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« Beer Revolution » : odyssée de la bière artisanale

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La bière occupe une place dans le panthéon des boissons les plus populaires. Beer Revolution (Glénat), de Teo Musso et Sualzo, explore les horizons insoupçonnés du monde brassicole. Un tour d’horizon des terroirs, des techniques et des bières emblématiques qui rend compte des secrets de cette boisson ancestrale.

Qu’il s’agisse de la bière trappiste de Chimay, conçue dans un monastère par des moines, ou du Barley Wine, qui présente une teneur en alcool à deux chiffres et un profil aromatique caractérisé par des traits vineux, Beer Revolution s’aventure dans les moindres recoins de l’écosystème brassicole. Toujours attaché à la dimension artisanale, allant de la récolte du houblon aux méthodes de fermentation, l’album témoigne, avec passion, de la diversité des pratiques et des saveurs.

Sur la planète, chaque personne boit en moyenne 26 litres de bière chaque année. Sans surprise, les hommes âgés de 35 à 45 ans restent les plus grands consommateurs. Et en termes de consommation, le record du monde est détenu par la République tchèque, où l’on se délecte d’environ 188 litres par an. Excusez du peu. Ces dernières années, la consommation de bières dites spéciales n’a cessé d’augmenter, jusqu’à atteindre plus de 17 % de part de marché. Une fois ce contexte posé, tout reste à faire pour Teo Musso et Sualzo, à savoir faire le tour des brasseries pour nous révéler quelques anecdotes et secrets de fabrication.

De quel genre ? La Lambic Cantillon, peut-être la plus vieille bière du monde, est exposée aux bactéries présentes dans l’air. La Camra, association britannique indépendante qui promeut la bière traditionnelle, compte plus de 180 000 membres. Les origines de l’Oktoberfest remontent aux années 1530, quand l’Allemagne décréta que les brasseurs bavarois n’avaient le droit de produire de la bière que pendant les mois froids, considérés comme plus sûrs en raison d’un faible risque d’incendie. C’est précisément ces faits, un peu désordonnés mais toujours pertinents, qui sont rapportés aux lecteurs dans Beer Revolution.

La volonté des uns de produire des bières « goûtues » et « naturelles », les fermes qui s’agrandissent pour moderniser leurs processus de production, les brasseries à vapeur, la stout et sa couleur proche du café due au malt torréfié : Beer Revolution est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une épistémologie liquide. Le périple de Teo Musso à travers les arcanes du monde brassicole témoigne d’une réelle volonté de comprendre et d’expliquer la richesse d’un univers qui ne cesse d’évoluer, d’innover et de surprendre, bien qu’attaché aux traditions. À la lumière de cet ouvrage, boire une bière invite presque à la réflexion, à l’émerveillement et, évidemment, à la dégustation.

Beer Revolution, Teo Musso et Sualzo
Glénat, octobre 2023, 184 pages

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3.5

La Vénus à la fourrure… irrésistible

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Ce roman de Leopold von Sacher-Masoch traîne une réputation particulière due au nom de son auteur. S’il se lit bien, ce n’est pas pour son caractère sulfureux, mais plutôt pour son style très maîtrisé, ainsi que par le doute qu’il entretient constamment.

Étant donné l’aspect très parlant du nom de l’auteur, sachez que oui, le mot masochisme en vient et que ce roman en est l’illustration. En effet, le narrateur (Séverin) évoque son histoire d’amour avec une charmante jeune femme (Wanda, dont la description incite à faire le rapprochement avec le personnage interprété par Rita Hayworth dans le film Gilda), qui adore porter des fourrures et qui accepte de jouer le jeu avec son amant qui lui réclame de devenir son esclave. Cela nous vaut un certain nombre de pages choquantes, car cet esclavagisme ira jusqu’à l’usage du fouet et la description de situations humiliantes pour Séverin. Particularité, le narrateur conclue en disant « C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. » Le roman datant de 1870, on peut considérer que la position de la femme par rapport à l’homme a déjà grandement évolué, mais qu’on n’est toujours pas parvenu à l’égalité de considération souhaitée par le narrateur. Les féministes diront qu’on en est encore loin, en particulier pour la rémunération du travail. On peut également remarquer la tournure de phrase « le rôle que l’homme lui donne actuellement » qui indique bien la position dominante de l’homme, une position qu’il répugne évidemment à abandonner. Passons sur les détails des relations homme-femme qui mériteraient de longs développements, pour les aborder selon une interprétation métaphorique de ce que le roman raconte.

Interprétation

Que le narrateur évoque une suprasensibilité que l’introduction présente comme une sorte de sensibilité exacerbée difficilement traduisible, ne change pas grand-chose à l’affaire. Les relations homme-femme sont compliquées et seul l’amour parvient à les transcender. Entre le narrateur et sa maîtresse, c’est bien d’amour dont il est question, une adoration réciproque qui va jusqu’à une sorte de fascination. On pourrait évidemment discuter sur la nature réelle du sentiment qui les rapproche : amour ou passion ? Soit quelque chose de constructif ou au contraire de destructeur. D’après ce que raconte le roman, la deuxième hypothèse est la plus probable, mais il faut reconnaître que la partie qui les voit se rapprocher se révèle palpitante. Le vrai souci vient lorsque le narrateur dévoile ses penchants, issus de son histoire personnelle, depuis l’enfance. On remarquera que, dans un premier temps, Wanda répugne à entrer dans ce jeu et que c’est bien par amour qu’elle accepte de satisfaire les fantasmes de son amant. On voit ici apparaître la nature joueuse d’un tempérament féminin tout ce qu’il y a de plus classique (attention quand même de ne pas généraliser, car c’est en enfermant les caractères masculins et féminins dans des schémas bien précis qu’on établit des relations où chacun-chacune se doit de tenir un rôle). Ainsi, Wanda accepte le jeu et Sacher-Masoch se montre d’une grande subtilité en faisant en sorte qu’on doute constamment (avec le narrateur) des motivations de la belle : rentre-t-elle dans ce jeu pour jouer son rôle aussi bien que possible (et ainsi satisfaire son amant), ou bien parce qu’elle y trouve son compte personnellement ? Autrement dit, un homme doit-il se méfier des libertés qu’il autorise à sa partenaire (et inversement, bien entendu) ? Question intemporelle. En effet, n’y a-t-il pas dans le couple, qu’on le veuille ou non, l’établissement d’un rapport de forces ?

Les relations homme-femme

C’est toujours d’actualité, ces relations dépendent le plus souvent d’un schéma classique, l’homme allant vers la femme plutôt que l’inverse. Cela aboutit à une situation de concurrence entre hommes pour une femme, situation qu’on observe dès la conception, avec cette multitude de spermatozoïdes qui se dirigent vers l’ovule, un seul parvenant à y pénétrer. Concrètement, sauf exception, les femmes observent de nombreuses approches (qu’elles soient intelligentes ou maladroites voire blessantes), qui leur donnent l’opportunité de choisir celui qui leur convient (tout en sachant que plus elles attendent, moins elles recevront de propositions). Cela les met dans une position où elles peuvent se montrer exigeantes voire capricieuses (supprimer les mentions inutiles ou en rajouter selon les situations, tout en gardant en tête que les femmes ne vont pas se gêner pour établir leur propre liste). Pour conserver la faveur de celle qu’il a conquis, un homme peut donc être amené à faire des concessions (symbolisées dans le roman par les blessures occasionnées par le fouet), voire se rabaisser (les situations humiliantes). Bien entendu, le roman présente tout cela selon une perversion voulue et demandée par l’homme, prêt à tout pour rester auprès de sa belle. Mais sa force est de nous présenter les rapports homme-femme selon une lecture qui se joue des évolutions et des périodes (les références classiques ne se limitent pas à l’utilisation du prénom Vénus pour le titre). On peut même se demander si l’égalité de traitement souhaitée finalement par le narrateur est vraiment envisageable, compte tenu des différences morphologiques et psychologiques. En effet, outre l’avantage de la force physique que l’homme peut exercer au détriment de la femme (voir la quantité de plaintes pour agressions), une observation de tous les jours montre bien que l’homme et la femme ne fonctionnent pas de la même façon. L’objectif idéal à atteindre serait plutôt, comme dans un couple équilibré (ça existe), d’accepter ces différences pour obtenir une coopération constructive, permettant à chacun-chacune de s’épanouir.

La Vénus à la fourrure – Leopold von Sacher-Masoch
La République des Lettres : sorti le 22 mai 2023 (édition originale allemande sortie en 1870).

