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Ces fins de film qui nous inspirent, nous galvanisent (1ʳᵉ partie)

On en reste coi. Le souffle court, d’où percent parfois, malgré tout, quelques paroles mal assurées à l’attention de son entourage, ou de soi-même, quand les lumières se rallument. Le film vient de se terminer et, si nous connaissons désormais la destination du voyage, le sol se dérobe un peu malgré tout sous nos pieds : pris par une fin inspirante, galvanisante, jamais vue… et qu’importent les superlatifs, puisqu’elle est tout simplement inoubliable. L’extrême pointe d’une œuvre qui cristallise son essence et la grave dans nos souvenirs de cinéphile. La rédaction du MagduCiné vous propose sa sélection, forcément subjective, de ses apothéoses de cinéma préférées, en deux parties. Voici la première. Vous êtes prévenus : les spoilers sont inévitables.

Selon Christopher Nolan (Première, mars 2024), « le succès d’un film dépend avant tout de la manière dont le récit se déploie pour parvenir à sa conclusion (…). Tout l’équilibre d’un film repose sur sa dernière séquence et sur la manière dont celle-ci va définir et modifier l’expérience que vous avez vécue pendant les deux heures précédentes. »

Si son propos part d’un principe qui ne s’applique pas systématiquement, il met en lumière une des caractéristiques du cinéma en tant qu’art : tenir le spectateur en haleine, l’intriguer avant de dénouer l’intrigue, souvent en conclusion. Une fin réussie peut donner du relief à tout ce qui a précédé, et permettre d’apporter au spectateur un éclairage particulier, clef et déterminant à l’ensemble du récit. Il s’agit de la dernière impression, de l’ultime expérience, avant la torpeur, la jubilation, la peine ou l’état de choc du générique de fin. C’est un des objectifs du 7ᵉ art.

Scarface (1983) : anatomie d’une chute

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Avec sa vulgarité, son kitch, sa virilité, son machisme, son hyperviolence, son outrance, son langage cru, sa consommation de drogue, Scarface est de ces films qui agitent ce curieux paradoxe : repousser et fasciner en même temps. Le long métrage tient sa force de sa figure centrale, Tony Montana, devenue iconique, et se calque sur une mécanique d’ascension progressive et de déchéance brutale. Si la mégalomanie du héros lui permet d’abord de dominer tous les aspects de sa vie, elle finit par le mener à sa perte.

Ce qui frappe en premier lieu lors de la scène finale, c’est le stress généré par l’état d’alerte. La résidence de Tony Montana est assiégée par un nombre incalculable d’assaillants, tous venus pour l’assassiner. D’autres circonstances participent à générer chez lui un état de choc : sa sœur est morte sous ses yeux, il a tué son meilleur ami (ce qu’il semble regretter), il a perdu sa femme, son prestige, ses affaires dans le trafic de drogue… Mais son égo est si grand qu’il tente malgré tout de maîtriser la situation en roulant des mécaniques, ce qui donne à l’acteur l’occasion de nous offrir une performance de pure théâtralité, d’ultime transcendance.

Les tirs fusent et semblent déchirer l’espace. Les pièces deviennent comme des compartiments où chaque centimètre carré peut être mortel. Tony Montana, dans un élan de folie et de fureur, sort l’artillerie lourde et fait exploser la porte de son bureau.

Say hello to my little friends !

À un débit impressionnant, il parvient à atteindre plusieurs assassins potentiels avec sa mitrailleuse, tandis que les tirs de riposte s’enchainent. Mais l’adrénaline, associée à sa récente consommation de cocaïne, fait qu’il ne semble pas sentir les tirs qu’il reçoit en plein thorax. Ce dernier revendique alors sa supériorité, son indestructibilité, dans un moment à la fois inouï et surréaliste.

C’est par un ultime coup explosif derrière lui, effectué par celui qui semble être le chef de bande, qu’il chutera et périra dans la fontaine de sa pièce centrale. Cette dernière affichera alors ironiquement : « The world is yours ».

Authentiquement fou, éblouissant et iconique, Pacino signe ici la performance la plus hallucinante de toute sa carrière.

Oka Liptus

3h10 pour Yuma (1957) : correspondance pour la liberté

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Une légende et une rumeur racontent que lorsque vous prenez le 3h10 pour Yuma, vous pouvez voir les fantômes des hors-la-loi galoper dans le ciel. Ces premières paroles chantées nous placent déjà dans la légèreté d’un conte, celui qui guérit des remords. Quasiment anti-spectaculaire, le 3h10 pour Yuma de Delmer Daves développe un buddy-movie singulier pas comme les autres. Lorsqu’un hold-up tourne au meurtre, nous assistons à la rencontre entre un « berger » et un « agneau égaré ». Et l’un doit escorter l’autre pour que justice soit rendue. Leur complicité n’est pas flagrante, mais elle le deviendra dans une parenthèse de réflexion, parfaitement cohérente avec le fait qu’ils attendent tous les deux une correspondance.

Au-delà des westerns mécaniquement traditionnels et manichéens, l’image du hors-la-loi est transfigurée, de même que celle du fermier. Ben Wade, gentleman d’exception, n’est pas plus le prisonnier de son geôlier que ce dernier l’est de sa propre condition. C’est Dan Evans qui succombe à l’appât du gain, mais les deux hommes partagent cette même quête de la liberté, celle qui efface toutes les frontières géographiques, sociales et morales. Tous deux s’élèvent ainsi dans un duel intense, où les mots valent mieux qu’un revolver, avant que l’on s’avance crescendo vers une fusillade plus convenue, mais aux enjeux extrêmement chargés. 3h10 pour Yuma est ainsi fait de héros incarnés et vivants, qui trébuchent certes, mais qui peuvent également surmonter leurs propres démons.

Lorsque certains dénouements préfèrent la tangente du twist nihiliste, d’autres encapsulent un sentiment des plus vivifiants, cher au cinéma hollywoodien. Au terme d’une course effrénée contre la montre, le duo finit par sauter dans le train en marche et fuir leurs assaillants. Ben et Dan sont ainsi récompensés par leur effort conjoint, car ils se situent bel et bien sur la route de la liberté. Le premier n’aura pas de difficultés à s’évader de nouveau de la prison de Yuma pour atteindre cet horizon qu’il pourchasse, aidant ainsi le fermier à restaurer son autorité et sa dignité. Pour Dan, en plus d’avoir rempli sa mission, une miraculeuse pluie arrose les terres arides de l’Arizona, préservant ainsi son bétail, sous les yeux émerveillés et enchantés de sa femme. Cette eau divine symbolise autant leur renaissance qu’un baptême qui les délivrerait de leur agonie. Une conclusion des plus sincères et des plus mémorables !

Jérémy Chommanivong

La Couleur de l’argent : « I’m back »

Une sorte de non-fin, qui réussit malgré tout à parachever de la plus belle manière La Couleur de l’argent, de Martin Scorsese. Voilà le tour de force du maître italo-américain, avec Richard Price à l’écriture, quand il réalise en 1986 sa comédie dramatique dans le milieu du billard, avec Paul Newman et un jeune Tom Cruise en haut de l’affiche. Le film est une lointaine suite de L’Arnaqueur (1961), de Robert Rossen, mettant déjà en scène Eddie Felson, le personnage qu’interprète Newman dans les deux œuvres. Un prodige des tapis verts qui en est éjecté à l’issue du drame psychologique de Rossen, et réapparait donc les cheveux poivre et sel au milieu des années 80 face à Vincent Lauria, joué par Cruise.

Vieux loup contre jeune loup. Sauf qu’au début de La Couleur de l’argent, Felson demeure un retraité du jeu du neuf, gagnant sa vie en vendeur d’alcool et en manageant des joueurs. C’est ainsi qu’il rencontre Vincent, aussi doué pour le billard qu’indiscipliné et innocent de ses enjeux d’argent. Un diamant brut que Felson entend tailler sur la route des salles enfumées où, sous ses directives, Vincent arnaque ; c’est-à-dire perd peu pour ensuite gagner gros. Mais l’enseignement est à double sens, car Fast Eddie est gagné par la passion désintéressée de Vincent pour le jeu. Jusqu’à une dispute marquant une séparation entre les deux hommes : point de départ pour Felson de sa redécouverte du billard comme joueur, bien décidé à redevenir le meilleur en négligeant l’appât du gain.

Alors, comment conclure La Couleur de l’argent sans duel entre les deux protagonistes ? Et comment ne pas terminer la partition sur une note finale, soit positive soit négative, sur la victoire ou la défaite de Felson face à Vincent lors d’un duel autour d’une table à six trous ? Tout l’intérêt de la fin de Scorsese est justement de transiger avec le second impératif, la dernière image du film magnifiant Felson en train de casser le jeu, accompagnée d’un « I’m back » (« je suis de retour »). Sans que le vainqueur de la partie ne soit jamais connu car, au-delà de la défaite ou de la victoire, finalement secondaire, le personnage de Newman a accompli son destin : redevenir le joueur passionné qu’il était. Un véritable fruit amer pour le spectateur, d’abord décontenancé de ne pas connaître la résolution binaire de la partie, avant de savourer le véritable goût du film quand son générique défile.

Kyuzo

Le Limier : to be or not duperie

Joseph L. Mankiewicz a surpris son monde en 1972 avec Le Limier (Sleuth), production nantie de seulement 2 interprètes (mais pas des moindres : Laurence Ollivier & Michael Caine.) Où l’histoire de Milo, un acteur épris de la femme d’un écrivain richissime, qui décide de se rendre au domicile de ce dernier pour lui demander d’accorder le divorce. Avec une arrogance so British, l’auteur à succès soumet alors une condition : celle de voir Milo s’improviser voleur des bijoux de son épouse pour qu’ils puissent tous les deux « gagner » : les bijoux pour l’un, l’argent de l’assurance pour l’autre.

Commence alors un jeu cruel imaginé par le romancier qui se sachant humilié, va tout faire pour partager sa peine avec Milo. D’un faux cambriolage réalisé dans un habit de clown à une mise à mort qu’on apprendra simulée par la suite, Andrew multiplie les incartades jusqu’à l’arrivée d’un détective ayant eu vent de la mort de Milo, lequel va tomber sur une série d’indices ne laissant guère de doutes quant à l’identité du coupable. Mais alors qu’on pense l’écrivain sur le point d’être arrêté, Milo ressurgit des habits du policier et lui révèle que la police est en route pour élucider le meurtre de… la maitresse d’Andrew. Taquin et surtout maitre du jeu, il se décide pourtant à révéler que quatre indices très compromettants du méfait se cachent dans la résidence. Et alors qu’il les trouve la sueur au front, il se décide à tuer Milo, pensant qu’à l’instar de tout le reste, il ne s’agit que d’une ruse. Et pourtant, tel l’ultime atout dans sa manche, Milo pousse son dernier souffle alors que la lumière rouge & bleue envahit les carreaux de la demeure.

