donald et Dingo : Lonesome Ghosts (1937), Trailer Horn (1950), Mr Mouse takes a trip (1940) et Mickey’s fire brigade (1935).

Il y a un peu de Scooby-Doo et beaucoup de Ghostbusters dans « Un fantôme dans la machine ». Alors qu’ils peinent à joindre les deux bouts et à payer leur loyer, Mickey, Donald et Dingo ont monté une société qui promet de « défantômiser » les lieux hantés. Les contrats ne courent pas les rues, jusqu’à ce qu’on les emploie afin d’exercer leurs talents dans un mystérieux manoir. Équipés d’aspirateurs à spectres, ils parcourent les lieux, sont exposés à des phénomènes paranormaux mais n’arrivent pas à obtenir de résultats probants. Quelque chose cloche. Et si Pat Hibulaire leur avait joué l’un de ces tours dont il a le secret ?

« Camping exoplanétaire » et « Mickey Mouse fait un voyage spatial » ont un peu plus de personnalité sur le plan graphique. Le premier, très coloré, met en scène un Donald désireux de se retirer dans un coin paisible. Un voyage a priori idyllique mais qui se verra rapidement perturbé par les facéties de Tic et Tac. Le second, aux contours parfois exacerbés et aux teintes entremêlées, implique à nouveau Pat Hibulaire, requalifié en pickpocket voyageant sans ticket à partir d’un spatioport reliant toutes les stations du système solaire. L’antagoniste de Mickey usurpe son identité mais finira confondu et pathétique.

Quatre récits, quatre propositions visuelles bien distinctes. « Les Pompiers du futur » et ses lignes géométriques imaginent Mickey et ses amis soldats du feu dans une écopole où l’omniprésence du bois constitue une menace permanente. Déçus par la nature de leurs interventions et par leur camion un peu désuet – dans le futur, les pompiers sont véhiculés dans des transports volants –, Mickey, Donald et Dingo finissent néanmoins par croiser la route de cet inévitable Pat, coupable d’avoir provoqué un incendie en essayant d’exploiter une flamme extraterrestre de la planète Incendiax pour faire fondre un coffre-fort.

Bon enfant, reposant souvent sur le comique de situation et de caractère, très réussi sur le plan graphique, La Souris du futur constitue un bel hommage à la maison Disney et imagine un avenir où Mickey et ses amis, ainsi que leur naïveté confondante, ont toute leur place. Un second tome est prévu en 2024, il s’intitulera Le Retour de la souris du futur ! Nul doute que que cette prochaine proposition sera à la hauteur de celle-ci, très divertissante et rondement menée.

La Souris du futur, collectif
Glénat, octobre 2023, 128 pages

 

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3.5

« Atatürk » : le père de la Turquie moderne

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Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni, entourés de l’historien François Georgeon, reviennent aux éditions Glénat, dans la collection « Ils ont fait l’Histoire », sur Mustafa Kemal, ex-président de la première République turque, acquise au terme d’une lutte acharnée, tant interne qu’extérieure.

Après la Première Guerre mondiale, l’ex-militaire Mustafa Kemal refuse obstinément le dépeçage de l’Empire ottoman tel qu’il est prévu par les Alliés dans le traité de Sèvres. Entouré de quelques fidèles, l’ancien pacha-général mène une révolte contre le gouvernement d’Istanbul. Il s’oppose aux Grecs dans l’Anatolie puis concourt à l’abolition du sultanat ottoman par la Grande Assemblée nationale de Turquie, jusqu’à la proclamation de la République le 29 octobre 1923.

Dans Atatürk, Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni exposent longuement les batailles menées par Mustafa Kemal, les conservatismes à l’œuvre dans la Turquie des années 1920, mais aussi l’attitude des Alliés face à la menace que constituent pour eux les révolutionnaires turcs. Ils racontent la promotion d’Ankara en tant que nouvelle capitale et les réformes poursuivies en matière de laïcité, d’indépendance, de droits de femmes, allant même jusqu’à l’adoption d’un nouvel alphabet. Le but est de bâtir une nation homogène, libérée du joug occidental, sur les ruines de l’Empire ottoman multiculturel.

Dans un environnement international tumultueux, marqué par la désintégration de l’ex-empire, Mustafa Kemal Atatürk incarne la voie de la modernisation et de la réforme politique. Ce vétéran de la guerre des Balkans et de la Première Guerre mondiale a rapidement acquis une notoriété pour ses actes de bravoure et ses compétences militaires. Cependant, à l’issue du conflit 14-18, quand le Traité de Sèvres scelle la partition de l’Empire ottoman, Atatürk s’élève contre ce qu’il considère comme une humiliation doublée d’une dépossession. La bataille d’indépendance qu’il lance en Turquie conduira à la République que l’on connaît aujourd’hui.

Dans sa croisade vers la modernité, Atatürk a dû faire face à deux catégories d’adversaires : les puissances coloniales, principalement la Grèce, et les conservateurs islamiques locaux, qui s’opposaient à son programme de réformes radicales. La guerre gréco-turque (1919-1922), qui occupe une place de choix dans le récit, a constitué une victoire décisive sur le front international. À l’intérieur, Mustafa Kemal a habilement utilisé son capital politique, comme le montrent les auteurs, pour neutraliser les factions religieuses et conservatrices, souvent par des moyens autoritaires – il s’est ainsi arrogé les pleins-pouvoirs.

