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On ira : un road-movie solaire entre rires et larmes

Par un style intimiste et personnel inspiré de l’expérience de sa grand-mère, Enya Baroux nous invite dans son premier film, On Ira, à réfléchir avec tendresse et légèreté sur l’accompagnement en fin de vie, pour un voyage rempli d’humour et de vraie humanité. Elle adresse avec justesse la question importante : comment nous occupons-nous de nos aînés ?

Un film intimiste

Dans la famille Baroux, demandez la fille Enya, une Bonne Pioche Cinéma ! (une des sociétés de production du film). Pour son tout premier long-métrage, Enya nous offre une comédie dramatique sur l’accompagnement à la fin de vie et les choix qu’on peut être amené à faire, inspiré de l’expérience qu’elle a vécue avec sa grand-mère, dont elle était très proche, et qui a terriblement souffert durant ses derniers jours, mais en évitant le film trop autobiographique. Contrairement aux films précédents sur ce thème, en général sérieux et tristes (Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé en 2012 avec déjà Hélène Vincent, ou les plus récents Tout s’est bien passé de François Ozon en 2021, De son vivant d’Emmanuelle Bercot en 2021 et bien sûr La Chambre d’à côté de Pedro Almodovar en 2024), la réalisatrice opte ici pour une approche pour le moins décalée, voire à contre-pied, en choisissant un ton cocasse pour aborder la mort avec légèreté, un pari quand on sait la mauvaise image des comédies dans le cinéma d’aujourd’hui. Elle adopte ainsi la célèbre citation de Beaumarchais dans le Barbier de Seville : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Un road-movie lumineux où l’on prend le temps de se dire la vérité

Pour assurer l’efficacité de cette comédie douce-amère, Enya Baroux brosse le portrait d’une famille aux compartiments caricaturaux, aux accents pieds nickelés, néanmoins vrais et ordinaires, dans lesquels on peut en partie se reconnaître.

Marie (campée par une excellente Hélène Vincent, pudique et touchante), cette grand-mère qui se sait atteinte d’une maladie incurable, est bien décidée à partir en Suisse pour « bénéficier » d’un suicide assisté. Devant l’impossibilité de le dire à son fils Bruno complètement irresponsable (David Alaya parfait dans ce rôle), Marie met dans la confidence Rudy, un auxiliaire de vie désabusé et au caractère marginal, rencontré par hasard, rôle interprété par Pierre Lottin, cet acteur décalé, drôle et apportant un grain de folie jouissif. Acculée au mensonge à sa famille, elle invente la nécessité d’un voyage en Suisse pour récupérer un héritage de son mari disparu, aventure dans laquelle se précipite Bruno, criblé de dettes et embarquant sa fille Anna, en pleine crise d’adolescence. Elle est jouée par la jeune actrice Juliette Gasquet, castée pour le film, on la sent de plus en plus à l’aise et attendrissante au fil du film et de son rapprochement avec sa grand-mère. On ne peut pas s’empêcher de penser à la réalisatrice elle-même sous les traits d’Anna.

Dans une inspiration à la Little Miss Sunshine (de John Dayton et Valerie Faris en 2006), les quatre larrons partent ainsi dans un road-movie trépidant avec le vieux camping-car familial. Pour soutenir l’intérêt du voyage de Marie, la réalisatrice écrit un scénario palpitant et drôle (en collaboration avec Martin Darondeau et Philippe barrière), fondé habilement sur des quiproquos en chaînes et des révélations progressives. Elles permettent aux personnages de se découvrir vraiment, de resserrer des liens distendus, d’autant plus émouvants, sensibles et profonds que la vérité s’impose progressivement à eux, et que le voyage de Marie touche à sa fin. Même si le ton est souvent délirant, il ne manque pas de justesse. Pour mieux embarquer le spectateur dans l’intimité et les mouvements des personnages, la réalisatrice opte volontiers et avec efficacité pour la caméra à l’épaule.

La musique entraînante et pop avec instruments à corde contribue à l’humanité touchante du film, mais sans pathos; le thème récurrent de la chanson « Voyage Voyage » de Desireless achève de nous embarquer dans un road-movie certes improbable mais rempli de tendresse.

Des acteurs impliqués qui se connaissent bien

Le talent d’Enya Baroux est indéniable dans sa capacité à diriger les acteurs pour assurer la réussite du fonctionnement de cette comédie où les gags doivent fonctionner au cordeau pour ne pas tomber à plat, d’autant qu’elle est parsemée de moments à forte émotion. L’implication sans faille de 3 acteurs doués et qui se connaissent bien facilite cette performance, d’autant qu’on sent bien qu’ils s’apprécient et se respectent.

Hélène Vincent est une habituée de ces rôles de vieilles dames, et a joué avec Pierre Lottin dans le très bon Quand vient l’automne de François Ozon. En pleine ascension avec son style à part, Pierre Lottin (excellent dans En fanfare d’Emmanuel Courcol) a ici un rôle véritablement taillé pour lui, avec sa capacité à rendre accessible des sujets graves par le rire. Doté d’une sensibilité qui lui est propre, Pierre Lottin apparaît le plus responsable de la bande et le plus empathique avec Marie, finissant par faire vraiment partie de la famille, une prouesse ! Ils se répondent ici parfaitement avec David Ayala, brut de décoffrage, d’autant qu’on les a déjà vus ensemble dans Un Triomphe du même Emmanuel Courcol.

