Vivre sans regrets, c’est aussi renoncer à ses dépendances. Dans une approche quasi documentaire, L’âge imminent joue sur cet équilibre en abordant les conflits et la cohabitation intergénérationnelle. Ce premier long-métrage du collectif Col·lectiu Vigília possède une formidable capacité à capturer l’instant dans tout ce qu’il a d’imparfait, de mélancolique et d’éphémère. Une œuvre émouvante et universelle racontée du point de vue de la jeunesse et par la jeunesse, en hommage à nos aînés.
Synopsis : Bruno, 18 ans, s’occupe de sa grand-mère Natividad, qui devient de plus en plus dépendante. Le petit-fils doit faire face à la décision la plus difficile de sa vie : doit-il placer sa grand-mère dans une maison de retraite ?
Rares sont les projets de fin d’études à marquer durablement les esprits, ce qui confirme d’autant plus la prouesse du collectif Col·lectiu Vigília, composé de six étudiants espagnols en Communication Audiovisuelle. Ainsi, Laura Corominas Espelt, Laura Serra Solé, Clara Serrano Llorens, Gerard Simó Gimeno, Ariadna Ulldemolins Abad et Pau Vall Capdet ne forment qu’un à chaque niveau de cette production soutenue par Ringo Media (Matria, Le Journal de ma sextorsion). Ils racontent le futur incertain de deux protagonistes, constamment tournés l’un vers l’autre mais dont la complicité est parasitée par la quête identitaire du jeune adolescent. Entre son désir de vivre sa vie et celui de rester auprès de sa grand-mère en manque d’autonomie, son cœur balance.
La terreur de vivre
Bruno a désormais atteint l’âge charnière de sa vie en société. En passe d’apprendre à conduire une voiture, de rédiger un CV pour se trouver un emploi durable, de connaître ses premiers émois amoureux, le jeune homme découvre une multitude d’opportunités pour se forger sa propre identité. Il incarne cette jeunesse pleine d’espoir, mais ce dernier ne peut pleinement s’épanouir car il revient sans cesse sur ses pas pour prendre soin de Natividad, qu’il surnomme Nati. Du haut de ses 85 ans, elle trouve autant de moyens de se divertir et d’interagir avec le monde extérieur depuis son appartement quand son petit-fils ne vadrouille pas avec ses amis ou qu’il n’enchaine pas les livraisons de pizza sur son vélo. On nous donne ainsi à les observer dans leurs gestes quotidiens, à travers de longs et gros plans immersifs. La musique de Laura Casaponsa enrobe le tout avec discrétion. Dans des teintes chaudes, où le grain de la pellicule se superpose, le spectateur contemple avec tendresse et impuissance la solitude de deux êtres livrés à eux-même, malgré leur affinité inébranlable.
On y reconnaît là les qualités et les subtilités d’un brillant film d’auteur, car toutes les images qui défilent à l’écran porte la marque de l’effort, de la sincérité et de l’humilité. Sans avoir la prétention d’être politiquement engagé, le collectif Col·lectiu Vigília prend simplement le pouls d’une relation qui est amené à évoluer en parallèle d’une société espagnole contemporaine en pleine mutation. Les fractures sociales et économiques se font sentir, jusque dans le traitement accordé aux personnes âgées. Les établissements publics peinent autant que Bruno à survivre à cette impitoyable réalité. Il résiste comme il peut, à sa façon, pour surmonter sa crise existentielle et pour se défaire des contraintes sociétales, en se laissant guider par ses pulsions, tout en revenant auprès de Nati la nuit tombée. Cette relation, silencieuse, épuisante et douloureuse par moments, est abordée avec énormément d’âme et de justesse qu’on peut y projeter des fragments de soi dans ce somptueux segment de vie.
D’un néoréalisme confondant, à l’instar de Ken Loach ou des frères Dardenne dans leurs diverses études sociétales au cœur des classes populaires et ouvrières, on reconnaît dans L’âge imminent cette même volonté de capturer des réactions sincères et spontanées de ses personnages. Toutefois, le collectif adopte une atmosphère plus chaleureuse en restituant la vitalité rayonnante de la banlieue barcelonaise. Que ce soit dans une scène de repas ou dans un moment d’évasion furtif au crochet face à la télé, ce film parvient à exister au-delà de son visionnage, par sa force de suggestion et de réflexions qui nous hantent et nous bouleversent. Le dénouement en atteste, malgré un sentiment d’inachevé au premier abord, sans véritable épilogue. Mais c’est justement dans la brutalité du montage que le dernier cut succédant à l’échange entre Bruno et Natividad gagne en pertinence. Elle nous renvoie à ce genre de souvenirs « troués » auxquels on se raccroche en vain, alors qu’on s’en sépare inéluctablement, tel ce jeune adolescent et cette grand-mère qui, entre lettres d’amour et confessions testamentaires, doivent accepter une nouvelle vie sans l’autre, dans une solitude enfouie que jamais d’autres rencontres ne pourront supplanter. En définitive, L’âge imminent commence et se termine par des promesses contraires, comme une fatalité où se mêlent les notions d’aimer, de grandir et de laisser partir. Une passionnante et enrichissante réussite !
Titre original : L’edat imminent Titre international : The Imminent Age Réalisation : Clara Serrano Llorens, Gerard Simó Gimeno, Col.lectiu Vigília Scénario : Laura Corominas Espelt, Clara Serrano Llorens, Ariadna Ulldemolins Abad, Col.lectiu Vigília Interprètes : Miquel Mas Martínez, Antonia Fernández Mir, Nunu Sales, Tessa Dela Merced, Jan Mediavilla, Claudia Jara, Albert Caro Aguilera Image : Pau Vall Capdet Première assistante réalisatrice : Ariadna Ulldemolins Abad Direction artistique : Arnau Aizpitarte Ramon Montage : Gerard Simó Gimeno, Celeste Barria Balma (AMMAC) Son : Roger Cerdan Buil Montage son : Ángel Bañuelos, Cora Delgado Création des costumes : Marta Torra Cabau Maquillage et coiffure : Aina Proyects Musique : Laura Casaponsa Direction de production : Àlex Serra, Laura Serra Solé Production exécutive : Laura Corominas Espelt, Pau Vall Capdet, Col.lectiu Vigília Productrice : Mireia Graell Vivancos Sociétés de production : Ringo Media Pays de production : Espagne Distribution France : Outplay Films Durée : 1h14 Genre : Drame Date de sortie : 12 mars 2025
Pour les cinéphiles, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot a acquis au fil des années un statut de mythe, puisque le tournage de ce film, en 1964, n’a jamais pu parvenir à son terme. Stoppé pour raison médicale (infarctus du cinéaste) il n’a jamais pu reprendre, pour des raisons techniques inhérentes au site utilisé voué à des modifications profondes et irréversibles. Pourtant, Clouzot bénéficiait de conditions exceptionnelles, avec un budget illimité de la part de sa société productrice, la Columbia. En effet, le projet s’annonçait révolutionnaire et pouvait marquer le public.
Le tournage ayant capoté, toute exploitation commerciale devenait impossible et les bouts de pellicule enregistrés ont failli sombrer dans l’oubli. Il faut quand même citer le documentaire L’Enfer d’Henri -Georges Clouzot (2009) par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea qui évoque le tournage et ses conditions et présente des extraits. Il faut dire aussi que Claude Chabrol a repris le scénario original pour son film L’Enfer (1994) avec François Cluzet et Emmanuelle Béart dans les rôles principaux. Mais, comme d’habitude, Chabrol a fait du Chabrol et le film ne pouvait absolument pas marquer les esprits comme ce que Clouzot avait en tête. Ce que propose cette BD est justement de nous montrer cela.