Entre le Traité de Sèvres de 1920 et le Traité de Lausanne de 1923 se situe une période critique de l’histoire nationale turque. Ce sont ces quelques années où la Turquie, sous la houlette de Mustafa Kemal, se transforme de nation vaincue en État souverain, qui forment le cœur battant d’Atatürk. L’examen de cette période révèle une diplomatie agile (notamment le levier soviétique), une guerre d’indépendance ardente et une détermination à remodeler la destinée nationale en faisant fi des conservatismes passés.

Atatürk a su rassembler autour de lui un conglomérat de nationalistes, de modernistes et même d’individus issus de certains groupes minoritaires, dans une coalition fragile mais fonctionnelle. Il est parvenu à marginaliser ses adversaires politiques internes, notamment en les assimilant aux forces conservatrices et en les accusant de collusion avec les puissances étrangères. Le Traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, reconnaîtra la pleine souveraineté de la Turquie sur Anatolie et la Thrace orientale. Cette lutte, ce destin national, ce portrait d’homme et de dirigeant s’inscrivent au cœur d’un album éducatif, qui se conclût par un dossier passionnant.

Atatürk, Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni
Glénat, octobre 2023, 56 pages

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3.5

« Buffy ou la révolte à coups de pieu » : un damier féministe ?

La série Buffy contre les vampires ne saurait se résumer à un récit de jeunesse axé sur le surnaturel. Car au-delà d’une surface constituée d’effets spéciaux et de protagonistes lycéens, elle offre une dissection complexe d’enjeux liés au genre et à la société. C’est le parti pris de la journaliste et spécialiste des séries Marion Olité, qui problématise aux éditions Playlist Society la manière dont le show de Joss Whedon a fait écho au féminisme, à la politique, à la transition vers l’âge adulte, et plus généralement à la psychologie sociale.

Avant Buffy Summers, le paysage télévisuel manquait cruellement d’héroïnes positives et complexes, occupant le devant de la scène comme avaient l’habitude de le faire les hommes. Dana Scully avait certes ouvert une brèche avec X-Files, mais Buffy contre les vampires a permis incontestablement de franchir un nouveau seuil, en s’adressant plus spécifiquement aux jeunes spectateurs.rices. Pour le comprendre, il faut se figurer une lycéenne de 16 ans à peine, portant sur ses épaules le sort du monde et chargée de lutter contre des créatures maléfiques.

Ces dernières sont traditionnellement attachées au patriarcat, puisqu’en plus des vampires, on retrouve parmi les principaux antagonistes de la série Le Maître ou Dracula, diminués et dépourvus d’emprise sur l’héroïne. Comme le verbalise très bien Marion Olité, la série met en branle une véritable mécanique féministe, puisque le « female gaze » s’y trouve aussi régulièrement convoqué, par exemple lorsqu’il s’agit de cadrer le corps dénudé d’Angel.

Ce qui ressort de la lecture de Buffy ou la révolte à coups de pieu, ce sont les profondeurs souvent impensées de la série. Les personnages de Spike et Angel évoluent au contact de Buffy, traduisant l’empouvoirment de l’héroïne, tandis que Xander, peu viril, incarne une redéfinition contemporaine de la masculinité. Le paysage institutionnel de la série ne manque pas non plus d’intérêt : la police y apparaît inefficace, expéditive et corrompue, aux ordres d’un Maire à double nature. Mais l’auteure n’oublie pas de repréciser tout ce qui a constitué l’étoffe populaire du show.

Les liens d’amitié du Scooby-Gang, la dualité Bien/Mal, les monstres de la semaine symbolisant les peurs adolescentes, les thématiques du deuil, de la rédemption et de la transition vers l’âge adulte, les sous-discours sur les minorités sexuelles : Buffy contre les vampires avait sans conteste de quoi prendre langue avec son public et ce, d’autant plus que les références y étaient légion : David Lynch, Harry Potter, Dawson, X-Files, Star Wars

Dans son analyse, jamais empesée, Marion Olité ne cherche pas à ériger Buffy contre les vampires en modèle critique. En revanche, ce qu’elle parvient à effectuer avec beaucoup de justesse, c’est extraire, sous ses dehors innocents, tous les messages sous-jacents qui tapissaient la série – et infusaient dans la tête de ses spectateurs. Bien plus qu’un simple produit de divertissement, elle a énoncé, au fil des épisodes et des saisons, une réflexion utile sur la condition féminine et humaine, en s’inscrivant entre les seconde et la troisième vagues du féminisme, mais aussi en se réappropriant des pans entiers du discours anti-capitaliste. De quoi voir d’un nouvel œil Buffy Summers et ses acolytes…

Buffy ou la révolte à coups de pieu, Marion Olité
Playlist Society, octobre 2023, 160 pages

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4

The House : playing nightmare

Si vous ne vous rappelez plus vos cauchemars de l’enfance, sachez qu’il est possible d’y revenir avec The House, une expérience qui vous maintient éveillé comme si vous étiez piégé dans votre subconscient. Cousin du found-footage, ce film explore les ténèbres avec un tas d’outils de suggestion, limitant la vision des protagonistes et de ses spectateurs, comme pour les relier à tous les autres sens qu’ils possèdent. Une expérience sensorielle forte et angoissante !