Le droit à mourir dans la dignité

Le film n’est pas ouvertement militant sur le sujet important de la fin de vie mais il contribue au débat qui n’a pas fini d’agiter notre société, en particulier concernant le suicide assisté, encore interdit en France, et son nécessaire encadrement. Pour en assurer la réalité et la cohérence, la réalisatrice s’est utilement rapprochée de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la dignité).

Au-delà, le film adresse la question importante de la façon dont nous nous occupons de nos aînés, et comment nous en prenons soin ou nous les laissons abandonnés à leur sort; la décision de Marie en sert de révélateur émouvant auprès de son fils et sa petite-fille. À témoin aussi cette très belle rencontre en route avec une communauté gitane, et la façon dont le scénario évoque leur culte envers les personnages âgés jusqu’à leur mort, à la grande différence avec la froideur des hôpitaux.

Au bout du compte, le pari est-il réussi ?

Bien entendu, chaque spectateur aura sa réponse à cette question, et on peut aimer ou non certains gags un peu limites.

Mais retenons surtout la belle déclaration de Juliette Gasquet : « Je n’avais jamais vu une comédie dramatique aussi profonde et intelligente où l’on se surprend à voir couler des larmes sur les sourires ». En visionnant le film, je ne me doutais pas à quelle point ce serait vrai.

Et quel plus bel hommage peut-on décerner à ce formidable premier film d’Enya Baroux sur un thème qui lui est cher et qui nous bouleverse tous ?

On ira : Bande-annonce

Fiche Technique du film On Ira

  • Réalisation : Enya Baroux
  • Scénario : Enya Baroux, Martin Darondeau et Philippe Barrière
  • Musique : Dom La Nena
  • Décors : Astrid Tonnelier
  • Costumes : Michelle Piana
  • Photographie : Hugo Paturel
  • Son : Franck Duval
  • Montage : Baptiste Ribrault
  • Production : Nathalie Algazi, Martin Darondeau, Yves Darondeau et Emmanuel Priou
  • Coproduction : Cloé Garbay, Jérôme Hilal, Laurent Jacobs et Bastien Sirodot
  • Sociétés de production : Bonne Pioche et Carnaval Productions, en coproduction avec UMedia et Zinc
  • Société de distribution : Zinc
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Format : couleur — 2,39:1 (Scope) — son 5.1
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 95 minutes
  • Sortie nationale : 12 mars 2025

Distribution:

  • Hélène Vincent : Marie
  • Pierre Lottin : Rudy, aide-soignant
  • David Ayala : Bruno, fils de Marie
  • Juliette Gasquet : Anna, petite-fille de Marie
  • Henock Cortes : Yago
  • Gabin Visona : Diego
  • Brigitte Aubry : Simone
  • Fanny Outeiro Da Costa : la médecine
  • Jeanne Arènes : la banquière
  • Nicolas Lumbreras : le fossoyeur
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4

« Frankenstein, au nom du père » : la part de l’ombre

Dans le cadre de sa série « Les classiques de l’horreur », la maison d’édition Glénat poursuit son exploration des grands mythes gothiques, avec Frankenstein – Au nom du père. Après une relecture audacieuse du Dracula de Bram Stoker, les auteurs Marco Cannavo et Corrado Roi s’attaquent cette fois au chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, un texte ô combien séminal de la littérature anglaise. Librement inspiré de l’œuvre originelle, cet album renouvelle le mythe tout en respectant les grandes lignes du récit.

Dans cette adaptation tirée au cordeau, Marco Cannavo choisit de centrer le récit sur la relation entre Victor Frankenstein et sa créature, un lien père-fils réinventé, traversé de rancœur, qui constitue le cœur d’une nouvelle interprétation où la douleur le dispute à l’incompréhension. Le créateur et sa créature, ennemis mortels, possèdent chacun des aspérités humaines et monstrueuses, à des degrés insoupçonnés. Le monstre se voit ainsi humanisé, doté de ses propres souffrances et mû par une quête de sens et de liens affectifs qui vont nourrir sa vengeance.

L’histoire se déroule en 1790, à Ingolstadt, en Bavière. Victor Frankenstein n’est encore qu’un jeune et ambitieux scientifique. Il rêve de redonner vie à la chair morte. Après avoir été influencé par le médecin Giovanni Aldini, qui parvient à provoquer des mouvements dans un cadavre décapité, Frankenstein s’enferme dans son laboratoire et parvient à rassembler les morceaux d’un corps dans l’espoir d’accomplir l’impossible. Mais une fois la vie insufflée à sa créature, celle-ci s’échappe, devient une menace et amorce une tragédie qui ne fera que s’accentuer.

Le roman graphique, mené d’une main de maître, opère une transposition subtile du mythe en l’ancrant dans des problématiques contemporaines : la quête de connaissance à tout prix, l’isolement social, l’ostracisme et la monstruosité comme miroir de l’humanité. L’accent mis sur l’aspect paternel et filial de la relation entre Frankenstein et sa créature donne lieu à une lecture plus intime et psychologique, mais aussi plus bien que perturbante. Car les porosités entre le Bien et le Mal, entre le progrès et l’abjection, entre l’humain et l’inhumain, s’avèrent nombreuses et ambiguës. 

Le dessin au noir et blanc, précis et poétique, insuffle à l’album une atmosphère oppressante – et sublime. Les ombres, les contrastes et la texture du trait participent pleinement à l’ambiance de mystère et de terreur larvée qui plane sur le récit. L’adaptation de Mary Shelley n’en est que plus réussie, puisque l’antagonisme central, chargé d’affects, est mis en vignettes avec un sens aigu de l’image… et de l’imaginaire. Effrayante, colossale, la créature suscite pourtant ce qu’il faut de compassion pour que le lecteur soit sensible à sa cause. Victor Frankenstein, quant à lui, brille par ses contradictions, entre génie scientifique et créateur impitoyable, longtemps incapable de prendre la pleine mesure de ses responsabilités.