Au-delà de voir et surtout ressentir un profond sentiment d’excitation face à la paire Laurence Olivier/Michael Caine, Le Limier marque surtout par cette fin autant imprévisible que diablement cohérente. Puisqu’au détour de cette histoire qui parle de lutte des classes, on se surprend à voir Mankiewicz utiliser (à bon escient d’ailleurs) la crédulité de ses personnages & les faux-semblants. Toutes nos certitudes sont ainsi ébranlées et lorsque Milo dégaine sa carte de l’arrivée imminente de la police, on en vient à penser à un énième mensonge de sa part pour ébranler l’arrogance d’Andrew. La frontière entre le récit et l’écran se faisant de plus en plus poreuse, on se plait alors à avoir été dupé de la même façon qu’Andrew, distillant une connivence avec les personnages telle que l’on en est soi-même devenu un. Et ça, c’est fort !

Antoine Delassus

Interview de Jawad Rhalib pour Amal : un esprit libre

Jawad Rhalib n’a pas sa langue dans sa poche, et la caméra encore moins. Avec Amal, il raconte le combat d’une enseignante contre la montée de l’islamisme radical dans sa classe. « Combat » au sens propre, parce que cinématographique, du terme : chacun boxe avec les mots, défend son point de vue avec la fièvre au corps. Le cinéma (re)devient un sport de contact, et l’agora scolaire un champ de bataille oratoire.

Dans le rôle principal, Luba Azabal donne tout comme si sa vie en dépendait, et déploie une énergie et une intensité qui feraient passer le Adam Sandler d’Uncut Gems pour Michel Houellebecq. Elle dépasse le jeu pour se (ré)incarner en pasionaria d’un film VRAIMENT engagé. C’est-à-dire qui met les pieds dans le plat, sans précautions oratoires ni filmiques, sans langue de bois pour mise en scène carton, mais avec le souci d’être juste.

Si vous cherchez un « school movie » plein de bons sentiments lénifiants et de poussière sous le tapis pour bourgeois qui souhaite mettre sa bien-pensance à l’épreuve des balles, passez votre chemin. Si vous cherchez au contraire un film qui met les pieds dans le plat et tant pis si ça éclabousse et si ça laisse des marques sur la joue, courez y.

Le cinéma retrouve un peu de ses prérogatives lorsqu’il invite à cautériser les plaies de l’inconscient collectif. Ici, Samuel Paty et Dominique Bernard viennent enfin de trouver une équivalence filmique à leur cause. Car Amal est un film militant, mais qui milite avant tout pour la vie. En majuscules, pleine et entière, sans bémols ni parenthèses, et l’embrasse absolument sans réserve. Hasard du calendrier (ou pas), le film sort le même jour que Le couteau: Réflexions suite à une tentative d’assassinat, le nouveau livre de Salman Rushdie, écrit suite à l’attentat dont il fit l’objet il y a un an. On appelle ça un double programme placé sous le signe de la Providence.

Un film qui avait toute sa place au Festival du film politique de Carcassonne, au cours duquel nous avons pu rencontrer son réalisateur, Jawad Rhalib.

Personne ne peut m’attaquer sur ce que je raconte dans le film.

LeMagduCine : On sent une volonté de mettre les pieds dans le plat qui se traduit immédiatement. Cette approche résolument frontale a toujours été au cœur de votre volonté de faire le film ?

Jawad Rhalib : Complètement. J’avais aucune envie de commencer par des installations, des longueurs etc. Je voulais démarrer par le déclencheur : cette question d’agression qui arrive parce qu’on soupçonne -soupçonne, c’est important de le dire- cette fille d’être lesbienne. C’est le déclencheur de tout. Mon envie c’était ça, de rester sur ce côté brut, le côté embarqué, et d’après ce qu’on voit, ça marche. Moi quand je vais voir un film j’ai envie de m’accrocher, ne pas lâcher du début jusqu’à la fin. Des espèces de vagues, du début jusqu’à la fin. Réussir le début, réussir la fin, et on travaille le milieu.

LMDC : La comparaison est délicate, mais c’est comme si on était plongé au milieu d’une guerre sans avoir été préparé par l’exposition de ce déclencheur.

JR : Oui et non, parce que cette bataille dont vous parlez- qui n’est pas mon point de vue mais je respecte, parce que chacun voit le film à sa façon- arrive après une décision d’une prof de se dire « Tiens, il y a cette situation, les autres profs ne veulent pas bouger, ils ne veulent pas que l’on aborde cette thématique pour calmer les tensions entre les jeunes. Je vais aller, sans aucune intention de provoquer, présenter un poète du VIIIème siècle arabo-musulman qui déclare son amour pour la vie, et la religion. »

Moi j’ai grandi dans cette notion là, de vivre et de respecter la religion. Aujourd’hui, on veut brûler des livres, casser des statues sans mettre en place le contexte. Je ne casse pas de statues, je vais la laisser en disant « ce monsieur là, il a été esclavagiste » par exemple. Si on commence à détruire, on va tout détruire. Cette envie des parents aujourd’hui de s’immiscer dans les affaires de l’école. « Moi mon fils je veux pas qu’on lui parle de ça, je veux pas qu’il étudie ça, je veux pas qu’on parle d’évolution, de tel poète parce qu’il est homosexuel etc… ». C’est ça qui va déclencher les évènements.

LMDC : Il y a cette espèce d’élastique qui est tendu en permanence dans film. On est sur un voltage extrêmement élevé et constant…. Est-ce que c’était difficile à l’écriture de concilier ça avec la présentation des personnages, leur caractérisation dans la nuance ?

JR : Ah oui complètement. Moi je travaille comme pas mal de scénaristes et de réals, je bosse par personnage. Donc j’écris Amal du début jusqu’à la fin, Monia, Nabil, etc. Et après je vais chercher les interactions entre eux. Donc oui, c’est compliqué parce qu’on est dans une thématique ou on peut frôler les clichés, tomber dans les stéréotypes etc. Mais là aujourd’hui personne ne peut m’attaquer sur ce que je raconte dans le film.

Parce que c’est documenté, parce que c’est ma culture, parce que je la maitrise, parce que je maitrise l’arabe classique et ce que raconte le Coran mieux que beaucoup de gens qui parfois ou souvent interprètent les textes à leur façon.  Donc oui c’est faire très attention en termes d’écriture du début jusqu’à la fin de tomber dans ces clichés là.

Aller chercher cette vérité dans ce qui est réel, c’est primordial pour moi.

LMDC : Est-ce que le choix de Luna Azabal a été une évidence dès le début ? Elle déploie une énergie absolument phénoménale d’un bout à l’autre. Ça devait être épuisant pour elle….

JR : Lubna était là dès le début. Je la connais, donc quand je lui en ai parlé, elle s’est engagée tout de suite, et complètement. Pendant trois ans, écriture, réécritures etc. Je lui envoie des échanges, je lui demande ce qu’elle en pense… Elle n’est pas là juste pour me servir, il faut qu’elle soit convaincue de ce qu’elle raconte. Il faut qu’elle soit crédible, elle n’est pas là juste pour jouer et interpréter un rôle. Elle est rentrée dans cette peau.

Elle a rencontré des profs, des directeurs d’école, c’était primordial. Elle a assisté aux débats avec les jeunes dans les salles de cinéma autour d’un documentaire. Elle était impliquée à 1000%, et quand je dis impliquée…. Je trouve que c’est l’une des meilleures actrices que nous avons en Europe, pour rester sur le Vieux-Continent. Elle est complètement généreuse. Elle était épuisée, à chaque fin de journée, complètement.

LMDC : Ça colle avec son personnage.

JR : Complètement. Parce qu’elle est crédible, elle croit à ce qu’elle raconte, donc elle défend aussi ce personnage, ses propos etc. Et ça se voit. Après, c’est aller chercher la vérité. De dire « Bon maintenant, le scénario on l’oublie, tu le jettes à la poubelle. Maintenant que tu l’as, pas de soucis vas-y. Tu es la prof ».

LMDC : Comment s’est passé le tournage d’ailleurs ? Vous travaillez avec des marques précises pour les acteurs, ou au contraire il y avait cette volonté de les libérer pour s’emparer de l’espace ?

JR : Alors moi je ne mets jamais de marques pour les acteurs. Ils ont un espace, ils évoluent dans cet espace là- comme une scène de théâtre- et moi je m’adapte à eux.

Toute mon équipe, ma chef op etc. , on s’adapte. A tel point que ma chef op avait l’oreillette, et moi de l’autre côté derrière mon combo j’échange avec elle afin de ne pas couper les acteurs dans leur élan. Et une fois que l’on a travaillé avec tout le monde, parce que moi je veux que même la silhouette soit préparée. Parfois dans des films, s’il y a une silhouette qui fait faux, on le remarque et ça nous sort de l’histoire. Il y avait donc des silencieux dans cette classe, qui ne disent rien et c’était important.  Il y avait ceux qui disent un petit peu, et ceux qui parlent beaucoup. Pour mettre en lumière la réalité.

À partir de là, ce qui est primordial pour moi, et ce que les acteurs doivent accepter, c’est qu’ils n’ont pas les scènes des autres, seulement leur scène à eux. Donc ils ne savaient pas ce qui se passait ailleurs. Par exemple là tous les deux on va prendre un verre, et bien je vais venir te préparer « A un certain moment tu lui dis ça. Et l’autre n’est pas au courant de ce que tu vas lui dire ». Mais en même temps de l’autre côté, je le prépare en disant « À un certain moment tu lui dis ça aussi ».

LMDC. Ok !

JR : Donc à un certain moment on rentre dans un jeu d’improvisation qui nous mène vers le réel. Parce que moi je veux voir quelque chose qui se passe dans les yeux. Si maintenant je veux vous filmer, vous allez me raconter une histoire et je veux croire à cette histoire. Je veux voir dans vos yeux qu’il se passe quelque chose. Sinon je suis pas convaincu, et ça tombe à l’eau.

C’est la peur qui tue les gens.

LMDC : Filmer une part de réel pour capter la vérité.

JR : Exactement. Parce que tout est basé sur le réel. Tout le film est documenté, ce que je disais avant : personne ne peut venir me faire une remarque. Dans la salle tout à l’heure, il y avait des profs venus de Bruxelles qui ont vu le film, et confirmé ce qui se passe dans les écoles. Aller chercher cette vérité dans ce qui est réel, c’est primordial pour moi.

LMDC : Il y a un engagement qui est clairement pris dans votre film. Après l’assassinat de Samuel Paty et Dominique Bernard, on a eu des réactions qui n’étaient pas forcément à la hauteur de la situation, voir assez lâches. Et vous au contraire, on sent cette volonté de mettre la vérité sur la table.

JR : Exactement. Pour moi c’est la peur qui tue les gens, plus qu’autre chose. Donc à un moment, il faut quand même y aller, faut quand même affirmer ses engagements son point de vue et dire les choses.