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Le Ravissement : maternités contrariées

S’il faut parfois mentir à soi-même pour rêver un peu, c’est bien toute la tragédie de Lydia, incapable de dissocier ses désirs de la réalité. Dans une effroyable escalade de mensonges, Iris Kaltenbäck nous immerge alors dans l’immense solitude de son personnage, qui tente d’atteindre le pinacle de son déni à tout prix, Le Ravissement. Un titre aussi ambivalent que son héroïne !

Synopsis : Comment la vie de Lydia, sage-femme très investie dans son travail, a-t-elle déraillé ? Est-ce sa rupture amoureuse, la grossesse de sa meilleure amie Salomé, ou la rencontre de Milos, un possible nouvel amour ? Lydia s’enferme dans une spirale de mensonges et leur vie à tous bascule…

La maternité occupe une place importante dans l’esprit d’Iris Kaltenbäck, dont le court-métrage Le Vol des Cigognes a été financé par La Fémis. Il y est question d’une femme qui enlève un jeune nourrisson pour le présenter comme le sien à son compagnon militaire, fraîchement rentré de sa mission. En exploitant un fait divers similaire, la réalisatrice explore les conséquences d’une telle impasse. À la force d’un titre magnifiquement subtil, qui connote aussi bien le bonheur extatique qu’un enlèvement de force, Kaltenbäck touche au malaise, lorsque l’on tente de travestir une réalité qui nous dépassera tôt ou tard. L’héroïne en mal d’affection, Lydia, oscille constamment entre ces deux pôles et finit par jouer dans la même cour que Signe dans Sick Of Myself, une femme aussi narcissique que toxique pour son entourage.

Portrait d’une jeune fille en déni

Ces comportements viennent d’un traumatisme que la cinéaste préfère ne pas clarifier, et son approche n’est pas non plus sociologique. Il s’agit de décortiquer les temps forts d’une relation de couple et d’amitié, car Lydia craint plus que tout la solitude et le sentiment de ne pas être désirable. Sage-femme le jour, elle vadrouille la nuit pour tromper l’ennui et oublier que son petit ami l’a plaqué. Au terminus d’un bus dans lequel elle s’est endormie, elle fait la connaissance de Milos (Alexis Manenti), chauffeur insomniaque sur qui Lydia fantasme un début d’histoire d’amour. Elle entretient ainsi une illusion par le biais d’un quiproquo, lorsqu’elle substitue l’enfant de sa seule amie Salomé (Nina Meurisse), encore épuisée par son accouchement difficile. En croisant Milos sur son lieu de travail, elle présente l’enfant dans ses bras comme le fruit de leur union passager. Lydia brouille ainsi la frontière entre le jeu de séduction et celui de la manipulation, car elle devient la première victime de son jeu vicieux.

Il ne fait aucun doute que Hafsia Herzi emporte tout dans cette œuvre. La réalisatrice, autrice et comédienne de Tu mérites un amour ne pouvait pas trouver meilleure destination que ce portrait d’une jeune fille en déni. Préoccupée par sa propre image, Lydia se perd dans le regard des autres. Elle se retrouve alors impuissante face à ses propres décisions, bien qu’elle parvienne à arracher quelques instants de répit. Malheureusement, elle ne peut profiter de son oasis assez longtemps, car elle ne peut baby-sitter ou materner l’enfant indéfiniment. Plus on avance dans le récit, plus les mensonges de Lydia s’amplifient et plus sa trajectoire est imprévisible.

Une fille à aimer

Dans cette démarche que nul ne cautionne, Kaltenbäck met un point d’honneur à développer la souffrance et la fatigue de son héroïne. D’abord en la filmant spontanément dans un Paris rempli de banlieusards, qui se déplacent régulièrement entre leur domicile et leur lieu de travail, souvent via les transports en commun. Puis, c’est dans les salles d’accouchement d’un hôpital public qu’une approche documentaire s’impose. Entre fascination et admiration pour les sages-femmes, la cinéaste interroge également Lydia et Salomé sur leur maternité, aboutie ou non. Un test de grossesse positif dans un couple change bien des choses au sein de la famille qui s’agrandit, mais a indirectement un impact sur leur entourage, finalement moins présent et accessible qu’autrefois. Un équilibre est rompu entre ces amies, fusionnelles à tel point que le bébé pourrait bien être le fruit symbolique de leur complicité, de leur complémentarité et de leur amitié.

Cette tendresse se cache bien derrière chaque saut à la crèche ou chez le couple lorsque Lydia emprunte l’enfant pour s’épanouir en tant que mère. Quand bien même ce n’est pas le fruit de ses entrailles, elle est pourtant la première personne à entrer en contact avec les nouveaux nés, avant de les rendre à leur mère respective. Est-ce ni plus ni moins de la jalousie de sa part ? Était-elle consciente de son mensonge et de ses manipulations, ou bien est-ce le résultat d’un moment d’égarement qu’elle n’assume pas ? La voix off qui traverse l’intrigue tourne autour de ces questions sans jamais y répondre. Elle vient davantage troubler notre verdict au moment de rendre des comptes. C’est ce qui donne toute la subtilité à cette œuvre, brillante et captivante, malgré un épilogue discutable.

Présenté à la Semaine de la Critique, Le Ravissement entretient un goût du risque que son héroïne cultive, entre le fantasme de la maternité et l’ivresse d’une vie à deux, puis à trois et à jamais… Alejandro González Iñárritu, David Robert Mitchell et Julia Ducournau figurent parmi les dernières révélations de cette section parallèle du Festival de Cannes. Iris Kaltenbäck semble marcher dans leurs pas et il convient donc de suivre une cinéaste aussi prometteuse. Son prochain long-métrage est attendu avec impatience.

Bande-annonce : Le Ravissement

Fiche technique : Le Ravissement

Scénario et réalisation : Iris Kaltenbäck
Image : Marine Atlan
Montage : Suzana Pedro, Pierre Deschamps
Décors : Anna Le Mouël
Musique originale : Alexandre de la Baume
Casting : Youna de Peretti
Scripte : Iris Chassaigne
Ingénieur son et monteur son : Guilhem Domercq
Costumes : Caroline Spieth
Maquillage : Marie Goetgoeluck
1er assistant mise en scène : Vincent Prades, Joanne Delachair
Direction de production : Salomé Fleischmann
Régie générale : Emma Lebot
Production : Mact Productions, Marianne Productions
Pays de production : France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 11 octobre 2023

Le Ravissement : maternités contrariées
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3.5

Le Consentement : « c’est pour mieux te manger, mon enfant… »

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Le Consentement est un grand livre, sa fidèle adaptation cinématographique fera date. Séduction, emprise et destruction en règle d’une très jeune adolescente par un écrivain célèbre aux mœurs dépravées dans une époque étonnamment permissive. Un film indispensable à mettre sous (presque) tous les yeux… avec avertissement.

En 2020, la publication du livre de Vanessa Springora provoque une déflagration dans le monde de l’édition, puis au cœur de la société française, et s’étendra comme une traînée de poudre dans une grande partie du monde. Événement indélébile dans une époque déjà marquée au fer rouge par MeToo, le récit autobiographique de l’autrice connait de telles répercussions qu’il permet même de faire changer la loi sur la majorité sexuelle en France. En 2022, il est porté à la scène au Théâtre de la Ville et, l’année suivante, adapté au cinéma par Vanessa Filho.
Lorsque Vanessa Springora est apparue dans les médias, portant sur ses épaules le poids et les conséquences d’un tel récit, elle avait 48 ans, son passé loin derrière elle. Son impressionnante maîtrise, ses yeux hypnotisants, son timbre si particulier imposaient le respect. Ses phrases, très développées et précises, étaient celles d’une adulte regardant en arrière avec dignité et le calme triomphant de l’innocence sur le mal. Mal incarné par un pédophile notoire, dont tout le monde connaissait le visage et les vantardises érotico-littéraires sur les plateaux télé.

Même si le récit, émouvant et glaçant, obligeait le lecteur à se projeter, ou pire, à imaginer ses propres enfants dans la gueule du loup, le lecteur avait entre les lignes et à l’esprit le visage et le corps de deux adultes. La question de la représentation par l’image pouvait donc se poser pour une adaptation cinématographique future.

L’ogre et l’enfant

Celle qui incarne Vanessa Springora au cinéma est Kim Higelin, une jeune actrice d’une vingtaine d’années au moment du tournage, qui interprète une adolescente de 13 à 16 ans, évoluant dans un milieu cultivé, mère attachée de presse dans l’édition, mais père brillant surtout par son absence.