Frankenstein – Au nom du père est une réussite totale, qui s’inscrit avec brio dans la lignée des adaptations de classiques littéraires par les éditions Glénat. Marco Cannavo et Corrado Roi parviennent à redonner toute sa force à l’histoire de Mary Shelley en l’adaptant à notre époque et en respectant l’essence du texte. À ne pas manquer.

Frankenstein, au nom du père, Marco Cannavo et Corrado Roi
Glénat, mars 2025, 112 pages

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4

« Liberté, égalité, s’émanciper » : en dehors des diktats

Dans Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati livre une œuvre intime et poignante qui explore les luttes invisibles des femmes issues de l’immigration. À travers un récit graphique engagé, l’auteure nous plonge dans son histoire personnelle et aborde les combats collectifs de celles qui se battent pour leur émancipation.

Le point de départ de Liberté, égalité, s’émanciper est un échange tout à fait banal, mais révélateur, entre Chadia et ses deux filles adolescentes. La mère évoque son passé et l’atmosphère de contrôle omniprésent exercé par ses parents. 

En se confiant à ses filles, Chadia se remémore l’inégalité flagrante avec laquelle elle et ses sœurs étaient traitées par leur mère, alors que ses frères jouissaient d’une liberté que leur était strictement refusée. Les filles étaient cantonnées aux tâches ménagères, tandis que les garçons jouaient à la console et profitaient de leur temps libre comme ils l’entendaient. Ces inégalités, vécues au quotidien, constituaient un poids accablant pour la jeune fille. Elles ont forgé sa détermination à se battre pour un changement radical dans sa vie.

C’est une injustice systémique que l’auteure effeuille, ainsi que le mal-être qui en découle. Elle révèle aussi les mécanismes par lesquels elle a trouvé des moyens de contourner cette oppression, dans un combat qui allait bientôt s’étendre à des dimensions plus larges. Ainsi, s’il s’agit au début de recevoir des appels personnels ou de fumer une cigarette en cachette, elle en vient rapidement à claquer la porte et à rejoindre un centre d’accueil religieux afin de se soustraire à des parents jugés trop contrôlants.

Dans Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati aborde des thèmes universels, toujours très actuels, liés à l’émancipation des femmes dans des sociétés où les traditions dominent, notamment dans les familles d’origine maghrébine. On aurait cependant tort de résumer le récit à cette seule dimension : il s’agit bel et bien d’un cri de résistance général contre les injustices du patriarcat et du sexisme, visibles aussi bien dans la sphère privée que publique.

Une ligne de tension apparaît rapidement dans le récit : le contraste entre les attentes culturelles de la famille de Chadia et ses aspirations personnelles. L’emprise des traditions et des règles patriarcales sur la vie des femmes, dans un environnement où le contrôle social est omniprésent, constitue un point d’ancrage majeur et explique le déchirement intérieur que vit Chadia. Cette dernière est tiraillée entre son amour pour sa famille et le désir de se libérer d’une emprise à certains égards néfaste, en raison de codes culturels trop oppressifs. Ce double fardeau se répercute sur son quotidien, mais devient aussi un moteur de son évolution personnelle et de son engagement pour l’émancipation.

Le choix narratif de l’auteure, en mettant en scène un dialogue intergénérationnel entre Chadia et ses filles, permet de poser un regard sur l’évolution des mentalités au sein des familles issues de l’immigration. Tandis que Chadia se souvient de son enfance marquée par des interdictions et des frustrations, ses filles, plongées dans une époque différente, sont ici le miroir des progrès accomplis.

Liberté, égalité, s’émanciper se présente comme une BD engagée, refusant les simplifications et les clichés. L’album constitue un outil de prise de conscience, une incitation à questionner les inégalités, et surtout, à ne jamais cesser de se battre pour une émancipation véritable. Chadia a dû secouer la fourmilière pour que ses parents acceptent son individualité, sa singularité. C’est ce féminisme universaliste de base qui irrigue tout l’ouvrage. Et si ça peut paraître convenu par moments, ça n’en reste pas moins salutaire. 

Liberté, égalité, s’émanciper, Chadia Chaibi Loueslati 
Marabulles, février 2025, 144 pages

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3

« White Only » : Althea Gibson, pionnière du tennis noir-américain

Alors que la ségrégation raciale avait encore cours dans les États sudistes, Althea Gibson est devenue la première championne américaine de tennis noire, s’érigeant de ce fait en symbole de résilience et de lutte. White Only (éditions Glénat), de Julien Frey et Sylvain Dorange, permet de redécouvrir cette figure incontournable du sport et de la lutte pour les droits civiques. 

Jeune, Althea Gibson est une enfant d’Harlem, turbulente et sportive, défiant volontiers les garçons sur tous les terrains de jeu. Elle se distingue déjà dans diverses disciplines sportives, notamment le basket et le baseball, mais c’est le tennis qui, très vite, prend le dessus et l’attire irrémédiablement. Pour elle, la raquette est un moyen d’affirmer son identité et de sortir, même si elle l’ignore encore, du cycle de pauvreté et de violence qui menace son quartier.