Du film à la BD
Le projet se montait donc avec Serge Reggiani et Romy Schneider interprétant Marcel et Odette, couple propriétaire d’un hôtel sur le site du viaduc de Garabit, édifice monumental en fer dû à Gustave Eiffel. A l’époque du tournage, Reggiani a 42 ans et Romy Schneider en a 26 et cherche probablement à casser l’image qu’elle traine depuis Sissi (elle n’a pas encore été sollicité par Claude Sautet). La différence d’âge est fondamentale. En effet, l’histoire met en scène un couple où la jalousie s’installe. Situation vieille comme le monde, que Clouzot veut montrer de façon très personnelle. L’intérêt de cette BD est de nous montrer l’intégrale de l’histoire comme s’il avait pu mener son projet à terme, en intégrant ses intentions. On voit donc la jalousie s’installer et progresser irrésistiblement. Odette est jeune et aime la liberté, s’amuser et voir du monde. De plus, elle a un tempérament assez joueur et elle a tendance à avoir réponse à tout. Enfin, elle n’aime pas se sentir surveillée, ce qui l’incite à mentir à l’occasion, réponse dans son rôle au jeu du chat et de la souris. Tout cela déstabilise complètement Marcel qui observe de nombreux détails troublants, ne sait plus que croire dans ce que lui dit Odette, celle-ci minimisant régulièrement tout ce qu’il lui reproche de plus en plus ouvertement. N’oublions pas que le couple tient un hôtel, avec des habitués qu’Odette fréquente quand et comme cela lui chante. Enfin, Odette et Marcel ont un jeune enfant, ce qui constitue le point faible du scénario, car il n’intervient que rarement. Et puis, Odette va voir sa mère en ville de temps en temps. Les raisons de douter de la fidélité d’Odette ne manquent donc pas pour Marcel qui ne sait plus que croire ni où donner de la tête. Son malaise se traduit d’abord par des insomnies…
Coup d’essai, coup de maître
L’auteur de cette BD ayant eu accès à ce qui reste du tournage (pellicule, scénario, etc.) il a pu se faire une idée précise de ce qu’aurait pu être ce film si Clouzot avait pu aller au bout du projet. Bien entendu, cette BD s’est matérialisée à partir de ce qu’il s’est mis en tête selon les impressions qu’il s’est faites des idées de Clouzot (à relativiser, puisque Clouzot modifiait le scénario au fil du tournage). Le résultat est donc la vision de quelqu’un qui aurait eu accès aux intentions du cinéaste et qui mène le projet à son terme, avec ses moyens et avec un autre medium. Mon ressenti est la parfaite crédibilité du résultat qui donne la très agréable sensation au cinéphile frustré d’avoir enfin pu voir ce film fantôme (ou disons une excellente interprétation, à la manière d’un chef d’orchestre qui enregistre une œuvre méconnue, en tenant compte des intentions profondes du compositeur). Dès l’illustration de couverture, le dessinateur fait sentir qu’il s’approprie le projet, puisque si on reconnaît Reggiani, c’est clairement une caricature. Mais cela colle parfaitement avec le scénario, car il faut faire sentir le cheminement intérieur d’un homme qui, dévoré de jalousie, se dirige inexorablement vers la folie. Quant à Romy Schneider, si on ne la reconnaît pas d’emblée, son attitude est typique de son personnage. De plus, Reggiani est dessiné en noir et blanc alors que Romy est en couleurs, opposition particulièrement significative. Et, ce que l’auteur nous montre du film, c’est que Clouzot voulait utiliser la couleur par petites touches, pour attirer l’attention du spectateur sur certains points. On sent également l’importance des cadrages et du montage qui contribuent largement à faire monter la tension. Le jeu des acteurs est sous-entendu par les aspects caricaturaux des visages. Les déformations qui s’accentuent au fur et à mesure indiquent la montée de la jalousie qui s’accompagne d’une fureur grandissante chez Marcel. En contrepoint, nous avons la désinvolture d’Odette qui fait place progressivement à une inquiétude incontrôlable (les larmes de Romy, même si l’effet est trop accentué à mon avis). On peut imaginer justement qu’aux yeux des spectateurs, les larmes de Romy seraient insupportables. Le dessinateur utilise des effets étonnants, avec des yeux qui, par moments, envahissent le fond de l’image (à l’image de ce que Hitchcock utilise dans la séquence du rêve illustré par Dali, de Spellbound), les déformations de visages qui indiquent le malaise du personnage en question, un dialogue intérieur qui accentue le malaise, etc. Tous ces effets intégrant ce qu’on appelait alors l’art cinétique, justifiaient le budget illimité du film. Ils se fondent ici dans une mise en scène qui produit exactement l’effet voulu. On arrive ainsi à la conclusion que ce roman graphique met en évidence de manière impressionnante les liens entre le cinéma et la bande dessinée qui sont souvent conçus de manière assez équivalente, avec un scénario, un storyboard, etc. L’élément nouveau ici est donc que la situation incite l’auteur à dessiner l’album avec les images des acteurs prévus pour interpréter le film. Le résultat est franchement convainquant et séduisant, avec des moyens infiniment plus raisonnables, financièrement parlant, qu’avec le film. Bien évidemment, le résultat est une BD signée Nicolas Badout (pour ses débuts dans le neuvième art) et non le film prévu par Clouzot. Mais le résultat est plus que troublant, puisqu’il nous permet à nous spectateurs, de nous mettre en tête ce film fantôme. Le style graphique est à l’image de ce que montre l’illustration de couverture, avec un trait réaliste combiné aux points qui apportent le malaise. A noter une façon de dessiner les chevelures notamment, qui rappelle la manière de Charles Burns. On sent également très bien l’atmosphère de l’époque. C’est donc une vraie réussite qui nous vaut une fin marquante, car elle laisse la porte ouverte à diverses interprétations. Petit regret quand même, avec l’absence de générique indiquant les noms des différents interprètes.
L’Enfer, Nicolas Badout – Adapté du film inachevé d’Henri-Georges Clouzot – Adaptation, dialogues d’Henri-Georges Clouzot et José-André Lacour Sarbacane : sorti le 5 mars 2025
« A Real Pain » de Jesse Eisenberg suit les pas de David et Benji, deux cousins que tout oppose, dans un voyage en Pologne. Entre visites de lieux de mémoire et affrontements personnels, le film questionne la transmission des traumatismes et la quête d’identité. Un film parfois drôle, souvent subtil, mais qui ne va pas totalement au fond de son sujet.
Voyez l’affiche !
Une affiche réussie raconte souvent le film qu’elle annonce. Que voit-on sur la version française, traitée façon BD ? David, identifiable à la casquette rouge qu’il ne quitte jamais, porte un lourd sac à dos sur lequel est juchée son cousin Benji. Le sac à dos, c’est la mémoire familiale de juifs polonais persécutés, incarnée par cette grand-mère qui échappa par miracle aux camps d’extermination. Son cousin, c’est ce type décontracté, reconnaissable à son bermuda rouge, qui se laisse porter par la vie. Tous deux effectuent en effet un pèlerinage à Varsovie, suite au récent décès de leur grand-mère qui leur a laissé de quoi le financer. Ledit pèlerinage va être l’occasion pour les deux cousins de se confronter l’un à l’autre.
L’argument rappelle un roman de Yasmina Reza, Serge : une fratrie réglait ses comptes à la faveur d’un retour sur les lieux où périt la famille de leur mère, Auschwitz. Jesse Eisenberg l’a-t-il lu ? On ne le saura pas, mais les enjeux du film sont les mêmes : comment un trauma refoulé peut faire éclater des rancœurs ou une rivalité enfouies.
Le groupe : un miroir pour nos deux protagonistes
David (Eisenberg lui-même) et Benji (Kieran Culkin) ont opté pour un voyage organisé. En petit groupe, que Jesse Eisenberg a finement composé, afin qu’il résonne par rapport à notre duo. On y trouve :
– Marcia, une quinqua fraîchement marquée par une rupture difficile, qui revient sur les terres de son ancêtre disparu en Pologne ; elle représente la solitude de Benji, plus subie qu’il veut bien le montrer
– un couple sage de taiseux qui se fond dans le groupe, monsieur ne parlant que pour tenter un bon mot ; ils représentent la banalité des deux cousins dans leur propre monde, les USA
– un Rwandais rescapé de son génocide à lui, converti au judaïsme ; il rappelle à David, qui s’en est éloigné, ses racines religieuses.
C’est au sein de ce groupe, animé par un guide aussi compétent que compréhensif, que vont évoluer nos frères ennemis.