Synopsis : Deux enfants se réveillent au milieu de la nuit pour découvrir que leur père a disparu et que toutes les fenêtres et les portes de leur maison ont disparu. Cette nuit-là, une étrange présence se fait ressentir.

Youtubeur connu pour ses petites reconstitutions de cauchemars, Kyle Edward Ball s’est lancé un défi de taille en tournant dans sa maison d’enfance. Remettons tout de même un peu de contexte avant de se plonger dans le noir. L’explosion d’internet a donné lieu à des raz-de-marée d’images truquées en tous genres. Majoritairement destiné à faire rire, ce qui se passe du côté de sa chaîne Bitesized Nightmares est d’un tout autre cru. L’analog horror, ou horreur analogique, est une pratique populaire des années 60 à 90, car l’esthétique découle de l’électronique analogique des télévisions cathodiques, ainsi que des support VHS. Le grain prononcé, des graphismes de basse qualité, des bruits de fond cryptiques, tous les éléments sont réunis pour une ambiance old school, où l’horreur règne en maître. Tout cela est néanmoins mis au service d’une œuvre aussi originale qu’expérimentale.

Shadows in the dark

Nous ne sommes pas nyctalopes, mais le cinéaste canadien joue sur cette lacune de notre vue pour nous immerger dans une maison à l’ambiance suspecte. Deux enfants, une télévision allumée sur de vieux dessins animés, certains pensent peut-être déjà à Poltergeist de Tobe Hooper, mais il n’en est rien. Pourtant, ce phare dans l’obscurité semble être le point d’accroche de ces enfants, qui peinent à marcher droit dans un foyer dont ils ne reconnaissent plus les contours. Les fenêtres n’existent plus, le sol se confond avec le plafond par moments et d’autres objets de la maison ont disparu. Nous sommes immergés dans un cauchemar de notre enfance, seuls face à une aura maléfique qui rode et qui murmure de vilaines choses. A partir de là, si le concept vous attrape, le cauchemar va continuer. Pour les autres, l’éjection sera si brutale qu’il sera quasiment impossible d’y revenir.

L’étrangeté du projet est à double tranchant ici, car les points de vue de la caméra sont limités. Kyle Edward Ball prend soin d’esquiver tous les visages de ses personnages, afin que le spectateur puisse lui-même nourrir cette imaginaire. Et à la force d’un plan fixe ou d’un léger travelling, une ombre suspecte en arrière-plan devient une menace potentielle, une créature que l’on projette nous-même. De même, le cinéaste joue sur le montage, où le cut devient l’élément le plus effrayant de cette histoire de fantômes. Il ne s’agit pas nécessairement de jump scare, mais bien d’un timing précis, où l’ascension de l’angoisse peut imploser à tout instant. Le Projet Blair Witch et Paranormal Activity ont énormément joué sur ces codes.

Alone in the dark

L’autre facteur de la terreur reste l’habillage sonore. Le cinéaste nous habitue au silence, afin que chaque bruit parasite devienne un motif d’intrusion et d’agression pour le public. L’effet de surprise est réussi. Kevin (Lucas Paul) et Kaylee (Dali Rose Tetreault) sont ainsi désorientés et manquent cruellement d’armes pour se défendre face à ce qu’ils ne voient pas. Les autres sens s’éveillent et une étrange voix graveleuse donne tout un tas d’indications, qui vise à piéger les enfants dans cette pénombre qui guette le coin ou le fond du cadre. Celle-ci tend également quelques échappatoires, afin de mieux briser les personnages. Réussiront-ils à traverser cette terreur nocturne ?

Miser sur le hors-champ, pour se convaincre que quelque chose de malveillant tourne autour des enfants en mal de sommeil, est une stratégie bien audacieuse. La qualité de l’image et le concept exigent toutefois l’obscurité complet afin de pleinement s’investir dans The House. A première vue, il s’agit sensiblement d’une visite guidée d’un habitat qui étire beaucoup trop son suspense pour que le long-métrage se tienne de bout en bout. Un format plus court aurait été adapté et l’intrigue, aussi simple et modeste qu’elle soit, aurait gagné en efficacité. Avec tout ce vide qui existe et tout un tas d’incertitudes autour de son registre inclassable, malgré un succès retentissant dans les festivals, les distributeurs ont finalement abandonné le circuit des salles obscures.

Disponible sur la plateforme de streaming Shadowz depuis le début de l’été 2023, The House arrive à présent dans les kiosques, dans l’attente qu’il vous ramène à vos cauchemars d’enfants et qu’il vous hante une fois de plus.

Bande-annonce : The House

Fiche technique : The House

Titre original : Skinamarink
Réalisation & Scénario : Kyle Edward Ball
Photographie : Jamie McRae
Assistant réalisateur & Son : Joshua Bookhalter
Montage : Kyle Edward Ball
Production : Dylan Pearce, Jonathan Barkan, Josh Doke
Pays de production : Canada
Distribution France : ESC Films
Durée : 1h39
Genre : Epouvante-horreur
Date de sortie : 21 septembre 2023

Bernadette : une Première Dame face à l’histoire

Catherine Deneuve incarne Bernadette Chirac dans ce biopic revisité, associant humour et quelques secrets politiques. Bernadette est un film à ne pas rater !

