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In the Lost Lands : la terre des monstres

La série B est à l’ordre du jour et In the Lost Lands devrait cocher toutes les cases de cette catégorie. Il est autant possible de s’amuser sur ce terrain de jeu que d’y être bousculé, voire bouleversé. Malheureusement, le miracle n’est toujours pas du côté de Paul W.S. Anderson, qui, comme sa protagoniste, est rempli de contradictions dans ses objectifs. Reste quelques séquences distrayantes pour traverser cet univers post-apocalyptique qui emprunte beaucoup aux codes du western.

Synopsis : Une reine pactise avec la puissante et redoutée sorcière Gray Alys (Milla Jovovich) afin qu’elle lui rapporte un trésor capable de lui conférer un pouvoir immense. Alys et son guide, le vagabond Boyce (Dave Bautista), doivent s’aventurer dans les dangereuses Contrées Perdues. Là, ils devront déjouer et combattre hommes et démons pour honorer leur part du contrat…

Le nom de George R.R. Martin a résonné au fil de huit ans et pour autant de saisons sur la série Game of Thrones. Son succès est tel que des spin-off sériels autour de Westeros sont soit en cours (House of the Dragon), soit en développement (A knight of the seven kingdoms : the hedge knight). Pourtant, il serait dommage de limiter sa bibliothèque aux romans de fantasy. Également passionné de science-fiction, Martin a déjà eu droit à des adaptations de ses romans et autres nouvelles, comme Doorways (1994), The Sandkings (1995) ou Nightflyers (en film en 1987, puis en série en 2018) pour ne citer qu’eux. Il n’est donc pas si étonnant de voir une autre de ses histoires portées à l’écran et c’est aux éternels associés, Constantin Werner et Paul W.S. Anderson, qu’incombent cette tâche. Une production effectivement à leur portée, car l’adaptation de la nouvelle éponyme, Dans les terres perdues, prend place dans un monde steampunk en ruines, teinté de surnaturel et peuplé de créatures hostiles.

Monster squad

Werner au scénario et Anderson à la réalisation, ce duo peut aussi bien rappeler la veine bis, voire Z, de la saga Resident Evil. Et comme autrefois, Anderson peut toujours compter sur le soutien de Milla Jovovich (également sa compagne dans la vie), pour aller au bout de ses idées. Que l’on soit sensible ou non à son cinéma horrifique et d’aventure, le cinéaste a au moins pour lui ce goût de vouloir jouer avec les codes du cinéma d’action pour faire vibrer son public. Une musique qui pulse, un montage dynamique et des ralentis à foison, telle est la recette de son art. Un pari à chaque fois risqué, sachant qu’il est connu pour avoir adapté des jeux vidéo à succès comme Mortal Kombat, Dead or Alive ou Monster Hunter, parmi ceux que l’on n’a pas encore cités. D’autres franchises ont également eu droit à leur exploitation sous sa direction, pour le meilleur, pour le pire, mais surtout pour le fun (Les Trois Mousquetaires).

La sorcellerie lui va si bien. De nombreux rôles de Jovovich tournent autour d’une aura surnaturelle, que ce soit Le Cinquième Élément, Jeanne d’Arc ou Alice dans Resident Evil. Elle remplit de nouveau ce contrat en incarnant Gray Alys, ou Alys la Grise, en créant des illusions par le simple contact visuel. Chassée pour hérésie par une milice religieuse, mais courtisée par la dirigeante de la dernière cité du nouveau monde, elle ne refuse jamais une offre, souvent engrainée par la cupidité ou un manque d’affection. Mais la requête de la reine Melange (Amara Okereke) n’est pas si habituelle qu’elle finit par faire appel à Boyce (Dave Bautista), un loup solitaire qui a baigné assez longtemps dans les Contrées Perdues pour l’aider à chaparder le pouvoir d’un métamorphe. Et pas n’importe lequel, car il s’agit d’un lycanthrope, ou simplement d’un loup-garou. S’il y a là de quoi nourrir une bonne aventure mouvementée à travers les fameuses Contrées Perdues, appartenant aux bandits le jour et aux créatures des ténèbres la nuit tombée, son budget, limité à un peu plus de 50 millions de dollars, peut freiner certaines ambitions. Il y a là de quoi garantir quelques plans iconiques pour illustrer au mieux l’essence de l’auteur. Malheureusement, ils ne suffiront pas à stimuler ou à immerger le spectateur dans les enjeux, couplés à un compte à rebours artificiel, ne servant qu’à chapitrer les aventures de la sorcière et du chasseur. Le rythme en pâtit et la narration aussi.

L’homme reste un loup pour l’homme

Faute d’une écriture trop fonctionnelle des personnages (et ne parlons pas des dialogues superficiels), les interprètes ne sont pas forcément en cause dans cette intrigue qu’ils essayent de sauver à chaque instant. Même Arly Jover se débat pour faire exister son personnage d’inquisitrice, en vain. L’association de Jovovich et de Bautista constituait un fort potentiel, qui s’effondre cependant au fur et à mesure que l’on progresse sur les terres dévastées par un probable incident nucléaire mondial. Que reste-t-il donc à croquer côté adrénaline ? Hormis un prologue tenu dans sa gestion de la tension, bien qu’elle demeure assez classique, ainsi qu’une scène plutôt amusante autour d’un téléphérique, le reste de l’intrigue n’a rien de mémorable à offrir. Tout est constamment noyé dans le décor qui transpire le numérique, avec des incrustations suffisamment douteuses qu’on se laisse automatiquement piloter vers le générique de fin. Elle remonte à loin cette époque où Anderson parvenait à générer son lot de frissons psychologiques et visuels avec Event Horizon, le vaisseau de l’au-delà. Ici, on a l’impression d’avoir recyclé la planète servant de déchèterie dans Soldier, tandis que les intentions esthétiques tendaient à se rapprocher de Mad Max : Fury Road.

Réputé pour défaire le manichéisme par des trahisons et châtiments justifiés, le récit de Martin sonne creux dans cette adaptation qui ne sait pas sur quel pied danser. Les allers-retours entre les enjeux personnels de la reine ou du nouvel ordre religieux avec le road-trip dans les Contrées Perdues entravent tout élan émotionnel ou épique. En grattant un peu à la surface des séquences d’action mal léchées, on peut y trouver un discours sur la solitude des personnages, mais rien d’assez consistant pour que l’on s’attache à la malédiction d’Alys ou des traumatismes vécus par Boyce. De même, on ne voit quasiment rien de ce monde peuplé de créatures sauvages et maléfiques. La chasse aux monstres se transforme donc en déception dans In the Lost Lands, alors qu’il y avait infiniment de place pour pousser à fond les curseurs de l’action et de l’outrance. Il ne laisse qu’un sentiment de retenu, dans la forme comme dans le fond, le rapprochant de tous les défauts identifiables (et ils sont nombreux) du Rebel Moon de Zack Snyder.

In the Lost Lands – Bande-annonce

In the Lost Lands – Fiche technique

Réalisation : Paul W. S. Anderson
Scénario : Constantin Werner, d’après la nouvelle In the Lost Lands de George R. R. Martin (du recueil de nouvelles Amazons II)
Interprètes : Dave Bautista, Milla Jovovich, Arly Jover, Amara Okereke, Simon Lööf, Fraser James
Musique : Paul Haslinger
Directeur de la photographie : Glen MacPherson
Direction artistique : Michael Derrah
Décors : Łukasz Trzciński
Costumes : Milena Jaroszek
Montage: Niven Howie
Producteurs délégués : Nico Bruinsma, Kirk D’Amico, Kevin D. Forester, Martin Moszkowicz
Producteurs : Paul W. S. Anderson, David Bautista, Jeremy Bolt, Milla Jovovich, Jonathan Meisner, Constantin Werner
Sociétés de production : Constantin Film, Dream Bros. Entertainment, Rusalka Film
Pays de production : Allemagne, Canada, États-Unis
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h41
Genre : Action, Aventure, Fantastique
Date de sortie : 5 mars 2025

In the Lost Lands : la terre des monstres
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1.5

La Convocation : Suffocations et fixations

La Convocation, premier long métrage de Halfdan Ullmann Tøndel, plonge le spectateur dans un huis clos suffocant où jalousie, mensonges et non-dits s’entrechoquent avec une intensité tragique. Porté par Renate Reinsve, le film déploie un théâtre cinématographique fascinant, explorant les pulsions humaines à travers une mise en scène rigoureuse et des ruptures visuelles inattendues. Entre suspense psychologique et performance contemporaine, La Convocation bouscule les conventions narratives pour offrir un drame hypnotique sur la vérité et la perception. Un chef-d’œuvre troublant à découvrir.

C’est un théâtre cinématographique qui va se jouer 2 heures durant dans La Convocation : un théâtre scopique d’où montent et se démontent avec l’intensité d’une tragédie grecque des pulsions de jalousie, des réservoirs de mensonges, de non-dits, de secrets et de refoulés. Théâtre cinématographique donc par l’unité de temps, de lieu et d’espace (on ne quittera jamais l’école, sa froideur) maintenue presque tout au long du film et qui en accentue l’atmosphère étouffante et claustrophobique.