Mais en même je comprends les gens qui ont peur. C’est humain, je ne peux pas leur reprocher d’avoir peur. Même le personnage de l’imam, je lui fais dire quelque chose qui est juste « Ces jeunes ont besoin de dignité ». C’est important. Malheureusement il n’y a que lui qui leur apporte cette dignité. D’où cette problématique aujourd’hui que beaucoup de jeunes se tournent vers la religion, qui leur donne de l’espoir, leur parle bien, les respecte etc.

C’est ça le gros problème : l’état, le politique ont démissionné. Ils ont cédé la place à d’autres personnes qui ont trouvé les mots justes pour parler à cette jeunesse.

LMDC : Ça me fait penser à ce que dit le personnage de Lubna Azabal quand elle lit ce poète arabe à sa classe, et leur dit qu’il était homosexuel : il faut appeler les choses par leur nom. C’est un peu votre vocation.

JR : Exactement. Moi je suis hetero, mais je comprend pas pourquoi on vient juger des gens parce qu’ils sont comme ça. C’est pas un choix. Pourquoi on va venir juger une femme qui se met en maillot à la plage ou à la piscine, pourquoi on va venir juger quelqu’un qui mange du porc, pourquoi on juge quelqu’un qui boit du vin… Pourquoi les gens ne se mêlent pas de leurs affaires, tout simplement.

LMDC : C’est ce qui est fort dans votre film, qui est une œuvre extrêmement frontale comme on en parlait, mais s’abstient de juger les « méchants ».

JR : Oui bien sûr. Je ne les juge pas parce qu’ils ont leurs raisons.

L’ambition c’est de faire un film juste qui donne la parole à tout le monde. Et surtout qui n’est pas dans le jugement.

LMDC : Comme disait Jean Renoir : « Tout le monde a ses raisons ».

JR : Exact. Il faut pas oublier que ce prof de religion, cet imam, est converti. Pour moi c’était important qu’il soit converti, parce ce qu’ils sont beaucoup plus virulents que les musulmans. Ce monsieur a été apprendre l’arabe, le Coran en Égypte, et on sait ce que font les frères musulmans en Égypte. Comme le dit Amal, il y a trois ans il mangeait de la fricadelle de porc. Donc ils ont chacun leur raison, et basculent à un moment donné.

LMDC : C’est un film qui est à la fois très spontané et très construit. C’est difficile de mélanger les deux, la construction qu’on ne voit pas et la spontanéité qu’on ressent à l’écran ?

JR : Complètement. C’est, encore une fois, juste l’envie de brouiller un peu les pistes. Ce qui m’intéresse c’est de donner cette impression qu’on est dans un documentaire à un moment. C’est la réalité totale. Moi j’ai horreur de voir un champ/ contre-champ, et de sentir que l’acteur attend que l’autre termine pour parler. Je sais que ce qu’il va dire. J’ai besoin de cette « improvisation préparée ».

LMDC : Il y a d’ailleurs certaines scènes ou on sent que le champ/contre-champ serait la solution la plus évidente, mais vous lui tourner délibérément le dos pour filmer la confrontation en plan large.

JR : Tout à fait. C’est jouer sur les hors-champs, mais aussi ce côté de distance. Parfois je suis très proche, très serré, parce que je veux traduire l’enfermement du personnage, ses doutes etc. Et parfois je prends de la distance pour sortir le spectateur et lui dire « viens, on va voir de loin, on va laisser le personnage respirer, et ne pas l’accabler encore plus »

LMDC : Il y a cette séquence terrifiante, lorsque Monia fait son coming-out sur les réseaux. On voit tout son univers se rétrécir …

JR : Complètement. Et c’est la réalité, ce qui se passe avec les gens qui sont harcelés dans les réseaux sociaux etc. C’est à partir d’une petite publication qu’elle va tout de suite se faire draguer. Elle rejette la drague, se fait insulter et l’insulte va prendre une ampleur et elle dit « moi je n’ai jamais dit ça ». Et c’est ce qui arrive souvent, les gens réagissent sans savoir, sans connaissance de cause. C’est cet univers là que je trouve intéressant, à être proche de cette personne là.

LMDC : Je trouve que les films d’école sont en général assez chiants et consensuels…  À l’inverse, le consensus est quelque chose que vous voulez absolument éviter.

JR : Oui absolument, c’est ce côté frontal, ce côté brut… Quand j’ai commencé à travailler avec les jeunes, que ce soit sur scène ou au théâtre, j’ai préparé avec eux des improvisations. Je leur donnais « Là tu dois défendre cette notion », et je leur disais tout de suite « là tu es contre ». Et il doit réagir en fait. Ou bien, tu dois changes les mots de mon texte pour les dire avec tes mots à toi. Je n’ai pas écrit sale pute, mais si c’est ce que toi tu dois dire, dis le normalement…. Et ça au grand désespoir de la productrice qui était là à se tirer les cheveux….

LMDC : Ça vous permet de placer le spectateur dans l’expectative. On ne sait jamais à quoi s’attendre.

JR : Non, c’est le but. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai refusé de transmettre le scénario dans son entièreté à tous les acteurs. Je voulais qu’ils soient surpris quand ils voient le film.

LMDC : Est-ce que le film a été compliqué à monter ?

JR : Financièrement ? On est pas sur un gros budget… Loin des budgets français….

LMDC : Pour le dire plus clairement, est-ce que vu la sensibilité du sujet…

JR: Ah ! Du côté belge non. Pas du tout. Du côté français, on a pas eu de coproduction, si ça répond un peu à votre question…

LMDC : Suffisamment (rires).

JR :  Même pour la distribution on a dû attendre. Là on a un vendeur international, un distributeur. Parce qu’il fallait aussi trouver un distributeur engagé, qui voulait défendre le film. Il ne s’agissait pas de distribuer pour distribuer. Donc on a trouvé UFO distributions, des gens sérieux, très engagés.

LMDC : Vous diriez qu’il y a une volonté de provoquer un réveil ?

JR : Bah complètement. Il faut secouer, donner une claque et réveiller les gens en disant attention regarde. Je pense, enfin j’espère que les gens vont garder quelques jours en tête ce qu’ils ont vu. L’idée c’est de dire à son élu, aux politiques qui se présentent  « Je veux que tu places l’éducation en priorité ». Que l’école soit la base de tout.

LMDC : Je fais peut-être un mauvais procès d’intention, mais est-ce que vous attendez les réactions de personnes qui diront « faut pas mettre de l’huile sur le feu », « vous faites un boulevard à l’extrême droite ».

JR : Bien sûr. Mais d’un, le film ne m’appartient plus. Donc je ne peux pas contrôler qui va dire quoi, qui va en parler. De deux, je voulais absolument que ce soit moi qui traite ce sujet plutôt que de laisser la place à l’extrême droite, justement. Et trois, ici on est clair on parle d’extrémisme, de radicalisés. On parle pas de la religion musulmane, on parle pas des musulmans. Et on le voit bien dans le film, on a des personnages qui sont musulmans, arabes très ouverts, qui parlent autrement et racontent autre chose. Et je sais que l’extrême droite, ils en sont capables de tirer que sur ce côté-là. On va leur dire aller voir ce qui a été dit avant ou après.

LMDC : Et comme vous le disiez, vous êtes inattaquables.

JR : Complètement. Mais après vous savez les politiques sont des opportunistes. Ils attendent n’importe quoi pour prendre tout ça.

LMDC : Et comme vous le disiez, on peut pas s’empêcher de dire quelque chose à cause de la peur de la manière dont ça va être reçu.

JR : Exactement. Il faut le dire, prendre ses responsabilités, savoir où l’on va, savoir être juste, ne pas commencer n’importe quoi sous prétexte qu’on a envie de l’ouvrir. C’est ce qui se passe aujourd’hui sur les réseaux, on a un tribut à tweeter, à réagir plutôt que de réfléchir.

L’ambition c’est de faire un film juste qui donne la parole à tout le monde. Et surtout qui n’est pas dans le jugement.

Semaine sainte : étiologie de la violence

Dans une campagne isolée du XIX°siècle, en Roumanie, un aubergiste juif aussi prospère que méprisé, décide de licencier son domestique chrétien après une énième provocation. Les fêtes de Pâques approchent. Le domestique menace son dorénavant ex-employeur d’un vague attentat sur lui et sa famille, annoncé pour le dimanche. Dès lors, une hostilité sourde semble se répandre autour de l’aubergiste. Devient-il fou ou sont-ils tous prêts à le pendre ? Cette coalition invisible aux profonds relents antisémites, va, au rythme lent de la vie quotidienne, sans spectaculaire, dévorer progressivement de peur le cœur de l’aubergiste.

Semaine sainte est un film qui ne nous explique jamais où il nous conduit. Les scènes ou bizarres ou anodines, semblant digresser par goût du beau cadre, se multiplient jusqu’à un final où tout l’ordonnancement apparaît soudain dans sa parfaite nécessité. C’est un film qui n’a jamais l’air de raconter une histoire, et pourtant tout est là, bien disposé, comme les éléments d’une mécanique implacable exprimant une fatalité de haine et de violence. L’histoire est simple en apparence, c’est l’histoire d’une vengeance qui n’en finit pas d’arriver, mais la manière de la raconter l’est beaucoup moins : elle est faite de détours, d’arrêts, de reprises, d’accélérations, de contre-temps, en opposition avec la manière classique, hollywoodienne dirons nous, de faire monter peu à peu la tension. Le spectacle est ici déroutant, au point où l’on se demande régulièrement si ce conflit larvé ne va pas se résorber finalement de lui-même. Etrange dégringolade sans chute, descente aux enfers sur terrain plat, si le film vaut quelque chose, c’est au moins pour ce contre-pied remarquable, bien plus juste, quand on y repense, que les escalades apocalyptiques et nerveuses que l’on nous sert habituellement. Une guerre qui traîne des pieds, qui gonfle le fond de l’air tout en nous décourageant de jamais voir advenir quelque tempête : voilà ce que nous présente Semaine sainte, comme modèle, peut-être, de toutes les guerres et de tous les massacres.

Une étrange atmosphère, en effet, compose ce film, où se mêlent le calme bucolique et l’irritation malsaine. Il y a là tout pour être heureux, et rien ne va. Continuellement, le personnage principal doit supporter les remarques antisémites, les injures gratuites, les petites vexations, les soupçons injustifiées. Et il semble à première vue s’en accommoder : il a, après tout, un commerce à faire tourner. On ne peut pas dire que notre aubergiste soit un homme faible, prédestiné à se faire marcher sur les pieds. Simplement, il est seul, et peut-être s’est-il habitué à ces violences minuscules, permanentes, structurelles. Progressivement, le monde entier, sans qu’il le manifeste par des actes franchement agressifs, apparaît de plus en plus hostile. Voilà notre héros, absolument isolé, devant assurer la protection d’une femme enceinte et d’un très jeune fils face à une menace diffuse, d’autant plus inquiétante qu’elle est incertaine.