Des cousins opposés
La recette des buddy movies repose toujours sur une opposition de personnalités. Qu’on pense chez nous à la trilogie de Francis Veber, La Chèvre, Les Compères et Les Fugitifs, mettant en scène la confrontation d’un Pierre Richard gaffeur-fragile et d’un Gérard Depardieu efficace-costaud. Mais le film d’Eisenberg n’est une comédie qu’à la marge. On pense plutôt à un autre film, Old Joy de Kelly Reichardt – qui engagea d’ailleurs Eisenberg pour son Night Move. On y suivait deux amis lors d’une escapade en forêt : l’un installé dans la vie, père de famille contraint, raisonnable ; l’autre électron libre, audacieux, imprévisible. Le film montrait la façon dont cette virée bucolique avait, imperceptiblement, changé l’un et l’autre.
Jesse Eisenberg reprend tout à fait ce schéma. David est le prototype du New-Yorkais mal dans sa peau tel que l’a immortalisé Woody Allen à ses débuts. La référence est même assumée lorsqu’il jette négligemment dans une poubelle, tout en discutant, le yaourt que lui a gardé son cousin : on la trouve dans Annie Hall, Woody se débarrassant comiquement d’un cadeau que vient de lui faire son amoureuse. On découvre David multipliant les messages téléphoniques à son cousin, d’un débit précipité. Benji, lui, est à l’aéroport depuis deux heures car il trouve cet endroit fascinant par la population qu’on y croise. Celle-ci est à son image : non fixée, toujours en transit. Libre, mais aussi d’un équilibre précaire, ce que le film nous fera ressentir. Comme dans Old Joy, chacun reviendra à son point de départ, Benji refusant l’invitation de David de venir dîner dans sa famille, préférant reprendre sa place parmi les passagers en attente. Le film d’Eisenberg a pour lui cette part de non-dit qui permet au spectateur de prolonger la réflexion. Long en bouche.
A Real Pain, le titre comporte une polysémie malicieuse : il signifie à la fois « un vrai chagrin » et « une personne pénible ». C’est tout Benji, sur qui s’ouvre et se clôt le film : à la fois inconsolable et insupportable. Sa peine s’exprime par une sensibilité à fleur de peau, que cet extraverti ne réprime pas : de la blague déplacée à la crise de larmes, en passant par l’agressivité et même le rot sonore. Tout voyage organisé comporte ce genre de trublion, aussi agaçant qu’attachant. Les autres participants sont aussi des archétypes, mais A Real Pain a le bon goût de ne pas virer à la satire convenue d’un voyage organisé. Il n’en reprend que quelques éléments, pour les faire résonner par rapport à son sujet.
Un pèlerinage sur fond de décalage culturel
Les deux cousins cherchent à donner du sens à ce voyage organisé. Dans un cimetière juif, Benji reproche ouvertement au guide de continuer à fournir des informations historiques dans ce lieu chargé de douleurs : gonflé, puisque qu’il ne fait qu’accomplir sa mission ! Mais notre guide le prend bien : il s’adapte, proposant que chacun dépose une pierre sur la plus vieille tombe du cimetière pour marquer un geste qui fasse sens. Une ancestrale tradition juive qui revêt ici un caractère un peu dérisoire, la scène dégageant un côté ludique. Cette idée va faire bien davantage sens lorsque les deux cousins, ayant quitté le groupe, vont se retrouver cette fois devant l’ancienne maison de leur grand-mère. L’endroit est décevant par sa parfaite banalité – une situation très réaliste. David et Benji décident alors de reprendre le geste du cimetière pour conférer au lieu sa solennité perdue. C’est alors qu’ils auront leur seul contact avec un Polonais – on se souvient que Benji avait aussi reproché au guide l’absence de rapport avec les Polonais dans sa harangue au cimetière. L’échange est rude : aidé par son fils qui parle anglais, l’homme leur signifie que les pierres qu’ils ont déposées là risquent de faire chuter la personne âgée qui y réside lorsqu’elle sortira. Le pragmatisme face à la mémoire.
Les deux cousins sentent bien qu’ils sont décalés par rapport au tragique des lieux qu’ils visitent. David le dit devant la maison de sa grand-mère : il est gêné de dire qu’il est « Américain« . Les Etats-Unis, c’est ce côté cool en permanence qui tranche avec la dureté des Polonais. Un côté superficiel aussi, qui sied très mal au pèlerinage qu’ils ont entrepris. Est-ce pour cela qu’ils dorment encore au moment de partir pour les sites, arrivant à chaque fois en retard ? Comme s’ils cherchaient à fuir l’épreuve.
L’épreuve des visites : la question de la banalisation des camps
Les visites du groupe sont d’abord bien montrées, par ces plans d’immeubles que le capitalisme a invisibilisés. David et Benji ne peuvent que constater que la culture globalisante de leur pays a presque tout effacé. Seuls quelques pans de mur en ruine évoquent, de façon poignante, l’histoire des juifs persécutés.
Et puis arrive la visite du camp de Majdanek, qui appelle une grosse réserve.
Filmer les camps n’est pas un acte anodin. La question de l’irreprésentable se pose forcément. Or Jesse Eisenberg fait de cette visite quelque chose de presque banal. On eût pu y voir une dénonciation d’un tourisme voyeur mais pas du tout : les participants se montrent plutôt recueillis et se diront remués de retour à Varsovie. Dès lors, il ne restait au cinéaste que deux options : soit laisser le camp hors champ, soit parvenir, par la mise en scène, à conférer au lieu toute sa puissance. Jonathan Glazer, dans le renversant La zone d’intérêt, a clairement choisi la première option. Jesse Eisenberg échoue dans la seconde, d’autant que le guide continue, malgré ses bonnes intentions de sobriété, à commenter chacune des pièces, indiquant par exemple que le bleu sur les murs correspond à des traces du gaz utilisé par les nazis. De quoi banaliser un peu plus ces lieux, qui ne réclament que le silence.
Au-delà de cette séquence contestable, le problème majeur du film est de ne pas faire suffisamment ressentir l’effet du pèlerinage sur la relation entre David et Benji. Il se contente de montrer comment l’un et l’autre réagissent à l’épreuve, ne traitant que la moitié – la plus facile – du sujet.
Divergences des deux héros face aux lieux de mémoire
Les visites sont l’occasion, pour Jesse Eisenberg, de mettre en exergue les traits de caractère antagonistes des deux cousins.
L’un des pensums des voyages organisés ce sont les interminables photos devant chaque site. Face à une sculpture monumentale, Benji a l’idée de créer une reconstitution. Tout le monde finit par se prendre au jeu, même le guide. Tout le monde sauf, bien sûr, David qui de ce fait peut prendre les photos, passant d’un smartphone à l’autre pour que chacun ait son souvenir. Cette insoutenable légèreté le paralyse par son obscénité. Lorsque cette obscénité frappe Benji, celui-ci réagit fort différemment : dans le train qui les mène à Lublin, Benji interpelle tout le groupe sur le fait de voyager en première alors que leurs ancêtres juifs firent le trajet entassés dans des wagons à bestiaux. L’indécence du décalage, propre à toute visite des camps, se voit accentuée par la judéité des participants.
David semble sans cesse mal à l’aise, tandis que Benji évolue constamment comme un poisson dans l’eau. Alors que Marcie chemine seule, David suggère qu’elle a peut-être besoin de solitude. « Personne ne veut être seul », tranche Benji avant de la rejoindre — renforçant ainsi l’idée que le personnage de Marcia reflète sa propre solitude. Après une nuit où David s’inquiète de ne pas voir rentrer son cousin, il apprend au petit matin, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, que Benji « étai[t] avec Marcia ».
Le fonctionnement de Benji échappe au très raisonnable David : ainsi, dans le train, alors que ce dernier s’est endormi, il est effaré que son cousin ne l’ait pas réveillé. Mais Benji a pour lui le charme de l’audace : David finira par s’amuser du voyage sans ticket en jouant au gendarme et au voleur avec le contrôleur. Les deux finiront en première, ce que rejetait Benji. « Oui, mais là on l’a mérité » lance le trublion jamais à court d’une bonne réplique. La frustration de David vis-à-vis de son cousin culmine dans la scène d’adieu au guide : celui-ci ne tarit pas d’éloges sur le si franc Benji qui a fait preuve de courage et lui a permis ainsi de s’améliorer. La scène s’étire, se conclut par l’accolade chaleureuse dont Benji est coutumier, avant que le guide se contente d’un amical mais lapidaire « salut » à David. Cruel.