Son père ne valide pas ses choix sans réserve. Strict, inquiet pour l’avenir de sa fille, il préférerait qu’elle se concentre sur ses études. Mais Althea est déterminée. Et elle a de la suite dans les idées. Le tournant de sa vie sportive se produit en 1940, lorsqu’elle intègre le Cosmopolitan Tennis Club, un club de tennis réservé aux Afro-Américains. C’est le début d’un parcours semé d’embûches mais aussi de triomphes.

Car si la vie d’Althea Gibson passe par l’excellence sportive, la réalité de l’époque n’a rien d’une sinécure. Dans les années 1940, la ségrégation n’est pas uniquement une question de lois : elle s’instille dans les structures sportives, et les joueurs noirs sont systématiquement exclus des compétitions les plus prestigieuses. Le championnat national de Forest Hills, futur US Open, en est un parfait exemple. En tant que Noire, Althea ne peut pas y participer. Mais cette injustice, loin de l’arrêter, la motive au contraire. En 1950, grâce à son travail acharné et à l’appui de figures comme Alice Marble, elle devient la première Noire à jouer dans un tournoi majeur du Grand Chelem.

White Only met en lumière cet aspect fondamental de son parcours. En plus de son talent exceptionnel, la jeune Althea se trouve rapidement à l’avant-garde d’un combat politique dont elle ne maîtrise pas toutes les composantes. Et même si elle ne le cherche pas, elle constitue un modèle pour toutes celles qui lui succèderont. Aussi, entraînée et financée par des mécènes (la famille Eaton, notamment), ses objectifs restent avant tout sportifs ; elle n’en devient pas moins, involontairement, un symbole de résistance contre la ségrégation, ouvrant la voie à d’autres joueurs comme Arthur Ashe et les sœurs Williams.

Avec un dessin semi-réaliste, des couleurs chatoyantes et des décors soignés, White Only parvient parfaitement à capter la tension de la ségrégation, ou les dissensions d’Althea, souvent prise entre deux mondes – celui de la bourgeoisie noire de Harlem et celui des clubs réservés aux Blancs. La mise en scène de ses triomphes dans les grands tournois de tennis, notamment Roland-Garros et Wimbledon, fait également son œuvre. Mais ce que l’on retient surtout, c’est la détermination d’une jeune femme indépendante, obstinée, talentueuse et courageuse. Pionnière dans la lutte pour les droits civiques, Althea Gibson a bousculé les normes raciales d’une Amérique profondément divisée, en accomplissant des exploits sportifs remarquables, au grand dam des fédérations qui cherchaient à lui fermer les portes. 

White Only rend hommage à une femme qui a transcendé les frontières du sport et a ouvert la voie à des générations entières de sportifs noirs. Si elle-même insistait souvent sur le fait que la politique ne l’intéressait pas, il est indéniable que son parcours a résonné bien au-delà des terrains de tennis. À recommander sans hésitation à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du sport, à la ségrégation raciale ou à la puissance du courage individuel dans un monde parfois injuste.

White Only, Julien Frey et Sylvain Dorange
Glénat, février 2025, 152 pages

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3.5

« Calle Malaga » : seul avec ses démons

Avec Calle Malaga, Mark Eacersall et James Blondel livrent un récit introspectif et taciturne, aux teintes mélancoliques, qui explore les méandres psychologiques d’une cavale, sur fond d’atmosphère méditerranéenne. L’intrigue, sobre et taiseuse, se déploie autour d’un homme solitaire, Saïd, réfugié dans une résidence presque déserte sise dans une station balnéaire espagnole. Armure dressée contre un passé menaçant, cet isolement est bousculé par l’apparition d’un voisin dont l’enthousiasme chaleureux contraste nettement avec l’attitude froide et distante du protagoniste.

La scénarisation de Mark Eacersall est particulièrement habile lorsqu’il s’agit d’explorer les effets psychologiques de la cavale. L’auteur évite soigneusement les poncifs du polar tapageur, privilégiant une lente introspection dans un décor où le soleil, paradoxalement, accentue les ombres intérieures du protagoniste. Ce contraste, très réussi, rappelle par moments les atmosphères dépouillées et oppressantes de films comme Le Samouraï de Jean-Pierre Melville ou Drive de Nicolas Winding Refn. Ici, en plus du héros silencieux et mystérieux, l’absence apparente de danger se révèle finalement plus angoissante que la menace elle-même.

Le graphisme de James Blondel épouse parfaitement ce propos introspectif et minimaliste. Son trait, marqué par un encrage soutenu, renforce l’angoisse sourde, tandis que sa colorisation monochrome distille une mélancolie qui imprègne chaque planche. L’utilisation habile des jeux d’ombres et de lumière confère aux lieux dépeuplés une poésie silencieuse, très cinématographique. Saïd a une routine réglée comme du papier à musique : il court pour se défouler, évite les sorties intempestives, fréquente une prostituée sur une base hebdomadaire et tue le temps en jouant aux jeux vidéo.

Calle Malaga a cependant les défauts de ses qualités. Comment entrer pleinement en empathie avec Saïd alors même que le protagoniste reste volontairement distant, taciturne jusqu’à l’excès ? Il reste longtemps un point d’interrogation pour le lecteur, qui, bien que pris par une ambiance travaillée en orfèvre, ne peut s’accrocher au personnage. Le récit, court et elliptique, empêche en sus le développement de certains aspects intrigants du scénario.

Calle Malaga vaudra alors surtout pour son expérience immersive et originale du polar noir. La tension naît moins des péripéties spectaculaires que des silences et des regards furtifs. Dans un été sans vie, dans une station balnéaire espagnole presque figée, Saïd semble se soustraire au monde environnant, sans que l’on sache précisément pourquoi. Il faudra l’introduction d’un voisin enjoué pour percer un peu la carapace, ajouter des couches de signification au récit et faire basculer le destin de notre anti-héros.