Dans ce premier long métrage, La Convocation (titre original Armand), Caméra d’or à Cannes 2024, Halfdan Ullmann Tøndel (petit-fils d’Ingmar Bergman) instruit deux mots d’ordre qui sont le climat du film, sa loi : la suffocation et la fixation.

Une mère d’élève, Elizabeth (Renate Reinsve, prix d’interprétation à Cannes 2021), est convoquée à l’école de son fils pour tenter de discuter d’un incident grave survenu entre son fils Armand et Jon, et trouver une issue avec les parents de ce dernier. Commence alors un singulier tribunal entre les protagonistes conviés, où la parole performe avec cruauté et incongruité, autant que les regards, les silences, les rires intempestifs, les grimaces et les sonneries d’alarme narguent cette clinique des mots impuissants à éclaircir la vérité de ce qui s’est passé.

Film de regards par excellence, La Convocation porte à l’extrême l’idée que le cinéma est un art de l’œil et de la fixation, un art stupéfiant du dévisagement et de l’observation. Nous sommes spectateurs d’un drame en train de se révéler ou de prendre forme (l’anatomie des versions de la vérité) autant que chacun se voit scruté par la parole de l’autre et dévisagé par la caméra.

Ce qui est très beau et fort, tout d’abord dans ce film, c’est cette concentration suffocante des visages et des yeux à travers des plans rapprochés, un suspens des corps et des moments d’attente. Ce qui continuera d’être très fort est la transformation de cette concentration – huis clos strict – en scène libératoire, performative, dansée, peuplée, presque tribale : où l’héroïne (Elizabeth), sorte de Pietà moderne, est happée, lapidée puis touchée, respirée et comme réparée par tous les gestes et mouvements retirés et absents des scènes précédentes.

Souvent, Elizabeth, la mère accusée des agissements de son fils, parle, et c’est un autre visage qui est filmé. Ce décrochage entre le visage qui parle et celui qui est filmé crée une tension et une fulgurance palpables, une énigme psychologique en soi.

Le réalisateur accentue la suffocation de son histoire par l’incongruité de certaines réactions venant trouer la sévérité et la rigueur des scènes de parole. Un rire inextinguible, une crise de rire de l’actrice Renate Reinsve (incroyable dans sa performance) vient disrupter le langage d’une scène par ailleurs maîtrisée dans un silence stupéfiant. Puis une esquisse de danse accidentée, ravagée, vient à nouveau rompre et ouvrir la dureté d’ensemble.

La Convocation est un film dont l’écriture dramatique ne cesse de s’amplifier et de se concentrer au fur et à mesure des silences et des confrontations des adultes avec ce qu’ils ont reçu, répété, déformé ou trahi de la parole des enfants.

Tout s’emboîte alors tel un puzzle violent, rappelant un peu l’atmosphère de Douze hommes en colère (pour la claustration et la confusion dans les perceptions du vrai) ou La Chasse de Thomas Vinterberg (plus proche référence du cinéaste).

Enfin, dans l’avancée du suspense, Halfdan Ullmann Tøndel vient introduire à l’intérieur de la suprématie de son scénario des ruptures de mise en scène, sortes de décrochages faisant songer à de la danse et à la performance contemporaine, propices à traduire au plus juste l’état chaotique de la psyché d’Elizabeth.

Ce qui éblouit le plus dans le film est le mélange virtuose entre la rigueur sévère, presque métallique, de la mise en scène – renforcée par une bande son très présente (la première arrivée d’Elizabeth dans les longs couloirs de l’école est rendue inquiétante par le bruit martelé de ses chaussures) – et des irruptions de sensations très déstructurées, émotives, charnelles.

Le geste est brillant et captivant, à l’image des mots de l’héroïne à la fin : « Si on regarde les gens de manière superficielle, c’est très chaotique ; si on creuse, c’est pas terrible ; si l’on sait les regarder juste ce qu’il faut, c’est pas si mal. » Un coup de maître.

Bande-annonce : La Convocation

Fiche technique du film « La Convocation » (titre original : « Armand« )

Réalisation : Halfdan Ullmann Tøndel
Scénario : Halfdan Ullmann Tøndel
Musique : Ella van der Woude
Décors : Mirjam Veske
Costumes : Alva Brosten
Photographie : Pål Ulvik Rokseth
Son : Mats Lid Støten
Montage : Robert Krantz
Production : Andrea Berentsen Ottmar
Sociétés de production : Eye Eye Pictures, Keplerfilm, One Two Films, Prolaps Produktion, Film i Väst
Sociétés de distribution : Norsk Filmdistribusjon (Norvège), Folkets Bio (Suède), Pandora Film (Allemagne)
Pays de production : Norvège, Pays-Bas, Allemagne, Suède
Langue originale : Norvégien
Format : Couleur — 16 mm — 5.1
Genre : Drame
Durée : 117 minutes

Dates de sortie :

  • 18 mai 2024 (Festival de Cannes)
  • 27 septembre 2024 (Norvège)
  • 25 octobre 2024 (Suède)
  • 21 novembre 2024 (Allemagne)
  • 12 mars 2025 (France)

Distribution :

  • Renate Reinsve : Elizabeth
  • Ellen Dorrit Petersen : Sarah
  • Endre Hellestveit : Anders
  • Thea Lambrechts Vaulen : Sunna
  • Øystein Røger : Jarle
  • Vera Veljovic : Ajsa

Distinctions :

  • Caméra d’Or au Festival de Cannes 2024
  • Sélectionné dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024

Mickey 17 : le problème à deux corps

Après avoir marqué l’année 2019 avec Parasite, Bong Joon-ho revient avec un film de studio hollywoodien hilarant et convaincant à plusieurs niveaux, malgré ce qui pourrait sembler un sentiment d’essoufflement dans sa filmographie. Sans pour autant être dénué d’idées visuelles et narratives fortes, son Mickey 17 réunit toute la tragédie de l’humanité dans une fable de science-fiction burlesque et contemporaine.

Synopsis : Héros malgré lui, Mickey Barnes se tue à la tâche… littéralement ! Car c’est ce qu’exige de lui son entreprise : mourir régulièrement pour gagner sa vie.

Initialement annoncé pour illuminer les salles de cinéma au printemps 2024, le troisième long-métrage hollywoodien de Bong Joon-ho (après Snowpiercer : Le Transperceneige et Okja) fait partie de ces nombreux projets retardés par le conflit entre le syndicat des acteurs SAG-AFTRA et l’Alliance des producteurs de films et de télévision en 2023, menant à une grève massive des scénaristes et des acteurs. Avec près d’un an supplémentaire de post-production, Mickey 17 a finalement été projeté hors compétition durant la Berlinale qui s’est tenue le mois dernier. N’oublions pas que Parasite date déjà de 2019. Le cinéaste coréen a donc bien pris le temps de faire mariner son adaptation du roman d’Edward Ashton, Mickey7. Et quelle merveilleuse surprise que ce cocktail burlesque, satirique et horrifique, porté par un Robert Pattinson hilarant et émouvant.

Une vie sans fin

Année 2054, rien ne va plus sur Terre, invivable par ses nombreuses tempêtes et changements climatiques, une surpopulation croissante et un sentiment d’insécurité omniprésent. Direction Niflheim, une planète glaciale qui semble hospitalière. Il ne manquait plus que Mickey Barnes pour compléter un équipage de colons spatiaux, dont le voyage durerait quatre ans. L’homme qui rêvait de faire fortune en cuisinant d’appétissants macarons aurait peut-être dû lire les petites lignes de son contrat, le désignant comme cobaye à la merci de blouses blanches sans scrupules. C’est à travers ce personnage consommable et sacrifiable qu’il accomplit sa fonction de « remplaçable », car il est désormais possible de répliquer les corps mutilés et recyclés de Mickey, tout en préservant la mémoire de ce dernier. Objet de tous les caprices scientifiques par excellence, qu’elles soient ratées ou réussites, qu’elles soient pour le bien ou le mal, sa 17e version nous donne à observer le désordre qu’il sème autour de lui. Et sa coexistence avec Mickey 18 ne fera qu’alimenter les débats philosophiques sur l’humanité, dans tout ce qu’elle a d’éphémère, d’outrancier et de contradictoire.

Le clonage est passé du fantasme inavoué au dilemme éthique depuis le siècle dernier et de nombreux films en ont déjà illustré les dérives en cas d’excès (Gemini Man, The Island, Oblivion, Clones). Plus proche de Source Code ou de Edge of tomorrow, où les corps mourraient pour que l’esprit se réincarnent, Bong Joon-ho s’en empare en posant la question des doubles. Une âme pour deux corps. Considérés comme des sous-humains, les Mickey 17 et 18 ont en commun la peur de mourir, un sentiment bien humain après tout. Leurs querelles à mi-parcours peuvent tourner autour d’une blague un peu trop longue et bancale, mais ce qu’elle révèle en profondeur, c’est le rejet de soi et la peur de cohabiter avec cet autre soi. Pattinson y apporte autant de nuances que possible dans ses personnages et accomplit la diversion prévue par Bong Joon-ho avec brio.