Un David tiraillé : entre affection et rancoeur
L’ambivalence des sentiments de David vis-à-vis de son cousin éclate dans la scène finale où les deux se séparent à l’aéroport. David balance une claque à Benji, sous le prétexte que celui-ci lui a raconté être reconnaissant à sa grand-mère de l’avoir ainsi corrigé enfant. Le geste était refoulé par le jeune homme, à qui Benji en aura fait voir : l’angoisse d’être pris avec de la drogue ce fut pour David, le siège du milieu dans l’avion ce fut aussi pour lui, le premier à la douche ce fut Benji., etc., sans compter les nombreuses fois où ses saillies incontrôlées lui firent honte. Mais Benji fut aussi celui qui déclara à son cousin qu’il avait des pieds « canons » et lui manifesta maintes fois son amour. C’est cette ambiguïté qui fait, en grande partie, le charme du film. Dès lors, une accolade chaleureuse s’imposait pour finir, avant que chacun ne reprenne sa place, David dans son chez-lui, Benji dans son absence de chez-lui.
Tout cela est riche, mené de surcroît sur une jolie ligne de crête, entre légèreté et gravité. Un bonbon acidulé.
Trois réserves viennent toutefois atténuer cette impression positive.
Trois limites du film
D’abord une surcharge scénaristique inutile et des scènes bavardes. On pense ici aux deux dialogues sur le toit en fumant la weed que Benji s’est fait envoyer à l’hôtel. Et à cette histoire de tentative de suicide récente de Benji. Trop peu creusée, elle nuit au rythme et dilue le propos.
Le deuxième travers réside dans l’utilisation de la musique. Quasi exclusivement Chopin, pourquoi pas mais, outre qu’avec Schubert c’est un peu la tarte à la crème de la B.O., la musique est ici envahissante. On se croirait par moments chez Emmanuel Mouret. Bien des scènes, y compris dialoguées, se déroulent sur fond de Chopin, conférant au film un côté clip assez banal. Trop de musique tue la musique.
Enfin, formellement ce n’est guère passionnant. Bien peu de beaux plans à se mettre sous la dent. C’est même parfois assez laid, notamment lorsque David est filmé de près, façon selfie.
Conclusion : un film inutile ?
Ainsi A Real Pain ne tient-il pas toutes ses promesses. La seule promesse tenue est finalement celle de l’affiche : on suivra en effet un gars accablé par son brillant cousin, tentant d’avancer sous ce poids. Traînant son boulet. Et, contrairement à ce que racontait Old Joy, pas sûr que l’un et l’autre ressortent changés en quoi que ce soit de l’escapade. Tout ça pour ça. Un joli petit film, mais inutile ?…
Bande-annonce : A Real Pain
Fiche technique du film : A Real Pain
Réalisation et scénario : Jesse Eisenberg Acteurs principaux :
Jesse Eisenberg : David Kaplan
Kieran Culkin : Benji Kaplan
Jennifer Grey : Marcia
Will Sharpe : James
Kurt Egyiawan : Eloge
Musique : Compositions de Frédéric Chopin interprétées par Tzvi Erez Photographie : Michał Dymek Montage : Robert Nassau
Sociétés de production :
Topic Studios
Fruit Tree
Extreme Emotions
Société de distribution : Searchlight Pictures
Pays de production : États-Unis, Pologne Langue originale : Anglais Genre : Comédie dramatique Durée : 90 minutes
Dates de sortie :
Première mondiale : 20 janvier 2024 (Festival du film de Sundance)
États-Unis : 1ᵉʳ novembre 2024
France : 26 février 2025 en salle | 1h 29min | Comédie dramatique
Synopsis : Après le décès de leur grand-mère, David et Benji, deux cousins américains aux personnalités opposées, entreprennent un voyage en Pologne pour explorer leurs racines familiales. Ce pèlerinage les conduit à revisiter l’histoire de leur famille et à confronter leurs propres divergences, le tout sur fond de mémoire historique.
Distinctions :
BAFTA 2025 : Meilleur scénario original pour Jesse Eisenberg
Golden Globes 2025 : Meilleur acteur dans un second rôle pour Kieran Culkin
Oscars 2025 : Meilleur acteur dans un second rôle pour Kieran Culkin
Avec son titre à la fois ironique et évocateur, L’Âge de déraison, de Dounia Georgeon au scénario et Pascal M. au dessin, interroge avec subtilité et sensibilité le regard que nous portons sur le vieillissement, la liberté retrouvée et la réinvention de soi à l’aube du grand âge. Parue chez Steinkis, cette bande dessinée s’inscrit parfaitement dans une époque où l’âge ne doit plus être synonyme de renoncement mais au contraire, de renaissance.
Au cœur de l’intrigue : Corinne, une septuagénaire au quotidien marqué par la monotonie. Elle vit une retraite paisible aux côtés de Gilles, son mari depuis près d’un demi-siècle. Son existence semble toute tracée : des habitudes immuables semblent forgées dans le marbre et une douce torpeur habite ses journées. Jusqu’au jour où un simple détour dans ses promenades quotidiennes lui permet de retrouver Marthe, une vieille amie perdue de vue depuis longtemps. Cette dernière est l’incarnation flamboyante d’une vieillesse assumée, libre et joyeusement insoumise, à mille lieues de ce que semble vivre Corinne.
Ce hasard heureux ouvre un nouveau chapitre dans la vie de notre hérorïne, en la confrontant directement à son passé lors d’une soirée mémorable où elle renoue avec sa bande de jeunesse. À travers l’humour et les confidences complices, le récit prend une tonalité joyeuse mais jamais naïve, oscillant entre nostalgie tendre et éveil à une nouvelle manière de percevoir la vie. Corinne remet profondément en question ses choix, elle réapprend la spontanéité et le désir de partage, mais questionne aussi l’ombre d’un mariage devenu pesant. En effet, par contraste, Gilles apparaît résigné à la passivité.
Dounia Georgeon, sans jamais empeser son récit, le parsème toutefois de réflexions universelles : sur l’émancipation tardive et les aspirations à une vie authentiquement choisie. Le trait graphique de Pascal M. accompagne idéalement cette histoire grâce à une esthétique sobre, légèrement stylisée. Ses dessins, soutenus par une colorisation volontairement délavée, traduisent admirablement les nuances émotionnelles du troisième âge, où joie, mélancolie et sérénité cohabitent harmonieusement.
On ne va pas en faire mystère : le propos général de cet album peut sembler familier et attendu, mais L’Âge de déraison n’en demeure pas moins juste et touchant. Le récit dédramatise avec légèreté les aspects moins glorieux du vieillissement tout en célébrant discrètement ses potentialités de liberté retrouvée, de plaisir et d’amitié durable. Corinne ne vit rien de moins qu’une seconde jeunesse, sans en faire des tonnes, juste en réveillant son désir de découverte, de sortie…
L’Âge de déraison constitue une ode tendre et optimiste à l’âge mûr, un rappel précieux que la vie ne cesse jamais de réserver des surprises, pour peu qu’on sache s’y abandonner avec courage et curiosité. Une chronique douce-amère de l’automne de la vie, sensible et sans prétention.
L’Âge de déraison, Dounia Georgeon et Pascal M. Steinkis, février 2025, 128 pages
Avec Regards, publié aux éditions Glénat, J. Personne échafaude une œuvre singulière, d’une grande audace graphique, et qui, à travers le destin de Luc, jeune aspirant réalisateur, brutalement plongé dans l’obscurité après un accident de voiture, propose une réflexion autour de la cécité. Ce roman graphique interroge la résilience humaine, les limites de nos ambitions et notre rapport à la société lorsqu’elle se détourne ou s’apitoie.