Il faut bien que cela éclate. On le sait. Pourtant, le film ne nous y prépare pas. Ainsi est la violence, nous dit-il : elle se coule, presque imperceptible, dans l’habitude des jours. Quand elle se déclare, elle apparaît sans origine, improbable. Les visages des victimes et des bourreaux semblent s’y confondre. Le bouc émissaire est poussé à la faute pour qu’enfin la haine retenue puisse se déverser sur lui. Ce n’est pas que tout le monde a un peu tort et un peu raison. Seulement, tout est brouillé, tout se ressemble quand enfin s’éteint l’espoir d’une résolution cordiale. Plus profondément, plus politiquement aussi, le film nous enseigne qu’à rester au point de vue des relations inter-individuelles, la question des causes de la violence reste insondable.

Il faut s’en aller regarder les structures, les mécanismes sociaux, pour donner sens à des actes personnels souvent absurdes. Ce film, d’ailleurs, ne cherche pas tellement à susciter l’empathie envers l’un ou l’autre de ses personnages. Les gros plans y sont rares. L’aubergiste juif, tout injustement maltraité qu’il soit, n’est pas particulièrement sympathique ni aimable. Dans le même ordre d’idée, on peut noter l’usage systématique d’une focale courte, comme si le réalisateur ne voulait jamais détacher ses personnages de leur contexte, comme pour nous inviter à regarder le tout social plutôt que la partie psychologique. La violence, ce n’est pas tel individu contre tel autre, c’est une situation, un complexe auquel tout concourt, des préjugés raciaux et sociaux jusqu’aux moindres impolitesses.

Semaine sainte déroute encore par sa beauté formelle. Tant de noblesse dans le cadrage, tant de petitesse dans les personnages. Car cette beauté formelle, en effet, n’est pas gratuite. Elle suggère, par un contraste déchirant, le caractère dérisoire des enjeux de la haine. Comblé de don, mais incapable de pardon : voici l’homme déchu, vivant au milieu d’un paradis qui a déserté son cœur. Qu’y a-t-il au bout de la semaine sainte ? Loin de toute espérance chrétienne, ce film, résolument pessimiste, conclue de la même manière qu’il commence : par une brutalité insupportable et absurde. Dans la première scène du film, cette brutalité est confuse ; elle pourrait encore passer pour accidentelle. Dans la dernière, elle est volontaire, déterminé. D’un bout à l’autre d’une semaine de printemps, le film dessine un arc-en-ciel noir reliant l’indifférence à la fureur dans une même absence de reconnaissance et de compassion.
La violence est partout, elle est dans le calme et la tempête, la fête et l’affrontement, le quotidien et l’évènement, dans la beauté du printemps autant que dans la nuit de l’hiver, là où l’Autre est toujours nécessairement coupable.

Bande-annonce : Semaine Sainte

Fiche Technique : Semaine Sainte 

Titre original : Săptămâna Mare
Réalisé par : Andrei Cohn
Scénariste : Andrei Cohn
Acteurs : Doru Bem , Ciprian Chiriches , George Dinu
Distributeur : Shellac
Année de production : 2024
Pays de production : Roumanie, Suisse
Date de sortie : 10 avril 2024
Durée : 133 mn

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3.5

« La Rafle d’Izieu » : mémoire d’une tragédie

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La Seconde Guerre mondiale a connu son lot de tragédies. Parmi elles : la rafle d’Izieu. Cet événement, survenu le 6 avril 1944, implique la déportation et l’extermination de 44 enfants juifs et 7 adultes, marquant ainsi l’une des pages les plus sombres de l’histoire française. L’œuvre de Pascal Bresson et Giulio Salvadori, La Rafle d’Izieu (La Boîte à bulles), offre une reconstitution graphique de ce drame.

En 1943, Sabine et Miron Zlatin fondent une colonie à Izieu, dans l’Ain, destinée à offrir un havre de paix aux enfants juifs, dans une zone alors sous contrôle italien. Cependant, le répit est de courte durée et, le 6 avril 1944, une opération menée par la Wehrmacht et la Gestapo conduit à l’arrestation brutale de tous les résidents. Dans les alentours, le choc est énorme : comment peuvent-ils s’en prendre à des enfants et que vont-ils faire d’eux ?

Pascal Bresson retrace avec minutie l’histoire de cette colonie, l’horreur de la rafle et ses conséquences désastreuses. Sa narration, enrichie par des témoignages authentiques, alternant les points de vue, effeuillant les affects, expose les questionnements douloureux autour des responsabilités de cette tragédie. Les uns regrettent leur passivité, les autres cherchent des réponses à leurs questions, tous vivent avec la douleur de ces événements terrifiants. 

L’apport de Giulio Salvadori se caractérise par un style à la fois sobre et expressif, qui traduit avec force les émotions et les tensions dramatiques qui prévalaient alors. Avec réalisme, le dessinateur invite le lecteur à une immersion profonde et émouvante dans l’histoire, rendant le passé douloureusement palpable. Mais La Rafle d’Izieu se constitue de bonds temporels et une partie significative de l’œuvre est consacrée au procès de Klaus Barbie, mettant en exergue les témoignages de survivants et la lutte pour la justice. 

À travers cette bande dessinée, Pascal Bresson et Giulio Salvadori reviennent sur un événement historique majeur de la Seconde guerre mondiale et questionnent le poids de la mémoire et la nécessité de transmettre les leçons du passé. Léa Feldblum, seule rescapée, apporte un témoignage glaçant qui permet de mieux comprendre le contexte et le déroulement des faits. La Rafle d’Izieu nous rappelle avec force et émotion que derrière les chiffres de l’Histoire se cachent des destins brisés, des vies fauchées et des rêves anéantis. 

La Rafle d’Izieu, Pascal Bresson et Giulio Salvadori 
La Boîte à bulles, avril 2024, 160 pages

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4

La Fièvre : aux armes citoyens !

4.1

La Fièvre vient d’être diffusée sur Canal Plus. La série d’Eric Benzekri, déjà derrière Baron Noir, étudie dans ses moindres détails le chaos de la société française actuelle. Une série qui divise autant les critiques, c’est assez révélateur pour parler de fragmentation de la société, de sa polarisation surtout. Plongée dans un univers à la Borgen où la moindre prise de parole est analysée, scrutée et … manipulée. Tout tourne autour de la catastrophiste mais lucide Sam Berger et de l’habile mais dangereuse Marie Kinsky. Deux actrices qui se régalent à jouer leurs personnages qui s’affrontent jusqu’au point de non retour.

La Fièvre se distingue avant tout pour ses deux premiers épisodes vampiriques, rythmés et cataclysmiques dans lesquels l’acte raciste et violent d’un joueur de foot star se transforme en une « tempête de merde ». Derrière cette scène qui tourne en boucle sur les réseaux se joue une crise identitaire qui n’a pas dit son dernier mot et qui se présente comme irréconciliable. Sam Berger tente d’éteindre l’incendie entre sa parano à gérer et ses connaissances des mécanismes de crise. De son côté, Marie Kinsky se délecte de l’huile qu’elle jette sur le feu. Les deux femmes ont un passé commun d’amitié, leur présent est celui d’un défi permanent. Sam craint Marie, quand Marie tente d’écraser Sam et sa déprime communicative. Au milieu de ça, une histoire de foot et de racisme qui voudrait n’être « que du foot » mais qui devient une affaire politique.

Autour de cette polémique naissante et explosive gravitent des personnages associés à des camps identitaires et militants qui tentent de faire entendre leurs voix, d’écraser les autres voix. Souvent, on a l’impression de voir lus des publications de réseaux sociaux tant la polarisation est maîtresse des dialogues. Dialogues polarisés donc mais nettement mieux écrits (trop?) que sur la plupart des réseaux sociaux. L’analyse est creusée au fil des épisodes où la crise passe par toutes les couleurs politiques et sociales ou plutôt change de visage. Voilà qu’une menace de guerre civile pointe le bout de son nez.  La série pourrait paraître poussive tant chacun est obligé d’être son propre cliché pour crier plus fort que le voisin. C’est pourtant bien le reflet de la société française actuelle, épidermique et incapable de penser toute seule. Rien qu’à voir les dernières polémiques (autour d’une certaine chanteuse et des JO, autour d’une projection d’un film lesbien récemment dans un festival en Belgique) ou à suivre certains comptes sur les réseaux, les prises de positions sont radicales (enfin devenues acceptables voire raisonnables… Overton sort de cet texte !), et les coups pleuvent.

La Fièvre prend tout de même le temps d’exposer ses idées, Sam ne fait qu’expliquer le fond de sa pensée, que se justifier et tenter d’arrêter le feu. Elle passe son temps à raisonner les autres, tout en affrontant la crise en face, et à avoir peur dans le même mouvement. A ce jeu, Nina Meurisse déjà impressionnante partout où elle passe, est parfaite. Son jeu est assez halluciné pour paraître catastrophiste, assez ancré pour avoir l’air de raconter un futur possible. Quant à Ana Girardot, qu’on ne perdra pas de temps à présenter (parce que ça aussi c’est une polémique dans la polémique, le casting très « fils/fille/neveu de … »), elle surprend dans ce rôle un poil diabolique d’une fille qui fait un virage à 180 degrés pour la joie de manipuler ses petits jouets, seul problème : ses jouets sont des humains et des comptes Twitter. Une simple soif de pouvoir ? Beaucoup de personnages le laissent penser, à commencer par le président du club de foot, pas prêt lui non plus à tout perdre, quitte à s’enfoncer dans la tourmente. On pense aussi à un ministre sensible, en apparence seulement, à Stephan Sweig et surtout, surtout à un certain Président de la République dont l’apparition laisse présager que Baron Noir n’est (vraiment) pas si loin.

L’autre force de La Fièvre tient dans ses deux personnages féminins qui, pour le coup, échappent à une écriture trop cliché : jamais n’est posée la question de leur genre ou de leur statut social. Elles sont là, elles foncent, elles refusent de renoncer. Ce sont des personnages  qui maitrisent le langage, la manière dont on peut jouer avec, l’impact des images, des symboles et des souffrances. L’embrasement de la société (quelques crises passées l’ont démontré) ne tient qu’à un fil, et La Fièvre entend bien être au cœur du chaos, sans oublier de prendre le temps de penser la fabrique de l’opinion. Qu’est-ce que l’opinion fait d’autre que d’être fabriquée, remaniée, entraînée ? On lui dit d’être blasée, elle détourne le regard. On lui murmure d’être indignée, elle s’indigne. Jusqu’à ce qu’on lui suggère, enfin croit-elle, d’être fatiguée et de ranger les armes. Soudain, on lui rappelle la colère, la rage… l’envie de tout renverser ! Bientôt, on demande à l’opinion de voter, de se positionner, de choisir et si elle est indécise, qu’importe, le challenge est d’autant plus galvanisant.