Imparfait mais magnétique, Calle Malaga apporte subtilement sa pierre à l’édifice. S’il ne renouvelle pas le polar noir, il y injecte ses propres variations, efficaces et plaisantes.

Calle Malaga, Mark Eacersall et James Blondel
Bamboo, février 2025, 72 pages

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3.5

Parthenope : Voir Naples et vivre !

Dans Parthenope, Paolo Sorrentino mêle beauté, poésie et mélancolie à travers l’histoire d’une jeune archéologue. Ce film baroque et lumineux célèbre la puissance du cinéma pour éveiller des émotions profondes et nous transporter dans l’éternité de Capri.

La mélopée de la beauté de Paolo Sorrentino

Le dernier Sorrentino, Parthenope, c’est sublime de grâce de cinéma de théâtre d’intelligence de mélancolie. Ce film nous fait toucher ce que Francis Bacon répond dans une de ses interviews à un journaliste, qui lui demande : Que cherchez-vous à transmettre dans vos œuvres ? « LA BEAUTÉ, c’est tout ce qui m’intéresse », répond Bacon.

État poétique et expérience esthétique

Parthenope est un film qui crée l’état poétique, un état où se réconcilie fêlures et frustrations, abîmes et tristesses, un état où la mélancolie vient se baigner dans le fleuve des émotions. Il faut prendre cette œuvre comme une expérience esthétique à part entière. Enchanteresse, palpitante, voguant entre la mer et les rochers de Capri, transfigurant nos humeurs, nous offrant un parfum, une aura, le spectacle pur d’un enivrement. Pas une scène de Parthenope, pas une ne cède sur la beauté.

Tout y est traversé du chant nostalgique des sirènes de Naples, tout y est vibrant d’âmes, de fantômes, d’anges, de couleurs suaves et fauves, tout y fait signe d’images de l’histoire du cinéma (Fellini pour l’ébriété de l’émotion, Tarantino pour un acteur sosie de Travolta, Godard bien sûr), tout y résonne d’une intelligence philosophique  lumineuse et rédemptrice.  Parthenope, c’est à la fois l’épopée d’une jeune fille (future archéologue) sur une trentaine d’années et la remémoration langoureuse et amoureuse de tous ses rites de passage lorsque doucement la jeunesse devient adulte et que les mondes s’épuisent.

Gary Oldman : désenchantement et enchantement

Le film arrive à n’être jamais cynique mais insolite et ironique, inattendu et galvanisant dans des séquences inoubliables, presque théâtrales et cathartiques dont l’une avec un prêtre-séducteur,  l’autre avec une agente de cinéma masquée. C’est grandiose et farouche, drôle, somptueux, baroque et grave. Surtout toutes les scènes avec un Gary Old/man écrivain alcoolique vieillissant sont savoureuses de beauté lucide. Celles entre le professeur émérite et sa jeune élève archéologue scellent toute l’ironie jouissive impulsant sa sève joueuse et formatrice à la nostalgie de l’ensemble.

À quoi pensez-vous demande Parthenope au prêtre ? A tout le reste, répond-il. Tout le reste empreint de la coulure du temps du drame de la vie.

Pouvoir stupéfiant du cinématographe

Parthenope agit comme un sortilège. Sorrentino montre à quel point le cinéma et l’image peuvent faire des miracles, ressusciter des émotions par-delà les petites médiocrités et vanités quotidiennes, et surtout nous élever, nous faire éprouver l’universel et toucher la beauté divine.

CAPRI C’EST JAMAIS FINI !

Parthenope – Bande-annonce

Parthenope – Fiche technique

Réalisation : Paolo SORRENTINO
Scénario : Paolo SORRENTINO, Umberto CONTARELLO
Image : Daria D’ANTONIO
Interprètes : Celeste DALLA PORTA, Stefania SANDRELLI, Gary OLDMAN, Silvio ORLANDO, Luisa RANIERI, Peppe LANZETTA, Isabella FERRARI, Silvia DEGRANDI, Lorenzo GLEIJESES, Daniele RIENZO, Dario AITA, Marlon JOUBERT, Alfonso SANTAGATA, Biagio IZZO
Première assistante réalisatrice :
Décors : Carmine GUARINO
Son : Emmanuele CECERE, Silvia MORAES, Mirko PERRI
Montage son : Cristiano TRAVAGLIOLI
Musique : Lele MARCHITELLI
Producteurs : Lorenzo MIELI, Ardavan SAFAEE, Paolo SORRENTINO, Anthony VACCARELLO
Sociétés de production : The Apartment Pictures, Yves Saint Laurent, Numero 10
Pays de production : Italie, France
Distribution France : Pathé Films
Durée : 2h16
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 12 mars 2025

« Histoires de sororité » : des femmes unies pour l’émancipation

Dans son ouvrage Histoires de sororité, publié aux éditions Glénat, Caroline Cohen Ring explore les récits méconnus et inspirants de femmes qui, à travers les siècles, ont favorisé l’émancipation collective par la solidarité et le partage.

L’ouvrage débute par la dame du Cavillon, une femme de la préhistoire que les archéologues avaient initialement confondue avec un homme. Cette chasseuse et bâtisseuse illustre la robustesse et l’implication active des femmes au sein des sociétés anciennes. Ce premier récit rappelle que, dès la préhistoire, les femmes ont contribué aux tâches essentielles de leur communauté.