Tout ce qui tue Mickey le rend plus fort d’une certaine manière, jusqu’au jour où il se positionne verbalement sur sa valeur humaine et sur sa mortalité. Chacune de ses répliques agit comme une réincarnation de sa personnalité. La première partie du récit nous invite à en étudier toutes les déviances avec un humour noir décapant. Dans ce même mouvement, le cinéaste coréen y superpose des thématiques écologiques dans un cadre suffisamment banal pour que la voix off de Mickey nous invite à partager sa douleur. Au fond, est-il réellement important de savoir ce que cela fait de mourir ? Il s’agit d’une question futile pour Mickey, qui déjoue la fatalité en se faisant réimprimer « pour le bien commun ». L’important est de savoir si on peut encore le considérer comme un humain, après les suicides répétés et à moitié consentis par Mickey. Peut-il seulement vivre et exister de nouveau, comme il l’a initialement souhaité ? Bong Joon-ho y répond avec rigueur, tout donnant plus de poids aux dernières paroles du réplicant Roy Batty dans Blade Runner. Ces personnages ont trouvé leur réponse sur l’humanité dans les confins de l’univers, bien que les registres diffèrent.

L’arche des losers

« Il s’agit d’un film de science-fiction où des êtres humains se rendent sur d’autres planètes à bord d’un vaisseau spatial, mais il parle surtout de gens idiots. Il s’agit surtout de losers ridicules. » Le cinéaste décrit son œuvre ainsi, en générant un amalgame de genres et de personnages déchus qui cherchent à se reconstruire par les échecs. Toutefois, l’espoir n’est pas exclu, car l’histoire d’amour de Mickey avec Nasha (Naomi Ackie) est authentique. Elle correspond certainement à tout ce qu’il y a de plus lumineux en l’humain parmi l’équipage, avec quelques vices dont on ne peut lui tenir rigueur. Soutien émotionnel essentiel pour Mickey, elle sait s’affirmer dans les moments clés. De quoi contrebalancer la récurrence des faire-valoir comiques.

Puis soudainement, l’intrigue accélère considérablement dans son dernier tiers, en abandonnant le personnage d’Anamaria Vartolomei (L’Événement, Le Comte de Monte-Cristo, Maria) ou d’autres pistes sur l’éveil de conscience et la mutinerie de l’équipage. Le dénouement expéditif, et pourtant spectaculaire, en atténue son revirement émotionnel, ce qui est regrettable sachant toute la mise en place qui précède, incluant un prologue un peu étiré. De même, on peut reprocher aux multiples sous-intrigues de s’empiler comme une masse informe au lieu d’être imbriquées autour d’un fil rouge lisible. Fort heureusement, dans toutes ces calories gaspillées, il reste suffisamment de rations de secours pour que l’on se bidonne avec un plaisir régressif.

Faute d’avoir pu exploiter son potentiel comique chez Marvel Studios, Mark Ruffalo (aperçu en gigolo dans Pauvres créatures) nous régale ici dans le rôle de Kenneth Marshall, un ploutocrate raté, décérébré et cartoonesque qui fait écho au trio Trump-Musk-Bezos. Souvent en tandem avec son épouse, incarnée par Toni Collette, en quête de la sauce gastronomique parfaite, il est à l’image du fascisme passif de notre réalité. Un rappel à l’ordre qui illustre à la fois les ingrédients d’une dystopie, mais l’ironie veut qu’on s’en rapproche à petit pas. Les tensions générées par ce contexte sont pourtant désamorcées par des ruptures de ton, guidées par la musique de Jung Jae-il. On s’aligne ainsi sur la même tonalité que les comédies politiques et absurdes à la Don’t Look Up. La rencontre avec une espèce autochtone inconnue, rabaissée au statut de « rampants », en témoigne. Tout un parallèle se lit sans peine concernant la maltraitance animale et des parasites qui entravent l’autorité établie. Si Okja donnait déjà des sueurs froides en nous délivrant une vision horrifique de la surconsommation de viande, Mickey 17 réussit à nous redonner foi en l’humanité, trop souvent piégée dans les dédales de l’artificialité. Son « héros malgré lui » se revendique ainsi, en démontrant qu’une infime fragment de courage suffit à faire la paix avec soi-même et avec son environnement.

Comme pour ses nombreux remplaçables, Robert Pattinson achève sa transfiguration par une succession d’audace répétée. De Good Time à The Batman, en passant par The Lighthouse, le comédien britannique a constamment su se réinventer au cours de sa carrière, qu’on en oublierait ses débuts dans le cinéma fantastique et romantique. Mourir autant de fois à l’écran est pour lui une opportunité pour mieux se réincarner. Il y parvient grâce au flair de Bong Joon-ho, un auteur que l’on reconnaît pour repousser les limites créatives et du divertissement. Bien qu’il semble se reposer sur tout ce qui a fait son succès auparavant, en mettant un accent sur les inégalités sociales dans des situations de crise diverses, il reste également un artisan de qualité, même si sa patte artistique se trouve diluée par les mille et une contraintes hollywoodiennes. Reste à savoir de quel côté du Pacifique il souhaite rebondir après son Mickey 17, une œuvre mineure au premier abord, mais qui a néanmoins l’audace de compiler des thématiques accessibles dans un blockbuster qui les aborde sans détour et de manière ludique. Ce qui est particulièrement rare dans le paysage cinématographique hollywoodien ces derniers temps pour être souligné de la sorte…

Mickey 17 – Bande-annonce

Mickey 17 – Fiche technique

Réalisation : Bong Joon-Ho
Scénario : Bong Joon-ho, d’après le roman Mickey7 d’Edward Ashton
Interprètes : Robert Pattinson, Naomie Ackie, Steven Yeun, Toni Collette, Mark Ruffalo, Anamaria Vartolomei
Musique : Jung Jae-il
Directeur de la photographie : Darius Khondji
Direction artistique : Jason Knox-Johnston et Christine Lois
Décors : Fiona Crombie
Costumes : Catherine George
Montage: Yang Jin-mo
Producteurs exécutifs : Brad Pitt, Jesse Ehrman, Peter Dodd, Marianne Jenkins
Producteurs : Bong Joon-ho, Choi Doo-ho, Dede Gardneret, Jeremy Kleiner
Sociétés de production : Plan B Entertainment, Offscreen, Kate Street Picture Company
Pays de production : États-Unis, Corée du Sud
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h17
Genre : Science-fiction, action, drame
Date de sortie : 5 mars 2025

Mickey 17 : le problème à deux corps
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3.5

Bonjour l’Asile : Bienvenue à l’Hospitalité Permanente

Avec « Bonjour l’Asile« , Judith Davis signe une comédie satirique aussi drôle qu’émouvante, interrogeant les hypocrisies sociales et les diktats de la performance. Entre critique du néolibéralisme et manifeste néoféministe, le film navigue avec une énergie corrosive et subversive, porté par les acteurs du collectif « L’Avantage du doute ». Un questionnement piquant sur le vivre-ensemble, teinté de poésie et de révolte, où rires et réflexions s’entrelacent dans un tourbillon ludique et irrévérencieux.

Avec un goût manifeste pour le rire non consensuel et une volonté de démanteler les hypocrisies sociales, Bonjour l’Asile, le second long métrage de Judith Davis, réussit le pari d’un manifeste psychophilosocial drôle, vif et émouvant.

Judith Davis, c’est un peu le croisement du cinéma déjanté et mordant de Kerven et Delépine avec les réflexions philosophiques de Barbara Stiegler, un mélange animé par un questionnement sur comment continuer de faire société dans l’état actuel de déliquescence du monde, comment continuer à être uni et soudé par une utopie sociale et créative commune, et surtout comment ne pas se perdre soi-même sous les oripeaux des diktats et normes de performance sociale.

Bonjour l’Asile réunit en partie les acteurs du collectif corrosif « L’Avantage du doute » (Claire Dumas, Mélanie Bestel, Nadir Legrand, Maxence Tual et Simon Bakhouche), fondé sur une écriture fine et roborative, subversive et provocatrice.

Son film est traversé par les mêmes éclats et prises de conscience, survenant à travers des modes libres d’improvisation des personnages et l’écriture de ceux-ci : ici surtout ceux d’Elisa (la trépidante Claire Dumas) et d’Amaury (Nadir Legrand, inquiétant et émouvant).

Critique du néolibéralisme à tout crin, qui vient infiltrer et exproprier nos relations les plus intimes, reproduisant à l’intérieur du couple les rapports rétrogrades, viciés et dégradés du capitalisme moderne, Bonjour l’Asile se veut satire de nos aliénations contemporaines, manifeste néoféministe et essai pour des propositions de vivre ensemble plus joyeuses et moins inauthentiques.