Elle apparaît d’abord dans des situations où elle est relativement éloignée physiquement de son futur ange exterminateur (magistral Jean-Paul Rouve en Matzneff). Alors qu’elle l’observe dans les dîners mondains organisés par sa mère, il la dévore déjà des yeux. Fascinée par « le grand écrivain », elle boit ses paroles, et lui, la charme au sens latin du terme, insinuant ses mots d’auteur dans son jeune esprit épris de littérature, tous ses sens tournés vers elle et éveillant à présent les siens. La chasse a commencé, mais la distance physique préserve encore un peu l’être virginal de la jeune fille de 13 ans. Juste le temps de l’ensorceler, de la frôler dans une voiture qui le raccompagne jusqu’à son antre.

Une scène, qui ne dure que quelques instants, les montre plus tard en extérieur enlacés dans une lumière étrange et magnifique. On pourrait presque croire qu’ils s’aiment. Mais bien vite, cette lumière révèle l’artifice d’un soleil un peu forcé lui aussi, un peu surexposé, traduisant l’excès de romantisme, la brûlure du faux-amour naissant, ressenti par l’adolescente. Là où les mots du livre permettaient d’imaginer les choses, les images, elles, imposent une vision. Ce qu’on voit, en réalité, c’est l’ogre ayant capturé sa proie, tout en douceur. Et la proie, comparée à l’ogre, n’est qu’une enfant ! L’ogre et l’enfant réunis sous ce puissant soleil qui tout à coup semble bien sombre.

Un regard à charge sur l’époque

Une des questions qui hante le livre comme le film est celle du rôle des adultes. Puisque l’image est sous nos yeux, puisque Matzneff signait ses exploits pédophiles sans en être inquiété, puisque les parents étaient au courant, puisque l’intelligentsia intellectuelle de l’époque se révélait fort laxiste au sujet des mœurs, puisque même les médecins ne s’étonnaient pas de voir une gamine visitée à l’hôpital, chaque jour, par un homme d’âge mûr n’étant pas son père… on peut se demander qui est coupable. Il y aura bien quelques lettres anonymes, quelques flics à emberlificoter dans de beaux discours. Mais pas de quoi inquiéter l’ogre. On entend bien la mère (très belle interprétation de Laetitia casta) crier au « pédophile » lorsque la gamine lui apprend que son histoire est plus qu’un flirt. Mais pourquoi n’agit-elle pas tout de suite, cette mère dépassée par les événements ? Certes, elle le fera plus tard, imposant son véto lorsque sa fille hésite à s’envoler pour Manille, haut lieu du tourisme sexuel, invitée par celui qui préfère « les moins de seize ans ».
Seule l’écrivaine Denise Bombardier (tout récemment disparue) avait osé affronter l’ogre en public sur le plateau d’Apostrophe en 1990. Les images d’archives insérées dans le film font foi et les paroles méritent d’être citées : « Monsieur Matzneff me semble pitoyable. Ce que je ne comprends pas dans ce pays, c’est que la littérature sert d’alibi à ce genre de confidences. Ce que nous raconte monsieur Matzneff […] c’est qu’il sodomise des petites filles de 14 ou 15 ans, que ces petites filles sont folles de lui. On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire. D’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. Monsieur Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. Ce que l’on ne sait pas c’est comment ces petites filles de 14 ou 15 ans, qui ont été non seulement séduites, mais qui ont subi ce que l’on appelle dans les rapports entre les adultes et les jeunes un abus de pouvoir, comment s’en sortent-elles ces petites filles après coup ? Je crois que ces petites filles-là sont flétries. Et la plupart d’entre elles, flétries peut-être pour le restant de leurs jours. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi à tout. Il y a des limites même à la littérature. »

Des rôles difficiles

L’interprétation de Kim Higelin est remarquable. Sa voix, vulnérable, fragile comme celle d’un petit animal, a parfois du mal à sortir. Étouffée d’émotion quand Vanessa se perd. Puissante et assurée quand Vanessa combat. Perdue derrière ses longs cheveux, ses yeux cherchant des réponses, la finesse de ses gestes, la détresse de son visage en gros plans, son abandon aussi, l’amour qu’elle croit ressentir, sa révolte… tout dans sa personne et son jeu contribue à donner chair et âme à l’adolescente de papier.

Vanessa est une très jeune fille. Son visage plein, sa moue enfantine, contrastent terriblement avec le dur faciès du pédéraste, dissimulé derrière le masque affable et les pirouettes intellectuelles, dont les yeux comme des radars ont déjà choisi la petite.

Bientôt les corps entreront en jeu, le sourire aimable se fera mordant, préparant la jeune fille « avec son consentement » à être initiée à des étreintes sophistiquées et pas du tout de son âge.
Ce « consentement », illusoire bien sûr, qui relève de la manipulation, est extrêmement bien décrit. Par la narration, d’abord, fidèle au roman, qui détricote la toile d’araignée, décortique le mécanisme de l’emprise. Par une magnifique bande son, également, s’accordant avec subtilité au cataclysme émotionnel qui traverse l’adolescente (Mozart, Barbara…). Mais surtout, par la prestation de Jean-Paul Rouve, qu’il faut saluer, pour ce rôle ô combien difficile. L’acteur a accompli un subtil travail sur sa voix, dont les modulations imitent les inflexions doucereuses de celle de Matzneff. Il reproduit également sa gestuelle tout en torsions, ses mains longues et fines d’esthète et de maître des délices puis des souffrances, jusqu’à son corps entretenu, aminci jusqu’à l’os, dont la silhouette cherche elle aussi à capturer encore un peu les fragments de la jeunesse. Le crâne nu, les lunettes de soleil, la saharienne, mais aussi la chambre sous les toits débordant de livres, dont les fameux « carnets noirs » et livres « interdits », son environnement reconstitué dans les moindres détails font du prédateur le maître des lieux comme le maître des corps.

L’enfant des livres

Le roman détaillait en quelques chapitres le glissement de la destruction à la reconstruction : « l’enfant », « la proie », « l’emprise », « la déprise », « l’empreinte », « écrire ». A l’image de Vanessa Springora, dont le beau visage froid et imperturbable est réchauffé par l’émotion affleurant et la profondeur de l’être, le style du livre ne s’attache qu’à l’essentiel : dire les choses sans pathos et sans esprit de vengeance, laisser vivre l’émotion sans la forcer, faire toute la place au sujet. Le film souffre largement la comparaison… et c’était un peu le pari, on l’attendait au tournant et avec les fusils.
Vanessa, l’enfant des livres, dit en toute innocence son amour de la littérature et devient, déjà dans l’esprit du prédateur, la proie qu’il n’aura plus qu’à former. Mais le loup prend son temps. Il est sur du velours, il est sur son propre terrain, pour en faire son quatre-heures. Puisque la littérature, comme le tourisme sexuel et de dépucelage de jeunes filles est son passe-temps favori, pourquoi se presser ? Les divertissements et réjouissances réunis dans le même petit corps et le même esprit en formation, malléable à souhait et n’offrant que délectation sont eux aussi interchangeables avec d’autres petits corps dragués au coin des rues ou rétribués dans des pays lointains. Vanessa n’est pas seule, pas la seule « élue », puisque le monde entier est un terrain de chasse.

« Jouir et écrire »

Le parti-pris narratif montre très bien ces mois de « formation » faussement douce, autant intellectuelle que sexuelle, pour parvenir jusqu’à l’emprise. La séduction a commencé par les livres, les mots, l’écriture, les lettres bleu turquoise que Vanessa lit religieusement dans sa chambre de jeune fille. Cette captation glisse désormais subtilement vers la domination puis la vampirisation. Les incessants aller-retours entre le lit et l’écriture montrent à quel point il s’agit de s’approprier un être tout neuf, l’exploiter à des fins soi-disant artistiques, puis la déposséder lorsqu’elle se révolte. Mais il est déjà trop tard, elle est reléguée au rang des « hystériques », comme toutes ses sœurs ayant dépassé « l’âge ».

La jeune vierge s’est offerte en croyant à l’amour alors que son corps n’est qu’un objet fournissant des plaisirs très variés. Cependant, la confusion des sentiments comme celle des sens fait que le corps résiste. Comme si quelque chose au plus profond de l’être comprenait que tout cela n’est pas normal. Mais la science a tout prévu, une petite intervention sous anesthésie et il n’y paraîtra plus. Désormais le corps, déjà préparé au plaisir, est « fonctionnel », mécaniquement prêt à être objétisé. Les scènes sont explicites. Si la relation est obscène de nature malgré les mots poison-d’amour qui cherchent à faire croire le contraire – « rien n’est sale, ma belle enfant, mon écolière » –, le regard de la cinéaste est extrêmement respectueux. En cela il se montre tout à fait à la hauteur du texte.