Bande-annonce : La fièvre 

Créée par Eric Benzekri
Avec Nina Meurisse, Ana Girardot, Benjamin Biolay…
Depuis 2024 | 52 min | Comédie dramatique

Fallout, It Just works

Il fut un temps, pas si lointain, ou une malédiction planait sur les adaptations de jeux-vidéo au cinéma (et inversement). Pourtant, depuis quelques années et au fur et à mesure que ce média obtient enfin la reconnaissance qu’il mérite, les chosent s’améliorent. Difficile de ne pas prendre pour exemple la série The Last of Us, jamais à la hauteur du jeu dont elle s’inspire mais ô combien récompensée et saluée. On parle du show HBO comme la meilleure adaptation jamais réalisée. Et, pourtant, Fallout pourrait changer la donne..

Au service de l’accessibilité

On était inquiet, forcément lors de l’annonce du projet. Bon, on se rassurait, sachant Netflix loin de cette histoire (on en reparlera quand ils massacreront Bioshock). Difficile de ne pas garder en tête le nombre incalculable de catastrophes arrivées sur nos écrans ces vingt dernières années. Puis, entre l’annonce et aujourd’hui, soit quatre ans, quelques pépites sont arrivées. Entre temps, le jeu-vidéo a encore gagné en reconnaissance et en popularité. Alors, après Mario ou The Last of Us, on s’est dit… pourquoi pas ? Amazon a certes déçu avec la première saison du Seigneur des Anneaux : Les Anneaux de pouvoir, mais ils restent les auteurs de certaines des plus grandes séries de l’histoire, comme The Boys. Alors, que vont-ils faire ? Adapter un opus en particulier, comme l’a fait HBO pour les aventures de Joel et Ellie ? Non et c’est en cela que l’adaptation est extrêmement brillante et, selon moi, supérieure à The Last of Us. Fallout va prendre l’univers, le lore, les thématiques, le ton et le background des jeux pour créer une toute nouvelle intrigue, inédite. Et, franchement, ça fonctionne !

Le pari mais aussi le plus grand risque d’une adaptation, c’est de capter les néophytes. Un auteur aura tendance à vouloir dresser le fan dans le sens du poil, en multipliant les références ou en partant du principe qu’il connait déjà tout de l’univers adapté. Le problème de cela, c’est que le spectateur lambda se sentira exclu. Imaginez regarder un film à l’extérieur de la pièce, à travers la fenêtre. Tel était, par exemple, le plus grand défaut du film Warcraft, essentiellement destiné aux fans et qui ne prenait jamais le temps d’expliquer son intrigue et son univers. Ici, Amazon ne tombe jamais dans ce travers. L’histoire est totalement compréhensible, de A à Z. Les éléments fan-service sont discrets ou fort bien intégrés. On ressort des 8 épisodes avec une furieuse envie de découvrir les jeux.

La guerre de meurt jamais 

Fallout, c’est un monde post-apocalyptique dans un univers ou la Guerre Froide s’est achevée à coup d’ogives nucléaires dans la tronche. Passée une fabuleuse scène d’introduction, l’histoire plonge le spectateur 200 ans après la fin du conflit. Bienvenue sur une Terre ravagée par les radiations, la violence et la survie à tout prix. Dans ce monde, le manichéisme n’a pas sa place. C’est loin de cette hostilité que nous retrouvons le personnage de Lucy (Ella Purnel), jeune femme ayant eu le privilège de grandir dans les Abris, gigantesques bunker créés avant l’apocalypse et destinés à assurer la survie de l’espèce. Un événement sanglant va la forcer à quitter son paradis pour l’enfer : le monde réel. Dès le premier épisode et avec l’introduction des autres personnages principaux, on retrouve toutes les qualités de Fallout. Univers riche, dialogues intelligents, pertinents, finalement très actuels, absence de manichéisme, humour noir savoureux. Tout est là. Même les gens qui ne tiennent pas le kitch en haute estime pourraient s’y plaire. Oui, Fallout est un show souvent kitch, mais jamais ridicule (ou presque). Tout est justifié par le scénario et la psychologie de ses personnages. Et, quand la série décide de jouer la carte du sérieux, ce qu’elle fait très souvent, tout fonctionne parfaitement. On regrettera malheureusement une version française globalement décevante et à la synchronisation labiale catastrophique. réduisant à l’état de poussière certains dialogues géniaux.

En plus de Lucy, Fallout offre une belle galerie de personnages principaux. En dehors de la communauté des Abris, deux autres protagonistes partagent l’écran avec Ella Purnel. Le premier épisode introduit efficacement Maximus (Aaron Moten), écuyer un tantinet ridicule de la confrérie de l’Acier. Sympathique, intéressant bien que légèrement agaçant par moments, on lui préfèrera de très loin le personnage de La Goule, chasseur de prime sans scrupule incarné par un Walton Goggins en pleine forme. Des trois protagonistes principaux, il en est le plus drôle, le plus fascinant et le plus impressionnant. Les principales intrigues alternent efficacement avec un rythme sans temps mort, enchaînant les twists et les cliffanghers avec talent. On dévore les huit épisodes d’une traite, captivés par cette satyre post-apo. Même les sous-intrigues gagnent furieusement en intensité, qu’il s’agisse des flashbacks ou d’autres enquêtes que nous vous laissons découvrir.

Un mélange des genres

Le dernier point ou brille la série, c’est par la maitrise quasi totale des genres qu’elle présente. Le personnage de La Goule, par exemple, porte sur ses épaules l’aspect Western du show. Les références aux plus grands films de l’histoire du cinéma fusent, des plans aux postures, en passant par la musique. l’intrigue de Lucy se veut plus terre à terre, liant parfaitement le comique, l’épique et le dramatique. Maximus se veut déjà moins catalogué, piochant un peu de tout. Enfin, deux autres intrigues majeures dont nous tairons la nature se rangent bien plus du côté du thriller politique, voire de l’horreur. Maitriser un genre n’est rien sans une belle capacité à mettre en scène. A ce jeu et à l’instar de très nombreuses séries, différents réalisateurs se sont passé le flambeau. Jonathan Nolan, le créateur de la série Westworld. Si certains des huit épisodes sont mieux réalisés que d’autres, l’ensemble reste suffisamment homogène pour que le spectateur lambda n’y voit pas de différence majeure. On regrettera seulement quelques légers soucis de repérage dans l’espace, lié notamment à l’abondance de lieux désertiques qui se ressemblent tous.

Heureusement, ce défaut reste mineur tant le show se révèle visuellement généreux. Et, après les horreurs proposées par Disney, on apprécie grandement de retrouver une série aux effets spéciaux terminés et agréables à l’œil. Spectaculaire, Fallout peut se vanter d’être l’une des plus impressionnantes séries récentes. Les décors ont tous bénéficié d’un soin particulier, certains plans larges sur ce monde dévastés sont bluffants et la série ne lésine pas sur le gore. Costumes et maquillages sont nickel, particulièrement celui de La Goule (encore lui.. je n’y suis pour rien s’il crève littéralement l’écran). Que du bon, donc, qui n’annonce que du bon pour la suite ! Comme l’a dit le patron de Bethesda, It Just Works.

Bande-annonce : Fallout 

Série de Jonathan Nolan et Lisa Joy · 1 saison
Avec Ella Purnell, Aaron Moten, Walton Goggins…
Diffuseur : Prime Video
Genres : Action, Science-fiction
Pays d’origine : États-Unis
1 h 14 min · 11 avril 2024 (France)

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4.3

Reims Polar 2024 : clôture (Un homme en fuite) et palmarès

Entre les rares averses de saison, les biscuits roses, le ratafia et autres spécialités rémoises, nous avons découvert une multitude de films, de la compétition au sang neuf, en passant par une sélection hors compétition qui n’a pas à pâlir. Petit point sur le palmarès de cette 4e édition de Reims Polar, ainsi que sur le film de clôture de Baptiste Debraux, Un homme en fuite.

S’il est coutume de baisser le rideau par un flamboyant feu d’artifice, les cérémonies de clôture sont généralement jonchées de discours interminables et politiquement corrects. C’est effectivement ce qui nous a été servi dans cette région de Champagne-Ardenne, qui a perdu toute son effervescence du début de semaine.

La précédente édition a vu Limbo, Border Line (initialement Upon Entry) et About Kim Sohee repartir avec les honneurs. Des succès bien mérités, mais qu’en est-il de cette année ? Bruno Barde, le Public Système Cinéma et la ville de Reims peuvent se réjouir d’avoir une hausse de fréquentation, ce qui n’est pas près de redescendre d’aussi tôt. Tout au long de cette semaine, admirablement maîtrisé grâce aux soutiens de bénévoles souriants et impliqués, cette clôture possède à la fois le goût d’un au revoir et d’une célébration qui ne fait que commencer.

La jeunesse cinéphile a répondu présent et son jury de la région Grand Est a opté pour l’ambivalence d’une gardienne et la plongée immersive dans la prison de haute sécurité danoise de Sons de Gustav Möller (en salle le 10 juillet), déjà connu pour The Guilty.

Puis après un discours qui étire le suspense et qui vend un peu la mèche avant même l’annonce du lauréat Sang Neuf, Blaga’s Lessons (en salle le 8 mai) s’est vu couronné par François Busnel et ses acolytes, dont il assure la stricte unanimité.

Vient le tour du jury critique, qui a pris soin d’étudier toutes les pièces à conviction dont il disposait, mais le verdict de Philippe Rouyer est irrévocable. Ce dernier rappelle à quel point Steppenwolf  est un bijou de polar et de cinéphilie venu du Kazakhstan, qui s’inspire, entre autres, des magnifiques westerns de John Ford dans un portrait d’une nation en pleine guerre civile. Son duo atypique explose tout sur son passage et il n’y a pas besoin d’en savoir plus pour se plonger dans cet univers post-apocalyptique, orné d’un humour noir bien corrosif.

N’oublions pas le comité de police, dont l’intérêt s’est essentiellement porté sur le réalisme des séquences urbaines à base de gangsters. C’est le coup de Shock pour ce jury, qui y a vu du vrai dans les dilemmes humains que rencontrent les personnages, notamment un médecin dont la loyauté est malmenée par des deals qu’il ne contrôle plus.

Et le public a également son mot à dire. Son enthousiasme s’est porté sur The Last Stop in Yuma County, un huis clos coénien et tarantinesque dans un diner où gangsters, vendeur de couteaux ambulant, serveuse, couple maladroit et bien plus encore se prennent eux-mêmes en otage face à l’appât du gain.

Mais toutes les bonnes choses ont une fin et trois derniers prix restent encore à distribuer parmi la compétition. Son jury, présidé par Danièle Thompson, s’est mis d’accord pour mettre un récit halluciné et un film qui renvoie à l’univers carcéral en Corse exæquo. Only The River Flows et Borgo (en salle le 17 avril prochain) se partagent ainsi les honneurs.