Luc voit son avenir basculer alors même qu’il vient de remporter un prix prestigieux pour un court-métrage dans lequel il a placé beaucoup d’espoir. Cet accident soudain coupe court à son ascension, mais pas immédiatement à son optimisme. Profondément attachant, le jeune homme se persuade rapidement qu’il ne s’agit là que d’un état provisoire, une parenthèse douloureuse qu’il pourra vite refermer grâce à une volonté inébranlable. Pourtant, il comprend, chemin faisant, que cet état pourrait persister et mettre en échec ses projets professionnels, tués dans l’oeuf.
L’auteur, lui-même ancien orthoptiste, exploite avec justesse son expérience professionnelle pour livrer un récit authentique et très sensoriel. La cécité de Luc est en effet rendue palpable à travers une esthétique graphique travaillée : partiellement plongées dans un noir profond, les pages laissent toutefois apparaître des silhouettes aux contours flous et des impressions visuelles fugitives, renforcées à mesure que Luc affine ses autres sens. Le procédé permet notamment au lecteur de ressentir intimement les étapes d’adaptation à la perte de la vue. Luc est diminué, et nous adoptons son point de vue tout au long du récit.
La force narrative de Regards tient autant à la complexité psychologique de Luc qu’à la richesse de ses interactions avec un entourage bouleversé par son handicap. Les moments d’espoir alternent avec la brutalité du quotidien : démarches administratives éprouvantes, rendez-vous médicaux incessants, rééducation difficile à obtenir mais aussi longue et douloureuse. Luc oscille constamment entre désespoir et combativité, solitude et nouvelles rencontres amicales ou sentimentales, notamment au sein du centre de réadaptation. Mais si le mot regards est porté au pluriel dans le titre, c’est aussi parce que Luc sent que celui des autres change à son égard : on s’apitoie, on est gêné par sa présence, on ne sait comment se comporter en présence de l’ancien apprenti cinéaste qui électrisait les soirées…
Particulièrement remarquables sont les passages dans lesquels Luc construit mentalement l’apparence des personnes autour de lui en fonction d’indices sensoriels comme l’odeur, la voix ou le prénom. J. Personne offre ainsi des moments à la fois humoristiques et tendres, évitant le piège du pathos pour préférer l’humanité pure et la légèreté salvatrice. Le personnage de Martine, assistante sociale initialement perçue comme une figure austère, évolue ainsi dans l’esprit du héros, symbolisant le processus même d’acceptation et d’ouverture à la différence.
Avec Regards, J. Personne réussit le pari risqué de traiter visuellement de la cécité tout en offrant une réflexion sensible sur une condition humaine diminuée. Ni Luc ni le lecteur ne sortiront indemnes de cette plongée dans l’obscurité, mais chacun en ressortira sans doute grandi, avec un regard renouvelé sur la vie et ses possibilités infinies de se réinventer.
Avec Catmask Boy, Linus Liu livre une immersion rafraîchissante et trépidante dans le Hong Kong bouillonnant des années 1970. Ce premier ouvrage, auréolé dans le cadre du programme de soutien à la bande dessinée de Hong Kong, traduit avec talent la vitalité artistique d’un auteur émergent, qui choisit de nous inscrire dans le sillage d’un enfant téméraire.
Le récit s’ancre dans le quotidien de Tao Tigrou, un garçon espiègle et insouciant, aux antipodes de l’élève modèle. Son obsession du moment ? Devenir un super-héros, chose pour laquelle il a confectionné lui-même un masque de chat, symbole ingénieux de son imaginaire bouillonnant. Mais lorsque l’enfant égare son bulletin dans le tristement célèbre quartier de Kowloon, il se voit obligé d’en arpenter les rues pour éviter le courroux de sa mère.
Le bidonville labyrinthique de Kowloon, véritable protagoniste à part entière, est magistralement retranscrit par Linus Liu. Son dessin dépeint avec talent un univers étouffant, où règnent en maîtres jeux clandestins, fumeries d’opium et trafics en tous genres. Ce quartier est loin d’être une simple toile de fond : il fait écho à une réalité historique complexe, celle de Hong Kong, partagée entre Chinois et Britanniques, plus précisément dans un espace densément peuplé, en déshérence, où des dentistes exerçaient sans diplômes reconnus, au milieu d’une anarchie organisée par les mafias locales.
La force narrative de Catmask Boyréside dans l’habile équilibre trouvé par l’auteur entre légèreté enfantine et profondeur sociale. Tao Tigrou, attachant par son intrépidité naïve et son énergie débordante, évolue au gré d’aventures rocambolesques aux côtés d’un compagnon d’infortune, lui aussi masqué, formant une improbable mais touchante « bromance » féline. Cette solidarité face au danger offre au lecteur des moments d’humour et d’émotion sincères, rythmés par des péripéties où se mêlent ingénuité et gravité.
Linus Liu confronte l’innocence de l’enfance à la violence urbaine. Il parvient ainsi à créer un récit accessible mais jamais simpliste, enrichi de réflexions fines sur la valeur relative de l’éducation formelle comparée aux enseignements de la rue et des épreuves réelles. Tao Tigrou se remémore les conseils de sa mère et les problématise en découvrant par l’expérience de quelle étoffe est faite la vie ordinaire.
Visuellement dynamique, narrativement fluide et porté par une sincérité palpable, Catmask Boy nous transporte dans les ruelles d’un Hong Kong aujourd’hui disparu (Kowloon a depuis été rasé). À la croisée des genres, cet album constitue une belle réussite, promettant à Linus Liu une place méritée parmi les nouvelles voix marquantes du neuvième art asiatique.
Catmask Boy, Linus Liu La Boîte à bulles, mars 2025, 192 pages
#Les Mémés : Punks à chien, cinquième opus des aventures désopilantes signées Sylvain Frécon, paraît chez Fluide Glacial. L’album marque un retour aussi jubilatoire que décapant des désormais incontournables Lucette, Huguette et Paulette. Véritables punkettes octogénaires, ces anti-héroïnes à la dérision corrosive et au verbe acéré n’ont rien perdu de leur mordant, bien au contraire.
C’est avec un plaisir intact que nous retrouvons ces veuves turbulentes dont les passe-temps favoris oscillent entre la dégustation de vins blancs bon marché dans le troquet du quartier, les séances collectives d’ennui existentiel et les expériences hasardeuses autour des nouvelles technologies. Fidèles à leur caractère bien trempé, nos héroïnes n’ont que faire de la bienséance, n’hésitant pas à exhiber leur anatomie décomplexée ou à surveiller attentivement leurs défunts maris rassemblés judicieusement dans un même caveau, facilitant ainsi leur inspection régulière. Le cynisme bon enfant qu’elles cultivent s’avère d’ailleurs aussi efficace lorsqu’il s’agit de conjurer la mort que lorsqu’elles se disputent avec passion pour déterminer qui, de Johnny ou Jésus, mérite davantage de respect.
Sylvain Frécon reste fidèle à ce qui a fait le succès de la série : une impertinence constante, un humour mordant mais toujours attachant et une approche cocasse des thèmes actuels. Les Mémés sont certes âgées, mais elles évoluent parfaitement en phase avec leur époque, maîtrisant l’intelligence artificielle mieux que certains millenials. Pas question pour elles d’être dupées par une image générée par une IA : elles ont l’oeil et reconnaissent aux imperfections ce qui relève de la machine et de la réalité. Ce n’est qu’une situation surréaliste parmi tant d’autres.
L’humour absurde des dialogues, tout en finesse malgré leur apparente trivialité, constitue le véritable moteur de cette bande dessinée. Un simple échange autour des dépressions ou des hémorroïdes devient ici une magistrale leçon d’autodérision. Les scènes de spiritisme où les héroïnes arborent sur la tête les vieux sous-vêtements de leurs défunts conjoints ou les tirades romantiques devant une machine à laver où des slips et culottes s’entrelacent constituent la sève d’un récit ancré dans la réalité douce-amère du troisième âge.
Le coup de crayon de Sylvain Frécon, volontairement caricatural, contribue à exagérer habilement les traits de vieillesse pour mieux en rire. Les dessins esquissés à grands traits nerveux accentuent le caractère anarchique et punk de ces personnages si attachants. Ce cinquième tome se savoure ainsi comme un bon cru : avec gourmandise mais une certaine nostalgie une fois la dernière page tournée, tant l’attachement aux personnages est immédiat.