Le film promeut le tiers-lieu (ici un château presque miraculeux, bien nommé HP pour Hospitalité permanente) comme espace-temps où laisser tomber masques et habits de cérémonie, fausses dents et désarrois réels, pouvoirs et hontes, colères et crises pour se relier, faire forme plutôt que norme, et écouter le sens du monde différemment, en partageant ses mots face à un arbre de vie, par exemple.

Judith Davis et ses comparses de théâtre (pour qui elle écrit sur mesure) interrogent avec acuité tout à la fois les lieux communs du langage, infestés par la domination sociale, et l’imaginaire possible d’autres lieux où nous pourrions faire communauté et retrouver un bien commun, celui de l’amitié humaine, de la solidarité et de la sincérité.

Bizarrement, l’écriture chorale du film perd un peu en ampleur à cause des performances des acteurs, tenant davantage du café-théâtre ou du one-man-show que de la fiction profuse.

L’ensemble, par son chaos ludique et réflexif vivement mené, fait songer, par son humeur hippie et sa tonalité vivace, à La Bataille de Solférino de Justine Triet, avec cependant moins de point de vue cinématographique et tout autant d’élan et de puissance théâtrale irrévérencieuse.

Bande-annonce : Bonjour L’Asile

Fiche technique du film « Bonjour l’Asile »

Réalisatrice : Judith Davis
Scénario : Judith Davis, Maya Haffar
Musique : François Ernie
Photographie : Tom Harari
Montage : Clémence Carré
Décors : Aurélien Maillé
Costumes : Marta Rossi
Son : Jean-Barthélémy Velay, Alexis Meynet, Aymeric Dupas
Production : Agat Films – Ex Nihilo, Apsara Films, Micro Climat
Distribution France : UFO Distribution
Pays de production : France
Langue originale : Français
Format : Couleur, 2,39:1, son 5.1
Genre : Comédie
Durée : 1h47
Date de sortie en France : 26 février 2025

Distribution :

  • Judith Davis : Jeanne
  • Claire Dumas : Elisa
  • Maxence Tual : Bastien
  • Simon Bakhouche : Cindy
  • Nadir Legrand : Amaury Falco
  • Mélanie Bestel : Victoire Falco Villemain

Synopsis : Jeanne quitte quelques jours le stress de la vie urbaine pour aller voir sa grande amie Elisa, récemment installée à la campagne. Au cœur des bois voisins, un château abandonné devenu tiers-lieu foisonne d’initiatives collectives. Elisa aimerait s’y investir, mais entre biberons et couches lavables, elle n’en a pas le temps. Jeanne, en militante des villes, n’y voit aucun intérêt. Quant à Amaury, promoteur en hôtellerie de luxe, le château, lui, il veut l’acheter. Tous trois convergent malgré eux vers ce lieu d’entraide et de subversion… Mais combien de temps cet asile d’aujourd’hui pourra-t-il résister à ce monde de fou ?

The Monkey : Gore, burlesque et… grotesque

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On a un peu de mal à croire que ce soit la même personne qui a réalisé en si peu de temps l’ambitieux polar fantastique Longlegs cet été et cette série B gore quelque peu poussive et pas bien mémorable. C’est certes une adaptation de Stephen King, maître de la littérature horrifique, mais on sait qu’il y en a eu très peu de réussies. On peut s’amuser au début des délires gores et sanglants découlant de mises à mort très originales mais cela devient vite lassant et le côté (volontairement) comique empêche toute tension, angoisse ou frissons. Et comme l’intrigue à la fois simpliste mais brouillonne tient sur un ticket de métro et que la mise en scène est étrangement anecdotique (un comble pour un cinéaste formaliste comme Perkins !) on finit par s’ennuyer et trouver cela très poussiéreux et oubliable.

Synopsis : Lorsque Bill et Hal, des jumeaux, trouvent dans le grenier un vieux jouet ayant appartenu à leur père, une série de morts atroces commence à se produire autour d’eux…

The Monkey nous proposait un petit programme plus qu’alléchant. D’abord, le cinéaste du petit succès frissons de l’été passé, le clivant mais passionnant Longlegs : Oz Perkins. À cela, on ajoute l’adaptation d’une nouvelle méconnue de Stephen King, le maître du fantastique littéraire dont chaque tentative de transposition sur le grand écran est un challenge. Ensuite, il y a le choix de proposer un mélange de comédie et d’horreur gore, grand écart très difficile à tenir. Et enfin, petite valeur ajoutée que ce dernier ingrédient : un Theo James tout droit sorti du succès de la série de Guy Ritchie The Gentlemen, ici dans un double rôle de jumeau… Voilà qui promettait un cocktail à priori détonnant mais, on ne peut le nier, très risqué. Et le résultat se révèle quelque peu imbuvable et vite écœurant.

Déjà, il faut avouer que les adaptations cinématographiques de Stephen King vraiment réussies sont rares. Pour un immense (et malheureusement un échec en salles) The Mist ou encore Carrie, La Ligne Verte et même Ça (enfin surtout la première partie), combien de ratés ? On ne les listera pas tant ils sont nombreux. Celle-ci va donc s’ajouter à la longue liste de films à zapper tirés des écrits du maître. Pourtant, le début est très réussi. Perkins nous gratifie d’une entame jubilatoire qui donne le la : délicieusement gore, originale et vicieuse. Et même le premier tiers quand les jumeaux sont encore adolescents est plutôt sympathique, les mises à mort sanglantes faisant fortement penser à celles de la saga Destination finale pour leur imprévisibilité et la saga Saw pour leur aspect crade étant vraiment drôles et très sanglantes.

Malheureusement, faute de véritable fil narratif ou d’une intrigue digne de ce nom, The Monkey devient vite un peu répétitif et tourne à vide. Une mise à mort réussie (celle de la tante ou celle de la piscine) vient nous réveiller de temps en temps de notre torpeur mais tout cela manque de peps et de rythme. L’objet maléfique et malveillant incarné par ce singe à la dentition disproportionnée et au petit tambour est original mais il lui manque une aura qui fasse véritablement éprouver de la crainte. Et plus le film avance, notamment lorsqu’un Theo James un peu éteint reprend le flambeau, il y a clairement un manque d’enjeux et de tension en plus d’un montage parfois hasardeux.

On est davantage étonné de voir de la mise en scène de Perkins qui nous avait ébloui par celle ultra stylisée de Longlegs (même s’il n’était pas à la hauteur du buzz), voire même avec celui de son précédent opus Gretel et Hansel. Ici, il nous confectionne une réalisation anecdotique et sans grande prise de risque, presque poussiéreuse. The Monkey est à la limite du vulgaire téléfilm horrifique de seconde partie de soirée par instants. Enfin, le fait de se risquer à mélanger l’horreur et les frissons avec de l’humour, certes noir, annihile toute tentative d’angoisse ou de peur. Il ne reste que le gore et des idées d’exécutions létales très satisfaisantes et amusantes à se mettre sous la dent. Malheureusement, cela n’en fait pas un bon film.

Bande-annonce – The Monkey

Fiche technique – The Monkey

Réalisateur : Osgood Perkins.
Scénaristes : Osgood Perkins d’après l’oeuvre de Stephen King.
Production: Atomik Monster & Automatik Entertainment.
Distribution: Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Theo James, Elijah Wood, Tatiana Maslany, …
Genres : Comédie – Horreur.
Date de sortie : 19 février 2025
Durée : 1h38.
Pays : USA.

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2.5

« Une histoire du cinéma français » : 1980-1989, un miroir en mouvement

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Dans Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo nous proposent un sixième voyage passionnant, cette fois à travers une décennie des plus contrastées. La période oscille en effet entre bouleversements politiques, nouveaux horizons esthétiques et transformation des modes de production. Grâce à des analyses de films marquants, des dossiers thématiques et des portraits d’actrices, d’acteurs et de réalisateurs, cet ouvrage dense et documenté apporte un éclairage précis sur un cinéma en pleine mutation, entre classicisme et modernité.

Les années 80, sous la présidence de François Mitterrand, se démarquent clairement des reaganisme américain et thatchérisme britannique. La gauche au pouvoir instaure de nombreuses réformes (abolition de la peine de mort, radios libres, promotion d’organisations telles que SOS Racisme…) tout en subissant la montée du chômage et la dévaluation du franc. À l’écran pourtant, la crise sociale reste en arrière-plan : les auteurs soulignent qu’assez peu de films s’y attardent, préférant souvent aborder d’autres thématiques comme le terrorisme (Front populaire de la Palestine, Hezbollah, groupuscules d’extrême droite…), la religion ou l’immigration.

C’est l’une des premières grandes qualités de l’ouvrage : proposer un panorama diversifié. Les auteurs démontent notamment le mythe de « l’esthétique pub » censée marquer tout le cinéma français de la décennie. En réalité, affirment-ils, seuls quelques films (tels Diva ou Subway, abondamment analysés) adoptent cette dimension visuelle chic et clipée. À ce titre, l’analyse de Mauvais Sang de Leos Carax éclaire parfaitement la question : références à Chaplin et à Welles, esthétique novatrice, plans serrés et inserts rapprochés. Oui, certains jeunes réalisateurs français s’inspirent du langage publicitaire, mais cela reste marginal comparé à l’ensemble de la production et cela n’exclut en rien les liens avec le cinéma classique.

