Dans France Bruno Dumont livre une œuvre cynique et somptueuse, furieusement libre et inclassable. Réflexion sur le mal tout autant qu’œuvre d’art contemplative et picturale absolue.
FRANCE est une lame de fond décapant, avec une haute humeur, toutes nos pathologies, cynismes, corruptions et symptômes d’époque.
La manière dont Bruno Dumont filme les variations du visage de Léa Seydoux est quasiment surréaliste : mélange d’extrême réalisme et d’outrances baroques. Le cataclysme Dumont ou l’assomption des visages.
Ce que nous voyons de cette actrice est au-delà d’un regard de spectateur ou de cinéaste : c’est une mystique et une métaphysique.
Il faut voir comment Dumont fait durer le plan, entre dans le visage de Léa Seydoux pour saisir ce qui nous échappe et nous déchire, la monstruosité de la douleur. Nous glissons en 1 mn de l’insolence narquoise et de la morgue hautaine au délitement, à la table rase, au carnage, à la débâcle.
Mais il n’y a pas que ça. France c’est enfin à nouveau La vie de Jésus plus L’humanité, Ma Loute plus le ptitQuinquin, Dumont y réconcilie et dépasse ses propres ruptures de style tout en nous amenant encore ailleurs.
Et puis il y a cette scène vers l’avant fin avec « Danièle », ravageuse d’humanité, bouleversante de temps et d’intensité . Mais ce n’est pas encore que ça. Qui est déjà beaucoup.
Dumont arrive à proposer, comme Pasolini, un geste cinématographique autant pictural que radicalement critique et politique. Comme il l’avait inauguré avec Camille Claudel 1915 en confrontant Binoche à des acteurs non professionnels, comme il l’a ritualisé avec le Ptit Quinquin, cette coexistence de singularités d’êtres et de (non)-jeux fait jaillir ici une émotion christique. Oui, « le monstre ne sera pas toujours monstre », oui celui qui a fait du mal peut ne plus faire du mal, dit Danièle à la journaliste France de Meurs interprétée par Léa Seydoux. Et là nous comprenons la vertu sainte des images, la matière ressuscitante d’une scène: nous sommes les yeux bleus nuit de Danièle, nous sommes sa nuit, nous sommes sa bonté, nous sommes son visage tragique qui écrit qu’il y a du change, que l’humeur les atavismes le sang des pulsions ça va, ça passe , ça vit ça meurt comme les extravagances des flux du corps, comme les accidents, comme les guerres que documente France, nous sommes sa phrase (le monstre ne sera pas toujours monstre) qui absout la monstruosité et nous sommes interdits devant la grâce de cette scène.
Et enfin les couleurs, cette exagération de rouge à lèvres sur celles de Léa Seydoux, ce surplus de vert, de bleu, de jaune donnent la sensation de la démence et de l’alanguissement. La couleur crie et jouit chez cette France de Meurs. En chœur avec notre sidération.
Ce film de Dumont comme toutes les œuvres fortes et pérennes diagnostique l’époque, sa folie, sa cruauté. Mais Dumont n’est pas juste un témoin. Imiter avec talent la nature des turpitudes de la réalité des médias et du tragique de l’humanité est une mission de l’art. Dumont s’en acquitte avec splendeur. Mais sa mission est autre, sacrée. Son film déroute, subjugue, s’évade de toutes les normes. Dumont crée du beau objectif.Il creuse un phénomène oculaire, sensoriel, une révolution psychique. Ce que Hegel appelle dans son esthétique, le « vendredi saint spéculatif », ou pour le dire de deux mots France visible sur Arte Replay a la grâce et l’émotion.
De Bruno Dumont | Par Bruno Dumont
Avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay, Juliane Köhler
25 août 2021 en salle | 2h 10min | Comédie, Drame
Distributeur : ARP Sélection
Diffusion le lundi 6 mai à 22h30 sur ARTE. Également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur Arte.tv et la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.
En passe de recevoir une Palme d’or d’honneur en clôture de cette 77e édition du Festival de Cannes, George Lucas a longtemps été un référent de la pop culture et de la science-fiction. Retour sur un petit bijou du Nouvel Hollywood, dont le cinéaste californien fait partie des pionniers. Et quoi de mieux que de revenir sur son tout premier long-métrage, qui contient notamment les prémices de sa célèbre saga d’une autre galaxie. THX 1138 est une dystopie qui chasse le peu d’humanité qui reste dans une société où les désirs et la liberté sont régulés, voire prohibés.
Synopsis : Au XXVe siècle, dans une cité souterraine qui ressemble à une termitière humaine où chacun s’identifie par un code de 3 lettres et 4 chiffres, THX 1138 est un technicien tout à fait ordinaire travaillant sur une chaîne d’assemblage de policiers-robots. Un jour, il commet pourtant un acte irréparable : lui et sa compagne LUH 3147 font l’amour dans une société qui l’interdit formellement. Pour THX 1138, c’est désormais la prison qui l’attend…
Il suffit de regarder ce que l’on peut trouver dans les foyers américains pour comprendre que la fascination va de pair avec le progrès de la technologie, celle qui facilite et automatise les tâches routinières. À la fin des années 60, affectée par le recul des récits d’aventure comme Jules Verne en avait le secret, l’imaginaire collectif surfe sur une myriade de récits dystopiques. En poussant les curseurs du progrès à leur paroxysme, plusieurs univers proches de notre réalité voient le jour et forgent le succès de tout un pan de la culture cinématographique. Cette période est notamment marquée par Fahrenheit 451, La Planète des singes et 2001 : L’Odyssée de l’espace. George Lucas creuse le sillon de ces œuvres, dans un mouvement de contre-culture naissant et croissant. La science-fiction devient alors le réceptacle idéal pour brosser sa propre version du meilleur des mondes, selon une vision fiévreuse d’une société américaine en perte d’identité et de liberté.
Un monde en blanc
Avant même d’explorer une autre galaxie lointaine, très lointaine, l’imaginaire de George Lucas a été révélé dans son court-métrage Electronic Labyrinth : THX 11384EB lors de ses études. Grâce au parrainage précieux de Francis Ford Coppola, le cinéaste californien a pu faire ses preuves et mettre en boîte le reste de ses thématiques en suspens. Dénoncer une société de l’enregistrement et de la surveillance représentait pour lui un moyen de s’émanciper et de s’élever aux côtés de ses personnages, qui se découvrent peu à peu des sentiments. Avant que le monde retienne religieusement son nom, George Lucas avait le sentiment d’être associé à un matricule, à l’instar de THX 1138 et son entourage, condamnés à rester des individus anonymes. En leur offrant d’une chance de se libérer d’un carcan totalitaire, il leur permet de naître pour de bon. Et ironiquement, ce film signe également la naissance d’un cinéaste qu’on allait reconnaître à Hollywood.