La curiosité, un bien joli défaut

Lorsque Vanessa ne résiste plus à la tentation de lire les livres interdits, les carnets noirs, le journal, trophées des rayonnages de la chambre-bureau de l’écrivain parti quelques semaines tenter de rajeunir en Suisse ou peut-être ailleurs accomplir des actes inavouables, le choc est terriblement violent. Les livres l’avaient initiée au bonheur, désormais ils lui ouvrent les yeux car elle lit sous la plume soi-disant repentie de son amant-initiateur qu’il a fait un art de vivre de ne coucher qu’avec des vierges ou des garçons à peine pubères, et que les enfants de Manille sont des « culs frais » dont il s’offre des orgies.

Des déclics, il y en aura d’autres, même après leur rupture, au rythme régulier de la parution des romans, du journal, des carnets… Notamment celui de la lecture des Moins de seize ans. Au sujet de celui-ci ou d’un autre dans lequel ses propres lettres sont citées, Vanessa se dira « absorbée par l’encre de ce livre abject ».

Enfer et renaissance

Le texte évoquait clairement mais avec la pudeur qui caractérise son autrice la lente descente aux enfers de la jeune fille devenue femme. De la même manière, le film passe très rapidement sur cette époque en quelques images tournées comme un clip qu’il est inutile de détailler. Car le plus important est à venir. Le temps de la reconstruction.
C’est Élodie Bouchez qui incarne désormais Vanessa telle que le grand public l’a découverte en 2020. En quelques plans essentiels, telle une ombre vaillante et bienveillante, elle ouvre les portes de son appartement endormi où se reposent son compagnon et son fils. Puis on la suit dans un long couloir des éditions Julliard qu’elle dirige désormais, jusqu’à son bureau où elle entame la rédaction du Consentement. Prête à témoigner aux yeux du monde des dégâts et traces indélébiles « qui flétrissent » les petites filles, comme avait averti Denise Bombardier. Prête à prendre en charge la parole, à porter au grand jour ce sujet douloureux en accompagnant les autres. Délivrée, enfin, et capable à son tour d’enfermer l’ogre dans une prison de papier… à jamais.

Bande-annonce : Le Consentement

Fiche Technique : Le Consentement

De Vanessa Filho
Par Vanessa Filho
Avec Jean-Paul Rouve, Kim Higelin, Laetitia Casta
11 octobre 2023 en salle / 1h 58min / Drame, Biopic
Distributeur : Pan Distribution

Le règne animal : rencontre entre l’homme et la bête

Le Règne animal mélange avec finesse la tension, l’humour et l’angoisse, le tout enveloppé de thématiques actuelles.

Synopsis : Dans un monde en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux, François fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce phénomène mystérieux. Alors que la région se peuple de créatures d’un nouveau genre, il embarque Émile, leur fils de 16 ans, dans une quête qui bouleversera à jamais leur existence.

Le règne de la crudité

Bien que l’histoire prend des aspects fantastiques, les effets spéciaux sont d’un réalisme étonnant et les blessures paraissent plus vraies que nature. La violence n’est pas esthétisée : elle est montrée dans son bain de sang et dans toute sa rudesse. Ainsi, les blessures d’Émile ne sont pas dissimulées, et ses douleurs sont filmées comme un documentaire. La bestialité humaine en ressort : il n’y a pas de non-dits et de sensibilité cachée.

Par contre, globalement, le jeu des acteurs nous éloigne de cet aspect documentaire… Si ce n’est Romain Duris, qui allie parfaitement l’humanité et la bestialité dans son jeu, comme il y parvient dans la plupart de ses films.

La nature face aux comportements humains

Le film traite de la cohabitation impossible entre êtres humains et « bestioles », si l’on reprend les termes utilisés dans l’intrigue. En effet, chaque espèce veut nuire à l’autre alors que chacun aimerait intrinsèquement vivre en paix avec l’autre espèce. La peur de l’inconnu effraie les deux côtés, ce qui amène à des violences. D’ailleurs, la contamination bestiale du film ne peut nous empêcher de penser à la Covid. Nina mentionne même le couvre-feu… Mais ce qui importe, c’est la place de la peur face à l’inconnu : dans le long-métrage, la maladie est apparue deux ans auparavant. Cette courte durée entraîne des doutes et des incompréhensions face aux effets et aux conséquences de la maladie, tout comme la Covid.

Cependant, nous constatons que les personnes contaminées finissent par vivre avec le « virus ». Elles s’adaptent et s’éloignent de la société humaine, qui est devenue un danger pour elles. Elles s’adaptent également à la nature, ce qui les éloigne davantage des êtres humains. Finalement, au-delà de tout aspect environnemental, les personnages arrivent mieux à s’entendre lorsqu’ils deviennent des bêtes… Ils n’ont pas besoin de parler pour se comprendre. Alors que les humains vivent dans la peur constante de se faire contaminer, cette peur est de facto absente chez les créatures. Ils font davantage confiance à l’environnement qui les entoure.

Un père et son fils

Le film traite également du deuil et de la gestion relationnelle entre un père et son fils. Nous apprenons dès le début du récit que la mère est atteinte du syndrome bestial. Émile considère même qu’elle est morte, car il ne la reconnaît plus. François essaie de rester jovial, plein d’humour et d’amour. Il est cependant seul pour s’occuper de son fils, et a du mal à trouver un équilibre entre la proximité et la sévérité vis-à-vis de lui. Comment peut-il être à la fois l’ami et le père d’Émile ? Comment peut-il combler le manque maternel ?

Quant au jeune Émile, malgré l’affection qu’il porte à son père, il tente de se défier de lui, de défier son autorité et de le contredire. Il se cache de lui, sûrement anxieux de le blesser. De nombreux plans rapprochent le père et son fils dans le même cadre, comme pour montrer que leur lien est indestructible malgré les obstacles. De plus, la caméra épaule accentue la vulnérabilité des personnages, en plus d’apporter des mouvements volontairement sauvages aux plans.

Bande-annonce – Le Règne Animal

Fiche technique – Le Règne Animal

Réalisateur : Thomas Cailley
Scénario : Thomas Cailley, Pauline Munier
Avec Romain Duris, Paul Kircher, Adèle Exarchopoulos…
Musique : Andrea Laszlo De Simone
Décors : Julia Lemaire
Costumes : Ariane Daurat
Photographie : David Cailley
Montage : Lilian Corbeille
Effets spéciaux de maquillage : Frédéric Lainé, Jean-Christophe Spadaccini
Effets visuels : Cyrille Bonjean
Production : Pierre Guyard
Société de production : Nord-Ouest Films, StudioCanal, France 2 Cinéma, Artémis Productions
Budget : 15,96 millions d’euros3
4 octobre 2023 en salle / 2h 08min / Science fiction, Aventure, Drame

Film présenté en ouverture de la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023.

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« Rue du Prince » : liens et lieux

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Architecte de formation, Emilie Ettori trempe sa plume dans l’encre pour composer le portrait d’une ville-personnage et de ses habitants. En vues aériennes, ou de front face aux façades porteuses d’Histoire, Rue du Prince donne à voir, en grand format, ce qui constitue nos lieux de vie.

Il y a la Fabrique, articulée autour de sa fonderie et de ses ateliers, dopée par l’économie de guerre, puis de plus en plus clairsemée suite aux délocalisations que la mondialisation a patiemment forgées. Une cité ouvrière la borde, avec ses maisons interchangeables et un peu fades ; elle est soumise au rythme des usines, qui y recrachent tous les soirs des rangées entières de travailleurs harassés. Il y a ensuite la Coquille, quartier historique traversé par un canal qui se tarit en hiver, et l’Opéra, où se concentrent toutes les richesses de la ville, responsables d’un marché de l’immobilier qui y connaît ses exubérances les plus irrationnelles. Enfin, la Forêt de la Butte, son parc urbain, sa verdure caractéristique complètent un tour d’horizon plus typologique que topographique, qu’Emilie Ettori réalise en clerc.

Ce cadre, personnage à part entière, souvent immortalisé en vues aériennes, constitue l’étoffe de Rue du Prince et contribue à déterminer, au sens sociologique du terme, l’existence de ses résidents et travailleurs. Antoine, voiturier, œuvre au milieu des hôtels particuliers, là où les métiers des services se cumulent au bénéfice exclusif d’une minorité d’ultra-riches tellement privilégiée qu’elle évolue en vase clos dans des espaces protégés inabordables au commun des mortels. Lucie est tellement ancrée dans la Fabrique, depuis qu’on lui a fait miroiter la promesse de repas chauds et d’une condition de vie plus enviable que la misère, qu’elle a l’impression de faire partie de la mécanique interne des lieux. Ses tâches sont répétitives, ses collègues de moins en moins nombreux, mais elle continue de s’y rendre tous les jours, dans une aliénation continue et impensée. Serge, quant à lui, sert dans un café-restaurant des touristes et des habitués, des clients tantôt attachants tantôt insupportables. Il rencontre la faune typique des centres-villes, ce qui affine, jour après jour, on peut l’imaginer, sa compréhension de l’humanité.