Quant au Grand prix, il revient à Highway 65. Un film dont on peut douter de son efficacité, mais aucunement de sa pertinente dans le portrait que Maya Dreifuss fait des femmes en Israël. Le sujet politique étant encore chaud, cette récompense est à double sens et ne démérite pas non plus la reconnaissance du public qui, s’il ne l’a pas encore découvert, va naviguer dans l’obscure réalité de Daphna, une inspectrice dont les penchants masculins ne l’empêchent pas de vivre sa féminité.

La cité des sacres maintient ainsi son prestige en récompensant de brillants artistes qui nous tardent déjà de redécouvrir en salle.

Suite à quoi, nous nous sommes mis à pourchasser un homme en fuite aux côtés d’une Léa Drucker très investie. Hélas, cette course-poursuite un peu mélancolique à Rochebrune, aux bords du chaos, reste à l’état de brouillon. Et au milieu d’une fable sociale, dont la métaphorique à l’Île au Trésor de R. L. Stevenson est étirée jusqu’à en perdre toute cohérence avec le récit, nous y décortiquons l’amitié brisée entre un meneur révolutionnaire en cavale et son ancien ami qui a déserté sa ville natale pendant 15 ans pour vivre de sa passion. Doit-on donc vivre dans la fiction ou revenir affronter la réalité, quitte à franchir les limites du raisonnable ? Accordons-nous encore un peu de suspense pour le dernier film présenté lors de la cérémonie de clôture. Nous vous parlerons plus longuement d’Un Homme en Fuite (en salle le 8 mai prochain), le thriller français porté par Bastien Bouillon, Léa Drucker et Pierre Lottin qui a jeté un coup de froid dans la salle.

Rendez-vous à la prochaine édition, qui aura (toujours) lieu dans les enceintes de l’Opéraims, du 1er au 6 avril 2025.

Accattone de Pier Paolo Pasolini : la flagellation d’un monde sans espoir

À la fois cinéaste, poète et critique littéraire, Pier Paolo Pasolini réalise son premier film, Accattone, en 1961. Cette oeuvre, d’une authenticité bouleversante, devient le premier film de l’histoire du cinéma italien à être interdit aux moins de dix-huit ans. Retour sur un classique qui a fait couler beaucoup d’encre.

Synopsis : Privé de Maddalena, en prison par sa faute, Accattone, petit proxénète lâche et sans scrupule, doit trouver un moyen de gagner sa vie. Il tente de retourner chez la mère de son fils, mais celle-ci le met dehors. Puis il rencontre Stella, une jeune fille pure et naïve, dont il tombe amoureux…

Un film néoréaliste ?

Avant tout, qu’est-ce que le néoréalisme ? Dans ses grandes lignes, le néoréalisme est un courant apparu en Italie, durant la Seconde Guerre mondiale. Il prône l’absence d’artifice, proche du documentaire. Cependant, les films néoréalistes sont des fictions, et cherchent à montrer la réalité telle qu’elle est. C’est un cinéma authentique, loin de tout studio de tournage, et qui préfère recruter des acteurs non professionnels. En d’autres termes, le cinéma néoréaliste se délivre de toutes les conventions formelles qui le précède.

Certaines caractéristiques néoréalistes se retrouvent dans Accattone, à commencer par le sujet du film. Les personnages, issus de la classe prolétaire, doivent se battre pour réussir à survivre dans un monde sans perspective. Pasolini ne cache pas la violence de ce milieu : il la montre sans retenue. Franco Citti, qui  joue Accattone, se confond avec la bestialité de son personnage. Cette association est d’autant plus intéressante sachant qu’il n’est pas un acteur professionnel.

Pour autant, le réalisateur ne se revendique pas du mouvement néoréaliste. En effet, alors que les films de la mouvance optent pour des plans larges qui montrent les ruines et le chaos d’un espace, Pasolini préfère filmer ses acteurs. L’important, selon lui, est la représentation des corps, des émotions, des expressions du visage, qui doivent dominer sur le reste du paysage. Ce choix explique les nombreux gros-plans du film, connectant les spectateurs aux intérieurs des personnages. Le cinéaste délaisse également les plans-séquences, éléments caractéristiques du néoréalisme car en prise avec la réalité.

La violence et le sacré

Pasolini n’hésite pas à associer La Passion de Saint-Matthieu de Bach, un chant religieux, à la violence du milieu prolétaire dans deux séquences. La première est celle de Maddalena, compagne d’Accattone, qui se fait battre dans un champ sur la musique de Bach. Puis, c’est au tour d’Accattone lui-même de se battre devant chez lui, au son de la même musique. Cette association déroutante sacralise la violence ; elle en devient effrayante de sublime. Pasolini cherche constamment à élever ses personnages au rang de symbole religieux, même dans la brutalité. À ce titre, le nom de Maddalena n’est pas choisi au hasard : elle est une disciple de Jésus dans la Bible. Stella, quant à elle, est l’ange salvateur d’Accattone. Elle est l’échappatoire vers une vie pure et sans excès.

Par ailleurs, Pasolini opte pour une lumière brute et crue, qui flagelle les corps des personnages. Il a notamment utilisé des filtres oranges sur l’objectif de la caméra afin d’accentuer les contrastes de lumières. Ainsi, le spectateur ressent la chaleur des rues de Rome, écrasées par un soleil qui agresse les corps. Dans son ouvrage Il sogno del centauro, Pasolini écrit : « Quand je fais un film, je me plonge dans un état de fascination devant un objet, une chose, un visage, des regards, un paysage, comme s’il s’agissait d’un dispositif dans lequel le sacré était sur le point d’exploser ».

La fatalité d’une ville éternelle

Accattone est un personnage martyr, dont la seule issue est la violence. Il clame : « Être mort, être vivant, c’est la même chose. » Il est privé de perspective, accablé par le fatalisme. Autour de lui, la saleté de Rome accentue cette impression. En effet, la ville est laissée à l’abandon, elle est une terre de souffrance, où chacun doit se battre pour survivre.

Enfin, les personnages se confondent avec Rome, notamment par cette lumière aveuglante qui unit les corps et les bâtiments. La ville apparaît comme une terre meurtrie et désespérée, sans possibilité de rédemption. Accattone y évolue avec peine tout en y restant fixé, comme s’il était impossible de s’en détacher. Rome est connue sous le nom de Ville éternelle, mais Pasolini la représente comme une ville du passé, délaissée et ravagée par la guerre.

Bande annonce – Accattone

Fiche technique – Accattone

Titre : Accattone
Réalisation : Pier Paolo Pasolini
Assistants réalisateurs : Leopoldo Savona et Bernardo Bertolucci
Scénario : Pier Paolo Pasolini
Photographie : Tonino Delli Colli
Montage : Nino Baragli
Musique : Jean-Sébastien Bach
Décors : Flavio Mogherini
Son : Luigi Puri
Collaboration aux dialogues : Sergio Citti
Production : Alfredo Bini et Cino Del Duca
Pays d’origine : Italie
Langue : Italien
Format : Noir et blanc
Genre : Film dramatique
Durée : 115 minutes

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4

Reims Polar 2024 : Steppenwolf, le bien n’existe pas

Un nouveau chapitre s’ouvre sur les plaines kazakhes, particulièrement arrosées du sang de ses citoyens. Steppenwolf est un road-movie de vengeance sanglant, porté par un duo atypique qui détourne les codes du western à son avantage. C’est un véritable plaisir de retrouver le cinéma d’Adilkhan Yerzhanov, tirant à balles réelles, dans la continuité des précédentes chroniques apocalyptiques du réalisateur sur son pays.

Synopsis : Tamara recherche son fils disparu dans une petite ville consumée par les affrontements et la violence. Dans un acte désespéré pour le retrouver, elle décide d’offrir une récompense à un ancien enquêteur de la police corrompu, aux méthodes extrêmes. Déterminée, Tamara va mener à bien sa quête avec ce flic nihiliste quel qu’en soit le coût.

Jamais à court d’idées, mises en boîte à la volée, Adilkhan Yerzhanov est dorénavant un parrain du festival Reims Polar. Pour la quatrième édition consécutive, nous prenons un immense plaisir à découvrir sa production, remplie de péripéties qui déconstruisent l’image de son pays natal et toujours imprégnée d’un humour corrosif. Après Ulbolsyn, Goliath, L’Éducation d’Ademoka et Assaut, il revient avec une guerre civile qui fait rage. Les forces de l’ordre ne sont plus en mesure de contenir la colère des habitants, qui pillent et détruisent tout sur leur passage. Et au milieu de cette mêlée apocalyptique, qui pourrait très bien servir de prémisse à Mad Max, deux individus sont amenés à « coopérer ». La traversée est périlleuse et leur complicité forcée tout autant.

Le loup et la bergère

Quand tout s’effondre autour de nous, seul compte la survie. Mais pour un criminel en quête de vengeance (Berik Aitzhanov) et Tamara (Anna Starchenko) qui recherche son fils, kidnappé pour des raisons mystérieuses, ils n’ont plus rien à perdre. Commence alors une traque dont on distingue à peine le fil rouge qui les amène d’une prison à un camp isolé dans les steppes kazakhes, en passant par des rencontres fortuites et souvent éphémères. Yerzhanov nous prend plusieurs fois à revers avec son montage et son scénario alambiqué, qui reposent surtout sur la spontanéité des séquences où les personnages interagissent entre eux.

Comme le petit peuple kazakh, Tamara encaisse les coups pour tous les opprimés, délaissés par le gouvernement et que personne ne veut protéger ou aimer. Si on compte également son handicap mental, le message est lourd de sens pour cette sainte mère, à la fois toute tremblotante et déterminée. Plusieurs fois dans le récit, elle revêt des lunettes qui rappellent la Lolita de Stanley Kubrick, mais la comparaison s’arrête là. Yerzhanov comprend pertinemment ce qu’il cite, au grand dam des nombreuses séries B d’action qui se heurte à leurs propres caricatures. Ce cinéaste ne se repose pas uniquement sur son programme brutal pour capter notre attention. En quelques travellings judicieux à l’ouverture, il nous donne à voir en quoi son intrigue gorgée de sang se révèle bien plus complexe que n’importe quel pastiche de Rambo ou de western.

Mon nom est personne

Le dandy qui accompagne Tamara se révèle également être un loup imprévisible qui n’a plus toute sa tête. Comme quoi les petits esprits se rencontrent. Quand il ne dézingue pas des gangsters entre deux clopes, il se force à se rappeler tout l’enjeu de sa croisade. S’il semble dans un premier temps vouloir aider Tamara à retrouver son fils, il garde toujours à l’esprit une grande culpabilité. Tout se joue finalement sur les apparences et Yerzhanov nous invite petit à petit à gratter la surface de la personnalité de ses personnages pour en extirper le nihilisme de l’histoire, sa violence, sans concession et par instant émouvante. Toutefois, le ciel n’est jamais gris très longtemps car le cinéaste parvient également à capturer toute la beauté des lieux appartenant à la nature, et délimités par un horizon inatteignable. De jour comme de nuit, la photo de Yerkinbek Ptyraliyev encapsule ainsi tous ces espaces vides que les héros doivent traverser et utiliser à leur avantage.