Arrêtons-nous d’abord sur cet univers singulier, dominé d’un blanc éblouissant et dont le mode de vie conditionne l’esprit des citoyens. Nous sommes invités à découvrir les rouages d’une usine qui veille à ce que chacun de ses éléments soit autonome et performant. On y fabrique des machines par des machines de chair. Tout est mis en œuvre pour noyer les éventuels écarts de conduites, à commencer par la mise en concurrence des employés. Dénoncer ce genre de crimes fait partie de leurs attributions. Quant à l’employeur, qui se substitue à la conscience des individus, à coups d’annonces publicitaires qui incitent à la surconsommation, il doit parvenir à entrer dans ses frais. Ce point rappelle également le coût important qu’a provoqué la fuite de THX 1138 à travers le réseau souterrain d’une société qui n’a plus aucune connexion avec le monde extérieur.
Rien n’est organique au sein de l’usine où les protagonistes travaillent. Ils font partie d’une chaîne de production, même lorsqu’on les associe en binômes. Cependant, la cohabitation de THX 1138 (Robert Duvall) avec LUH 3717 (Maggie McOmie) n’a rien à voir avec la représentation d’un couple où chaque élément devrait compléter l’autre. Cette vie à deux est uniquement nécessaire et déterminante afin de maintenir le contrôle de l’un sur l’autre, que rien ne déborde encore une fois. Il est donc essentiel de maintenir l’illusion en créant des habitudes néfastes au cadre de vie artificiel des habitants. La nourriture sans saveur, les médicaments aux composés suspicieux, les hologrammes de divertissement, qui prônent d’ailleurs la violence, constituent également des preuves qui renforcent le sentiment carcéral. Mais ces derniers ont pourtant succombé à la tentation, des sortes d’Adam et Ève qui ont bravé l’interdit sexuel de leur monde, avec une sanction « divine » les rattrapant.
Les sentiments de la raison
Est-ce parce que l’amour finit par blesser ? Les machines ne nous laissent même pas le temps de cogiter sur la question. Cette initiative et ces pulsions, si humaines, ne sont pas bien reçues tout simplement parce qu’elles sont contre-productives à la déshumanisation qui se joue en fond. Tout le monde possède un regard aussi vide et froid que la salle blanche où les esprits défectueux sont rassemblés. Les autorités s’assurent ainsi d’éliminer ce genre de parasites à défaut de pouvoir les guérir, car le coût n’en vaut pas la chandelle. Et dans cette perspective angoissante, qui laisse peu de place aux sentiments, les chiffres ont souvent le dernier mot.
Les androïdes qui patrouillent tout au long de l’intrigue sont revêtus d’uniformes qui rappellent ceux de la police. Rappelons que ces « gardiens de la paix » et du bien-être des citoyens ont également fait l’objet de plusieurs émeutes raciales qui ont bouleversé les États-Unis. C’est pourquoi leurs voix, plus apaisantes, cachent un profond cynisme dans la violence qu’ils distribuent malgré eux, car eux aussi sont soumis à l’emprise d’un tyran invisible et pourtant omniscient. Cela ajoute une nouvelle dimension politique à l’étude d’un système rigide, automatisé et régulé par une entité « supérieure ». L’androïde Maria dans Metropolis et le Big Brother de 1984 constituent ainsi des figures de proue comparables aux fonctionnaires de l’usine, qui prennent soin de surveiller le moindre débordement, selon les droits civiques en vigueur. L’éveil des consciences et la découverte des sentiments permettent ainsi de lutter contre l’uniformité d’un régime aux projets obscurs. La trajectoire de SEN 5241 (Donald Pleasence) en atteste. Malgré ses désirs de se soustraire à l’équation, il finit instinctivement par revenir au point de départ. Rares sont celles et ceux qui peuvent goûter à la liberté et la vivre pleinement.
Deux ans avant American Graffiti, et six avant de connaître le succès mondial avec La Guerre des étoiles, le film a été projeté et célébré à la Quinzaine des réalisateurs en raison de ses choix artistiques ambitieux et de son engagement politique radical. Sa force vient essentiellement de son montage, de l’ambiance sonore et de son décor. Mis à part quelques travellings rapides qui tiennent en joue les protagonistes en cavale, ce n’est pas la narration en elle-même qui est la plus séduisante. Nous nous sommes appuyés sur la director’s cut, éditée en 2004, qui est parvenue à apporter plus de souplesse aux articulations du récit, et c’est bien dans son immersion sans concession que le film de Lucas est le plus efficace. Toutes les thématiques de fond sont ainsi explorées avec spontanéité, restituant une partie du malaise et la solitude des personnages à l’écran. L’humanité, même si elle est vouée à pourrir dans le péché, continuera à lutter pour sa survie. THX 1138 montre qu’une autre façon de regarder le monde est possible, de même qu’un nouvel espoir.
Ce petit coup d’œil dans le rétroviseur constitue notre hommage à la carrière de George Lucas, qui souffle aujourd’hui ses 80 bougies. Que la Force reste avec lui !
Bande-annonce : THX 1138
Fiche technique : THX 1138
Réalisation : George Lucas Scénario : George Lucas, Walter Murch Photographie : David Myers, Albert Kihn Direction artistique : Michael D. Haller Costumes : Donald Longhurst Montage : George Lucas Musique : Lalo Schifrin Ingénieur du son : Walter Murch Producteur: Francis Ford Coppola, Lawrence Sturhahn, Ed Folger Production : American Zoetrope Pays de production : États-Unis Distribution France : Warner Bros. Durée : 1h28 Genre : Science-fiction Date de sortie (France) : 3 novembre 1971
Le mal est à l’œuvre dans When Evil Lurks et ce n’est pas pour notre déplaisir. Dans un jeu de possession viscéral et une ambiance anxiogène dans la cambrousse argentine qui rappelle la brutalité observée dans The Strangers, le film qui a mis la critique et le public sur un pied d’égalité au dernier festival de Gérardmer nous montre enfin ses crocs, toujours aussi aiguisés.
Synopsis : Après avoir découvert un cadavre mutilé près de leur propriété, deux frères apprennent que les événements étranges survenant dans leur village sont causés par un esprit démoniaque qui a élu domicile dans le corps purulent d’un homme. Le mal dont souffre ce dernier ne tarde pas à se répandre comme une épidémie, affectant d’autres habitants de la région.
Si l’on connaît assez peu son parcours, Demián Rugna réussit à asséner le coup de grâce dans les esprits avec un tour de force inattendu et bienvenu. En réponse à son film précédent Terrified (2017), où les héros chassaient le mal, le cinéaste argentin propose la trajectoire inverse en poussant ses personnages à la fuite.