#LesMémés : Punks à chien confirme que la vieillesse n’est définitivement pas un naufrage lorsqu’elle est menée tambour battant par trois femmes prêtes à tout pour repousser l’inéluctable avec panache et humour. Un album à déguster sans modération, preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que l’esprit punk n’a décidément pas d’âge.
#LesMémés : Punks à chien, Sylvain Frécon Fluide glacial, février 2025, 56 pages
Avec Alphonse : La Gueule de l’emploi, les éditions Fluide Glacial proposent une immersion hilarante dans ce que le marché du travail a de plus précaire et ubuesque. Conçu par Philippe Pelaez et Pascal Valdès, ce premier tome exploite un humour grinçant qui côtoie l’absurde et le comique de situation.
Au centre du récit : Alphonse, un jeune homme au chômage chronique, qui n’a pourtant rien d’un tire-au-flanc. Bien au contraire, sa détermination à accepter n’importe quel emploi pour échapper à la précarité le conduit systématiquement vers les métiers les plus improbables. Mais voilà, malgré sa bonne volonté, Alphonse est affligé d’une maladresse vertigineuse qui transforme chacune de ses tentatives professionnelles en un désastre épique.
La palette des métiers explorés est large et volontairement grotesque. Tour à tour préposé à la récolte de semence de dindons, employé chez un thanatopracteur ou encore nettoyeur de scènes de crimes particulièrement glauques, Alphonse semble attirer les mésaventures comme un aimant. Les scénettes imaginées par les auteurs s’enchaînent à un rythme effréné, plongeant le lecteur dans une série de situations toutes plus absurdes les unes que les autres, et pourtant bien réelles : renifleur d’aisselles, formateur en anglais pour détenus dangereux, « faiseur de queue » rémunéré pour patienter à la place de plus riches que soi ou encore préparateur de commandes au sein d’un entrepôt d’e-commerce – qu’il parvient, malgré lui, à réduire en cendres.
L’originalité de cette bande dessinée réside dans sa capacité à détourner avec humour une réalité sociale implacable : celle des petits boulots, souvent humiliants, mal payés et ingrats, mais néanmoins nécessaires pour survivre. Alphonse porte en bandoulière une ironie grinçante ; il est déchiré entre la nécessité de travailler et une incapacité avérée à garder un emploi, provoquant à chaque fois un rire aussi spontané qu’empathique.
L’écriture se veut efficace et percutante : elle parvient à maintenir le rythme et la tension humoristique tout au long des courtes histoires proposées. Quelques clins d’œil cinématographiques, savamment dosés, enrichissent l’ensemble. Et s’il fallait formuler un bémol, il tiendrait probablement au caractère parfois convenu de certains actes finaux.
Mais l’essentiel est ailleurs : Alphonse : La Gueule de l’emploi livre une critique légère et habile du monde du travail précaire, en mettant en vignettes ses absurdités quotidiennes. Ce premier tome est un bol d’air frais qui permet de relativiser, non sans ironie, les désagréments de la vie professionnelle ordinaire. Une lecture recommandée chaudement à tous ceux qui pensent que leur propre emploi est difficile : après avoir découvert Alphonse, ils pourraient changer d’avis.
Alphonse : La Gueule de l’emploi, Pascal Valdès et Philippe Pelaez Fluide glacial, février 2025, 56 pages
Avec leur roman graphique intitulé La Tête dans les nuages, paru aux éditions Soleil, Emmanuelle Friedmann et Céline Bailleux livrent une œuvre sensible et nécessaire sur le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Basé sur le vécu personnel de la dessinatrice Céline Bailleux, ce livre propose un regard intime et bienveillant sur une réalité souvent mal comprise et sous-estimée.
Le récit nous plonge dans la vie quotidienne d’Anaïs, une enfant attachante de six ans dont l’entrée en CP marque le début d’une série d’épreuves tant scolaires que sociales. Anaïs est atypique : elle oublie ses affaires, peine à se concentrer et manifeste une lenteur prononcée dans les apprentissages. Derrière ces difficultés, révélées par une série d’examens et de consultations médicales, se cache un TDAH à prédominance inattentive.
La force de La Tête dans les nuages réside dans sa sincérité et son authenticité. Céline, la mère d’Anaïs, représente toutes ces mères qui doivent jongler entre les multiples rendez-vous médicaux, la gestion administrative lourde, l’accompagnement scolaire exigeant et les défis constants pour garantir un environnement sécurisant à leur enfant. Une situation qui, bien souvent, rejaillit douloureusement sur leur vie de couple.
Sans tomber dans le piège de la culpabilisation ou de la critique excessive, les auteures adoptent une approche mesurée et pédagogique. La finesse d’écriture d’Emmanuelle Friedmann rend ce témoignage accessible à tous, bien au-delà des seuls parents confrontés au TDAH. L’ouvrage éclaire ainsi les difficultés méconnues de ces familles, tout en invitant à une plus grande compréhension et empathie collective. À cet égard, le portrait de Céline est significatif : elle mène de front sa vie professionnelle et familiale, et il n’est pas rare (c’est peu de le dire) de la voir investie dans son travail, souvent au téléphone, tout en restant disponible dans l’accompagnement quotidien de sa fille.
À travers près de dix années de la vie d’Anaïs, de l’école primaire au collège, le lecteur découvre non seulement les complexités d’un trouble encore insuffisamment pris en compte, mais aussi l’ampleur de la charge économique et mentale que cela implique pour les familles. Le parcours d’Anaïs illustre parfaitement les réalités douloureuses auxquelles doivent faire face les enfants différents : des regards souvent perplexes, voire moqueurs ; des adultes parfois peu compréhensifs, ou insuffisamment sensibilisés ; des efforts redoublés pour des résultats déceptifs ; des préjugés qui minimisent le trouble et questionnent celui ou celle qui en est porteur…
La Tête dans les nuages y oppose un récit juste, jamais moralisateur, qui encourage à repenser les normes éducatives et sociales pour accueillir pleinement la diversité cognitive. Un ouvrage nécessaire et touchant, qui parlera autant aux familles concernées qu’à tout lecteur désireux de mieux comprendre les singularités de chacun.
La Tête dans les nuages, Emmanuelle Friedmann et Céline Bailleux Soleil, février 2025, 128 pages
Deuxième volet du diptyque Alerte avec Johan Massez comme dessinateur-scénariste, Un besoin de vérité creuse le sillon du premier volet Le poids du doute qui mettait en évidence les enjeux liés à la mise en marché d’un nouveau médicament. Baptisé Zandler et commercialisé par le groupe PharmaCom, où Cathy Charlier travaille comme responsable de l’équipe l’ayant mis au point sous la direction de Georges Vermeer qui n’est autre que son beau-père, ce médicament s’avère porteur d’effets secondaires potentiellement dangereux. Or, Clinitech le sous-traitant chargé des tests, a donné son vert pour la commercialisation.
Cathy se trouve dans la tourmente, car elle a donné du Zandler à son propre fils Adri, sans rien dire à personne, pas même Cédric son mari et père d’Adri. D’ailleurs, Cédric pense à bien autre chose, puisque leur fils va mieux et que lui-même va enfin pouvoir se consacrer à l’activité qui lui tient à cœur : l’ouverture de son burger bio dans le garage dégagé de leur propriété. Peu importe que les banques n’aient pas voulu soutenir son projet, puisque son père a accepté de l’aider financièrement (alors que Cédric refusait toute aide en ce sens depuis son mariage avec Cathy).
Après le premier épisode
Cathy seule semble mesurer l’ampleur du danger que représenterait la mise en marché du Zandler. C’est le point délicat du scénario, car le tout début lors de la présentation de Cathy devant les actionnaires du groupe dirigé par madame Borel, a été marqué par le suicide spectaculaire de Milan Slojick, qui faisait partie des cobayes ayant participé aux tests sur le Zandler pour le compte de Clinitech. Mais, les enjeux financiers sont trop importants pour que PharmaCom ne demande ne serait-ce que le report de la mise en marché. On se doute que, dans cet univers où seule compte la rentabilité, si le moindre incident se produisait, PharmaCom n’hésiterait pas un instant à se retourner contre Clinitech.