Minimaliste, absurde, mais terriblement captivant, Steppenwolf dépeint la nature humaine à travers un duo qui renonce à la raison pour espérer quitter en paix ce monde. Adilkhan Yerzhanov n’hésite pas non plus à mélanger les genres et à assaisonner son menu sanguinolent d’une grande brutalité. Chaque détonation d’armes et chaque coup porté aux corps meurtris des personnages foudroient les spectateurs, qu’ils soient habitués ou non avec ce ton décalé. Ceux qui savent déjà à quoi s’attendre ne le seront jamais totalement et ceux qui feront leur premier pas dans l’univers du prolifique cinéaste kazakh y verront une friandise multicolore et difforme. On peut se demander comment mâchouiller une telle structure pour en extraire son essence, mais la stupéfiante cohérence de saveurs aura fait son effet à l’arrivée. Notre grand coup de cœur du festival.

Fiche technique

Réalisation et Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Production : Aliya Mendygozhina, Alexander Rodnyansky & Olga Khlasheva
Image : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Arif Tleuzhanov & Adilkhan Yerzhanov
Musique : Galymzhan Moldanazar
Pays de production : Kazakhstan
Année de production : 2023
Ventes internationales : Blue Finch Films Releasing
Genre : Drame, Thriler
Durée : 1h42

Civil War – L’art de passer à côté de son sujet sans pour autant rater son film

Après nous avoir mis l’eau à la bouche et fait trépigner d’impatience depuis l’annonce du sujet, la découverte de la première bande-annonce très impressionnante et en sachant que c’est le premier gros budget d’A24, il faut avouer qu’Alex Garland nous déçoit (un petit peu) avec son nouvel opus Civil War. Un film qui ne porte pas son nom si bien qu’on pourrait le croire. En effet, le principal reproche que l’on pourrait faire au film est de passer en partie à côté de son sujet éminemment politique, passionnant et surtout en plein dans l’actualité. Comme si Garland bottait en touche, effrayé par ce qu’il pouvait raconter. On parle en effet ici peu de guerre civile, qui devient un arrière-plan au final très opaque, mais on a droit à un excellent film sur le journalisme de guerre, haletant, profond et surtout doté d’un final explosif et impressionnant. On n’était pas venu pour ça, on est un peu frustré mais on n’y perd pas tant que ça au change…

Synopsis : Dans un futur proche où les États-Unis sont au bord de l’effondrement et où des journalistes embarqués courent pour raconter la plus grande histoire de leur vie : la fin de l’Amérique telle que nous la connaissons.

On pensait trouver avec Civil War le portrait d’États désunis où deux camps opposés (cristallisant probablement la fracture idéologique et politique du pays actuelle) qui se tirent la bourre et mettent le pays en état de siège. Au fil des différents outils promotionnels savamment orchestrés et nous donnant terriblement envie, on a compris que ce serait par le biais de journalistes qu’on s’immergerait dans cette guerre civile. Au final, le titre du film est vendeur mais ne représente qu’à moitié sa teneur réelle et principale. Car si Garland, au mieux frileux, au pire dépassé, passe un peu à côté de son film de guerre civile et de fracture du peuple ainsi que des considérations politiques afférentes, il nous propose un autre film en arrière-boutique. Donc pour le brulot pamphlétaire attendu, on repassera. Et même si on est quelque peu frustré, on n’y perd pas forcément au change car on obtient ici une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre, telle qu’on n’en avait pas vu depuis le magnifique Harrison’s Flowers d’Élie Chouraqui il y a vingt ans.

Après avoir été un scénariste réputé et recherché (La Plage par exemple), Alex Garland s’est tourné vers la mise en scène avec un trio gagnant de films de genre de très haute qualité. Il a débuté avec l’intéressant film de science-fiction Ex Machina sur l’intelligence artificielle, a enchaîné avec le très ambitieux, féministe et visuellement sublime film mêlant horreur et science-fiction Annihilation et nous a ensuite offert son film le plus clivant, le film d’horreur monstrueux dans tous les sens du terme et très métaphorique Men. Une claque. Souvent des œuvres en avance sur leur temps, on attendait donc pour son plus gros budget à ce jour – et le plus gros de la petite société indépendante qui monte A24 – un film tout aussi contemporain et surtout visionnaire. Ça l’est dans un sens mais on aurait aimé que ce soit plus clair, plus corrosif et surtout qu’on puisse se dire, au vu de l’actualité du pays, « ce genre de situation nous pend au nez ». Mais il manque des marqueurs et des points d’accroche politiques, sociaux, temporels et contextuels pour que ce soit plus probant et compréhensible.

Donc, malheureusement sur ce versant, il ne nous conquiert qu’à moitié. Probablement volontaire mais un peu lâche, le script souffre en effet de ce gros problème de contextualisation. Le récit n’avait pas besoin d’être si nébuleux concernant les tenants et les aboutissants de cette guerre puisqu’on sait qu’elle se déroule intra-muros aux USA. Les dialogues nous donnent des bribes d’informations sur deux États qui font sécession et s’allient (le Texas et la Californie…) et qu’un troisième prend le même pli (la Floride). On aurait aimé que Garland nous développe ce choix à la fois étrange et audacieux car il n’y a pas plus éloigné que les deux premiers États cités, sur les plans politiques et idéologiques. On aurait aimé aussi comprendre les raisons et motivations d’un Président visiblement autoritaire qu’on ne verra presque pas et ce qui pousse les citoyens à choisir un camp plutôt que l’autre. Se faire sa propre opinion sur certaines choses inexpliquées au cinéma peut être stimulant et adapté mais dans le cas de Civil War c’est fâcheux et un peu malhonnête. Comme si le cinéaste avait voulu nous rendre aussi impartiaux que ses protagonistes dans leur métier.

En revanche, on ne s’attendait pas à une œuvre coup de poing sur le journalisme de guerre et on l’a. Et le quatuor choisi pour incarner cette profession est un panel parfait et représentatif de ce métier, que ce soit par l’âge, les idéaux, la façon de voir le métier et les traits de caractère. Un spectre humain impeccable de cette profession complexe et passionnante. Cette équipe qui va vouloir rallier Washington pour interviewer le Président et tenter de prendre la photo du siècle nous convie à un road-movie à travers le pays peuplé de rencontres et de visions qui illustrent ladite guerre civile (mais toujours sans l’expliquer). Des images fortes et marquantes qui font irrémédiablement penser aux films apocalyptiques à base de zombies. Mais bien plus réalistes. La violence qui ressort au vu du contexte (on pense aussi un peu à la saga American Nightmare) est retranscrite de manière réaliste et juste. En soi, pas de censure mais pas non plus d’exagérations dans la violence ou les affrontements. Les scènes plus posées, représentées par des pauses sur le chemin, creusent admirablement les personnages et surtout leur profession. À ce titre, Civil War est réussi. Une scène très réussie et sous haute tension dominée par Jesse Plemmons montre bien l’état délétère et belliqueux dans lequel certains américains pourraient se vautrer.

Dans tous les cas, s’il y a peut-être des petits coups de mou niveau rythme entre l’entame brutale et très immersive et le final, on est captivé tout du long. Ledit final est peut-être le morceau le plus inattendu du film. On ne pensait pas que Garland serait aussi doué dans l’action et il nous livre une scène d’assaut de la Maison Blanche proprement scotchante. On est rivé sur notre siège et la maestria de la séquence est incroyable. La compétence technique et son intensité sont renversantes jusqu’à un dernier plan et une fin un peu abrupte mais lourde de sens. Alors, si au final on s’attendait quand même à autre chose et qu’on aurait préféré que ce soit plus poil à gratter et plus conforme à la proposition initiale on n’est pas pour autant face à un raté. Paradoxalement, Civil War est aussi étonnant que frustrant. Mais il demeure une proposition de cinéma à la pointe de l’actualité, peu commune, ambitieuse et tout de même qualitative tout en validant le fait que Garland devient de plus en plus un cinéaste qui compte.

Bande-annonce – Civil War

Fiche technique – Civil War

Réalisateur : Alex Garland.
Scénaristes : Alex Garland.
Production : A24.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kirsten Dunst, Cailee Spaeny, Wagner Moura, Stephen McKinley Henderson, …
Durée : 1h47.
Genres : Action – Guerre.
17 avril 2024 en salles.
Nationalité : USA.

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3.5

Reims Polar 2024 : Only The River Flows, à la recherche du vide

Étant donné que le cinéma chinois peine parfois à dépasser sa frontière, il convient de chérir ces œuvres qui portent en eux cette force tranquille qui, une fois les turbines lancées, naviguent dans une grâce solennelle. Only The River Flows fait partie de ceux-là, de ceux qui cherchent et qui ne trouvent pas toujours un sens aux questions. Et ce film noir ne laisse que des indices en surface, car il invite les spectateurs à remonter une piste inattendue, aux côtés d’un homme qui fusionne peu à peu avec les propres incertitudes.

Synopsis : En Chine, dans les années 1990, trois meurtres sont commis dans la petite ville de Banpo. Ma Zhe, le chef de la police criminelle, est chargé d’élucider l’affaire. Un sac à main abandonné au bord de la rivière et des témoignages de passants désignent plusieurs suspects. Alors que l’affaire piétine, l’inspecteur Ma est confronté à la noirceur de l’âme humaine et s’enfonce dans le doute…

Abonné des grands rendez-vous au festival de Cannes (Quinzaine des cinéastes, puis Un Certain Regard), le public de Reims Polar peut se régaler de découvrir le savoir-faire de Wei Shujun, un cinéaste en pleine exploration de son art. Du portrait de la jeunesse chinoise (Courir au gré du vent) à une comédie noire la veille d’un tournage (Ripples of life), il s’essaie à présent au film policier tout en adoptant une approche hallucinée de l’intrigue. Il adapte ainsi une nouvelle de Yu Hua, dont on a déjà vu l’un de ses romans adaptés pour le cinéma par Zhang Yimou (Vivres !). Dans la même veine surréaliste qu’un Maupassant, la célèbre peinture du Cri d’Edvard Munch ou encore L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne, le cinéaste chinois nous invite dans son antre de la folie.