N’en déplaise au dernier long de Ryusuke Hamaguchi, car le mal existe bel et bien dans ce monde ténébreux, perfide et impitoyable. La malveillance est ainsi transmise d’un hôte à un autre, à travers une décharge brutale de violence. Si vous vous demandez pourquoi les démons apprécient de se situer au bout des canons, c’est pour mieux répandre le mal dans le chapitre suivant, le dernier d’une humanité possédée par ses propres démons. De même, il n’est guère difficile de comprendre le mécanisme en ayant en tête l’épisode pandémie du Covid. Et quand bien même le sujet se prête suffisamment bien au jeu de cache-cache entre les individus que l’on pourrait s’arrêter à la comparaison d’œuvres anxiogènes qui ont fait leurs preuves (The Thing, The Sadness), la somme des clichés et des codes horrifiques que l’on connaît si bien sont maniés avec une telle précision que chaque explosion de terreur est à la hauteur d’un humour noir bien dissimulé.
Ce qui vient du diable retourne au diable
Des coups de feu mystérieux dans la nuit, la moitié d’un cadavre découvert dans les bois et un corps putride en décomposition. Ce lot d’indices est largement suffisant pour démarrer une enquête ou pour prendre ses jambes à son cou. Quelque part entre ces deux approches, Pedro (Ezequiel Rodríguez) tente de protéger sa famille, déjà fracturée par un divorce et la charge d’un fils dont la santé mentale laisse planer une forte ambiguïté. Rugna choisit ainsi le road-movie comme pilier narratif, ce qui permet à la fois de renouveler les décors et de mettre en évidence la fatalité du mal qui rattrape toujours les protagonistes. Le feu attise les démons et cette source de violence naît d’une solitude fiévreuse dans un environnement à l’abandon. C’est parce qu’il n’y a plus grand-chose à sauver ou à cultiver dans cette zone rurale, où les rares habitants se braquent d’un regard noir, que la manifestation et l’expansion du mal sont propices.
Sans trop de détours, des coups de hache imprévisibles et autres démonstrations de fureur se succèdent. Dans cette apocalypse, les inconnus ou les proches se mettent à boiter comme les Deadites de la saga Evil Dead et les chiens sont destitués de la fonction amicale pour l’Homme (contrairement à ce que l’on a pu voir dans Vincent doit mourir). Quelque part entre le film de zombies et de possession, c’est en tout cas un jeu viscéral et morbide que Stephen King n’aurait pas renié, car il ne s’agit pas tout à fait du monde tel que nous le connaissons.
En déroulant tout un panel de règles à suivre, Rugna pose le doigt sur un protocole prédéfini par ses personnages, conscients qu’ils sont entourés d’entités démoniaques. Pourtant, sa démarche suit une volonté de « faire L’Exorciste sans exorcisme, sans religion». En effet, dans ce paysage rural paralysé par son extrême pauvreté, l’Église n’est plus et personne ne s’amuse à nommer les entités démoniaques qui sévissent dans ce coin reculé de l’Argentine pour les conjurer. « Le mal aime les enfants et les enfants aiment le mal » déclare Mirtha (Silvina Sabater), la matriarche de la famille en fuite. Doit-on les craindre ? Peut-on leur faire du mal ? On se garde toutefois de trop en dévoiler, mais sachez simplement que les enfants constituent à la fois la clé de l’espoir et de la délivrance dans ce théâtre de la mort. À présent outillé par un méta-commentaire sur le déluge de violence qui s’abat et qui se transmet à la dernière génération, le film prend un virage radical dans son dernier acte, avec moins de sursauts et plus d’appétits pour la mutilation.
On y ralentit volontairement le rythme pour mieux jouer avec les contrastes et les ombres une fois la nuit tombée. La photographie de Mariano Suarez sublime toutes ces séquences nocturnes, tandis que le cinéaste flirte constamment avec la limite du hors-champ et de la profondeur de champ, laissant ainsi le spectateur imaginer le pire. Ce qui se produit parfois d’ailleurs, car le but du jeu est de jouer avec nos attentes et le résultat est brillant. When Evil Lurks renoue avec une brutalité horrifique et diabolique comme on en voit rarement dans le paysage cinématographique actuel, ou du moins pas avec autant d’efficacité. Jumelé avec un sentiment d’impuissance face à une dégénérescence chronique familière, le film choc de Rugna peut se targuer d’être aussi généreux que captivant.
Bande-annonce : When Evil Lurks
https://www.youtube.com/watch?v=0gGXsZZsU78
Fiche technique : When Evil Lurks
Réalisation et scénario : Demián Rugna Photographie : Mariano Suarez Décors : Laura Aguerrebehere Costumes : Pheonia Veloz Montage : Lionel Cornistein Effets visuels : Marcos Berta Musique : Pablo Fuu Son : Pablo Isola Production exécutive : Roxana Ramos, Fernando Díaz, Emily Gotto, Samuel Zimmerman Production : Aramos Ciné, Machaco Films, Shudder Pays de production : Argentine, États-Unis Ventes internationales : Charades Distribution France : ESC Films, Factoris Films Durée : 1h39 Genre : Épouvante-horreur Date de sortie : 15 mai 2024
Si votre quotidien est stressant, déprimant et anxiogène, attendez-vous à revivre des situations d’abandon similaires dans Roqya. Ce thriller a l’audace de confronter les absurdités et les contradictions sur la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux, tout en édifiant les droits des femmes au cœur d’une misogynie ambiante. Le personnage de Golshifteh Farahani y est piégé entre une chasse aux sorcières moderne et le besoin de renouer avec son fils, son seul phare dans un monde où la violence peut éclater à tout instant.
Synopsis : Nour vit de contrebande d’animaux exotiques pour des guérisseurs. Lorsqu’une consultation dérape, elle est accusée de sorcellerie. Pourchassée par les habitants du quartier et séparée de son fils, elle se lance alors dans une course effrénée pour le sauver. La traque commence…
Saïd Belktibia, qui a fait ses armes au sein du collectif Kourtrajmé avant d’être propulsé par Ladj Ly lui-même, se lance dans un projet aussi déroutant qu’ambitieux. Les médias sociaux sont aujourd’hui la source d’information principale des internautes. Le cinéaste en a déjà rappelé les effets néfastes dans son court-métrage Ghettotube, réalisé en 2015. Il revient aujourd’hui avec la ferme intention de remettre les points sur les i quant à la cyberviolence qui en découle et sur l’usage de la Roqya, également appelée « médecine prophétique ». Il s’agit d’un jeu vicieux comparable à ce que le jeune Imam de Kim Chapiron n’avait pas anticipé. Ce sera la même chose ici, mais avec un point de vue féminin sur la situation.