Les femmes scythes, guerrières émérites, sont également mises en lumière. Enterrées avec des armes et des harnais de chevaux, elles étaient cavalières et recevaient une formation militaire similaire à celle des hommes. Une découverte de 2019 a révélé qu’une des femmes scythes possédait probablement un rôle de commandement au sein de son groupe, prouvant ainsi leur importance dans cette société.

Au 7e siècle avant J.-C., sur l’île de Lesbos, Sappho incarne une autre figure de la sororité. Poétesse renommée, elle crée un cercle d’instruction où elle enseigne le théâtre, la danse, la poésie, mais aussi la musique, la géographie et l’histoire. Son établissement, dédié à la déesse Aphrodite, offre aux jeunes femmes un accès inédit au savoir dans l’Antiquité. Sappho leur transmet également une vision de liberté, où l’amour et le plaisir entre femmes trouvent leur place.

Au Moyen Âge, Christine de Pizan, autrice de La Cité des dames, supporte une autre facette de cette quête d’émancipation. Autodidacte, elle échappe au destin imposé aux femmes de son époque – le couvent ou le mariage – pour gérer elle-même ses finances et défendre le rôle des femmes dans la société. Elle s’attaque aux discours misogynes et lutte pour la reconnaissance de la valeur des œuvres écrites par des femmes.

Histoires de sororité souligne également l’importance du pantalon comme symbole d’émancipation. Plus qu’un simple vêtement, le pantalon est un outil de protection et de désexualisation qui permet aux femmes d’évoluer avec une plus grande liberté de mouvement. Cette adoption du pantalon marque une rupture symbolique avec les contraintes vestimentaires imposées par le patriarcat. L’imprimerie, de son côté, a offert une autre planche de salut : la possibilité de s’instruire seule.

Autre registre. Caroline Cohen Ring revient sur l’histoire bien connue des suffragettes, ces militantes qui ont lutté pour obtenir le droit de vote. Elle met en perspective leur combat avec celui d’autres figures féministes parfois méconnues. Dans les années 1920, les sœurs Nardal, premières étudiantes noires inscrites à la Sorbonne, ont par exemple joué un rôle crucial dans l’émergence du mouvement de la Négritude. Leur salon littéraire accueille des figures telles qu’Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, permettant une réflexion sur l’émancipation des peuples colonisés et des femmes noires.

L’ouvrage se clôt avec des figures contemporaines telles que Mahsa Amini, symbole de la révolte iranienne, et les militantes féministes égyptiennes Huda Shaarawi et Ceza Nabarawi, qui ont levé le voile en revenant d’un congrès pour le suffrage des femmes à Rome…

Avec cet ouvrage, Caroline Cohen Ring met en lumière des récits de femmes unies par la sororité à travers les siècles. Elle démontre que l’image de la rivalité féminine, souvent véhiculée dans les œuvres de fiction, est l’un des socles du patriarcat. Histoires de sororité est une œuvre inspirante qui prouve que la solidarité entre femmes est l’une des clés de l’émancipation féminine. Cette dernière prend des formes plurielles mais est toujours mue par l’abnégation, le courage et une volonté ferme de s’affranchir.

Histoires de sororité, Caroline Cohen Ring
Glénat, février 2025, 160 pages

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3.5

« Chère maman » : une emprise maternelle toxique

Dans Chère maman, Sophie Adriansen et Mlle Caroline s’attaquent à un sujet délicat et douloureusement universel : l’emprise toxique d’une mère sur sa fille. Ce roman graphique, publié aux éditions Glénat, décortique les mécanismes insidieux d’une relation empoisonnée, et les conséquences psychologiques durables qu’elle entraîne.

Alix, mère de trois enfants, épouse aimante et épanouie, styliste accomplie, a tout pour être heureuse. Mais derrière cette façade envieuse se cache une souffrance réelle, ancienne et tenace. Tout bascule le jour où sa propre mère adresse une remarque désobligeante à sa petite-fille. Cet incident ravive chez Alix des souvenirs d’humiliations et de maltraitances subies durant son enfance. Peu à peu, elle prend conscience de l’emprise que sa mère continue d’exercer sur elle. Une thérapie ne suffira pas à en atténuer les effets, alors la jeune femme décide, non sans peine, de prendre de la distance…

À travers l’histoire d’Alix, Sophie Adriansen explore le parcours douloureux d’une femme qui lutte pour se libérer de l’influence d’une mère manipulatrice, culpabilisatrice et hypercontrôlante. Ce type de parent toxique désapprouve constamment les choix de vie de ses enfants. Mais ce n’est pas tout : on verra Anne-Catherine minimiser les problèmes de santé d’Alix et s’immiscer dans l’éducation de ses enfants. Alix se retrouve ainsi prisonnière d’un cercle vicieux de culpabilisation, d’humiliations répétées et de dévalorisation constante.

Les exemples concrets de la toxicité maternelle abondent dans le récit : la mère d’Alix tourne en dérision son cancer de la thyroïde, critique son choix de laisser ses enfants regarder des écrans pendant les trajets en voiture et s’approprie même le mérite des réussites de sa fille, allant jusqu’à prétendre l’avoir inspirée dans la confection de ses nouveaux modèles de vêtements.

Le mari d’Alix, kinésithérapeute, la soutient dans sa démarche pour retrouver son autonomie, souvent à bout de bras. Avec l’aide d’une psychologue, Alix cherche à comprendre et à se défaire des chaînes qui l’empêchent de vivre pleinement sa vie. Mais elle se heurte aussi aux injonctions de son entourage, qui lui répète sans cesse qu’« on n’a qu’une seule mère » et qu’elle devrait en profiter malgré tout.