Synopsis : Quand elle arrive à l’Élysée, Bernadette Chirac s’attend à obtenir enfin la place qu’elle mérite, elle qui a toujours œuvré dans l’ombre de son mari pour qu’il devienne Président. Mise de côté car jugée trop ringarde, Bernadette décide alors de prendre sa revanche en devenant une figure médiatique incontournable.

Changement d’image

Le film prend pour thématique le temps qui passe, grâce à la mode et à l’image de Bernadette Chirac. Cette dernière présente une image jugée trop « ringarde » et « vieille France », qui ne colle plus avec l’époque où Jacques Chirac devient Président de la République. Il en va de même de Bernard Niquet, conseiller en communication, qui paraît lui aussi être de la vieille France. Pourtant, il se révèle au fil de l’intrigue, comprenant parfaitement ce que recherchent les Français en Bernadette Chirac. La Première Dame ne se passe dès lors plus de lui, et il devient à la fois son secrétaire, son attaché de presse et son directeur de cabinet.

Dans la transformation qui s’opère alors pour la protagoniste, il aurait néanmoins été appréciable de voir l’opinion publique, toujours invisible sur le plan humain, au-delà des statistiques apparues dans les journaux pour la représenter.

La Première Dame de France face à l’icône du cinéma

Catherine Deneuve revient au cinéma avec un rôle surprenant ! Incarner une Première Dame de France est un pari risqué, mais l’actrice l’interprète avec une pointe d’ironie, aidée par l’humour des dialogues. Avec beaucoup de respect, elle plonge dans les tourments qui habitent Bernadette Chirac, sans jamais faire de faux pas. La tête haute, la démarche assurée et la posture droite, Catherine Deneuve gagne la sympathie du spectateur, qui redécouvre l’énergie à toute épreuve de Madame Chirac. Elle joue aussi les émotions contenues et la désorientation d’un personnage peinant à se faire une place dans le paysage politique, axe que le long-métrage creuse avec intérêt.

De plus, le film met en avant le style vestimentaire de Bernadette Chirac, qui change au cours de l’intrigue. Elle est habillée par les plus grands couturiers, tel Karl Lagerfeld présent dans une séquence. Le personnage et son interprète travaillaient d’ailleurs toutes deux avec le célèbre styliste allemand, et Catherine Deneuve était même l’une de ses muses dans les années 1990.

La caricature d’un monde politique

Dès les premières secondes du film, le ton choisi par la réalisatrice Léa Domenach est clair. Un chœur explique, tout chantant, que le long-métrage est « librement inspiré » de la vie de Bernadette Chirac. La fiction prend le pas sur la réalité, et tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes, toujours dans le second degré même lorsqu’ils n’y aspirent pas.

Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy en sont les meilleurs exemples. Chirac, incarné par Michel Vuillermoz, marche toujours avec les bras ballants et le dos voûté. Laurent Stocker, qui incarne Sarkozy, ne lui ressemble pas physiquement. Pourtant il adopte sa gestuelle connue du grand public, et sa manière de parler reconnaissable pour en faire un personnage incontournable de Bernadette.

La Première Dame de France face à sa famille

De manière générale, les plans sont resserrés et rapprochent le spectateur de Bernadette Chirac. On la comprend, et on ressent de l’empathie pour elle car elle désire réellement évoluer. Elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense, sans tabou ni langue de bois, quitte à désespérer Claude, sa fille cadette. Celle-ci soutient sans relâche son père, complètement investie dans la politique, tandis que sa grande sœur souhaite rester dans l’ombre. Ces éléments sont réels, même si les dialogues intimes sont imaginées par la réalisatrice-scénariste. Souvent ils font sourire, et parfois ils émeuvent.

En effet, Laurence, la fille aînée des Chirac, souffre d’anorexie et veut garder sa maladie secrète. Pourtant, si sa mère l’exposait publiquement, elle pourrait aider de nombreux Français partageant cette maladie grâce à son influence. Tout l’enjeu de la Première Dame se trouve ici : comment gérer sa vie de famille lorsqu’on est la femme la plus importante de France ? Que dire et que cacher ? Même si le film se veut divertissant, il travaille judicieusement ces problématiques pour mieux comprendre le parcours de Bernadette Chirac.

Bande-annonce – Bernadette

Fiche technique – Bernadette

Réalisation : Léa Domenach
Scénario : Léa Domenach et Clémence Dargent
Musique : Anne-Sophie Versnaeyen
Photographie : Elin Kirschfink
Décors : Jean-Marc Tran Tan Ba
Production : Fabrice Goldstein et Antoine Rein
Société de production : Karé Productions
Sociétés de distribution : Warner Bros. (France), Orange Studio (international)
Langue originale : français
Genre : biographie, comédie dramatique
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 4 octobre 2023

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4

N’attendez pas trop de la fin du monde : jubilatoire et virtuose

N’attendez pas trop de la fin du monde, de Radu Jude : comme son titre à rallonge, ce film n’a pas peur d’étirer sur plus de 160 minutes le  récit de la vie éreintante de ses deux Angela, au service des riches et des puissants, mais qui ne s’en laissent pas compter. Le fond autant que la forme sont jubilatoires et intelligents. Et montrent une fois de plus que le cinéaste roumain est au-dessus du lot.