Rue du Prince ne fait pas tout à fait son deuil de la narration. Mais Emilie Ettori en déconstruit et subvertit cependant certains des principes. Son récit, éclaté, est autant celui d’une ville et de ses quartiers que de leurs habitants. D’ailleurs, ici, la superstructure – les lieux – l’emporte largement sur la structure – les individus. On pourra évidemment se distraire avec le jeune Denis ou s’amuser, avec ironie, de l’attitude despotique d’une concierge, Fournier, régissant d’une main de maître son immeuble. On verra aussi la guerre ou les inégalités sociales produire leurs effets. Mais ce qui permet et objective toutes ces choses, ce sont bel et bien les villes, leurs ramifications, leur agencement. Beau-livre doté d’un grand format, Rue du Prince est un exercice passionné et passionnant, parfaitement adapté à la bande dessinée, et bien plus astucieux qu’il n’y paraît. C’est une invitation à envisager différemment nos lieux de vie et à comprendre comment ces derniers préfigurent nos activités et personnalités.

Rue du Prince, Emilie Ettori
Marabulles, octobre 2023, 144 pages

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L’œil dans le dos : le Derviche s’énerve

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Ce quatrième album de la série Saint-Elme enfonce le clou dans une ambiance que désormais on identifie aisément. Le duo Frédérik Peeters/Serge Lehman fonctionne toujours aussi bien, pour creuser une veine située entre intrigue noire, personnages calculateurs, réflexions désenchantées sur l’état du monde et une intrigue à ramifications et rebondissements.

Ici, le principal rebondissement et moteur de l’intrigue de l’album, c’est la mort de Roland Sax. Du coup, ses deux enfants (Stan et Tania) se voient propulsés héritiers de l’empire Saint-Elme et l’enterrement devient un véritable événement local où tout le monde s’observe. Les clans apparaissent au grand jour et on remarque notamment que, désormais le Derviche est avec Tania, ce que Gregor Mazur (que Tania appelle papi) apprend à sa descente d’hélicoptère, accouru pour les obsèques. Pendant ce temps, Frank Sangaré se remet doucement de ses graves blessures (pour rappel, il a été torturé et s’est échappé miraculeusement). Frank Sangaré était venu sur place enquêter sur la disparition depuis plusieurs mois d’Arno Cavalieri qu’il avait identifié comme étant celui qu’on ne désigne plus que sous le nom du Derviche. Celui-ci a totalement changé d’aspect (par rapport à comment il se présentait avant sa « disparition ») et semble comme halluciné (voir le noir autour de ses yeux, comme s’il avait dépassé le stade humainement supportable de la fatigue). L’entourage de Tania cherche à tester la valeur de sa présence et on sera rapidement fixés sur ses capacités. En gros, il applique l’adage qui dit que la meilleure défense, c’est l’attaque.

Tout s’imbrique

Avant la première planche de l’album, un texte en trois paragraphes fait un résumé des albums précédents, ce qui s’avère utile et même nécessaire au vu du nombre de personnages qui interviennent et de la complexité des relations et des caractères. Ceci dit, de nombreuses péripéties nous rappellent ici les détails qui retiennent l’attention. Ainsi, la bêtise de Stan (à placer dans la catégorie des quelques éléments à caractère humoristique) relève une nouvelle fois de l’évidence et elle amènera encore quelques surprises qui jouent un rôle non négligeable dans l’intrigue générale. À l’auberge de « La Vache brûlée » la jeune Romane Mertens qui y réside avec son père est au centre d’une atmosphère bizarre, avec plusieurs éléments qui tendent vers le fantastique. Son père ne fait pas que parler à un personnage que lui seul verrait. Tombée sous le charme de Paco, un berger local, Romane s’aperçoit que celui-ci présente de vilaines cicatrices. Elle finit par obtenir une explication à ce propos, qui tirent aussi vers fantastique. Et ce n’est pas tout car, dans un chalet à l’écart, le couple découvre la fillette ayant échappé au massacre à l’origine du dérèglement des sombres affaires tournant autour de Saint-Elme avant que les enquêteurs viennent y mettre leur nez. Cette fille tient des propos en apparence incohérents et semble même avoir des pouvoirs du genre divinatoire. Et puis, l’étrange dessin déjà observé sur la scène de crime du tout premier album de la série vient visiblement de son entourage. Il se pourrait même qu’elle en connaisse la signification.

La tension monte

Avec cet album, le quatrième de la série, les auteurs renforcent le mystère, tout en creusant allègrement dans la veine noire mise au jour dès le début du premier album. Sans insister particulièrement dessus, ils font sentir les effets pervers qui apparaissent dès que de grosses sommes d’argent sont en jeu. Tels des vautours, les personnages cherchent tous à profiter de la situation. Cela entraîne des conflits d’intérêt qui se résolvent souvent par des accès de violence. Ici, cette violence (sous-jacente, elle explose par moments) se traduit par l’utilisation des couleurs : des tons vifs et des teintes relativement sombres, même si cela apparaît moins que dans les premiers albums de la série où ces dominantes pouvaient aller jusqu’à des effets volontairement désagréables pour l’œil. Ici, la progression cinématographique se remarque surtout par les changements de lieu d’action, indispensables pour qu’on comprenne ce qui se passe au sein de chaque clan. En effet, toutes ces groupes sont en interaction. On peut dire que l’album présente une belle maîtrise scénaristique, qui s’accompagne évidemment de l’équivalent du côté des dessins, avec une dominante de quatre bandes par planche (pour un total de soixante-dix-huit planches), ce qui n’empêche pas quelques séquences avec des dessins plus gros, ainsi que deux dessins pleine page successifs qui apportent une incroyable relativité de toute l’histoire par rapport à une vision plus générale.

Suspense

L’album se termine par une nouvelle scène marquante dans le genre fantastique et qui nous laisse brûlants d’impatience de lire le cinquième épisode, d’ores et déjà annoncé comme l’ultime de la série. En ce sens, L’œil dans le dos apparait finalement comme un prometteur album de transition. De nombreux points restent à éclaircir et l’épisode final devrait être mouvementé. Que deviendra l’empire Saint-Elme ? Quid de chacun des personnages ? Quoi qu’il en soit, ce sera enfin l’occasion de relire les albums depuis le début, de façon à avoir une vue d’ensemble.

L’œil dans le dos : Saint-Elme 4, Serge Lehman et Frederic Peeters
Éditions Delcourt, septembre 2023

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« Gotham City : Année un » : aux origines

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Les éditions Urban Comics publient Gotham City : Année un, de Tom King et Phil Hester. Ensemble, ils remontent aux origines d’une longue perdition urbaine, en ne faisant apparaître Batman qu’en tant que confident. Un thriller graphique mené de main de maître.

Quand Samuel « Slam » Bradley se remémore l’ancien Gotham, la métropole n’a rien du coupe-gorge que l’on connaît. Le détective privé évoque au contraire « une grande communauté prospère et en pleine croissance », où les enfants peuvent jouer dans les rues librement et en toute quiétude, et où les voisins ne prennent même pas la peine de verrouiller leur porte d’entrée. « Y vivre procurait un sentiment de fierté. Nous étions comme autant de voiliers poussés par une agréable brise. » Tout l’intérêt de Gotham City : Année un réside dans l’emploi du passé, Tom King et Phil Hester se proposant de démystifier la manière dont le mal s’est insinué dans la ville du Chevalier noir.

Au début de leur histoire, les commentaires vont bon train : Helen, la dernière-née de la richissime famille Wayne, n’a plus été aperçue en public depuis plusieurs semaines. Toutes sortes de rumeurs se répandent à ce sujet et la presse ne se fait pas prier pour les relayer. Parallèlement, « Slam » est engagé pour remettre une mystérieuse missive à Richard Wayne ; il apprendra, à ses dépens, que le bébé a été enlevé et qu’une rançon est réclamée en vue de sa restitution. L’ancien policier se trouve malgré lui mêlé à une histoire sordide à triple fond. Une mésaventure qu’il conte, des décennies plus tard, sur son lit de mort, à Batman.

Richard et Constance, les parents de Helen, étaient ses grands-parents. Ils entretenaient une relation tumultueuse : lui est un joueur invétéré doublé d’un alcoolique notoire, infidèle et violent qui plus est, tandis qu’elle sait se montrer teigneuse et manipulatrice. Et s’ils étaient en réalité responsables de la déchéance de leur ville ?