Le vrai voyageur ne sait pas où il va

Dès la première scène d’ouverture, intrigante jusque dans ce dernier plan où des jeunes enfants jouent aux gendarmes et aux voleurs dans un immeuble en ruine. Celui qui tient l’arme débouche sur une porte donnant sur le vide et sur la cité de Banpo et sa banlieue. Démarre alors une série de meurtres où les pistes sont maigres et les suspects trop nombreux, même dans un petit village d’une cinquantaine d’habitants à peine. La police investit alors un cinéma local en faillite pour leur prochaine opération, preuve qu’il n’est plus possible de s’épanouir culturellement et que des fous errent un peu partout. Mais personne ne se doutait qu’elle serait aussi laborieuse, surtout du point de vue de l’inspecteur Ma Zhe (Zhu Yilong), également chef d’une brigade. Sous son aile, un jeune apprenti détective peine à garder toute son attention dans cette affaire sordide. Pourtant, les cadavres continuent de s’empiler sans qu’un témoignage soit radicalement décisif.

Et malgré avoir tiré la sonnette d’urgence, Ma Zhe perd peu à peu ses alliés dans cette enquête. Les scènes de crime, les suspects et la pression de son supérieur finissent ainsi par le hanter et l’obséder. Il tient alors la solitude pour seul refuge et ce sont dans ces moments-là que Wei Shujun s’amuse à brouiller la frontière entre le rêve et le réel avec sa caméra. Le grain de la pellicule 16mm capture magnifiquement les fantômes qui tourmentent cette Chine aux abois, car ce sont eux qui peuplent cet environnement pluvieux où rien ne se passe, mais où tout va de travers. Comme le cycle de l’eau qui s’écoule dans la rivière et qui retombe par le ciel, Shujun met ainsi en évidence le fait que l’on ne puisse contrôler son destin. Tout l’enjeu du long-métrage consiste alors à observer si ces âmes vagabondes peuvent l’accepter.

Danse avec les fous

Ma Zhe ne cesse d’observer des coïncidences sans pouvoir joindre les deux bouts et valider un rapport d’enquête parfaitement rationnel, comme le désire son supérieur hiérarchique. Mais la mort le suit et la mort le guette même dans ses rêves les plus fous. Entre les faits et le spectacle paranoïaque qu’il nous est donné de voir, difficile d’y voir clair dans ce dédale mental. Et si on ne le voit pas tout le temps, il pleut à l’intérieur des personnages, il pleut sur ces visages éteints, qui traduisent le désespoir qui les empêche de vivre. Y a-t-il donc véritablement un tueur dans cette histoire ? La réponse est oui, mais son identité peut vous surprendre. Non pas parce qu’il s’agit d’un twist comme les romans d’Agatha Christie en sont remplis, mais parce que la clé du mystère n’est pas forcément palpable.

Épatant visuellement et stimulant intellectuellement, Only The River Flows est un film noir en surface et une étude ténébreuse de l’âme humaine dans son sous-texte. La descente aux enfers des personnages, qui courent après des titres honorifiques qui n’existent pas, est insufflée d’une aura fantastique, un peu comme si le monde misérable qu’on y décrit constitue une passerelle entre la vie et la mort. Rien qu’à la vue d’un puzzle, miraculeusement résolu, où une mère est représentée avec son enfant suffit à démontrer que Shujun préfère jouer avec les symboles, qui jalonnent tout le film et qui mutent dans l’esprit de Ma Zhe. Le metteur en scène incite ainsi le public à les assimiler, sans quoi il ne verra qu’un verre à moitié plein ou à moitié vide.

Fiche technique

Réalisateur : WEI Shujun
Scénaristes : KANG Chunlei, WEI Shujun (Adapté de la nouvelle de YU Hua)
Chef étalonneur :  David RIVERO
Monteur : Matthieu LACLAU
Cheffe costumière : SU Chao
Chef décorateur : Zhang Menglun
Son : TU Tse-Kang, TU Duu-Chih
Directeur de la photographie :  Chengma
Co-producteur : LIANG Ying, WAN Jun
Producteurs : HUANG Xufeng, LI Chan, SHEN Yang, WANG Caitao
Une production : KXKH Film
Produit par :  TANG Xiaohui
Pays de production : Chine
Année de production : 2023
Ventes internationales : Mk2 Films
Distribution France : Ad Vitam
Genre : Policier
Durée : 1h42

Reims Polar 2024 : Borgo, le baiser de la mort

La Corse, une oasis au milieu de la Méditerranée ou une forteresse aux secrets bien gardés ? Après un procès sous tension dans La Fille au bracelet, Stéphane Demoustier amarre sur la célèbre île de Beauté afin d’approfondir son étude de l’enfermement. À mi-chemin entre le film policier et le film de prison, Borgo oppose la culture des continentaux à celle des insulaires, tout en laissant le mystère planer autour d’une affaire de moralité.

Synopsis : Melissa, 32 ans, surveillante pénitentiaire expérimentée, s’installe en Corse avec ses deux jeunes enfants et son mari. L’occasion d’un nouveau départ. Elle intègre les équipes d’un centre pénitentiaire pas tout à fait comme les autres. Ici, on dit que ce sont les prisonniers qui surveillent les gardiens. L’intégration de Melissa est facilitée par Saveriu, un jeune détenu qui semble influent et la place sous sa protection. Mais une fois libéré, Saveriu reprend contact avec Melissa. Il a un service à lui demander… Une mécanique pernicieuse se met en marche.

Déjà aperçue dans Le Ravissement, Hafsia Herzi est de nouveau dans un rôle sous pression, de déni et avec une famille à charge. Mais qu’en est-il réellement pour cette matonne, fraîchement débarquée de la banlieue parisienne et qui doit désapprendre tout ce qu’elle a connu auparavant ? Le regard neutre, l’uniforme ajusté et d’une voix haute et toujours en confiance, c’est ainsi qu’elle tente de s’intégrer dans l’Unité 2 de la prison de Borgo. D’un professionnalisme mécanique, Mélissa doit malgré tout prendre du recul sur son comportement, que ce soit avec ses collègues ou avec les détenus, quitte à franchir certaines limites. Elle se retrouve ainsi prise en otage dans un jeu de manipulation où les services rendus s’accumulent. Cette générosité vante également la pétillante fraternité au sein d’une communauté ou d’un clan. Comme un chien égaré, tout le monde s’assure que chacun puisse retourner chez soi à la fin de la journée. Mais pour Mélissa et sa famille, le chemin est semé d’embûches.

Celui qui ne risque rien n’a rien à ronger

Loin de l’image que l’on se ferait des cellules individuelles, comme on pouvait en trouver sur le rocher d’Alcatraz ou dans la tanière de Shawshank, l’établissement pénitentiaire corse s’apparente davantage à une colocation de fortune, dont l’entretien et le loyer sont à la charge du gouvernement. Et ce régime est exclusivement réservé aux citoyens originaires de l’île. Pour ce qui est du reste, c’est une affaire de complicité, basée sur une culture de la confiance. Mais jusqu’où peut-on aller pour résoudre ses problèmes ? En face d’un Saveriu (Louis Memmi) fort sympathique en surface, Mélissa ne se doute pas qu’il se révèle être un bandit des plus intraitables. Que ce soit derrière les barreaux, sur les routes qui font le tour de l’île ou jusqu’au paillasson de la gardienne, le cinéaste met en évidence le contrôle que son personnage exerce sur ce petit monde, où tous les protagonistes sont amenés à se croiser tôt ou tard.

Il est donc certain que ce sont bien les détenus qui surveillent les gardiens et non l’inverse. Ce que déclare la directrice de la prison de Borgo n’est pourtant pas pris au sérieux pour maintenir l’ordre sur un groupe soudé, du moins à l’intérieur de cette enceinte. De même, le choix de Demoustier de quitter le continent pour la Corse n’est pas uniquement pour son soleil ou ses plateaux paradisiaques. Il s’agit plutôt de reposer sa narration autour des différents degrés d’enfermement que subit la protagoniste. La langue ajoute également une distance, même si l’on joue assez peu sur les origines maghrébines de la matonne. Tout l’intérêt est de remonter la piste d’un meurtre qui a eu lieu en plein jour. L’ouverture témoigne justement d’une nonchalance générale à ce sujet, car cette violence souterraine semble être une seconde nature. Les codes du western s’appliquent d’ailleurs sans peine à cet environnement. Et en parallèle des déboires que rencontrent Mélissa et sa famille, bousculée par le comportement radical des autochtones, Michel Fau, en costume de commissaire, se prend le chou avec son analyste des images de vidéosurveillance. Commence alors une longue et lente étude sur les images que l’on renvoie et qu’on laisse derrière soi.

Citoyens sous couverture

La criminalité serait finalement une affaire de moralité sur cette île où la loi est dictée par le voisinage ou des impératifs extra-professionnels, mais soyez certain qu’il y a un corse au sommet de cet engrenage vicieux. En réalité, le cinéaste lillois nous brosse le portrait d’une société corse en colère et mise en échec par la bipolarité des relations. Dans tous les cas, mieux vaut appartenir à la famille que le contraire. Choisir son clan est une nécessité et nul doute que Mélissa a exclusivement prêté allégeance à sa famille. Reste à savoir qui sera le prochain à hériter d’une balle perdue, car il s’agit d’une véritable roulette russe qui rebondit d’une personne à une autre. Cependant, tout le propos et le suspense sont inutilement étirés par les fils blancs qui composent l’intrigue. La tension y est rarement cérébrale. Et côté mise en scène, difficile de s’y retrouver entre la caméra épaule immersive en prison et les travellings en plan large nous déconnectent plus du réel qu’ils nous y invitent.

Si la Corse peut servir de théâtre dans une quête initiatique (La Petite Bande) ou d’un point de chute nostalgique (Le Retour), elle peut également servir d’arène pour les fauves qui s’y trouvent. Dans son quartier, dans la prison et cette île maudite par sa « culture de l’entraide », ne font plus qu’un pour la protagoniste qui ne maîtrise plus aucune situation. « L’immédiateté seulement prime, les gens ont la mémoire courte. » Ce proverbe corse est ainsi représentatif de toutes les articulations de Borgo, troisième long-métrage de Stéphane Demoustier, dont la force tranquille est à double tranchant.

Bande-annonce : Borgo

Fiche technique : Borgo

Réalisation : Stéphane DEMOUSTIER
Scénario : Stéphane DEMOUSTIER (avec la collaboration de Pascal-Pierre GARBARINI)
Image : David CHAMBILLE
Montage : Damien MAESTRAGGI
Musique : Philippe SARDE
Prise de son : Mathieu DESCAMPS, Francis BERNARD
Montage son : Nicolas MOREAU, Sarah LELU
Mixage : Stéphane THIÉBAUT
Étalonnage : Yov MOOR
Production exécutive : Amélie JACQUIS
Direction de production : Julie ALLIONE, JULIA CANARELLI
Décors : Catherine COSME
Costumes : Céline BRELAUD
Maquillage et coiffure : Flore CHANDÈS
Producteur : Jean DES FORÊTS
Production : Petit Film
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Ventes internationales : Charades
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 17 avril 2024