Synopsis :  Angela, assistante de production, parcourt la ville de Bucarest pour le casting d’une publicité sur la sécurité au travail commandée par une multinationale. Cette « Alice au pays des merveilles de l’Est » rencontre dans son épuisante journée : des grands entrepreneurs et de vrais harceleurs, des riches et des pauvres, des gens avec de graves handicaps et des partenaires de sexe, son avatar digital et une autre Angela sortie d’un vieux film oublié… sans oublier des occidentaux, un chat, et même l’horloge du Chapelier Fou…

24 heures de la vie d’une femme 

Radu Jude est un réalisateur radical, non seulement parmi ses pairs roumains, mais si on sort la tête du pur underground, il est l’un des rares cinéastes contemporains à réaliser des films aussi atypiques, aussi jusqu’au-boutistes. N’attendez pas trop de la fin du monde, comme Aferim ! sur des sujets voisins sinon analogues, est un pamphlet virulent contre le libéralisme outrancier. Certes des pamphlets, il n’en manque pas, mais c’est la forme qu’utilise le réalisateur, originale et extrêmement bien amenée, qui distingue son cinéma.

En guise de séquence d’ouverture, Radu Jude nous présente son dispositif : un dialogue entre deux films, celui qu’il est en train de réaliser et un film de 1981, Angela suit sa route, complètement enchâssé dans le sien. Ou la confrontation dialectique de l’avant et l’après Ceaușescu. Dialectique, puisque le cinéaste ne défend pas davantage une période par rapport à l’autre. Au contraire, il met en exergue les défauts de l’une et de l’autre.

Dans le film principal, on suit la route d’une Angela contemporaine (Ilinca Manolache), une conductrice Uber qui travaille également comme assistante de production dans l’audiovisuel. Filmée dans un noir et blanc très contrasté, telles de vieilles photos qu’on trouve auprès des bouquinistes des  bords de Seine, Angela, en manque de sommeil mais vêtue d’une robe à paillettes, brille de mille feux dans la camionnette qui la mène de pas d’heure à pas d’heure, quasiment toute la journée, d’interviews en interviews. Le client de l’agence est une de ces grosses entreprises – ici autrichienne – qui, comme Angela se plaît à le rappeler à la directrice marketing (magnétique Nina Hoss) qu’elle récupère à l’aéroport, pillent les forêts roumaines pour des meubles très bon marché (suivez mon regard) tout en utilisant une main d’œuvre peu qualifiée et soumise à un taux élevé d’accidents du travail. Ce sont ces estropiés qu’Angela visite du matin au soir pour que le client choisisse celui qui pourra le mieux servir son message publicitaire (« port du casque obligatoire », alors qu’aucun des accidents n’est dû à un non port du casque !). Des estropiés femmes, roms, ou ayant toujours quelque spécificité qui serait jugée, selon les commentaires d’Angela, irrecevable par la population roumaine, déjà taxée d’être anti-rom dans de précédents films…

Face à cette Angela, dans un film en couleurs et au grain passé, une autre Angela (Dorina Lazar) conductrice de taxi dans un Bucarest aseptisé, propre, calme, déambule dans un film qui sent la sur-censure par le pouvoir communiste , tant la vie y est idyllique et tranquille, même si en sous-texte, le réalisateur Lucian Bratu  montre la solitude aussi bien d’Angela que de ses clients, la tristesse, la misogynie sourde. Radu Jude pousse le vice du collage jusqu’à réintégrer le personnage vieilli de Dorina Lazar dans le récit contemporain, avec Dorina Lazar elle-même. Étourdissant !

Le dialogue entre les deux films est simple mais très efficace. Centré sur la voiture comme fil conducteur, si on ose ce mauvais jeu de mot, il montre d’un côté comme de l’autre les affres de la circulation à Bucarest et ailleurs en Roumanie, jusqu’aux dangers qu’elle engendre (on pense par exemple à Mère et Fils de Calin Peter Netzer). La voiture est incroyablement prise au sérieux par les cinéastes roumains, aliénante et pourtant indispensable. Mais la confrontation des deux films parle surtout de l’image, du cinéma, de ce qu’ils donnent ou ne donnent pas à voir, de leur puissance et de leur impuissance, et la vaste potentialité de manipulation : il faut voir par exemple les quarante dernières minutes du film montrer l’heureux élu en plein tournage du spot publicitaire attendu, droit dans son fauteuil roulant, récitant d’abord avec conviction un texte véhément témoignant de la négligence de ses employeurs, pour se retrouver dans une situation hallucinante de mépris et de cynisme à la fin de la séquence.