« Slam » relate une affaire de famille qui tourne au vinaigre. Mais quand cette famille est précisément celle qui régit la ville, c’est tout Gotham qui fait la moue. Émotionnellement impliqué dans l’enquête, en partie parce qu’il est obsédé par le sort de la « princesse Wayne », mais aussi parce que son secrétaire et ami Jonathan Dawson a été retrouvé mort dans les quartiers populaires de South Side, « Slam » cherche à remonter la piste de Sue, la femme qui lui a remis la lettre adressée à Richard Wayne. Cela suffit à Tom King et Phil Hester pour charpenter un thriller aussi noir que le charbon, témoin des espoirs suscités par Gotham mais aussi de ses fêlures – la ségrégation, le racisme, la prostitution, la violence policière et institutionnelle… C’est pourtant bel et bien l’affaire Helen Wayne, et le discrédit jeté sur les communautés afro-américaines, qui vont servir d’incubateur aux émeutes et, partant, à une gangrène qui ne cessera plus de meurtrir la ville.

Graphiquement varié et très qualitatif, Gotham City : Année un a la bonne idée d’employer un détective « historique » de la série pour conter l’envers de la ville de Batman. Non seulement l’album parvient à caractériser avec soin « Slam », mais il éclaire d’une lumière inédite l’histoire familiale des Wayne, dans une Amérique racialement et socialement divisée. Pour ce faire, Tom King et Phil Hester déploient une ambiance étouffante, où les coups se perdent aussi vite que les réputations.

Gotham City : Année un, Tom King et Phil Hester
Urban Comics, octobre 2023, 208 pages

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« L’édredon rouge » : résistances

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JD Morvan et Dominique Bertail publient, dans la collection « Aire libre » des éditions Dupuis, le second tome de Madeleine, Résistante. « L’édredon rouge » nous plonge dans les activités clandestines de la résistance française à l’Occupation allemande.

Après une excellente ouverture (« La Rose dégoupillée »), JD Morvan et Dominique Bertail poursuivent leur exploration de la résistance française, par l’intermédiaire de leur jeune héroïne Madeleine. Nous sommes à Paris, en 1942, et l’Occupation allemande continue de susciter des réactions épidermiques. « J’avais pas mal de travail, comme toutes les femmes qui ont raccommodé le filet brisé de la Résistance. À chaque fois que quelqu’un était arrêté, ça cassait une maille. Et nous, nous faisions du rapiéçage en rétablissant les liaisons. Nous étions les petites mains des réseaux. »

En plus de portraiturer par le menu sa jeune protagoniste, « L’édredon rouge » permet une incursion documentée au sein de la Résistance, là où la craie demeure « la première arme », et où un sourire maquillé constitue « l’apparence de la légalité », mais surtout un moyen commode d’amadouer les contrôleurs nazis. Toujours dans un noir et blanc seulement augmenté de teintes bleues, Rainer, puisque c’est le nom d’emprunt de Madeleine, participe à des actions violentes, des pillages, tout ce qui peut contrarier l’Administration des Allemands en France. On croise, en sa compagnie, le poète et garde du corps Picpus, au destin tragique, mais aussi Janson ou Gagli, dans une veine plus romantique.

Dans une France où on cambriole des épiceries et braque des organismes de rationnement ou des magasins de machines à écrire, la Résistance occasionne son lot de souffrances psychologiques. C’est parfaitement restitué dans l’album, et notamment à travers l’évocation des combattants ayant pris part à la guerre civile espagnole. « À force de vouloir coller à ce qu’ils représentaient, ils ont fini par se perdre eux-mêmes », nous dit-on, commentant de ce fait une sorte de désintégration de l’identité. Comment pourrait-on échapper aux angoisses et aliénations alors même que certains doivent quitter leur famille du jour au lendemain ou sont envoyés loin de chez eux pour être décapités à l’abri des regards indiscrets ?

Ce second épisode de Madeleine, Résistante donne aussi à voir des nazis cherchant des ondes radio avec des dispositifs embarqués. Il mentionne la section Main d’oeuvre immigrée, « les meilleurs soldats de l’ombre en France ». Il relate les prisons vidées au départ des Allemands, l’interdiction de la musique et de la danse pour éviter la formation de réseaux dans la jeunesse ou encore les actes de torture subis par les résistants arrêtés. L’organisation, les motivations et le courage de ces groupes d’activistes clandestins transparaissent clairement dans l’oeuvre de JD Morvan et Dominique Bertail, dont on espère une conclusion à la hauteur des deux premiers tomes.

Madeleine, Résistante : L’édredon rouge, JD Morvan et Dominique Bertail
Dupuis/Aire libre, septembre 2023, 136 pages

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La Légende du saint buveur (1988) d’Ermanno Olmi : Paris vu à travers les vapeurs alcoolisées

On considère souvent que la carrière du cinéaste italien Ermanno Olmi, disparu il y a cinq ans, comporte trois chefs-d’œuvre, sorti au cours de trois décennies différentes. La Légende du saint buveur est non seulement le dernier du trio, mais aussi le plus étonnant. Délaissant à la fois ses amours néoréalistes et son Italie natale où il officia presque exclusivement, Olmi partit tourner à Paris une adaptation du romancier autrichien Joseph Roth avec un casting international dominé par un Rutger Hauer dans un contre-emploi. On n’a pourtant guère de peine à reconnaître la sensibilité humaniste et chrétienne du metteur en scène dans cette errance d’un clochard sublime, acteur d’un destin soumis aux tentations et observateur d’une Ville Lumière fantasmatique. Ce film atypique valait bien une nouvelle édition… hélas dépourvue de bonus. 

Même si la carrière d’Ermanno Olmi s’étend sur pas moins de sept décennies (de 1959 à 2014), le cinéaste italien espaça parfois considérablement ses projets, nous laissant finalement avec un patrimoine de moins de vingt longs-métrages. Tourné en 1988, précisément dix ans après son œuvre la plus célèbre, L’Arbre aux sabots (couvert de prix, dont la Palme d’or à Cannes et le César du meilleur film étranger), La Légende du saint buveur voit Olmi changer radicalement ses habitudes. Pour cette coproduction franco-italienne, le metteur en scène déménagea en effet ses caméras à Paris, afin de tourner avec un casting international une adaptation d’une nouvelle de Joseph Roth. L’aventure fut couronnée de succès, puisque le film fut plébiscité et remporta reçut le Lion d’or à Venise.

Le comédien néerlandais Rutger Hauer campe un clochard couchant sous le pont de Bercy et noyant son spleen à l’aide de la divine boisson. Comme dans un conte, un riche inconnu un beau jour lui avance une somme importante, qu’il devra restituer sous forme d’offrande à sainte Thérèse de Lisieux. Déterminé à honorer cette dette d’honneur, l’homme va cependant devoir déjouer les pièges tendus par divers personnages rencontrés, qui le pousseront à céder à ses vices familiers…

La Légende du saint buveur est un film inclassable. Sans prétention réaliste, il doit être vu comme une fable morale, empreinte de contemplation et de foi chrétienne. Le décor est formé par une Ville Lumière fantasmée, qui n’a rien de moderne mais ressemble au contraire au Paris des peintures du 19e siècle, magnifiquement formalisée par le directeur de la photographie Dante Spinotti. Nombre de scènes constituent de véritables tableaux, d’une forme plastique parfaite, à l’image de la longue séquence du clochard dans un café miteux à peine éclairé. Le récit lui-même n’épouse guère une structure réaliste. Non linéaire, il est constitué de rencontres fortuites, d’errance et de contemplations du monde par le protagoniste principal. L’objectif de la promesse faite par ce dernier et qu’il souhaite tenir, n’est qu’un leurre, le film se permettant des digressions qui cadrent parfaitement avec ce qu’il convient de décrire comme une œuvre d’atmosphère, sans réel but narratif. Cette forme très particulière, qui confère un charme étrange au film, représente un écart significatif par rapport au style habituel d’Olmi qui, surtout dans la première partie de sa carrière, appliquait les codes du néoréalisme italien.

En revanche, on retrouve dans la référence à sainte Thérèse, canonisée par le pape Pie XI en 1925 et proclamée sainte patronne secondaire de la France en 1944 par Pie XII, l’humanisme chrétien qui imprègne tout le cinéma du réalisateur transalpin. La référence à sainte Thérèse n’est pas gratuite. Entrée au carmel de Lisieux à l’âge de quinze ans, elle décèdera neuf ans plus tard. C’est de manière posthume que naîtra sa renommée, lorsque paraîtra Histoire d’une âme, le récit qu’elle écrivit au cours des deux dernières années de sa vie, et qui retrace son parcours spirituel depuis l’enfance. En voulant « retrouver » sainte Thérèse, notre anti-héros doit lui aussi, d’une certaine manière, accomplir un parcours spirituel sinueux et difficile afin de se débarrasser de ses péchés. Homme profondément meurtri incapable d’assumer son passé, il ne parviendra jamais à accomplir son drôle de pèlerinage, mais finira par être symboliquement absous. A vrai dire, le sublime clochard peut également être vu comme un disciple de Diogène de Sinope, troquant le tonneau de ce dernier pour un pont parisien, son cynisme pour une beauté d’âme dénuée d’arrière-pensée, et sa recherche « d’un homme »… pour celle d’une petite sainte.