La structure même du livre, fidèle aux volumes précédents, fait alterner le « film de l’année », des dossiers thématiques et des focus sur les comédiens et comédiennes marquants. Ainsi, le choix d’ériger Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut en film emblématique ne souffre aucune contestation : derrière l’Occupation, plus toile de fond que sujet central, le roman d’amour et le projet artistique dominent, révélant le classicisme élégant d’une œuvre pourtant présentée à l’époque comme profondément « française ». Plus loin, un passionnant éclairage sur Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault revient sur la genèse chaotique du film et ses influences picturales (Giorgio de Chirico, Fernand Léger), tout en soulignant une critique à peine voilée de tout totalitarisme.

Les auteurs s’attachent également aux figures-clés du cinéma d’alors. Le parcours de Jane Birkin, son aura britannique mêlée à l’influence de Serge Gainsbourg, s’accompagne d’un chapitre sur le cinéma d’adolescents, emblématique de cette décennie : de La Boum à L’Effrontée, en passant par L’Année des méduses, les jeunes personnages féminins sont souvent au premier plan, conscients de leur pouvoir de séduction et affirmant leurs désirs. Claude Miller, par exemple, met en scène Charlotte Gainsbourg dans ses questionnements adolescents (L’Effrontée, La Petite Voleuse), quand Jacques Doillon explore la transition vers l’âge adulte avec une liberté de ton qu’on lui connaît (La Puritaine).

Un autre volet intéressant concerne les « monstres sacrés » et les comédiens fétiches de cette époque. Louis de Funès disparaît en 1983, alors qu’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo traversent des échecs commerciaux, symboles d’un passage de relais. À l’inverse, Gérard Depardieu s’impose avec une aisance quasi insolente, tantôt dans des comédies populaires au-dessus des trois millions d’entrées, tantôt dans des films d’auteur exigeants. On le compare avec un plaisir érudit à Jean Gabin ou Michel Simon, tout en soulignant certains aspects de sa personnalité parfois déroutante (et c’est peu dire).

Qu’il s’agisse du dossier sur la critique (où reviennent les péripéties de La Chambre en ville contrée par le succès de L’As des As, ou le triomphe populaire du Grand Bleu malgré la virulence d’une certaine presse) ou de celui consacré aux femmes réalisatrices, le livre scrute chaque recoin de ces années 80 avec minutie. On y retrouve Agnès Varda et son Sans toit ni loi (film de l’année 1985 aux yeux des auteurs), démarche documentaire et fiction entremêlées, ou encore Claude Lanzmann et son travail de mémoire colossal dans Shoah.

Cette richesse d’approche culmine enfin avec l’analyse de l’interdépendance grandissante entre la télévision et le cinéma français. Alors que la fréquentation des salles chute, les producteurs cherchent de nouveaux financements auprès des chaînes, lesquelles ont besoin de films récents pour nourrir leur programmation. Cette valse entre deux médias renforce peut-être également la place de la publicité et du clip, qui façonnent le regard d’une génération de cinéastes.

Au final, Une histoire du cinéma français (1980-1989) de Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo propose un portrait nuancé d’une décennie foisonnante. Conflits sociaux, expérimentations esthétiques, figures cinématographiques en pleine transition : l’ouvrage, clair et solidement documenté, brosse un panorama où l’on voit se mêler l’héritage d’une tradition et les premiers signes d’un cinéma aux audaces renouvelées. C’est dans cet équilibre, parfois précaire, qu’il puise toute sa force et son acuité.

Une histoire du cinéma français (1980-1989), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
LettMotif, février 2025, 500 pages

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4.5

Nismet : les tragédies lumineuses des vies obscures

Nismet, la nouvelle série bouleversante de Philippe Faucon, explore avec une sensibilité déchirante les vies opprimées et invisibles. Inspirée d’une histoire vraie, elle suit le combat intérieur de Nismet, une jeune femme tentant d’échapper à un destin de soumission et de violence. Fidèle à son écriture sobre et à sa mise en scène minutieuse, Faucon livre un portrait poignant d’une humanité bafouée, anonyme, mais d’une puissance poétique rare. Nismet est une ode à la résilience, portée par des acteurs à l’interprétation bouleversante, oscillant entre le réel brut et une grâce inattendue.

Prix de la meilleure série au festival de La Rochelle

Fidèle à son écriture sobre et minutieuse prenant source dans un geste d’humanité profonde, Philippe Faucon livre avec sa série Nismet (4 épisodes de 40′) un bouleversant hommage aux vies opprimées et obscures.

Philippe Faucon, c’est un peu le Patrick Chamoiseau du cinéma qui fait entendre avec son style inimitable tous les états poétiques et épiphanies minuscules des existences accablées, lésées et éteintes vouées à l’effacement ou à l’invisibilité.

S’inspirant d’une histoire vraie, celle de la jeune Nismet vivant entre un beau-père violent abuseur et sa mère soumise et dépressive, la série tient cette gageure de se hisser à la noblesse d’un portrait tissé dans le sang du cœur d’une jeune femme de 16 ans tentant de ne pas répéter le destin de femme bafouée et asservie que fut sa mère.

Avec tact, une lenteur que certains pourraient penser désuète et surtout une bonté attentive, Faucon déploie un récit de plus en plus prenant et tendu, bouleversant de justesse et d’empathie pour Nismet et sa mère. Derrière la minutie des plans fixes et la simplicité délicate de l’écriture se dessine pourtant le roman tragique et lumineux de toutes les vies blessées et anonymées de ces immigrés dont le réalisateur se fait l’emblème.

Et c’est là la grâce de Nismet : nous embarquer avec les seuls moyens ténus de la description sincère vissée au plus près des acteurs-personnages, faire entendre leur voix si peu usuelle et si peu entendue dans le tissu de la vie narrative et forcément dans le tissu du réel politique, la voix d’acteurs professionnels qui jouent dans une tonalité à contre-jeu (bressonienne) ou de non-professionnels remarquables par leur ton si peu habituel, déroutant et pur.

L’ensemble, ce (non)-jeu comme asthénique ou démodé, tellement intime provoque des effets vertueux, cette mélodie à timbre bas (fatigué de toute la fatigue du monde) arrive par la beauté de sa délivrance à captiver et troubler, à faire trace.

Nismet c’est le récit de vies prises en otage par la violence des déterminismes sociaux et l’affaissement des énergies intimes, de vies honteuses et dévitalisées dont peu se font l’écho.

C’est surtout le geste d’un réalisateur qui croit aux repères de bonté et de justice et dont l’œuvre fait grâce et miséricorde.

Bande-annonce : Nismet

Fiche technique de la série Nismet

Titre : Nismet
Créateur : Philippe Faucon
Réalisateur : Philippe Faucon
Scénaristes : Philippe Faucon, Nismet Hrehorchuk
Genre : Drame
Format : Mini-série (4 épisodes de 40 minutes)
Pays d’origine : France
Langue originale : Français
Année de production : 2023
Production : Alef One, Istiqlal Films, ARTE France, Pictanovo
Productrice déléguée : Nora Melhli
Directeur de la photographie : Laurent Fénart
Montage : Sophie Mandonnet
Musique : Amine Bouhafa, Jean-Pierre Taïeb
Décors : Zoé Goetgheluck
Ingénieurs du son : Fabien Luth, Didier Leclerc
Directrice de production : Marie-Anne Leverbe
Distribution principale :

  • Emma Boulanouar : Nismet
  • Loubna Abidar : Najoua
  • Théo Costa-Marini : Denis
  • Arthur Legrand : Damien

Date de diffusion : 27 février 2025 sur ARTE
Récompenses : Prix de la Meilleure Série 52′ au Festival de la Fiction de La Rochelle 2024

Thèmes abordés :

  • Violence domestique
  • Résilience et émancipation
  • Condition féminine
  • Immigration et identité culturelle
  • Déterminismes sociaux

Esthétique et Style :

Philippe Faucon utilise une mise en scène sobre et minutieuse, privilégiant les plans fixes et un rythme contemplatif pour explorer les émotions des personnages avec une humanité profonde. La série déploie une palette de couleurs organiques et un jeu d’acteurs naturaliste, renforçant son réalisme brut et poétique.

Critiques et Réception :

La série a été unanimement saluée pour son authenticité et sa justesse émotionnelle. Le jeu d’Emma Boulanouar dans le rôle-titre a été particulièrement acclamé, tout comme la mise en scène pudique et sincère de Philippe Faucon. « Nismet » est perçue comme un hommage bouleversant aux vies invisibles et opprimées, tout en s’inscrivant dans la continuité du cinéma humaniste de Faucon.

Informations complémentaires :

  • Adaptation libre d’une histoire vraie.
  • Primée au Festival de la Fiction de La Rochelle pour son traitement sensible des thématiques sociales.
  • Disponible sur ARTE en streaming et à la télévision.