Sans foi ni loi
Nous suivons Golshifteh Farahani dans la peau de Nour, une mère séparée de son fils (Amine Zariouhi) et qu’on accuse de sorcellerie. C’est en tout cas ce qu’on nous donne à penser dès l’ouverture. Nour est arrêtée par des agents douaniers d’un aéroport, en possession d’animaux exotiques dont la plupart sont bien venimeux. Cette séquence surréaliste esquisse ainsi de belles promesses quant à son combat à venir, mais elle révèle également les mauvais symptômes qui contrecarrent la gestion de la tension par la suite. Les manifestations démoniaques sont des interprétations ancrées dans la culture islamique et bien d’autres encore. Le sujet est traité avec une distance qui ne permet pas une immersion totale dans le récit, malgré quelques séquences fortes où l’indifférence est captée de manière horrifique. L’ensemble du récit peine donc à atteindre ce niveau de sidération, malgré le jeu tourmenté de Denis Lavant ou celui de Jeremy Ferrari, l’ex-compagnon de Nour en défaut d’autorité et de reconnaissance.
Chacun essaie d’avancer comme il peut et Nour choisit la voie du numérique pour combler les bénéfices de sa contrebande d’animaux. Elle se lance ainsi dans la création d’une application dans le but de connecter des patients malades et troublés aux marabouts de la région, des guérisseurs mystiques. Les croyances sont dès lors utilisées comme des instruments de pression et de torture chez les plus vulnérables. Le succès tourne malheureusement court et la mèche ne tarde pas à s’enflammer pour isoler Nour de son propre foyer. Vient le tour d’une condamnation populaire sur les réseaux sociaux, un réflexe plus que jamais d’actualité. Le cinéaste nous donne cependant des images que l’on peut rarement laisser mijoter à réflexion, car elles sont constamment commentées à chaud et face caméra. Tout le monde y ajoute son comburant pour le bûcher médiatique, qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes. Si l’insertion de ces courtes vidéos témoigne d’une euphorie collective sur le net, cette thématique disparaît peu à peu de l’intrigue. À force d’empiler les idées, certaines finissent par s’annuler, faute de développement ou de pertinence, car la véritable sorcellerie se cache dans les idées noires, dissimulées en filigrane d’une filature circonstancielle.
Ma sorcière mal aimée
Qu’est-ce qu’une sorcière finalement ? Loin du portrait caricatural d’une femme au nez crochu, possédant un vieux grimoire, un chaudron et un chat noir, Nour représente la sorcière du XXIe siècle, une femme qui assume pleinement son indépendance vis-à-vis des hommes. Les filles sont les plus dangereuses selon elle et nous ne lui donnerons pas tort dans cette intrigue, symboliquement chargée en valeurs féministes. Nour est donc effectivement une sorcière, dont le mythe a été créé de toutes pièces par les réseaux sociaux, ce sanctuaire numérique où les utilisateurs se croient aussi divins qu’intouchables. Loin d’être une femme possédée et envoûtée par des pratiques occultes qu’elle ne croit pas elle-même, Nour joue pourtant avec les artéfacts qu’elle possède, si cela peut l’aider à se connecter de nouveau avec son fils, malmené par un endoctrinement qui le dépasse.
Le film se détourne, avec transparence, d’une voie qui aurait pu le conduire au registre fantastique et beaucoup plus diabolique. Il s’agit simplement d’une femme en colère. En colère contre le fait qu’on lui refuse son indépendance et cet anneau doré autour de l’annulaire la maintient en captivité. Les cerbères de la cité sont ainsi lâchés pour conjurer le mal par le mal, car il ne s’agit pas d’une traque qui consiste à vérifier la pertinence des sciences occultes. Les Sorcières d’Akkelare le fait suffisamment bien pour éviter une redite inutile. Tout ceci n’est qu’un accès de rage qui s’ajoute à une écriture confuse, notamment lorsqu’on se met à traverser les dédales des quartiers de la Seine-Saint-Denis.
Ce que Roqya souhaite mettre en évidence, ce sont les engrenages d’un mouvement qui tend à sanctionner toute tentative de révolte chez les femmes. Cela ne leur est pas nécessairement exclusif pour autant au cinéma, mais il est bon de rappeler que la folie et la furie qu’a dû encaisser le personnage d’Eddy Mitchell dans À mort l’arbitre!. Les deux films ont néanmoins un point commun et il s’agit de la source de cette violence, contrôlée, amplifiée et propagée par les hommes. Les dommages collatéraux sont dès lors tolérables pour les êtres de sang chaud d’une cité très communautaire et solidaire. Malheureusement, cette unicité est détournée à des fins tragiques et au nom du sacro-saint business. Ceux qui jouent avec le feu doivent ainsi s’attendre à des représailles significatives et Belktibia s’y attarde en braquant sa caméra sur les coulisses d’un milieu de vie qui lui est familier, d’un milieu qui n’a que l’espoir pour atténuer les souffrances du monde réel.
En somme,Roqya se place dans le sillage des films de genre récents qui nous emmènent au cœur des cités, où les habitants sont tiraillés entre tradition et modernité. La technologie sert ainsi de passerelle entre les deux et de vecteur pour que la violence puisse peu à peu se propager. Nous regrettons cependant que cette chasse aux sorcières soit aussi maladroite dans son déroulé, de même pour la réconciliation entre une mère et son fils, légèrement rattrapée dans le dernier acte. Couchées sur du papier, les intentions de Saïd Belktibia sont séduisantes, mais le résultat étalé sur la toile manque encore de maturité pour sublimer son pamphlet féministe.
Bande-annonce : Roqya
Fiche technique : Roqya
Réalisation : SAÏD BELKTIBIA Scénario : SAÏD BELKTIBIA, LOUIS PÉNICAUT Directeur de la photographie : BENOIT SOLER Chef opérateur du son : ARNAUD LAVALEIX Monteur son : SERGE ROUQUAIROL Mixeurs : MARC DOISNE, THOMAS WARGNY DRIEGHE Chefs monteurs : BENJAMIN WEILL, NICOLAS LARROUQUERE Chef décorateur : ARNAUD ROTH Musique originale : FLEMMING NORDKROG Producteur : LADJ LY Production : ICONOCLAST FILMS, LYLY FILMS Pays de production : France Distribution France : The Jokers Films Durée : 1h36 Genre : Thriller, Action Date de sortie : 15 mai 2024
Les Tuniques Bleues est un monument de la bande dessinée franco-belge. La série se penche sur l’Ouest américain fictif, marqué par ses influences historiques et ses thèmes sociaux. Les éditions Dupuis proposent aujourd’hui, dans un superbe volume, de redécouvrir la genèse et l’évolution de cette série qui a marqué des générations de lecteurs.