Le cinéma, selon Radu Jude, c’est hélas aussi l’intrusion de Tik-Tok , où l’Angela d’aujourd’hui se produit frénétiquement, sous un filtre d’homme peu ragoûtant, vomissant à longueur de reels des insanités misogynes. C’est très drôle, caustique, et s’inscrit parfaitement dans ce film essentiel. Essentiel parce qu’unique, essentiel aussi pour la vigueur du Roumain qui ne lâche jamais rien par rapport à son triste constat du monde moderne, duquel en effet on ne doit pas attendre grand-chose. Si ce n’est, pour notre part, un nouveau film faussement foutraque du brillant cinéaste…

N’attendez pas trop de la fin du monde – Bande-annonce

N’attendez pas trop de la fin du monde – Fiche technique

Titre original : Nu astepta prea mult de la sfârsitul lumii
Réalisateur : Radu Jude
Scenario : Radu Jude
Interprétation : Nina Hoss (Doris Goethe), Ilinca Manolache (Angela / Bobita), Uwe Boll, Dorina Lazar, Katia Pascariu, Sofia Nicolaescu, Ovidiu Pîrsan, Ovidiu Pîrsan, László Miske
Photographie : Marius Panduru
Montage : Catalin Cristutiu
Producteurs : Ada Solomon, Coproducteurs : Adrien Chef, Paul Thiltges, Adrian Sitaru, Serge Lalou, Claire Dornoy, Ankica Juric Tilic
Maisons de Production : 4 Proof Film, Co-production : Bord Cadre Films, Kinorama, Les Films D’ici, Paul Thiltges Distributions, Sovereign Films (II)
Distribution (France) : Météore Films
Durée : 163 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 27 Septembre 2023
Roumanie Luxembourg France Croatie – 2023

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4.5

Modern Family : une sitcom drôle et touchante sur la famille avec un grand F

Sortie en 2009, la sitcom américaine Modern Family créée par Christopher Lloyd et Steven Levitan s’est terminée en 2020, disant ainsi au revoir à 250 épisodes, 11 saisons et surtout à une famille qu’on a vue grandir et évoluer au fil du temps. Alors, pourquoi suivre le quotidien des  familles Pritchett, Dunphy et Tucker ?

La famille, pour le meilleur et pour le pire

Modern Family aborde le quotidien d’une famille résolument moderne. Même si l’intrigue se situe aux États-Unis, les étapes de vie et les épreuves rencontrées sont universelles. Comme un jeu des 7 familles, on suit le quotidien de trois foyers américains : la famille Pritchett, la famille Dunphy et la famille Tucker.

Dans la famille Pritchett, je voudrais le père

Le patriarche de la famille, Jay Pritchett – joué par Ed O’Neill -, représente le stéréotype du père de famille américain qui a réussi dans la vie. Vivant de son succès en tant que fondateur de Pritchett’s Closets, une société d’ameublement d’intérieur à laquelle il est très attaché et dont il aura du mal à se séparer au moment de sa retraite, il a pu se permettre d’acheter une grande et belle maison dans laquelle il peut accueillir toute la famille.

Divorcé, il s’est remarié avec Gloria Delgado – jouée par Sofia Vergara – une colombienne beaucoup plus jeune que lui et maman d’un petit garçon, Manny. Cette famille recomposée va vivre, tout au long des 11 saisons, plusieurs rebondissements et devra faire face aux quotidien et à la complexité que leur modèle familial connaît : la différence d’âge, la différence culturelle, l’intégration dans une famille et dans un autre pays, la vie de couple et la construction d’une nouvelle relation père-fils.

Ayant consacré toute sa vie à son entreprise, Jay a, par conséquent, peu consacré de temps à sa famille et à ses enfants Claire et Mitchell. On assiste aussi à son changement de comportement et à son évolution qui passera notamment par une double acceptation . celle de l’homosexualité de son fils et celle de son gendre. On le découvrira au fur et à mesure des épisodes de la sitcom, mais derrière un personnage de gros dur et de macho, se cache un grand cœur.

Dans la famille Pritchett, je voudrais la fille

La fille de Jay, Claire – jouée par Julie Bowen – est très proche de son père et a beaucoup de points communs avec lui : carriériste et entêtée, les deux s’entendent très bien et se comprennent. Claire s’est mariée à Phil – joué par Ty Burrell -, le stéréotype du papa cool, qui ne se prend pas la tête et qui est spontané, hyperactif, bref, un véritable enfant, qui a la tête dans les nuages. Il tourne tout autour de l’humour et a beaucoup de points communs avec son fils, Luke.

Phil et Claire ont fondé une grande famille de 3 enfants, tous très différents. Luke ressemble comme deux gouttes d’eau à son père, très agité et hyperactif. Alex, quant à elle, est l’intello de la famille. Haley, la fille aînée en fait voir de toutes les couleurs de par son esprit rebelle.

Tout au long des 11 saisons, la famille Dunphy devra affronter plusieurs épreuves que connaissent les familles nombreuses. À l’écran, on voit défiler des valeurs et problématiques comme : l’éducation des enfants, la charge mentale en couple, l’argent, la carrière, la quête de soi…

Dans la famille Pritchett, je voudrais le fils

Le frère de Claire, Mitchell, joué par Jesse Tyler Ferguson – est très différent de sa sœur, moins spontané, très discret et plus terre-a-terre, il se veut aux premiers abords un peu snob. Il est marié avec Cameron – interprété par Eric Stonestreet – avec qui ils ont adopté Lily – jouée par Aubrey Anderson -, petite fille de huit mois au Vietnam. Cameron est l’opposé de Mitchell : extravagant, bruyant et assumant pleinement son homosexualité, les deux personnages aiment se provoquer et ont tendance à se disputer sur leurs différences.