Impossible d’évoquer cette œuvre sans louer la prestation aussi étonnante que remarquable de Rutger Hauer. Le comédien néerlandais, décédé en 2019, découvert par Paul Verhoeven et devenu célèbre grâce à son interprétation du replicant Roy Batty dans le cultissime Blade Runner en 1982, est ici utilisé dans un contre-emploi saisissant. Peu loquace, Hauer impose un spleen véritablement déchirant grâce à son regard profond et mélancolique. Il faut vraiment souligner la performance physique du comédien dans un jeu minimaliste qui convient à un personnage qui observe le monde et les créatures qui l’habitent, traînant les meurtrissures du passé et les désillusions de ce qu’aurait pu être sa vie. Voici, à n’en pas douter, un des sommets de la carrière de l’acteur.

S’il est impossible de bouder le plaisir qu’on éprouve à revoir cette œuvre tellement atypique dans une belle édition qui lui rend justice sur le plan technique (et donc plastique), on ne peut qu’adresser un carton jaune à l’éditeur Carlotta Films, d’habitude très inspiré, pour l’absence pure et simple de suppléments – hormis la traditionnelle bande-annonce. Quel dommage ! Impossible de croire qu’un spécialiste, par exemple, n’aurait pu nous gratifier d’un entretien comprenant la genèse et l’analyse de cette Légende du saint buveur, qui méritait assurément un accompagnement digne de ce nom.

Synopsis : Un vieux monsieur élégant et mystérieux choisit parmi plusieurs clochards qui peuplent les quais de la Seine Andreas Kartak, ancien mineur de Silésie, ayant fait de la prison pour meurtre. Il remet à son protégé un prêt de 200 francs qu’Andreas doit rapporter le dimanche matin après la messe, à l’église Sainte-Marie des Batignolles où se trouve la statue de sainte Thérèse de Lisieux. Ce prêt inespéré va précipiter la vie d’Andreas qui va rencontrer une série de personnages clés, qui le détermineront à rapporter le billet à la sainte.

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4

Note concernant l’édition

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La 317e section, le précurseur réaliste d’Apocalypse Now

Qui de mieux qu’un témoin direct des évènements (en l’occurrence un ancien réalisateur des armées) pouvait retranscrire de la manière la plus saisissante la Guerre d’Indochine ? Pierre Schoendoerffer aura livré, avec La 317e section, une des visions les plus réalistes et les plus personnelles de ce conflit encore largement méconnu.

Synopsis : Le 3 mai 1954, alors que la bataille de Diên Biên Phu touche à sa fin, la 317e section reçoit son ordre de repli. La section, composée de 41 supplétifs laotiens et de 4 Européens, doit gagner le poste de Tao-Tsai et se joindre à la colonne « Crève-Coeur » qui essaie de se frayer un chemin jusqu’au camp retranché de Diên Biên Phu. Huit jours plus tard, la 317e section aura cessé d’exister. Seuls quelques survivants épuisés tenteront de gagner le nord des montagnes défendues par les partisans Meo.

Un récit d’homme et de guerre, un récit d’hommes de guerre

S’il faut retenir le nom d’un cinéaste au parcours singulier, Pierre Schoendoerffer doit spontanément venir à l’esprit : engagé dans la marine à 18 ans, servant dans le conflit indochinois à 23 ans (dans le Service cinématographique des Armées) entre 1952 et 1954, et participant à la fameuse et désastreuse bataille de Diên Biên Phu (aux côtés du photographe Daniel Camus). À cette issue il sera fait prisonnier le 7 mai 1954 jusqu’au 24 août, ce qui le marquera durablement. Il se fera démobiliser en janvier 1955 et deviendra photographe de magazines. Ce fut à l’occasion de son séjour indochinois qu’il fera la rencontre de Raoul Coutard, alors photographe pour le service de presse et d’information de l’armée française, qui deviendra un ami et collaborateur fidèle ainsi que le directeur de la photographie attitré de la Nouvelle Vague (notamment auprès de Jean-Luc Godard).

Il démarre sa carrière de réalisateur avec le documentaire La Passe du diable, avec la collaboration de Jacques Dupont, produit par Georges de Beauregard et grâce à l’intervention de Joseph Kessel qui en signe les dialogues et le scénario. Un récit sur la pratique du jeux de bouzkachi en Afghanistan. Il réalise d’autres documentaires et films de fiction dans les années suivantes. Toujours marqué par son expérience en Indochine, il la retranscrit d’abord sous la forme d’un roman paru en 1963, La 317e section, puis par son adaptation cinématographique produite l’année suivante par Schoendoerffer lui-même. Tourné au Cambodge durant un mois, le film est éprouvant pour l’équipe, le réalisateur obligeant acteurs et techniciens à vivre à la dure comme les engagés et à bivouaquer dans la jungle. « J’ai imposé à tout le monde la vie militaire », dira-t-il, « un film sur la guerre ne peut pas se faire dans le confort ». Le film est photographié en noir et blanc, caméra à l’épaule dans un souci de réalisme très poussé. Le récit suit l’évacuation périlleuse de la garnison d’un avant-poste, une section locale de supplétifs, et sa marche laborieuse à travers la jungle, voyant la réduction progressive et irréversible de ses effectifs (de 45 à 4 hommes). Les rôles principaux, le sous-lieutenant Torrens et l’adjudant Wilsdorff, sont interprétés respectivement par Jacques Perrin et Bruno Cremer, acteurs renommés tant au cinéma qu’à la télévision, mais à l’époque débutants. Notons que Perrin retrouvera Schoendoerffer dans Le Crabe-tambour (autre adaptation d’un des romans du cinéaste) et L’Honneur d’un capitaine. Bruno Cremer retravaillera également avec le réalisateur pour Objectif 500 millions, et tous deux seront à l’affiche de La légion saute sur Kolwezi de Raoul Coutard, ici directeur de la photographie. Ajoutons enfin que Georges de Beauregard produira les trois films.

Pour des soucis de dramatisation, La 317e section change la chronologie du roman, passant d’avril-mai 1953 à 4-10 mai 1954 afin de la faire correspondre à la chute de Diên Biên Phu, et renforçant ainsi l’impression d’effondrement généralisé. Sorti le 31 mai 1965 en France, le film reçoit le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, ainsi que les éloges de la critique, de manière assez surprenante.

Un film sans concession et néanmoins conciliateur

Il est souvent difficile de publier un avis sans parti pris idéologique, en particulier concernant des faits historiques, alors encore proches, et avec des critiques français souvent très politisés. Pourtant, sans rien abdiquer de son point de vue, Schoendoerffer réussit le tour de force de susciter l’estime, voire l’admiration d’un milieu sans affinité avec l’armée. « Je suis profondément antimilitariste et c’est la première fois que je comprends des militaires de métier », déclare le journaliste Jean-Louis Bory dans Le Nouvel Observateur. « La 317e section écrase sans effort les neuf dixième du cinéma français », affirme encore Michel Mardore dans Lui. De fait, les critiques sont unanimes à saluer non seulement la qualité du film, mais aussi sa représentation des militaires et du conflit indochinois, sujet encore brûlant à l’époque. Il est vrai que le passé de Schoendoerffer sur le terrain des opérations lui confère une légitimité certaine. Mais ce n’est pas tout.