Un milieu sans pitié
On navigue donc en eaux très troubles dans cette histoire. Et Cathy se sent bien seule. On la voit beaucoup courir dans cet album et pas seulement pour s’entretenir physiquement. Elle court visiblement contre la montre, car ayant décidé de stopper coûte que coûte le processus engagé avec le Zandler, elle comprend qu’elle va devoir agir rapidement et prendre d’énormes risques. Ainsi, elle assiste à une conférence donnée par une journaliste d’investigation spécialisée dans les relations avec les donneurs d’alerte. Le discours est clair : si elle veut vraiment agir selon sa conscience, Cathy va se retrouver isolée comme jamais, face à de puissants intérêts qui risquent de la détruire. Elle risque de perdre son travail et sa famille.
Cathy se débat comme elle peut
Ce qui caractérise Cathy, c’est donc son besoin de vérité pour reprendre le titre de l’épisode. Pour elle, il est hors de question de laisser faire et d’entrer dans le jeu des compromissions. Elle va donc profiter de l’expérience de la journaliste Feriel Rezadeh pour tenter le tout pour le tout. En fait, Cathy risque d’autant plus gros qu’elle n’est pas irréprochable. Elle a participé à la conception du Zandler, en a donné à son fils, menti à son entourage et nié toute tentative d’investigation menée pour son compte personnel. Au fil de la progression de l’intrigue, les menées des uns et des autres font monter la tension en mettant Cathy dans une position de plus en plus inconfortable. D’ailleurs, son action fait grincer les dents dans son entourage et personne n’est disposé à la laisser faire. Les réactions des uns et des autres montrent bien que les enjeux financiers et de pouvoir règnent en maîtres.
Un deuxième épisode à la hauteur du premier
Il est bien dans la lignée de ce qu’on pouvait redouter, avec un conflit d’intérêts particulièrement puissant. Il faut quand même savoir que cette histoire avait initialement été conçue comme un projet de série télévisée, ce qu’on apprend en fin d’album avec les remerciements que Johan Massez adresse à ses co-auteurs Vincent et Frédéric dont on ne saura rien de plus puisqu’ils sont non crédités. Avec Alerte Johan Massez fait ses débuts dans l’univers de la BD. On sent que le scénario lui tenait à cœur, au point de se lancer dans l’élaboration de ce diptyque, lui qui dessinait avant tout en dilettante alors qu’il a une formation d’ingénieur. Le résultat est de bonne qualité, avec une histoire haletante qui se lit comme un thriller bien construit. Le choix des couleurs qui faisait son effet dans le premier volet est ici moins présent, sans doute parce que le dessinateur cherche à faire sentir une approche en rapport avec le titre de l’épisode. Le bleu du ciel indique cette volonté de recherche de pureté qui passe également par des décors toujours minimalistes en arrière-plan. Pourtant, dans les remerciements, Johan Massez mentionne Luc Van Malderen dont il a reproduit des sérigraphies et peintures dans les deux épisodes. Autant dire qu’il faut les chercher pour les identifier. Globalement, Johan Massez utilise quatre bandes par planche, avec quelques dessins de plus grandes tailles. Mais il ne recherche pas le spectaculaire, le scénario étant suffisamment prenant en nous réservant pas mal de péripéties. On note cependant des changements d’ambiances, avec des planches où, logiquement, différentes nuances de couleurs vives prennent successivement le dessus. Les ambiances et péripéties retiennent donc davantage l’attention que les représentations des personnages eux-mêmes qui ne sont pas le point fort du dessinateur, tout en restant fort honorables.
Alerte (2) Un besoin de vérité, Johan Massez Sarbacane : sortie le 5 mars
Elles dormaient sous le sable (Floriane Joseph, 2024), Ta promesse (Camille Laurens, 2025), Le Dernier Jasmin (Juliette Elamine, 2025), sont trois récits (un recueil de nouvelles et deux romans) qui racontent la destinée de femmes face à la violence des hommes. Des écrits jamais simplistes qui donnent une voix à des femmes antiques ou contemporaines, pour offrir un écho au silence, un écrin à la parole féminine.
Elles dormaient sous le sable
Floriane Joseph
150 pages
Édition: Sterenn (24/09/2024)
Dans son recueil de nouvelles, Floriane Joseph donne d’abord une voix, et rend actives, à deux héroïnes antiques : Clytemnestre et Cassandre. Clytemnestre qui descend aux enfers et à laquelle l’autrice offre la chance de « donner sa version des faits » et à nous de l’écouter vraiment. Pour Cassandre, même idée, « entrer dans sa tête afin de voir ce qu’elle a vu ». Floriane Joseph dépoussière des récits antiques, elle les sort de sous le sable où ils étaient ensevelis pour en donner une nouvelle dimension. La voix singulière de l’autrice nous prend par la main dès le début du recueil pour mieux nous accompagner à travers ses différentes nouvelles écrites sur dix années (entre 2013 et 2023). Elle nous prévient, nous rassure et nous entraîne avec elle. Elle convoque des figures monstrueuses – ici l’ogre – pour raconter la violence des hommes. Le récit d’un viol impuni suite auquel la victime doit épouser son bourreau pour réparer l’affront prend des allures de conte, et sa force n’en est que décuplée. Floriane Joseph n’oublie cependant pas de parler, entre deux récits de fin du monde, de l’art et de sa puissance évocatrice comme réparatrice. On pense à deux nouvelles, celle où une bibliothèque est la protagoniste malheureuse d’un récit dévastateur et une autre, qui clôt le recueil, autour de poèmes dans des bouteilles lancées à la mer. Déjouant les clichés et les attentes, l’autrice nous transporte sur cette plage où se cachent des récits puissants qu’elle a rassemblés ici dans un écrin. Ces nouvelles ont été parfois finalistes de concours d’écriture, mais n’ont jamais gagné, elles ont trouvé là une maison où sortir à jamais du sable pour venir jusqu’à nous comme à bord d’une barque qui cette fois sortirait des enfers pour aller vers la lumière.
Camille Laurens est une autrice qui a souvent mis les femmes à l’honneur dans ses romans (Filles, Celle que vous croyez), des récits inextricablement liés à sa propre vie. Dans Ta promesse, elle raconte la relation toxique entre Claire (écrivaine) et Gilles (marionnettiste et homme de théâtre), à travers le récit d’un amour qui élève puis qui écrase. Camille Laurens propose une écriture déliée, faite de souvenirs, de points de vue et de violence psychologique. Pas de sang ici, mais des paroles qui tuent, inévitablement. La force du récit est de multiplier les regards, de raconter différentes visions de ce couple d’artistes. Peu à peu, on comprend quel enfer invisible a vécu Claire pour avoir été un temps plus célèbre que son mari. On croise dans ce récit, Carole et ses « red flag », son féminisme radical, sa défense de Claire. Le mimosa est aussi un protagoniste et il flétrit au même rythme que Claire, dans le triomphe de Gilles qui voulait tant qu’elle habite « chez lui ». Claire doit réapprendre à vivre pour elle, par elle, et dans un lieu qui lui appartienne, qu’importe sa taille. Claire est jugée pour avoir frappé son mari à la tête le jour où l’agence immobilière estimait la maison dans laquelle ils vécurent quelques années, au milieu de leurs allers-retours à Paris et Toronto. Sa violence soudaine, et radicale, est mise en relief avec celle sourde et insidieuse qu’elle a subie, sans même pouvoir réellement réagir. Les poèmes qui ponctuent le récit et s’y mêlent, dans ce témoignage qui cherche à cerner une vérité au milieu de promesses non tenues, sont d’une beauté sidérante et répondent à la dépossession de l’héroïne, qui pourtant se réapproprie sa vie en se racontant : « J’y ai repensé quand j’ai reçu son premier poème, quelques semaines plus tard. J’étais surpris parce qu’elle n’en avait jamais écrit, mais tellement heureux de voir se réenclencher le geste d’écrire. Et c’était logique qu’elle y revienne par la poésie. Le poème répond à une impulsion, ici et maintenant, il ne demande pas à être structuré comme un roman, dans le temps. Mais ce qui m’a frappé surtout, c’est le choix du pronom on. Un pronom indéfini. Qui peut remplacer tous les autres, au singulier et au pluriel, sans s’identifier à aucun. Claire est revenue à la langue par l’impersonnel parce qu’elle n’était plus personne » (p 271) . Claire écrit, raconte, parle, elle invente même une dystopie où l’empathie a disparu. Ta promesse raconte aussi toutes celles qu’on prononce à voix haute, sans presque y penser, et qui restent pourtant dans le cœur de celleux à qui la parole a été donnée comme la possibilité d’un avenir radieux.