Tout au long des 11 saisons, leur couple reflète plusieurs valeurs : la construction d’une famille, l’éducation, la carrière, l’amitié, le rapport à l’homosexualité et l’adoption. Tout ceci à la manière Modern Family, via un dialogue drôle et touchant. On repense notamment à cette scène mythique où Cameron et Mitchell emmènent la petite Lily dans un restaurant vietnamien pour qu’elle puisse découvrir sa culture. Le dialogue qui se construit autour de cette scène est loufoque et drôle et résume parfaitement la tonalité générale de la série. Petite anecdote : la serveuse est la mère de Aubrey Anderson dans la vie.

Un faux documentaire qui rajoute de la proximité

Nous assistons au quotidien des trois familles sous un angle de faux documentaire, où chaque personnage se confie face caméra, un peu comme The Office. Si The Office a pu trouver du succès et son public en filmant en huis clos le quotidien du travail de bureau pendant 9 saisons, ce n’est pas grâce au cadre mais bien grâce à la personnalité de chacun et la qualité des dialogues.

Tout comme The Office, cette façon de filmer comme un documentaire ajoute de la proximité et de la vulnérabilité aux personnages, créant une dynamique intéressante : on entre encore plus dans l’intimité de la famille : nous sommes à la fois un membre de la famille et un observateur. Les personnages sont attachants, vrais et transparents.

Nous voyons grandir et évoluer les personnages de la saison 1 à la saison 11 – une évolution à la Harry Potter où tous les acteurs ont grandi ensemble sur une dizaine d’années, dès leur plus jeune âge – ce qui est intéressant pour suivre leur évolution et donner ce côté authentique et réaliste.

Comme le soullignait le réalisateur Christopher Lloyd “the interviews are a chance to have characters more honestly express things than they might openly do in a scene with someone. So we get a laugh from the contrast between what they’re really feeling and what they were willing to admit they were feeling in the scene.”

Ce qui pourrait contribuer à la réussite de la série est peut-être aussi lié à ce pacte invisible fait entre le spectateur et les réalisateurs : nous acceptons de suivre le quotidien de trois familles, sans s’attendre à quelque chose d’exceptionnel, juste leur quotidien brut.

Aux mêmes airs que la série Friends qui a su convaincre ses spectateurs avec ses protagonistes attachants qui racontent la société américaine moderne, Modern Family n’a pas la prétention d’une série d’exception : elle raconte simplement le quotidien de 3 familles attachantes, aux valeurs universelles.

Christopher Lloyd et Steven Levitan ont choisi non pas de raconter le fonctionnement des familles avec le monde extérieur, mais plutôt de raconter ce qu’il se passe à l’intérieur des familles, en dévoilant les coulisses et en ouvrant une fenêtre sur l’intimité.

Modern Family, malgré sa première sortie il y a plus de 10 ans, certes, n’est pas une série qui a révolutionné le genre, mais c’est une série universelle et intemporelle, qu’on (re)-regarde avec plaisir.

Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique

Harcèlement, agression, homophobie, sexisme, racisme… Il existe encore bien plus de termes à coller au champ lexical de la misogynie. D’où vient ce mépris pour les femmes et comment l’ère du numérique a-t-elle provoqué une escalade de haine à leur encontre ? Je vous salue salope donne la parole à quatre femmes de l’espace public, afin qu’on les entende témoigner de leurs déboires et afin que d’autres victimes puissent se relever à leurs côtés. Un documentaire aussi percutant que nécessaire !

Synopsis : Sur deux continents, quatre femmes sont victimes de cyberviolences extrêmes : Marion Séclin, comédienne et youtubeuse française, Laura Boldrini, présidente du parlement italien, Kiah Morris, représentante démocrate américaine, ainsi que Laurence Gratton, jeune enseignante québécoise. Abandonnées par les forces de l’ordre, la classe politique et les géants du web qui engrangent des milliards avec la haine, elles décident de se battre et de ne plus se taire.

Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist accompagnent quatre femmes qui témoignent de douleurs encore vives. Mais le procédé ne s’arrête pas à des discours à sens unique. Les cinéastes québécoises nous invitent à partager ce que ces victimes ont vécu au quotidien, avant de pouvoir se métamorphoser en femmes fatales et d’en rassembler d’autres au sein d’une même cause. Il s’agit d’une affaire non résolue d’hier et qui revient encore au centre des débats aujourd’hui.

Far Web

La misogynie peut être prise avec beaucoup d’humour et de passion pour les effets de styles. Babysitter de Monia Chokri l’a bien fait. Mais il est parfois nécessaire de confronter la thématique en rouvrant des cicatrices, qui n’ont jamais pu être refermées. Sous ses airs de thriller et de polar, le documentaire revient sur l’aura malsaine des réseaux sociaux, qui donne libre cours à tout un tas de violences gratuites, où le verbe est employé comme une arme aiguisée. Menaces de mort ou de viol, lynchage sur la scène publique, diffusion de photos intimes, aucun commentaire n’est censuré dans cette grande galerie de la haine virtuelle. Le cyberharcèlement va au-delà des conséquences virtuelles, c’est pourquoi deux politiciennes, une youtubeuse et une institutrice partagent leur peine et leur colère vis-à-vis d’actes immoraux qui ont changé leur vie à jamais.