« Mary Bell, l’enfance meurtrière » : à la croisée du mal et de la rédemption

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Les éditions Glénat publient le roman graphique Mary Bell, l’enfance meurtrière, de Théa Rojzman et Vanessa Belardo. L’album s’inspire du livre de Gitta Sereny, Une si jolie petite fille : Les crimes de Mary Bell, pour revisiter l’un des faits divers les plus marquants de la Grande-Bretagne des années 60.

En 1968, Mary Bell, âgée de seulement 11 ans, est condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de deux jeunes garçons, Martin Brown, 4 ans, et Brian Howe, 3 ans. La presse de l’époque la dépeint comme une enfant diabolique, une « psychopathe » dangereuse et sans âme. Ce procès expéditif, mené dans un climat de scandale et de terreur, ne laisse aucune place à la question essentielle : pourquoi une enfant de cet âge a-t-elle commis de tels actes ?

Gitta Sereny, journaliste spécialisée dans l’exploration des racines du mal, décide de lever le voile sur cette affaire en s’intéressant à l’enfance brisée de Mary Bell. « Vous les avez tués, mais vous n’êtes pas responsable ! Il faut saisir la nuance. C’est de cette responsabilité que je veux parler dans ce nouveau livre ! Et pour que les gens le comprennent, il faut que vous le compreniez vous aussi ! » s’exclame ainsi Gitta dans le récit.

Dans ses recherches, l’enquêtrice découvre une enfant abandonnée et maltraitée, enfant d’une mère prostituée qui n’a jamais voulu d’elle. Mary témoigne : « D’ailleurs, elle a plusieurs fois essayé de se débarrasser de moi. J’ai failli être adoptée par de gentils inconnus quand j’avais deux ans. » Sa mère, Betty, est décrite comme une femme égoïste et cruelle, incapable d’aimer sa fille et dont l’unique préoccupation était sa propre réputation : « Elle ne m’a jamais demandé comment j’allais. Si je dormais ou mangeais bien. Si on me traitait correctement ou pas. Elle s’en fichait totalement, la seule chose qui lui importait, c’était sa réputation et sa santé à elle. Elle venait me voir uniquement pour me montrer qu’elle allait mal à cause de moi. »

Théo Rojzman et Vanessa Belardo montrent avec force et justesse comment cette enfance tragique a conditionné Mary. Elle a été profondément marquée par les viols subis et par l’attitude défaillante et abjecte de sa mère, qui ne l’a ni aimée ni protégée. Les auteurs exposent ainsi la complexité de la violence enfantine, à travers une narration qui alterne entre flashbacks douloureux, événements présents et séquences oniriques, utiles à restituer par l’allégorie l’amnésie traumatique et ses phénomènes collatéraux.

Condamnée et enfermée, Mary témoigne d’un étrange sentiment de liberté : « Dès ce premier voyage pour aller à Red Bank, ma vie était devenue différente. Je sortais de mon quartier pour la première fois. C’était comme si je changeais de monde. On allait m’enfermer et moi, je me sentais plus libre… » Dans ce centre de détention, elle trouve un homme qui lui offrira une forme de rédemption : « Voilà comment il était. Il voulait toujours me protéger, qu’on prenne soin de moi… Et puis, je crois qu’il m’a rééduquée… Avec lui, j’ai appris à bien me tenir, à bien parler… »

Ce roman graphique rend justice à l’idée centrale du travail de Gitta Sereny : comprendre n’est pas excuser, mais comprendre, c’est déjà agir. L’histoire de Mary Bell est celle d’une enfant poussée par des traumatismes à commettre l’irréparable, d’une fillette ayant grandi dans un environnement toxique où la violence était une réponse à la peur. « J’écris sur l’amour et sur la vie quand je rends à l’enfance toute la justice qu’elle mérite », répond la journaliste à son mari qui s’interroge sur ses choix professionnels (elle travaillait sur le nazisme avant de s’intéresser à cette affaire).

Le récit de Rojzman, soutenu par le dessin immersif de Belardo, n’omet rien de la dureté des faits. Page après page, l’album plonge le lecteur dans l’intimité de Mary, dans ses souvenirs, ses regrets et ses traumatismes. Il s’agit d’un récit essentiel, qui ne bascule jamais dans le pathos ou le mauvais goût, et qui interroge les origines de la violence. Un album magistralement exécuté, qui montre que même dans les ténèbres les plus profondes, il reste possible d’explorer les racines du mal pour, peut-être, mieux le combattre.

Mary Bell, l’enfance meurtrière, Théa Rojzman et Vanessa Belardo
Glénat, février 2025, 128 pages 

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4.5

« Fausse couche, vraie question » : repenser l’accompagnement et la reconnaissance de la fausse couche

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Mathilde Lemiesle publie aux éditions Glénat Fausse couche, vraie question, un document graphique qui problématise à dessein l’interruption spontanée de grossesse. Souvent caché et tu, ce phénomène conduit à une douleur psychologique et physique méconnue, dans une société qui valorise la maternité mais où les trois premiers mois de grossesse demeurent traditionnellement silencieux.

Cliniquement nommée « interruption spontanée de grossesse », la fausse couche reste aujourd’hui un sujet tabou, noyé dans l’entre-deux de la vie privée et de la pudeur collective. Traditionnellement, on s’abstient d’annoncer une grossesse durant les trois premiers mois, par précaution et superstition : la crainte d’une fausse couche nous invite au silence préventif. Mais lorsque survient la perte, ce même silence se referme, rendant difficile l’expression de la peine et la reconnaissance d’un deuil pourtant bien réel. Les premiers jours, des sentiments contradictoires affluent : un mélange d’incrédulité, de honte, de colère et surtout d’un chagrin profond qui peut provoquer un isolement indicible.

Dans son ouvrage, Mathilde Lemiesle revient sur tous ces faits. Elle traduit également combien il est crucial de verbaliser la souffrance liée à la fausse couche. Dans une société qui valorise la maternité – ne serait-ce que par la mise en scène de la grossesse, l’attention portée aux nourrissons ou la célébration de l’annonce d’un futur enfant – le ressenti de la perte peut être exacerbé. Les femmes évoquent alors parfois un sentiment de culpabilité : l’idée de ne pas avoir su « mener à bien » la grossesse, de ne pas avoir écouté son corps ou d’avoir « fait quelque chose de mal ». À cela s’ajoute la difficulté de se confronter aux regards d’autrui, parfois jugeants, souvent maladroits. Les proches ne savent pas toujours trouver les mots justes, et l’entourage médical a tendance à minimiser, voire à ignorer la douleur psychologique qui accompagne la perte d’un embryon ou d’un fœtus aux tous premiers stades.

Fausse couche, vraie question va même plus loin, en questionnant le silence des féministes. De leur point de vue, la question de la fausse couche suscite un certain embarras. Historiquement, l’une de leur revendication centrale consistait à défendre le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), en insistant sur l’autonomie de la femme et le refus d’accorder une personnalité juridique ou symbolique au fœtus. Reconnaître la souffrance liée à une fausse couche implique alors, malgré soi, de considérer l’embryon comme un être porteur d’une forme de projet de vie. Cette notion semble heurter certaines militantes, attachées à la défense inconditionnelle du droit à l’avortement et redoutant que toute reconnaissance émotionnelle de l’embryon ne fragilise leurs positions. Ce silence pudique ne fait que renforcer l’isolement des femmes qui ont vécu la perte d’une grossesse non désirée… mais tout de même investie émotionnellement.

Il faut contextualiser cela. Et l’auteure le fait parfaitement. En France, si le deuil périnatal (à partir d’un certain stade de la grossesse) est de plus en plus reconnu, la fausse couche précoce demeure largement minimisée. Les femmes ne savent pas toujours à qui s’adresser : les professionnels de santé peuvent se montrer pressés, voire détachés, surtout dans les services d’urgences où l’affluence et le manque de personnel laissent peu de place à l’empathie. Les consultations post-fausses couches ne sont pas systématiques, et une prise en charge psychologique est rarement proposée d’emblée. Les partenaires, eux aussi, peuvent être bouleversés, mais peinent à exprimer leur peine, dans un contexte où la douleur maternelle semble primer. Aujourd’hui, le manque d’espaces de parole dédiés constitue un véritable frein à la libération des témoignages. Que ce soit au sein d’associations, de groupes de soutien ou lors de consultations spécialisées, les femmes devraient pouvoir se tourner vers des ressources adaptées.

Paradoxalement, la maternité occupe une place centrale dans l’imaginaire et les pratiques de nombreuses civilisations. Dès la Préhistoire, les fameuses « Vénus » – ces statuettes représentant des silhouettes féminines aux formes généreuses – témoignent déjà d’une vénération pour la fécondité et la femme enceinte. De tout temps, on a sacralisé la grossesse : on retrouve des sites préhistoriques, des pierres levées, des lieux dits « magiques » censés protéger les futures mères. La figure de Sainte Marguerite, patronne des femmes enceintes dans la tradition chrétienne, illustre également cette longue histoire d’angoisse et d’espérance, où la société pré-moderne cherchait à conjurer le risque de la fausse couche par la dévotion et des rituels de protection.