Juliette Elamine raconte le Liban depuis trois romans déjà. Elle a raconté l’amour entre un Libanais et une Française, comment il aidait un homme habité par la guerre à se reconstruire sans renier son histoire, puis la vie de deux enfants percutée par la guerre et enfin, dans ce troisième roman, l’histoire de deux sœurs séparées lorsqu’éclate la deuxième guerre du Liban, le 12 juillet 2006. Autour de cette nuit de tous les dangers se cristallise le destin de toute la famille, la mère qui tente d’entourer ses filles de rêve pour oublier la guerre et le père, un patriarche tyrannique. Zeinab surtout qui cherche désespérément Rim, sa sœur adorée. Elle trouvera des réponses dans les carnets laissés par sa sœur. Zeinab travaille dans une maison d’édition, elle connaît la force des récits, surtout ceux qui arrivent encore vierges de toute publication et qu’il faut sélectionner, découvrir, dénicher. Les mots sont des trésors au milieu de la violence ambiante, même s’ils brisent le cœur, mettent un point final à une destinée. L’autrice prépare habilement son terrain pour mieux nous perdre et nous faire oublier la violence, qui devient plus brutale, injuste et écœurante. Son récit mêle l’espoir, la fragilité, l’amour autant que les bombes, le sang et la haine. Chaque mot, chaque phrase sont pesés habilement. Juliette Elamine, qui anime aussi des ateliers d’écriture, a l’art du récit, du mot juste, de l’émotion et du suspens. L’autrice, à travers l’écriture et la psychothérapie, offre une large place à la reconstruction, et son personnage féminin n’en est que plus fort. Zeinab s’éteint un temps, mais elle parvient à rebondir, sans devenir une super-héroïne, juste en décidant de prendre son avenir en main quitte à affronter son passé douloureux, pour mieux l’apprivoiser.
Black Dog : En écho peut-être à White God, le pamphlet du hongrois Kornél Mundruczó, lui-même sans doute un clin d’œil au White Dog de Samuel Fuller, Black Dog relate la relation entre un homme et un chien, les deux ostracisés comme les personnages canins et humains des films suscités. Une réussite impressionnante.
Synopsis de Black Dog: Lang revient dans sa ville natale aux portes du désert de Gobi. Alors, qu’il travaille pour la patrouille locale chargée de débarrasser la ville des chiens errants, il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux. Une rencontre qui va marquer un nouveau départ pour ces deux âmes solitaires.
Wicked
Il arrive un moment où on découvre Jia Zhang Ke, celui-là même qui a réalisé le très récent Feux Sauvages, dans le personnage d’un oncle dans le film d’un de ses compatriotes, Black Dog de Guan Hu. Il y a déjà 20 ans qu’on l’a découvert dans Still Life, alors un jeune cinéaste prometteur de ce qu’on appelle paresseusement la sixième génération du cinéma chinois. C’était comme hier…
Mais foin de ces considérations sur l’avancement inexorable de notre âge. Parlons plutôt de cet incroyable film. Black Dog commence très très fort avec une première séquence ultrapuissante : aux portes du désert de Gobi, dans un paysage splendidement photographié par Weizhe Gao, une impressionnante meute de chiens dévale la petite colline à toute vitesse. Un bus qui passait par là est pris de court et verse sur le côté de la rue, bousculé par la horde. Nous aussi, nous sommes ébahis par ce spectacle qui nous installe d’emblée dans le film sans plus jamais qu’on en sorte.
Plus de peur que de mal ; le film déploie même une certaine dose d’humour lors de cette scène d’accident. On y découvre le protagoniste Lang (Eddie Peng, méconnaissable), une ex-rockstar et figure locale du motocross, de retour chez lui après avoir purgé une peine de prison de 10 ans, après avoir tué le fils d’un caïd local. Taiseux, il n’aura presque pas de dialogue tout au long du métrage, et tout son travail passera uniquement par ses gestes et ses regards. Un film minimaliste donc, symbolisé par son arrivée en ville tel un lonesome cowboy, sous un soleil éclatant et dans des ruelles vidées de sa population. Les mines ferment et les habitants sont obligés de partir, laissant derrière eux des bâtiments qui seront détruits pour laisser place au monde moderne et au paraître, puisque même si on en est géographiquement loin, on est quand même à la veille des JO de Pékin. Pour les mêmes raisons, la ville fait la chasse aux centaines de chiens errants laissés derrière eux par les émigrants, voire aux chiens domestiques dont les maîtres ne se seraient pas acquittés d’une certaine taxe. Black Dog raconte en filigrane la modernisation à marche forcée de la Chine. Le cinéaste nous donne ici et là des indices qui montrent l’évolution de cette société chinoise devenue fort mercantile, ou plutôt mercantile autrement, et rendue ainsi plus violente.
Les premières rencontres entre Lang et le chien noir, autour d’un bas de mur convoité par les deux sont assez facétieuses, mais aussi poétiques, et donnent le ton d’une relation qui s’annonce complice. Le chien est un lévrier aussi maigre que majestueux, hargneux, dangereux même, soupçonné d’avoir la rage et faisant l’objet d’une traque dans le village, avec la promesse d’une récompense. Ayant rejoint la brigade anti-chiens du fameux oncle, Lang attrape le chien et décide de le garder avec lui. Ces deux parias, l’ex-taulard et le rageux, s’apprivoisent pas à pas, sans un mot, ce qui rend le métrage encore plus fascinant.
Voilà donc deux êtres en route vers la résilience et la rédemption, où ils apprennent à se défaire des oripeaux de leur violence respective pour découvrir une relation de tendresse, de confiance et de bienveillance. Un chemin non dénué d’embûches, mais qu’on a plaisir à suivre avec eux, la proposition du cinéaste étant tout sauf sirupeuse. Les chemins de traverse ne sont pas avares de beaux moments, que ce soit celui du père de Lang qui s’abîme dans l’alcool, et qui là aussi se soigne au travers d’un animal, un tigre atone qui n’a plus le goût de rien ; la petite amie potentielle pleine d’allant, les mafieux qui veulent sa peau, ou encore l’oncle bienveillant (Un Jia Zhang Ke bienveillant envers son collègue ?)
Comme les grands films « canins » que nous avons cités en préambule, Black Dog est un film métaphorique, associé souvent à la violence que ces meutes de chien infligent ou subissent, la violence qui n’est pas innée mais induite par le comportement même de l’être humain, la violence encore qui n’est pas une fatalité, puisque Guan Hu ouvre une porte de sortie. Minimaliste, le film est servi par la photo incroyable de Weizhe Gao, qui magnifie un paysage déjà magnifique, qu’il baigne d’une très belle lumière. Les plans sont vastes, les étendues désertiques faisant penser aux nouveaux westerns sud-américains qu’on a pu voir ces derniers temps (Jauja de Lisandro Alonso, Les Colons de Felipe Gálvez, Los Delincuentes de Rodrigo Morino, etc.)
Black Dog est le petit bijou de ce premier trimestre, récompensé à juste titre, par le prix Un Certain Regard au dernier festival de Cannes.
Black Dog – Bande annonce
Black Dog – Fiche technique
Titre original : Gouzhen (combat de chiens en mandarin)
Réalisateur: Guan Hu
Scenario : Rui Ge, Guan Hu
Interprétation : Eddie Peng (Lang), Tong Liya (Raisin), Jia Zhang-ke (Oncle Yao), Zhang Yi (Le Manager)
Photographie : Weizhe Gao
Musique : Breton Vivian
Producteurs : Jing Liang, Justine O, co-producteur : Zhonglei Wang
Maisons de production : The Seventh Art Pictures, Huayi Brothers Pictures, Momo Pictures, Bona Film Group
Distribution : Memento Films
Durée : 116 min.
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 05 Mars 2025
Chine· – 2024