On peut trouver de tout sur internet et souvent des blagues de mauvais goûts, notamment lorsque les mêmes sont détournés afin de dénigrer une personne. Les femmes sont les cibles préférées de ce mouvement, plus encore depuis le lancement de l’hashtag MeToo, qui a secoué la planète à l’automne 2017. Homme ou femme, tout le monde est exposé aux mêmes horreurs d’un tweet inapproprié, voire condamnable. La réalité est tout autre lorsque l’on apprend une certaine immunité de la part des agresseurs, parfois anonymes et souvent idolâtrés, comme fut le tueur en série de prostituées dans Les Nuits de Mashhad. La Nuit du 12 de Dominik Moll questionnait également le rapport des femmes à la masculinité toxique et ambiante, sans jamais pouvoir mettre la main sur le ou les coupables. Ce film n’entend pas tout résoudre pour autant, car il fait d’abord le constat d’une impuissance individuelle. Je vous salue salope met en évidence un Far West de haines et dans ce cas précis, un « Far Web », comme Lea Clermont-Dion l’a précisé au micro de Sans Filtre Podcast.

Quand le succès des femmes dérange…

Plus de cinq années de recherche et d’archivage ont permis de réaliser un film qui, au bout de ses 80 minutes intenses, nous montre les impacts de la cyberviolence sur le corps et l’esprit des femmes. « Quitter internet » serait le seul conseil insensé des policiers recevant des plaintes. Le documentaire emprunte ainsi les codes du cinéma d’horreur en empoignant des images et des textes choquants. La musique d’Antoine Félix Rochette s’évertue à superposer cette angoisse avec les messages haineux qu’on découvre. C’est bien ce dont il a besoin pour trouver de la crédibilité et de la pertinence. De même, le titre ne prend pas de détours et maintient que toute femme est potentiellement une proie de cyberviolences, une « salope ». Comment sortir de cette représentation ? Comment en guérir ?

La visibilité des femmes sur les réseaux sociaux en dérange plus d’un et c’est ce qui est clairement développé dans le livre Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes, que Léa Clermont-Dion a co-écrit avec Marie-Hélène Poitras. Aucun lien de parenté avec Laura Poitras par ailleurs, qui lutte contre d’autres formes d’injustices entretenues par le gouvernement américain (My Country, My Country, Citizenfour, Toute la beauté et le sang versé). Tout est peut-être finalement lié, car les géants du numérique doivent reconnaître leur part de responsabilité. L’encadrement de ces débordements n’est absolument pas maîtrisé, mais on ne nous apprend rien que nous ne sachions pas déjà. Ce serait bien le seul point faible d’un projet à destination des jeunes adolescents et dans l’inquiétude d’une défaillance éducative.

Les cinéastes font également le choix de ne pas donner la parole aux agresseurs, dont la seule motivation est de faire taire les femmes, de les museler à jamais dans la solitude et la peur des représailles. L’exemple le plus éloquent se tient dans le premier film de Tina Satter, où une forme armée et intrusive masculine venait constater à la source les motivations de la lanceuse d’alerte Reality Winner. L’absence des hommes de cette analyse est compréhensible, bien qu’un contrepoids servirait encore mieux la cause. Seul un père endeuillé revient sur le drame de sa jeune fille. Ce n’est malheureusement pas assez pour accompagner des discours qui ont tendance à se répéter et à se ressembler, qu’importe le continent sur lequel on vit ou on survit.

Avec tous les témoignages alarmants qui se succèdent, Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist font le bon choix en désamorçant la tension qu’elles ont créée. Au terme d’un visionnage frénétique, Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique soutient un discours solidaire afin d’informer et de sensibiliser sur les possibilités de reconstruction. De même, les exemples d’empowerment ne manquent pas, car ils consistent à valoriser les récits de femmes fortes, indépendantes et à succès, afin qu’ils en inspirent d’autres à leur tour. Et c’est bien évidemment ce que nous souhaitons de la part de ce documentaire engagé et qui espère changer les consciences, tout en préservant l’intégrité des utilisateurs des réseaux sociaux, qui augmentent de jour en jour.

Bande-annonce : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Fiche technique : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Scénario et réalisation : Léa Clermont-Dion, Guylaine Maroist
Collaboration au scénario : Sylvain Cormier
Direction de la photographie : Steeve Desrosiers, Jean-François Perreault, Louis-Vincent Blaquière, Fabien Côté, Richard Hamel
Montage : Jean-François Lord, Eric Ruel
Conception et mixage sonore : François Lacasse
Musique originale : Antoine Félix Rochette
Production : La Ruelle Films
Pays de production : Canada
Distribution France : La Ruelle Films
Durée : 1h20
Genre : Documentaire
Date de sortie : 4 octobre 2023

Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique
Note des lecteurs0 Note
3.5