Comme évoqué, la réalisation pousse loin le sens du réalisme, notamment en adoptant une approche sobre, presque dépouillée, confinant parfois au documentaire, ce qui est d’ailleurs voulu.  Un point de vue clinique, dur, direct qui confère au film une authenticité indéniable sans pour autant négliger la beauté des plans. L’effet est encore renforcé par la rareté des dialogues, débités avec parcimonie et allant droit à l’essentiel. Le sens du montage et l’ambiance nous immergent dans le récit en nous centrant sur cette poignée d’hommes qui nous semble, par moment, hors du temps et de l’espace à force de poursuivre une marche incessante et désespérée. Le casting, alors composé de débutants et d’inconnus, achève d’emporter l’adhésion par son excellence. Jacques Perrin, alors jeune premier, est parfait dans le rôle du sous-lieutenant Torrens, idéaliste et encore peu expérimenté, mais néanmoins volontaire et prêt à tout pour sauver cette section dont il a la charge. Son enthousiasme tranche avec le caractère plus réservé et désabusé de l’adjudant Wilsdorf, magnifiquement campé par Bruno Cremer qui n’était pas encore le commissaire Maigret, dans la série télévisée éponyme, mais impressionnait déjà de charisme tranquille. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale sur le front de l’Est, son personnage a une approche différente de la situation, nourrie par son expérience plus conséquente, et s’en sert pour permettre l’évacuation avec le maximum d’efficacité. Le film insiste d’ailleurs sur cette importance de l’expérience de l’homme de troupe pouvant palier au manque de connaissance d’un chef, même compétent et courageux, ainsi que sur la nécessité de s’appuyer sur ce vécu pour mener à bien une mission risquée.

Justement, La 317e section est avant tout un hommage aux militaires composant l’armée française, d’avantage qu’à l’institution elle-même qui s’efface complètement. Ayant côtoyé au quotidien ces combattants durant son service en Indochine, Schoendoerffer a de l’affection pour eux ainsi qu’une admiration certaine. Il s’attarde donc beaucoup sur ces combattants anonymes, leurs efforts parfois surhumains, leurs souffrances, leurs exploits et leurs échecs tragiques. C’est une chose très rare à l’époque, que ce soit dans les cinéma américain ou européen, d’autant plus pour un conflit perdu. Cette dramatisation particulière est encore plus poignante quand on apprend, durant la marche, la chute de Diên Biên Phu, sonnant comme le glas de tout espoir de victoire et faisant raisonner l’absurdité de toute action militaire. On peut rapprocher ces portraits directs et simples de soldats perdus avec ceux dressés par Andrez Wajda des partisans polonais dans sa trilogie de la guerre : cette fascination mâtinée de tendresse pour les perdants magnifiques, les combattants confrontés à l’échec final mais ne lâchant pas un pouce et rendant coup pour jusqu’à la fin. On y trouve également cette vénération très française, qui allait vite devenir un cliché par la suite, pour les corps expéditionnaires et les petits groupes armés plutôt que pour les vastes batailles rangées, qui sont plutôt l’apanage des cinémas américain et britannique. Ce n’est pas pour rien que le film est devenu une référence absolue comme film de guerre français, régulièrement cité en France et ailleurs (notamment par l’historien britannique Anthony Beevor), et qu’il est aussi le plus prisé par les militaires eux-mêmes.

Signalons aussi que le film se livre à quelques allusions, tels un extrait de MacBeth entendu à la radio ou aux films de la Nouvelle Vague (la réplique de Willsdorff « qu’est-ce que c’est dégueulasse ? C’est la guerre », issue de À bout de souffle de Jean-Luc Godard). Le film lui-même sera référencé dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, dans sa version Redux, avec une scène traitant de la métaphore de l’œuf (« le blanc part, mais le jaune reste ») ainsi que dans le film Truand de Frédéric Schoendoerffer, fils du cinéaste devenu aussi réalisateur.

Un film somme devenu une référence dans son genre, toujours aussi percutant par sa sobriété et son ultraréalisme, mais aussi l’un des rares qui soit capable de mettre d’accord militaires, anciens combattants et critiques de cinéma antimilitaristes.

Bande-annonce : La 317e section

Fiche Technique : La 317e section

Réalisateur : Pierre Schoendoerffer
Scénariste : Pierre Schoendoerffer
D’après le roman de : Pierre Schoendoerffer, La 317e section (Editions Robert Faffont)
Directeur de la photographie : Raoul Coutard
Acteurs : Jacques Perrin, Bruno Cremer, Manuel Zarzo, Pierre Fabre
Nationalité : Français, Espagnol
Monteur : Armand Psenny
Compositeur : Pierre Jansen
Producteurs : Georges de Beauregard, Benito Perojo
Sociétés de production : Les Productions Georges de Beauregard, Producciones Benito Perojo, Rome Paris Films
Distributeur : Rank
Année de production : 1964
Durée : 94 minutes
Festivals et récompenses : Prix du meilleur scénario au festival de Cannes (1965)
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The Creator, quand l’artisan manque d’inspiration

Après avoir signé Star Wars : A Rogue One Story, soit l’un des meilleurs opus de la saga, Gareth Edwards revient avec un nouveau film de science-fiction. Peu aidé par un budget réduit, le réalisateur parvient malgré tout à offrir un magnifique produit de cinéma. Il est d’autant plus dommage qu’avec The Creator, il passe à côté d’une grande promesse du projet : un univers digne de ce nom.

Tiens, bouffe le, ton budget !

80 millions de dollars. C’est presque quatre fois moins que les gros blockbusters Marvel et DC actuels. C’est deux fois moins qu’une série Star Wars. Pourtant, avec The Creator, Gareth Edwards démontre une nouvelle fois qu’on peut accomplir des merveilles avec du travail, une bonne équipe technique et, surtout, quand on bosse avec un studio qui ne prend pas le public pour des imbéciles. Le film de science-fiction de cette fin d’année – plus menacé par la sortie décalée de Dune : Partie 2 – est somptueux. Visuellement magnifique et pleine d’idées, l’œuvre offre au cinéma l’une de ses plus belles expériences sensitives de 2023.

Apparemment fasciné par les explosions, Edwards en propose de nombreuses, toutes bluffantes. Aidées par un sound-design qui bombarde, les grosses séquences parviennent à accrocher le spectateur. Le waouh effect est là ! On apprécie le dépaysement, d’autant plus que les protagonistes voyagent beaucoup. Pas de technologie du volume catastrophique utilisée par Disney, pas de fonds verts immondes des derniers Marvel. Non, The Creator est le plus souvent possible filmé en extérieur, et ça fait un bien fou. Greig Fraser, maître de la photographie déjà présent sur Rogue One, Dune ou encore The Batman, continue de faire des merveilles. Mettre visuellement autant la honte aux plus gros studios devrait être illégal. Dommage que la musique, signée Hanz Zimmer ne soit pas à la hauteur. Si les propositions musicales sont loin d’être ratées, on reste, à l’instar du scénario, en terrain connu et surtout, très plat.

Avatar 0.5 ?

Non, il n’y a pas à dire. Techniquement, The Creator frôle le sans faute. Malheureusement, le bât blesse surtout au niveau du scénario. Non pas qu’il soit mauvais. Mais, dans l’idée, le concept autour de l’univers aurait pu offrir quelque chose d’infiniment meilleur. Sorte de fusion entre Avatar et The Last of Us, l’histoire plonge le personnage de Joshua (John David Washington) dans une guerre entre l’espèce humaine et l’IA. Sa mission : infiltrer un groupe de rebelles collaborant avec les robots (dotés d’émotions et d’intelligence humaines) et récupérer leur arme ultime, qui menacerait l’humanité tout entière. L’arme en question ? Un enfant. The Creator, c’est l’histoire de deux individus que tout oppose, qui vont apprendre beaucoup et surtout, se protéger l’un l’autre…  sur une autoroute du scénario manichéenne au possible.

Oui, il est donc logique de comparer le film d’Edwards à celui de James Cameron. Mais si Avatar non plus ne brillait pas par son histoire, le papa de Titanic prenait le temps pour montrer, faire vivre et expliquer Pandora. Plus qu’une planète où l’action se situe, elle est la véritable star du plus grand succès de l’histoire. A contrario, The Creator développe peu son univers, pourtant fascinant. Y a-t-il de méchants robots ? Surement, non ? Comment fonctionne leurs vaisseaux, leurs armes, leurs émotions ? Comment vivent-ils sur Terre ? Peuvent-ils transformer la planète ? Toutes ces questions, et bien d’autres, que l’on peut se poser sont éclipsées par les trop nombreuses longueurs de l’intrigue, qui se concentre sur du vu et revu, dénué de toute scène véritablement originale ou marquante.  Les bases sont toutes là, et le film brille dans sa partie technique pour offrir un chouette moment. C’est malheureusement tout. The Creator s’oublie aussi vite qu’il se regarde, et c’est dommage.

Bande-annonce – The Creator

Fiche Technique : The Creator

Réalisation : Gareth Edwards
Scénario : Gareth Edwards et Chris Weitz
Musique : Hans Zimmer
Interprétation : John David Washington, Gemma Chan, Ken Watanabe
Décors : James Clyne
Photographie : Creig Fraser et Oren Soffer
Production : 20th Century Fox
Distribution : The Walt Disney Company France
Durée : 133 minutes
Genre : Science-fiction – drame – action
Sortie : 27 Septembre 2023

Note des lecteurs3 Notes

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