Le trait expressif de Mlle Caroline vient sublimer la narration de Sophie Adriansen. La mère d’Alix est représentée en noir, un choix graphique fort qui symbolise son côté néfaste et permet au lecteur de percevoir immédiatement la menace qu’elle représente. Cette silhouette inquiétante contraste avec la douceur des autres personnages et semble accentuer l’emprise qu’elle exerce sur sa fille. Le dessin traduit avec justesse le vertige et le malaise provoqués par cette relation toxique. Les expressions des personnages, la mise en scène des situations et la palette de couleurs contribuent à renforcer l’impact émotionnel du récit.

Chère maman est un témoignage puissant et libérateur qui met en lumière un sujet capital mais souvent passé sous silence : la toxicité parentale. D’après les chiffres rapportés dans l’ouvrage, 20 % de la population aurait grandi aux côtés d’un parent toxique. Le roman graphique donne une voix à ces enfants devenus adultes, prisonniers d’une relation destructrice qu’ils peinent à comprendre et à surmonter. Une BD indispensable qui rappelle que l’amour maternel, lorsqu’il devient poison, n’est pas une fatalité à laquelle il faut se résigner.

Chère maman, Sophie Adriansen et Mlle Caroline
Glénat, février 2025, 256 pages

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3.5

Black Box Diaries : survivre et espérer

Elle seule peut nous raconter son histoire et elle le fait en connaissance de cause. La journaliste japonaise Shiori Itō revient sur un sombre épisode traumatique dans un documentaire qu’elle a réalisé. Fruit d’une enquête soutenue de huit ans, au cours de laquelle elle déplore l’impuissance et les défaillances du système judiciaire de son pays, qui protège les hommes de pouvoir, Black Box Diaries témoigne ainsi de la douleur de toutes les victimes de violence et de harcèlement sexuel à travers la voix d’une survivante.

Synopsis : Depuis 2015, Shiori Itō défie les archaïsmes de la société japonaise suite à son agression sexuelle par un homme puissant, proche du premier ministre. Seule contre tous et confrontée aux failles du système médiatico-judiciaire, la journaliste mène sa propre enquête, prête à tout pour briser le silence et faire éclater la vérité.

Du mouvement #MeToo à celui des Femen en Ukraine, en passant par le #KuToo (une protestation contre l’obligation tacite du port de chaussures à talons pour les femmes sur leur lieu de travail), les groupes féministes et les voix des femmes ne cessent de se multiplier et de se manifester publiquement. Elles sont représentatives d’un mal ambiant, passif et invisible, si bien que peu de lois, voire aucune, ne leur garantissent leurs droits ou leur sécurité. Si la lutte a eu raison de l’ex-PDG de Fox News, Roger Ailes, ou du producteur de cinéma, Harvey Weinstein, d’autres cas similaire à celui de Shiori Itō existent également chez nous. Les diffamations, harcèlements et diverses menaces ont été le prix à payer pour les aveux publics d’Adèle Haenel et de Judith Godrèche, qui ne sont que des exemples dans la multitude de victimes encore piégées dans le silence. Pour Itō, se taire est inconcevable et son documentaire nous démontre en quoi ses efforts, sa patience et sa détermination à faire entendre son histoire méritent qu’on s’y attarde pleinement.

La boîte à secrets

Le film commence par la voix de Shiori Itō, aussi douce et rassurante que l’eau calme en arrière-plan, en s’adressant d’abord aux « survivantes » à qui elle dédie son œuvre. Puis, la première pièce à conviction nous est dévoilée, une vidéo de surveillance au pied de l’hôtel Sheraton Miyako de Tokyo. Même sans audio, sans une qualité d’image optimale et sans avoir à nommer les protagonistes, nous comprenons instantanément en quoi les accusations envers Noriyuki Yamaguchi paraissent crédibles. En 2015, année de l’agression d’Itō, l’âge du consentement au Japon était de 13 ans, une des plus basses au monde. Une réforme s’imposait d’autant plus que les agresseurs n’étaient pas condamnés en l’absence de consentement explicite des victimes, selon cette législation. Les affaires de « chikan » (attouchements non consentis en public, notamment dans les transports) sont également courantes au Japon, de même que de porter plainte dans l’anonymat. Cette démarche ne suffit pourtant pas à freiner ces comportements abusifs.

« Vous n’êtes pas assez bouleversée, donc nous ne pouvons vous croire. » Telle est la réponse récurrente de la police, a priori désarmée par les cas de violence sexuelle et leur résolution. Aucune procédure, par manque de preuves « tangibles », ne peut renverser un homme aussi influent que Yamaguchi, proche du Premier ministre de l’époque, Shinzō Abe. Le documentaire remonte chronologiquement et méticuleusement les faits marquants, grâce aux d’enregistrements au smartphone, donc par le prisme du numérique. Nous découvrons alors Shiori Itō qui se filme et se livre à des réflexions spontanées sur l’affaire pénale, puis civile, et qui aborde également l’aspect social de l’affaire. Il s’agit d’une gigantesque mosaïque, où chaque captation à vif donne le sentiment au spectateur de se sentir concerné par ses appels de détresse. Pourtant nous sommes là, à contempler la résurrection d’une femme qui n’abandonne pas et qui, surtout, ne remonte pas la pente seule. En effet, c’est en étant entourée de personnes convaincues de la véracité de ses accusations qu’elle espère annoncer une victoire essentielle à l’évolution du code pénal du Japon, quitte à laisser des éditeurs instrumentaliser son roman, intitulé Black Box, afin d’influencer la future élection du pouvoir exécutif du pays, à savoir celui du Premier ministre.