Raoul Cauvin et Willy Lambil, figures emblématiques de la bande dessinée belge, ont tous deux vu le jour à la fin des années 1930. Leur jeunesse se déroule sous l’ombre de l’Occupation, un contexte qui forge une résilience et une approche culturelle singulières. Inspirés par le cinéma américain de John Ford et Raoul Walsh, le jazz et les premiers pas de la télévision, ils entrent chez Dupuis presque au même moment : Lambil y débute comme lettreur avant d’apprendre aux côtés de Jijé, tandis que Cauvin se dirige vers le cinéma d’animation chez TVA Dupuis. La série Les Tuniques Bleues naît en 1968, dans un contexte éditorial complexe, marqué par la relative déchéance d’Yvan Delporte – mais aussi la compétition entre les magazines Spirou et Tintin.
La disparition soudaine de Louis Salvérius, dessinateur initial de la série, en plein travail sur un album, conduit Thierry Martens, rédacteur en chef, à proposer à Lambil de reprendre le flambeau. Ce dernier accepte, conscient de la responsabilité de maintenir la précision historique, tant les lecteurs de l’époque n’hésitent pas à signaler la moindre erreur. Sans l’aide d’Internet, encore inexistant, l’importance du travail de documentation pour reproduire fidèlement décors et uniformes de la Guerre de Sécession est évidente. Cette dimension créative est rappelée dans la longue présentation liminaire et elle se prolonge plus loin à travers les commentaires des auteurs.
Au fil des albums, Les Tuniques Bleues se distinguent par un engagement social clair. L’album Blackface de 1982, par exemple, aborde le racisme et les racines de la Guerre de Sécession. Cauvin et Lambil ne se contentent pas d’une représentation superficielle ; ils plongent dans les complexités de l’époque, confrontant leurs personnages à des questions éthiques profondes. Les dessins de Lambil, caractérisés par des perspectives allongées et un premier plan détaillé, enrichissent le récit, tout en introduisant des éléments comiques qui adoucissent les thèmes plus lourds. Les Tuniques bleues, une vie en dessins se montre généreux : il s’intéresse aux personnages, aux intrigues, au processus de création.
Ce dernier est rigoureux : trois mois de préparation suivis de trois semaines d’écriture intense. Lambil insiste sur la spontanéité du crayonné pour éviter un rendu trop rigide à l’encre. Des détails techniques, comme l’utilisation de la gouache blanche pour les effets de brouillard, montrent également la minutie du travail. Cauvin, pour sa part, met un point d’honneur à démarrer chaque aventure avec une scène grandiose, favorisant une immersion immédiate du lecteur dans l’histoire. Tous ces éléments stylistiques sont illustrés et commentés dans le corpus de l’ouvrage, qui déconstruit à sa façon le travail des auteurs, pour permettre aux lecteurs de démystifier les albums des Tuniques bleues, de mieux comprendre comment ils prennent forme et pourquoi ils le font de cette façon.
Les Tuniques Bleues, une vie en dessins aide à mieux comprendre la création d’une série de bandes dessinées qui a su captiver l’imaginaire collectif par son authenticité et son engagement. Une œuvre qui demeure, des décennies plus tard, d’une importance évidente dans le neuvième art (21 millions d’albums vendus à l’heure actuelle). Qu’il s’agisse de Cauvin invoquant John Ford, Howard Hawks ou Raoul Walsh, ou Lambil expliquant ses méthodes de documentation, on prend un grand plaisir à observer tout cela par l’envers du décor.
Les Tuniques bleues, une vie en dessins, collectif Dupuis/Champaka, avril 2024, 256 pages
Quand Mo/CDM tire sur la corde générationnelle, c’est pour lancer une farce furieusement abracadabrantesque. Les deux volumes de Gen War rivalisent d’humour caustique, transformant une simple querelle de trottinettes en une guerre intergénérationnelle rendue au dernier degré de l’absurde. Entre sabotage, dynamite et bérets, le lecteur est pris dans une spirale de folie et de conflictualité.
Depuis des siècles, l’opposition entre jeunes et vieux bat son plein, chaque génération s’accrochant avec une certaine ferveur à ses valeurs, et se heurtant en retour à celles de l’autre. Les jeunes, souvent porteurs de nouveautéstechnologiques et d’idées avant-gardistes, défient les normes établies par les anciens, et leur autorité jugée vieillissante, redéfinissant peu à peu les contours du monde. Les plus âgés, de leur côté, regardent d’un œil sceptique ces idéaux en émergence, réclamant le respect de leurs traditions et de leur expérience, non sans un certain conservatisme. De cette dichotomie intergénérationnelle, Mo/CDM grossit les traits au point de charpenter un univers où les insultes volent, les coups pleuvent et le choc des générations se traduit par une guerre civile sans merci.
L’auteur s’est forgé une réputation dans le délire bédéiste en introduisant, dès Geek War en 2013, une rivalité intergénérationnelle sans foi ni rivage. Avec les deux volumes de Gen War, il revient sur le terrain miné des conflits générationnels, utilisant pour prétexte… la disparition des trottinettes électriques en libre-service. Dans un chaos post-apocalyptique, les jeunes s’opposent aux vieux et leur querelle tourne systématiquement à la démonstration burlesque.
Le tome 1 contient un florilège de petites histoires où les anciens, quasi édentés mais farouchement résolus, se heurtent aux jeunes boutonneux et insouciants. Mo/CDM reconstruit ici autour des scénarios de Geek War. Il oppose la « section Michel Drucker » (sic) et ses manigances ingénieuses pour semer la zizanie parmi la jeunesse à une génération dopée aux nouvelles technologies et bercée par le rap. Caricatures outrancières, plans foireux, name-dropping satirique, sacrifices plus ou moins volontaires, tout est mis en œuvre pour révéler les absurdités de ces querelles entre jeunes et vieux.
Le tome 2 poursuit dans la même extravagance. Deux ans après le cataclysme, les factions isolées des aînés s’engagent dans des opérations commandos destinées à couper les câbles Internet des jeunes. C’est là qu’interviennent Gégé et Dédé, soldats d’un âge révolu qui plongent le lecteur dans une série d’événements absurdes, avec des bras perdus dans le processus, des sabotages chaotiques et des attaques parfois malencontreuses. Mo/CDM exploite à fond le ridicule des conflits et les déboires comiques des personnages pour faire rire tout en montrant, en filigrane, les limites des mentalités rigides de chaque génération.
Finalement, Mo/CDM réussit le pari un peu fou de fusionner la réalité, l’absurde, le sarcasme, les références pop (Star Wars par exemple)… Gen War se moque de tout le monde, sans la moindre réserve, et à partir de situations si décalées qu’elles en deviennent délicieusement pathétiques.