Cependant, l’envers du décor est moins reluisant : ces multiples préventions – règles alimentaires, repos imposé, rituels divers – avaient souvent pour effet de faire peser sur les femmes la responsabilité exclusive de la réussite de leur grossesse. Toute précaution non respectée, toute entorse aux prescriptions pouvaient être perçues comme la cause d’une fausse couche, entraînant un sentiment de culpabilité accablant. Au fil des siècles, bien que la médecine se soit laïcisée et modernisée, cette culpabilisation sourde des femmes enceintes a perduré, sous la forme de conseils ou d’injonctions rigides censés « préserver » la grossesse (ne pas bouger trop, ne pas stresser, faire attention au moindre signe d’alerte, etc.).

Comment alors améliorer la situation des femmes victimes de fausses couches ? Mathilde Lemiesle avance plusieurs pistes : une campagne nationale d’information, des budgets accrus pour les hôpitaux et la formation du personnel, un renforcement des effectifs dans les services gynécologiques et obstétricaux, et plus largement aux urgences, la mise en place d’une formation approfondie sur la fausse couche, un numéro vert et un suivi psychologique remboursé, etc. En fin de compte, la fausse couche ne doit plus être reléguée aux marges du débat public. Les femmes, et souvent leurs partenaires, vivent un choc qui peut s’apparenter à un véritable deuil. Qu’il soit reconnu ou non par la loi ou par la tradition, l’attachement à ce futur enfant, même précoce, peut être fort et entraîne un bouleversement émotionnel intense. Les tabous persistants autour de la maternité et de la perte doivent être levés, au profit d’une écoute bienveillante, d’une prise en charge empathique et de ressources clairement identifiées.

C’est à cela qu’appelle Fausse couche, vraie question. Le silence des premiers mois n’a plus lieu d’être, dès lors qu’il enferme dans la solitude celles qui traversent l’épreuve de la fausse couche. Mathilde Lemiesle  plaide pour la reconnaissance et la mise en place de mesures concrètes – tant médicales que sociales et politiques –pour un deuil légitime, humain, accompagné et écouté. C’est à cette condition que l’on pourra enfin briser le tabou, alléger la culpabilité et redonner une place à la parole, si précieuse, de celles et ceux qui ont perdu un enfant avant même sa naissance.

Fausse couche, vraie question, Mathilde Lemiesle  
Glénat, février 2025, 192 pages

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4

Les incidents de la nuit (1) : au fil des lectures

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Cet album est le premier d’un diptyque étonnant où le dessinateur-scénariste David B. fait du narrateur un double de lui-même vivant des aventures particulièrement étranges, en parcourant Paris à la recherche des traces d’une revue intitulée Les incidents de la nuit et de son auteur.

Les deux pages de la postface en disent long sur la genèse de l’album, puisque David B. indique par exemple qu’il a fait le rêve qu’il met en scène à la première planche. Dans ce rêve, Les incidents de la nuit seraient une série (il tombe sur les tomes 2-3 et… 112) de recueils d’histoires fantastiques basées sur des faits divers des XIXe et XXe siècles. D’où lui vient cette idée ? Il cherche à la savoir en explorant les librairies qu’il fréquente régulièrement. Chez Lhôm, avenue Jean Jaurès, le bouquiniste (lunettes avec verres en cul de bouteilles) qui lève le nez de L’empire des steppes de René Grousset, lui répond « Haaa… J’en ai entendu parler. Il faut chercher… Ça doit être quelque part. Il vous faut un guide ? Des cartes ? » On comprend vite le pourquoi de la proposition, car c’est une véritable exploration dans des monceaux de bouquins que le narrateur entreprend, mise en images à peine exagérée et très amusante de ce que peut devenir l’antre d’un amateur de livres. Cela permet au passage de glisser de nombreuses références, en particulier à l’univers du fantastique dans lequel l’auteur nous propose une étonnante plongée.

Foisonnement des rencontres

A partir de là, David B. nous entraine dans une histoire où les péripéties s’enchainent en mêlant un fantastique échevelé à des aventures rocambolesques. Il y est question de Napoléon 1er (voir le gros N sur l’illustration de couverture) et d’un de ses fidèles, Émile Travers qui serait le fondateur de la revue avec des objectifs avoués mais d’autres occultes. Il y est question de l’étrange mort d’Émile Travers et de ses conséquences. Le rôle des livres s’avère fondamental. Autre point fondamental, les rencontres, notamment celles que le narrateur fait, au hasard de ses pérégrinations. Mais, peut-on vraiment parler de hasard ? D’ailleurs, la lettre N déjà évoquée joue un rôle fondamental dans l’histoire. Une histoire que le dessinateur met en scène de manière très inspirée. Il s’avère très à l’aise pour utiliser le medium BD, aussi bien dans sa narration qui mêle habilement la soi-disant réalité avec du fantastique et de l’onirisme, que dans son dessin et sa mise en scène qui s’avère aussi délirante que l’histoire. 

Foisonnement des thèmes

Et puis bien-sûr, on l’a compris, le narrateur est un lecteur insatiable qui cherche avec obstination le moyen de lire autant de livres que possible, sachant qu’il en découvre une multitude qui peuvent l’intéresser. Cela ne l’empêche pas de penser à l’amour, car parmi ses rencontres, on trouve aussi des femmes. Au passage, on observe que cet album est foisonnant quant aux thèmes qu’il aborde, puisqu’il y est question des débuts de l’humanité et des diverses croyances de l’homme aux cours des âges, par un récit que monsieur Lhôm (un nom qui ne doit évidement rien au hasard) fait au narrateur.

Une folie bien orchestrée

Tout cela est dessiné par David B. dans un noir et blanc de qualité. Le style de dessin est soigné tout en mettant bien en valeur la folie qui émane des personnages et des situations, avec des personnages tous très expressifs et bien différenciés, que ce soit par leurs physiques ou par leurs visages. Émergent particulièrement les libraires, monsieur Lhôm et un autre dont le narrateur ne connaît pas le nom, qu’il tutoie et qu’il désigne par l’expression « Le libraire qui pue ». Bien que dur en affaires, celui-ci se montre étonnamment généreux. N’oublions pas le commissaire Hunborgne qui est effectivement borgne et affiche un physique impressionnant, avec un visage à faire peur.

Lectures multiples

Voici donc une BD qui part dans tous les sens pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Pour en revenir à la postface, elle s’avère aussi intéressante qu’instructive. On comprend que les incidents de la nuit ne sont pas que ceux racontés dans la soi-disant revue, mais ceux qui se présentent au narrateur, David B. adorant visiblement les mises en abyme. Il va jusqu’à avouer ne faire dans cet album qu’une mise en scène de ce qu’il a vécu dans le quartier du marais à Paris, qu’il dit avoir exploré en long et en large (et en… travers). Bien entendu, il y a exploré les librairies, modifiant ses habitudes au gré des fermetures et ouvertures de celles qui l’intéressaient. Il a aussi été à l’affut de tous les signes qu’on peut trouver dans le quartier. Enfin, il reconnaît de nombreuses influences, notamment littéraires. Il révèle que Les Incidents de la nuit doivent beaucoup à Rue des maléfices un roman de Jacques Yonnet qu’il donne envie de chercher toutes affaires cessantes, en bon lecteur capable de transmettre ses coups de cœur. 

Les Incidents de la nuit (1), David B.
L’Association : paru le 16 mai 2012

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4

Le poids du doute alourdit les consciences

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Cet album est le premier volet d’un diptyque situé dans le milieu de l’industrie pharmaceutique. Le personnage principal, Cathy Charlier (discrète allusion au scénariste de la série Blueberry), travaille pour un groupe dénommé Pharmacom et elle est responsable de l’équipe qui a mis au point un médicament annoncé comme révolutionnaire dans le traitement de maladies mentales.

L’album commence avec une réception organisée pour que les actionnaires de Pharmacom fassent la connaissance de Cathy, juste avant la mise sur le marché d’un médicament baptisé Zandler. Du beau monde se réunit au domicile de la PDG du groupe, qui présente Cathy. Au même moment, un inconnu à l’aspect hirsute s’introduit dans la pièce depuis l’extérieur et réussit à s’avancer jusqu’au premier rang de l’assistance. Hagard, il s’approche de Cathy, un pistolet à la main qu’il dirige vers elle, menaçant. Et puis, contre toute attente, il modifie son geste pour retourner l’arme contre lui. Il tire et s’écroule, mort. Cathy se trouve éclaboussée par son sang et traumatisée…

Origines du drame

Le fait que Cathy soit éclaboussée par le sang de celui qui sera rapidement identifié comme Milan Slojick s’avère parfaitement révélateur, car elle comprend dans la foulée qu’elle risque de se retrouver éclaboussée par… un gros scandale. En effet, à l’initiative de Jean-François Anseel qu’elle connaît depuis leurs études (il travaille au laboratoire de l’hôpital universitaire de Montjoie), elle le rencontre. Ayant fait sa petite enquête, Anseel lui annonce que Slojick a participé au programme de test du Zandler pour Clinitech, le sous-traitant engagé par Pharmacom pour procéder aux tests de conformité avant mise sur le marché. Or, d’après les informations officielles, le Zandler avait passé ces tests avec succès et c’est pourquoi Paharmacom s’est engagé dans le processus de commercialisation.

