Les Maîtres du Temps : le vide et l’infini

Les Maîtres du Temps est un film d’animation de René Laloux, adapté du roman L’Orphelin de Perdide de Stefan Wul. Alliant science-fiction et poésie visuelle grâce au style de Mœbius, le film propose un récit spatial au rythme inégal, mais porté par une richesse graphique certaine. Malgré ses faiblesses techniques et narratives, il reste une œuvre singulière dans le paysage de l’animation française.

Synopsis : Sur la planète Perdide, Claude et son jeune fils Piel fuient une inquiétante nuée de frelons, aux commandes d’un véhicule tout-terrain. Leur course se termine par un accident. Claude, grièvement blessé, envoie Piel se mettre à l’abri et lui confie un étrange microphone.

Un cinéaste du travail collectif

La science-fiction est le terrain de jeu de prédilection des explorateurs graphiques. René Laloux a confirmé ses compétences dans ce domaine avec un premier long-métrage satirique, philosophique et horrifique par bien des aspects. Adapté du roman Oms en série de Stefan Wul, La Planète sauvage lui a ainsi valu le prix spécial du jury au festival de Cannes en 1973. Une double victoire pour le metteur en scène et son co-scénariste Roland Topor, à qui l’on doit également les inoubliables dessins au crayon. Tout l’art et la démarche du cinéma de Laloux résidait dans ses collaborations. Et avant d’achever la production de Gandahar, où il s’est associé aux travaux de Caza, il replonge de nouveau dans les écrits de Stefan Wul pour adapter un space opera. L’Orphelin de Perdide est renommé Les Maîtres du Temps par les producteurs, un titre assez ironique lorsque l’on connaît la qualité de l’équipe technique et de ses ambitions sans frontière.

La rencontre de Laloux et Jean Giraud, dit Mœbius, était inévitable. Figure incontournable de la bande-dessinée ayant fondé la revue Métal Hurlant, ce dernier avait déjà été approché par Alejandro Jodorowsky pour storyboarder son Dune, qui n’a jamais vu le jour. Les Maîtres du Temps est alors traversé par une multitude de paysages, de décors et de personnages non-humanoïdes, si bien que le film est d’une grande richesse visuelle. Chaque détail compte et chaque trait donné par le dessinateur raconte une histoire. Ici, il s’agit d’un enfant livré à une planète hostile, tandis que ses sauveteurs se démènent pour le rejoindre au plus vite. Mais en réalité, le sentiment d’urgence est absent de cette intrigue, qui marque des pauses à chaque étape du voyage. Une expérience davantage sensorielle qui déploie émerveillement et fascination pour les illustrations. Le sound design et la musique au synthé de Jean-Pierre Bourtayre participent énormément à rendre l’aventure aussi vivifiante, afin de pallier les faiblesses d’écriture et au manque d’homogénéité dans l’animation.

Une épopée spatiale asymétrique

D’abord pensé comme un projet sériel, le film a énormément muté, jusqu’à finaliser l’animation dans des studios hongrois. Le manque de budget transparaît au terme d’un visionnage déstabilisant, alternant entre des séquences fluides et d’autres plus gracieuses mais d’une rigidité qui entrave le mouvement des éléments. L’utilisation de la rotoscopie est d’ailleurs notable lors d’une scène de baignade. Mais pour la majorité des plans, ils ont été animés en cellulo, une technique popularisée par les artistes de Walt Disney Studios depuis les années 30. Le jeune Piel, ainsi qu’un duo de gnomes volant, sont les mieux servis par l’animation, tandis que les Jaffar et ses compagnons de voyage humains manquent de finesse et de profondeur dans leur visuel. Le résultat est donc un peu aléatoire, mais ces défauts sont contrebalancés par la dimension poétique du space opera.

Les nuits étoilées, les vols spaciaux et le dédale végétal dans lequel évolue Piel sont tout aussi sublimes qu’une chanson de réconfort interprétée par Monique Thierry, doublage de Belle. Le spectateur a de quoi se régaler visuellement à chaque plan large et à chaque fois que de nouvelles espèces interagissent avec les héros. Et la forme finit par s’accorder avec le fond, dans sa dernière ligne droite, dès lors que les obstacles ne peuvent être surmontés qu’avec des sacrifices, cruels et symboliques. Pour autant, la tension est loin d’être maîtrisée du fait de sa narration condensée et du montage rapide, car ce projet veut être accessible au plus grand nombre, même pour les enfants. Les dialogues conçus par Jean-Patrick Manchette, une icône du polar français (Morgue pleine, Le Petit Bleu de la côte ouest, La Position du tireur couché), permettent la compréhension de l’univers avec légèreté, et notamment par le biais des personnages de Jad et de Yul, des télépathes. Une bonne idée qui se heurte cependant à des contradictions qui s’accumulent pour laisser un arrière-goût de frustration, sachant toute la portée de cet univers sombre et hostile. Une nuée de frelons dévoreurs de cervelles, des êtres ailés sans visage et sans personnalité, des soldats d’un empire dictatorial ou encore des colonisateurs qui bouleversent l’espace-temps, le deuxième film de Laloux regorge de surprises que même les lecteurs du roman ont plaisir à découvrir.

Avant que le cinéma d’animation français de science-fiction ait pu retrouver ses couleurs avec Avril et le monde truqué ou encore Mars Express, les réalisations de Laloux servaient de référentiel à tout un tas d’artiste dans l’animation traditionnelle (2D, celluloïd, dessins à la main). Ce qui a notamment permis au cinéma japonais d’affiner ses techniques (Akira, Memories) et de se les approprier, parfois en les mélangeant comme dans les œuvres d’Hayao Miyazaki. En mal de reconnaissance, car occulté par ses prestigieux collaborateurs artistiques, René Laloux mérite un second souffle et il l’a certainement trouvé avec Les Maîtres du Temps, aussi imparfait qu’il soit. La destination et le voyage ne font qu’un dans cette aventure inoubliable et d’une grande maîtrise esthétique.

Les Maîtres du Temps – Bande-annonce

Les Maîtres du Temps – Fiche technique

Réalisation : René Laloux
Dessins de : Mœbius (Jean Giraud)
Adaptation : René Laloux et Mœbius (D’après le roman L’Orphelin de Perdide de Stefan Wul)
Dialogues : Jean-Patrick Manchette
Dessiné, animé et tourné à : Centre du cinéma d’animation (Angers), Studios Télécip (Paris), Lannonia Filmstudio (Budapest)
Musique : Jean-Pierre Bourtayre
Producteur exécutif : Michel Gillet
Producteur associé : Etienne Laroche
Producteurs délégués : Roland Gritti, Jacques Dernourt
Société de production : Télécip, TF1 Films Production
Pays de production : France, Hongrie
Distribution France : Tamasa
Durée : 1h20
Genre : Animation, Science-fiction, Aventure
Date de sortie : 24 mars 1982 (ressortie le 24 avril 2024)

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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