Gen War (T.01 et 02), Mo/CDM Fluide Glacial, mai 2024, 56 pages
Les livres Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Jocelyn Bouquillard et Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Anne Sefrioui, édités chez Hazan, viennent compléter utilement une collection qui, publication après publication, ne cesse de révéler la splendeur de l’art japonais des estampes. Cette fois, les thèmes centraux sont donc le printemps et les fleurs, bien en vue de le kacho-ga et célébrés notamment à travers le hanami ou l’art floral de l’ikebana.
L’importance des fleurs dans la culture japonaise remonte à des temps anciens. La célébration du hanami (contemplation des fleurs de cerisier) symbolise à ce titre la méditation et la communion avec la nature. L’aspect spirituel des fleurs s’enracine dans le shintoïsme, mais également dans le bouddhisme. Les moines bouddhistes ont popularisé l’offrande florale au VIIIe siècle en les plaçant sur des autels, créant ainsi l’art de l’ikebana. D’abord réservé aux religieux et à la noblesse, ce dernier s’est démocratisé, donnant naissance à de nombreuses écoles et styles. L’estampe japonaise ne fait finalement que traduire la valeur accordée aux fleurs à travers la geste artistique : l’iris, la pivoine, le camélia ou encore la rose s’épanouissent dans ces œuvres, illustrant la richesse de la tradition florale nippone.
Les estampes des grands maîtres japonais témoignent d’une habileté poétique et délicate dans l’art du kacho-ga. Des artistes comme Tanigami Konan, Shodo Kawarazaki, Utagawa Hiroshige et Ohara Shoson ont immortalisé les fleurs (dont celles du printemps) dans des teintes variées, en les associant souvent aux oiseaux ou aux femmes. La rose, perçue comme protectrice contre les mauvais esprits, le camélia, aux multiples variétés, et d’autres motifs floraux ont été capturés dans toute leur diversité par des artistes cherchant à montrer la beauté éphémère et la simplicité des fleurs dans leurs compositions harmonieuses.
Suzuki Harunobu et Kitagawa Utamaro mettent volontiers en valeur la féminité en peignant des femmes dans leurs habits printaniers. Les estampes érotiques, ou shunga (littéralement « images de printemps »), étaient largement diffusées au XVIIIe siècle. Hokusai et Hiroshige ont aussi développé le genre du fukei-ga, représentant des paysages où la nature semble éclore et sortir de sa torpeur hivernale. Dans Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, on célèbre l’éclat éphémère de cette saison notamment caractérisée par les cerisiers en fleurs – motif par ailleurs déjà présenté dans la même collection.
L’esthétique japonaise du mono no aware, qui porte sur l’impermanence des choses, trouve peut-être sa plus belle expression dans la célébration du printemps. Anne Sefrioui nous rappelle que les œuvres des maîtres de l’estampe japonaise incarnent capturent la nature éphémère et changeante des saisons. Shigenobu, l’élève de Hiroshige, Suzuki Harunobu, Utagawa Kunisada ou encore Mizuno Toshikata travaillent à partir des rivières paisibles, des collines verdoyantes, des arbres en fleurs, des couleurs et des feuilles nouvelles, qui symbolisent la fragilité de l’existence et la nécessité d’apprécier chaque instant. On en retrouve les exemples concrets dans une très belle sélection sous forme de livre-accordéon.
Les deux coffrets, de Jocelyn Bouquillard et Anne Sefrioui, ont le mérite de révéler la richesse de la tradition dans les estampes japonaises, à travers les motifs du printemps et des fleurs. Ils nous emmènent dans un voyage esthétique, où l’éphémère et le spirituel se rencontrent avec style et poésie. Le tout est, comme toujours, très bien contextualisé grâce à des livrets explicatifs dédiés.
Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard Hazan, avril 2024, 236 pages
Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui Hazan, avril 2024, 274 pages
Dans son essai intitulé No Fear of the Dark, Hartmut Rosa, philosophe et et sociologue, nous plonge dans les abysses de la culture metal, une forme musicale à la fois marginale et mondialement répandue.
C’est armé de sa passion et de son expérience en tant que musicien amateur de metal qu’Hartmut Rosa propose une analyse à caractère sociologique de ce sous-genre musical souvent mal compris. Il part du postulat que le metal n’est pas une musique de l’aliénation et de la dépression, mais plutôt un canal privilégié pour une résonance unique avec le monde environnant.
Qui écoute du metal ? Principalement des hommes, ruraux, souvent plus sensibles et sociables que la moyenne, issus majoritairement de périphéries sociales. Ils auraient un QI élevé, seraient plus heureux qu’escompté et vivraient leur musique presque en liaison directe avec leur vie, dans une forme de fidélité encyclopédique qui se traduit notamment par une propension à lire les magazines spécialisés que l’on ne retrouve pas forcément parmi les amateurs d’autres courants musicaux. Hartmut Rosa révèle également un lien fort entre les adeptes de métal et de musique classique, soulignant une profondeur et une centralité de la musique dans leurs vies qui touchent presque au religieux.
No Fear of the Dark note que le metal a souvent fleuri dans les zones industrielles, comme en Angleterre avec Black Sabbath, et qu’il arbore parfois une dimension politique. Ainsi, près du mur de Berlin en Allemagne de l’Ouest, on faisait vibrer les guitares électriques comme un message envoyé à l’Est. Plus loin dans l’ouvrage, l’auteur analyse comment le metal engage ses auditeurs sur un plan psychophysique. « La musique ne se contente pas de toucher, elle entraîne une réponse psychophysique active. » Ou encore : « Dans le metal, la différence entre un volume bas et un volume élevé n’est pas une affaire de degrés : c’est une différence catégoriale. »
Ces propos sont assez représentatifs de l’essai. Hartmut Rosa n’omet pas les sondages et les études, mais il brode aussi énormément autour de ses propres expériences, et de sa vision – forcément subjective – des émotions nées de cette musique. Ainsi, côté pile, il énonce les performances énergiques des concerts, qui créent une expérience immersive où la musique ne se contente pas de toucher l’auditeur mais provoque une réaction corporelle intense. Et côté face, il va rappeler que sur 6000 fans interrogés, quelque 4000 affirmaient que le metal leur avait au moins une fois sauvé la vie.
Stéréotypes associés au genre, place des femmes, racisme, No Fear of the Dark fait un tour d’horizon très intéressant de cette subculture globale qui défie les normes établies et propose une autre manière de voir le monde. Hartmut Rosa insiste : l’important ne relève pas des paroles strictes mais plutôt de leur philosophie générale sous-jacente, qui entre en résonance avec notre vécu et notre rapport à l’autre, à la vie, à la mort. Si le heavy metal ne nous offre pas de réponses formelles, il nous pousse à questionner plus profondément notre rapport à la musique et à notre propre existence.