Capitalisme et conséquences

Avec cet album, bien qu’il s’agisse d’une fiction, nous pénétrons de manière convaincante dans l’univers de l’industrie pharmaceutique avec ses importants enjeux financiers. Pour des raisons d’éthique, le laboratoire à l’origine de la conception du nouveau médicament engage un organisme indépendant pour procéder aux tests avant validation. Même s’ils restent assez flous, les enjeux financiers importants sont évidemment à l’origine de comportements qui, s’ils éclatent au grand jour, provoqueront un gros scandale. Qui peut souhaiter un tel scandale ? Ni Cathy responsable du développement du Zandler, ni Pharmacom qui gagnera gros avec sa commercialisation, ni les actionnaires de Pharmacom qui gagnent par contrecoup, et probablement ni même Clinitech qui empoche un gain substantiel en validant les tests, gain d’autant moins négligeable qu’il peut le mettre sur la voie d’autres contrats du même type. Ceci dit, ce premier épisode ne fait que lancer des pistes, car on ne sait pas ce qui a pu dérailler dans l’histoire. Dans un premier temps, Cathy veut croire qu’il s’agit d’un mauvais concours de circonstances. Jusqu’au moment où elle comprend que c’est bien à partir de sa participation aux tests sur le Zandler que le comportement de Slojick a dérapé.

Quelques points délicats

Si l’album se lit bien, il présente néanmoins un défaut qui peut déranger. Le dessinateur-scénariste Johan Massez a tendance à faire dans l’épure pour son dessin. Le souci à mon avis se situe au niveau des visages, car on a du mal à donner un âge à ses personnages. C’est frappant pour Cathy dont on peut lui donner aussi bien 25 que 45 ans selon les dessins et les situations. Cela gêne surtout dans la perception de ses relations familiales. Il m’a fallu reprendre certains passages pour bien comprendre que Cédric est bien son mari, le père d’Adri leur fils, un ado dont on comprend qu’il va mieux (jusqu’à quel point ?) depuis qu’il se soigne. Et on comprend finalement que Cathy lui a fait prendre du Zandler avant sa commercialisation et en passant outre les tests de Clinitech. Cédric est-il au courant ? On l’ignore. Celui-ci se consacre au développement d’un concept personnel de… burgers. Certes, des burgers bio, mais cela dénote complètement par rapport à l’activité de Cathy, comme si Cédric ne cherchait qu’à passer le temps. On réalise aussi que Georges Vermeer, directeur de recherches chez Pharmacom, n’est autre que le beau-père de Cathy, soit le père de Cédric. Johan Massez sous-entend ainsi que lorsqu’il est question de gros sous, on aime bien trouver des arrangements en famille.

Belle réussite esthétique

Avec son style épuré, la BD s’avère heureusement d’une belle lisibilité, avec une dominante à quatre bandes par planche. L’architecture des lieux prend le pas sur des décors assez minimalistes. Le dessinateur nous promène ainsi de laboratoires ultra-modernes en intérieurs vastes et luxueux, pour bien nous faire sentir que son histoire se situe dans un milieu particulièrement aisé. Le minimalisme des décors créée une impression de froideur qui s’accorde avec cette volonté de rentabilité qui se manifeste par la volonté d’éviter les vagues, voire d’étouffer un possible scandale. Reste à savoir si cela arrange vraiment tout le monde. Certains faits montrent que le second volet de l’histoire promet de nouveaux remous. Le point le plus séduisant de l’album est à mon avis le traitement des couleurs. Johan Massez se délecte d’ambiances nocturnes où il utilise plusieurs nuances entre le bleu-vert et le jaune-orangé, ce qui s’avère particulièrement réussi. L’illustration de couverture en donne un bon exemple. D’ailleurs, on sait au moins depuis Vermeer (le peintre), que le jaune et le bleu se marient particulièrement bien. Or, comme par hasard, l’un des personnages s’appelle Vermeer !

Le Poids du doute – Alerte 1, Johan Massez
Sarbacane, sorti le 6 mars 2024
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3.5

September & July : September says

September & July d’Ariane Labed explore l’étrange et le fantastique avec audace. Premier film au parti-pris esthétique radical, il déconstruit les conventions narratives pour créer une contre-réalité inquiétante où l’insolite et l’imprévisible règnent en maîtres. Mêlant horreur psychologique et langage cinématographique inédit, Labed s’aventure dans une zone de déviance inexplorée. Un conte cruel et hypnotique sur le lien complexe entre deux sœurs, marqué par une tension palpable et une mise en scène organique. September & July est un objet filmique déroutant, à la fois énigmatique et fascinant.

Premier film au parti-pris esthétique et formel fort, September & July d’Ariane Labed s’avance avec une logique barrée et une désinhibition culottée pour créer de l’étrange au pays du nouveau féminin. Pari audacieux pas complètement réussi.

La manière dont Ariane Labed s’empare du genre horrifico-fantastique est à la fois sidérante et symptomatique. Sidérante parce qu’elle creuse une zone timbrée et distordue où peu de cinéastes doués (Lucile Hadzihalilovic) s’aventurent. Symptomatique parce que le seul cinéma qui lui ressemble vraiment trait pour trait et avec lequel parler de filiation reste faible est celui de son compagnon Yorgos Lanthimos.

Donc, si nous oublions le choc que constitua Canine en 2009 (de Yorgos Lanthimos) avec sa reconstruction dérangeante d’une réalité familiale recluse, September & July travaille la même matière du lien, une mère et ses jumelles, pour l’isoler d’une certaine réalité ordinaire, en défier les conventions narratives et la déformer cruellement.

September & July propose une sorte de contre-réalité (belle idée que la mère reconstitue avec ses filles une sorte de tipi de protection avec des couvertures), conte cruel, scrutant l’emprise sadique d’une sœur sur l’autre, où domine à chaque plan l’incongru, l’insolite et la montée en puissance d’un imprévisible inquiétant.

Ce qui intéresse Labed manifestement est d’investir le langage cinématographique pour y fabriquer une langue non domestiquée, inédite, étrange et étrangère, avec ses codes inusuels et déconcertants, propice au suspense psychologique, au fantastique et à l’horreur.

Ici, la réalisatrice met en œuvre avec un brio de mise en scène et une jouissance jusqu’au-boutiste cette langue démente, presque autiste, propre aux deux sœurs, jouant de l’emprise dominatrice de l’aînée (September) sur l’autre jusqu’au danger, jusqu’à la cruauté et au climax.

Cette mise en danger permanente de ses personnages intéresse singulièrement Labed et aiguise la tension du film, excellant dans sa veine horreur, plus agaçant dans cette volonté systématique de déranger le spectateur par une perturbation des effets de la réalité.

Il demeure un film dense, imprenable et irréductible dans sa liberté de chercher des zones de déviance ou de visions inaccoutumées pour mieux les incarner avec un son organique, un filmage animal. Un film bourré d’idées de mises en scène. Énigmatique et passionnant.

Bande-annonce : September & July

Fiche technique : September & July

Titre original : September Says
Réalisation : Ariane Labed
Scénario : Ariane Labed, d’après le roman « Sisters » de Daisy Johnson
Direction artistique : Diarmuid Wolfe
Costumes : Saileóg O’Halloran
Photographie : Balthazar Lab
Montage : Bettina Böhler
Musique : [Information non disponible]
Production : Sackville, Cry Baby Productions, Element Pictures, BBC Film, Screen Ireland, ZDF / Arte, Eurimages, Match Factory Productions
Pays de production : Royaume-Uni, France, Allemagne, Grèce, Ireland
Langue originale : Anglais
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Dates de sortie :

  • France : 19 février 2025

Distribution :

  • Mia Tharia : July
  • Amelia Valentina Pankhania : July jeune
  • Pascale Kann : September
  • Sienna Rose Velikova : September jeune
  • Rakhee Thakrar : Sheela
  • Niamh Moriarty : Jennifer
  • Levi O’Sullivan : Leo
  • Charlie Reid : Brad

Synopsis : July fait face à la cruauté du lycée grâce à la protection de sa sœur aînée, September. Leur mère, Sheela, s’inquiète lorsque September est renvoyée, et July en profite pour affirmer son indépendance. Après un événement mystérieux, elles se réfugient dans une maison de campagne, mais tout a changé…

Distinctions :

  • Festival de Cannes 2024 : Sélection « Un Certain Regard »
  • Festival du film britannique de Dinard 2024 : Hitchcock d’or
  • Les Arcs Film Festival 2024 : Prix Universciné