No fear of the dark, Hartmut Rosa La Découverte, mai 2024, 204 pages
Les blancs des cartes ont toujours suscité l’imagination, ouvrant la porte aux spéculations sur les secrets qu’ils peuvent cacher. Dans Le Blanc des cartes, les auteurs Sylvain Genevois et Matthieu Noucher, accompagnés du cartographe Xemartin Laborde, explorent la richesse polysémique de ces zones vides, révélant comment l’absence apparente d’information cartographique peut en dire long sur les politiques, les cultures et les omissions volontaires. Grâce à une quarantaine de cartes, ils révèlent un nouveau monde où ces « silences » cartographiques parlent haut et fort.
Les blancs sur les cartes peuvent représenter le vide, l’absence de données ou même des valeurs inconnues ou aberrantes. Cependant, ils sont loin d’être neutres et reflètent souvent des intentions politiques, des biais culturels, une vérité sous-jacente qui doit se deviner plus qu’elle ne se révèle. Dans un monde saturé de données, ils soulignent aussi les limites de la géonumérisation et, parfois, les lacunes de nos connaissances. Les auteurs questionnent ces zones blanches qui font office d’anomalies, d’espaces non dévoilés et de reflets d’un impensé.
L’exemple de Google Street View illustre très bien comment le monde apparaît fragmenté sur certaines cartes. Les réglementations en Allemagne ont longtemps empêché l’entreprise américaine de cartographier certains espaces publics. De vastes zones en Afrique et en Asie restent non photographiées, tandis que la couverture est bien plus dense et exhaustive en Amérique du Nord et en Europe occidentale (à l’exception notable, donc, de l’Allemagne). Ces absences révèlent les disparités de collecte des données, pour des raisons différentes.
Les auteurs soulignent plus loin que de nombreux pays refusent de diffuser des données sur des sujets sensibles. Par exemple, certaines nations sont incapables ou réticentes à publier des informations sur le travail domestique non rémunéré des femmes. Les auteurs s’interrogent également sur l’invisibilité de territoires comme la Guyane. Et ils emploient ailleurs une carte inversée de la France pour montrer les 33 communes qui n’ont donné aucune voix à Emmanuel Macron lors des élections, soulignant ainsi les disparités politiques à travers une perspective peu usuelle.
Il existe des cartes pour toute chose, ou presque. Certaines mettent en lumière le vide démographique, comme cette carte de France révélant les zones où aucun logement n’a été construit depuis 1945. Une autre s’intéresse aux espaces dépourvus de couverture numérique : elle fait état d’une vaste zone blanche à la frontière de la Virginie, de la Virginie-Occidentale et du Maryland, créée pour éviter de saturer les amplificateurs des télescopes, interdisant de ce fait les téléphones portables et le Wi-Fi. Ces zones blanches cartographiques offrent en sus un refuge aux personnes électro-sensibles.
L’Ukraine et le brouillard de la guerre, l’Île de la Réunion et ses données superposées, l’encampement moderne… Le Blanc des cartes propose une exploration fascinante de la manière dont la cartographie, y compris dans son absence de données, peut révéler certaines informations importantes. Les zones vides sont loin d’être insignifiantes ; elles révèlent au contraire des vérités profondes sur notre monde et les biais inhérents à notre représentation de celui-ci.
Le Blanc des cartes, Sylvain Genevois, Matthieu Noucher et Xemartin Laborde Autrement, mai 2024, 128 pages
La Vie rêvée d’un papillon, de Sylvère Denné et Sophie Ladame, est une bande dessinée fascinante qui nous plonge dans la vie d’Henri Charrière, plus connu sous le nom de « Papillon ». Condamné au bagne de Guyane dans les années 1930, il y resta enfermé pendant treize ans avant de s’évader pour commencer une nouvelle vie…
Henri Charrière mène une existence paisible à Caracas. Quelques combines rappellent de quelle étoffe l’homme se constitue. Et ceux qui n’en prennent pas la pleine mesure peuvent écouter son récit, probablement un peu romancé mais néanmoins passionnant.
Le roman graphique de Sylvère Denné et Sophie Ladame explore l’histoire et l’image que Charrière a construites. Il portraiture un homme résilient, marqué par la brutalité de la prison, mais porté par une force intérieure insoupçonnée. Enfermé dans une cage, il était capable de s’extraire mentalement de la réalité pour s’évader et amoindrir la détresse qui émanait de sa condition, et des lieux qui le quadrillaient.
Mêlant un dessin en noir et blanc crayonné et des planches colorées sur effet cartonné, La Vie rêvée d’un papillon narre l’une après l’autre les épreuves auxquelles Henri Charrière a été confrontée. Avec Louis, son compagnon d’infortune, il « partage un suppositoire en alu et (…) devient frères pour la vie ». Une fois sur l’Île du Diable, « mouroir des survivants », qu’il décrit comme étant « occupée par des fous, des ombres », il doit faire preuve d’abnégation pour garder la tête hors de l’eau.
Après son évasion réussie du bagne, Henri Charrière se raconte, s’entoure, plus ou moins fugacement, d’artistes et de personnalités notables tels que Johnny Hallyday, John Lennon, Roman Polanski et même Simone de Beauvoir. À cette dernière, il annonce : « C’est le revers de la médaille. Le matin, la foule vous acclame, le soir, la meute vient réclamer du sang. Pour ce livre, j’ai mis mon âme à poil, je l’ai livrée sur un plateau. » Il faut dire que certains remettent en cause la véracité de son récit, qui fait grand bruit dans les médias, et fureur dans les librairies (il atteindra des ventes mondiales de plus de 15 millions d’exemplaires).
La vie de Charrière touche à sa fin avec une coïncidence poignante : la première du film Papillon, mettant en vedette Steve McQueen et Dustin Hoffman, a lieu le jour de sa mort… Le destin, toujours, qui frappe ce papillon sans réel cocon. L’album se montre généreux en images poétiques, parfois douloureuses, et constitue également une ode à l’amitié, la loyauté et l’humanité se faisant jour malgré un environnement des plus hostiles.
Une belle réussite.
La Vie rêvée d’un papillon, Sylvère Denné et Sophie Ladame La Boîte à bulles, mai 2024, 128 pages
Le troisième tome de Science infuse paraît aux éditions Bamboo. Intitulé « Le quantique, c’est magique », il s’emploie à vulgariser une matière éminemment complexe à travers les péripéties d’une bande d’enfants aussi curieux que facétieux.
Bertrand BeKa, Chacma et Julien Mariolle entreprennent de rendre compréhensibles la physique quantique, ses particules, ses champs, ses ondes et leurs inférences. Pour rappel, il s’agit d’une branche de la science qui étudie comment fonctionnent les particules à l’échelle microscopique, comme les atomes et les particules subatomiques.
Après avoir voyagé à travers le système solaire, Justin et Solène se frottent donc à la physique quantique, dans le but de mieux appréhender le monde environnant. Dans ce monde quantique, les choses peuvent se comporter à la fois comme des particules et comme des ondes. Par exemple, la lumière peut agir comme une onde, en se propageant et en interférant (comme les vagues sur l’eau), mais elle peut aussi agir comme une particule, appelée photon, qui transporte de l’énergie.
Au lieu de voir le monde comme un ensemble de particules qui se déplacent dans l’espace, la physique quantique utilise l’idée de « champs ». Chaque type de particule, comme les électrons ou les photons, est associé à un champ qui remplit tout l’espace. Les particules sont comme des excitations ou des petites vibrations dans ces champs. Elles peuvent d’ailleurs exister dans plusieurs états à la fois. C’est ce qu’on appelle la superposition. Par exemple, un électron dans un atome peut être à plusieurs endroits en même temps, jusqu’à ce que l’on mesure sa position, moment auquel il ‘choisit’ une position.
« Le quantique, c’est magique » use d’images concrètes et d’expériences pratiques pour expliciter ces phénomènes. À plusieurs reprises, Justin et Solène se voient félicités… parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on leur explique, épinglant de ce fait les zones d’ombre et les écueils qui persistent dans cette discipline scientifique. Dans l’album apparaissent tour à tour : l’intrication quantique selon laquelle des particules deviennent liées de telle manière que l’état de l’une affecte instantanément l’état de l’autre, les interférences qui se produisent lorsque deux ondes se rencontrent, les probabilités ou encore l’expérience de Schrödinger, illustrant le paradoxe quantique où un chat hypothétique se trouve simultanément dans un état de vie et de mort jusqu’à ce qu’il soit observé.
Ensemble, ces principes, vulgarisés avec succès, montrent un monde quantique étrange mais fascinant, où ce que nous voyons et mesurons est seulement une partie de la complexité qui existe à des échelles minuscules. La physique quantique défie notre intuition basée sur le monde que nous voyons autour de nous, mais elle est essentielle pour comprendre la nature à son niveau le plus fondamental.
Science infuse (T03) : Le quantique, c’est magique, Bertrand BeKa, Chacma et Julien Mariolle Bamboo, mai 2024, 60 pages
Les éditions Librio (Flammarion) lancent une collection pédagogique intitulée « En chiffres et en dates », qui vise à mieux appréhender certains des moments les plus déterminants de l’histoire mondiale. Cette série d’opuscules, pour l’heure composée de quatre titres écrits par Diane Pradal et Jean-François Bonhoure, fournit un condensé de faits et de dates cruciales sur la Révolution française, la Guerre froide et les deux Guerres mondiales.
Ces ouvrages concis se veulent des outils à la fois éducatifs et accessibles, idéaux pour ceux qui cherchent à s’initier ou à approfondir leur connaissance des dynamiques historiques et géopolitiques.
Dans La Révolution française en chiffres et en dates, Diane Pradal reprécise les tenants et aboutissants d’une époque de bouleversements majeurs qui a défini les contours de la France moderne. L’accent est mis sur des événements et figures marquants, tels que la Terreur, les États généraux, et la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La professeure d’histoire-géographie explique comment la France est passée d’une société féodale à une République influencée par les idées des philosophes des Lumières, avec un focus particulier sur des figures comme Jacques-Louis David et Chateaubriand. Elle n’omet pas non plus la Révolution industrielle, rappelant que les transformations économiques et sociales en cours ont participé à la création d’une nouvelle identité républicaine.
Dans La Guerre froide en chiffres et en dates, la même Diane Pradal détaille la tension constante entre les États-Unis et l’URSS de 1945 à 1991, une période marquée par des confrontations idéologiques et militaires indirectes. Le livre clarifie les enjeux de la construction et de la chute du mur de Berlin, le rôle de l’OTAN et les conflits périphériques en Asie et au Moyen-Orient. Des éléments probablement moins commentés, tels que le maccarthysme, les crises comme celle de Suez, et les mouvements de jeunesse, sont également explorés. On retrouve par ailleurs dans l’ouvrage, en plus de la présentation des acteurs majeurs du conflit (récurrence dans ces opuscules), un petit encadré sur le livre 1984 de George Orwell, un focus sur trois conférences séminales, celles de Yalta, de San Francisco et de Potsdam, ainsi que des explications sommaires sur les deux modèles idéologiques qui s’opposaient alors.
Jean-François Bonhoure se penche quant à lui sur les deux guerres mondiales. Dans La Première Guerre mondiale en chiffres et en dates, il retrace les alliances, les batailles et les innovations militaires qui ont caractérisé ce conflit dévastateur. Le livre revisite des moments cruciaux comme l’attentat de Sarajevo, les horreurs des tranchées et l’introduction des chars d’assaut. Il met également en lumière les conséquences du Traité de Versailles, posant les fondations pour les tensions qui mèneront à la Seconde Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale, justement, est au cœur du dernier ouvrage qui nous intéresse.Jean-François Bonhoure décompose les phases du conflit, des prémices à la Libération. Le traitement détaillé des événements, de la montée du fascisme à la chute du Troisième Reich, offre une perspective nouvelle sur les dynamiques de pouvoir et les stratégies militaires. Le livre met en relief des événements tragiques comme la rafle du Vél d’Hiv et la Solution finale, tout en discutant les retombées économiques et politiques post-guerre. Il revient aussi sur la politique d’aryanisation, sur la bataille de Stalingrad ou sur le rôle des Américains, sans oublier les conséquences de l’Occupation et l’exode des Français vers le sud du pays…
Cette nouvelle collection de Librio, très bien organisée (découpages, focus, dates et acteurs-clés, etc.), offre une porte d’entrée précieuse et compréhensible à des périodes déterminantes et fondatrices de notre Histoire. Chaque ouvrage, tout en étant bref, est riche d’enseignements et met en lumière l’interdépendance des événements historiques et leur influence sur le monde contemporain. Ces synthèses sont essentielles pour quiconque souhaite saisir les nuances des dynamiques globales qui ont façonné notre présent.
La Révolution française en chiffres et en dates, Diane Pradal Librio, avril 2024, 96 pages
La Guerre froide en chiffres et en dates, Diane Pradal Librio, avril 2024, 96 pages
La Première Guerre mondiale en chiffres et en dates, Jean-François Bonhoure Librio, avril 2024, 96 pages
La Seconde Guerre mondiale en chiffres et en dates, Jean-François Bonhoure Librio, avril 2024, 96 pages