She will survive

Plus on avance dans l’enquête, plus les couches de cette fameuse boîte noire juridique se délitent. En plus de révéler des éléments décisifs en faveur d’Itō, elle expose la haine de l’opposition. Présentée comme une coupable et non une victime, le silence médiatique sur son agression et la réaction à ses aveux publics du 29 mai 2017 ont suscité plusieurs réactions à chaud, dont un courriel particulièrement virulent où une femme déclare avoir « honte » de sa résistance. Cela témoigne encore d’un manque de souplesse et de modernité dans une culture bridée par le patriarcat et le patronat. Tout ceci montre qu’elle a dû utiliser son statut privilégié de femme influente et internationale pour mettre à mal le pouvoir toxique des hommes et pour faire bouger les choses. En revanche, le documentaire co-réalisé par Léa Clermont-Dion et et Guylaine Maroist, Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique, opte pour la solidarité sans frontières de quatre femmes de profils différents. Chacune de leur parole alimente le même discours et celle de Shiori Itō complète également leur sentiment d’injustice, bien que la misogynie ne soit pas le sujet.

On peut lire l’errance, l’agonie et la solitude de Shiori Itō à travers des plans de Tokyo, une ville qui semble l’observer le jour et qui l’ignore la nuit tombée. Il y a toujours ce sentiment d’angoisse et d’urgence qui apparaît en filigrane à l’écran, comme une sorte d’avertissement. L’idée est de quitter la nuit (dans la même optique qu’un film de Delphine Girard), de surmonter le déni de ses aînés et d’affirmer son autorité, quitte à faire l’impasse sur l’éthique journalistique, notamment en ne protégeant pas ses sources à la diffusion clandestine d’images et d’enregistrements audio. Cela aurait probablement été applaudi en Iran, où ces éléments servent l’intérêt public, mais ce manque de confiance divise encore les professionnels quant à la frontière entre le public et le privé. Et là encore, il s’agit d’un nouvel obstacle pour obtenir la reconnaissance des crimes et de rendre justice aux victimes.

N’ayant remporté aucun prix lors de la dernière cérémonie des Oscars, Black Box Diaries n’a pas à bouder de sa portée politique et de ses engagements envers la défense des droits de femmes. Le film de clôture de la dernière saison de Hanabi ne peut qu’encourager les victimes à prendre le même risque que Shiori Itō, en se défendant à visage découvert. En échange d’une carrière journalistique de rêve, peut-être même à l’international, comme elle s’exprime sans peine en anglais, elle a finalement ouvert la voie à la justice pour toutes. Mais ce n’est qu’un début, marquant et intime certes, mais la lutte continue toujours après Black Box Diaries, cette fois-ci avec une saveur nettement plus optimiste. Reste à trouver un distributeur pour que le public japonais puisse en faire sa propre opinion, mais le pari semble déjà réussi au-delà du pays du soleil levant.

Black Box Diaries – Bande-annonce

Black Box Diaries – Fiche technique

Réalisation : Shiori Itō
Image : Hanna Aqvilin, Yuta Okamura, Shiori Itō, Yuichiro Otsuka
Étalonnage : Fumiro Sato
Montage : Ema Ryan Yamazaki, Mariko Montpetite
Assistant montage : Maya Daisy Hawke
Musique : Mark degli Antoni
Son : Andrew Tracy
Effets : Keke Shiratama
Producteurs : Eric Nyari, Hanna Aqvilin, Shiori Itō
Coproducteurs : Takashi Shinomiya, Ryo Yukizane, Ryo Nagai
Producteurs délégués : Robina Riccitiello, Josh Peters, Nina L. Diaz, Liza Burnett Fefferman
Producteur exécutif : Mitsunobu Kawamura
Sociétés de production : Stars Sands Production, Cineric Creative, Hanashi Films
Pays de production : Japon, Royaume-Uni, États-Unis
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h42
Genre : Documentaire
Date de sortie : 12 mars 2025

Black Box Diaries : survivre et espérer
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Éviter Les Arnaques : Conseils Pour Identifier Les Nouveaux Casinos En Ligne Légitimes

L’essor des casinos en ligne a ouvert un monde de commodité et de divertissement pour les joueurs. Cependant, avec cette expansion rapide vient le risque d’escroqueries et de plateformes frauduleuses. De nombreux nouveaux casinos en ligne émergent chaque année, et bien que certains offrent un jeu équitable et des transactions sécurisées, d’autres sont conçus pour tromper les joueurs naïfs. 

Si vous cherchez à jouer en ligne, il est essentiel de vous assurer que vous utilisez une plateforme légitime. Voici des conseils essentiels pour vous aider à identifier un casino en ligne sûr et digne de confiance.

1. Vérifiez une Licence de Jeu Valide

Les casinos en ligne légitimes opèrent sous la juridiction d’autorités de régulation reconnues. Parmi les organismes de réglementation les plus réputés, on trouve :

  • Malta Gaming Authority (MGA)
  • UK Gambling Commission (UKGC)
  • Curacao eGaming
  • Gibraltar Regulatory Authority
  • Kahnawake Gaming Commission

Une licence valide garantit que le casino suit des réglementations strictes en matière d’équité du jeu, de sécurité financière et de jeu responsable. Vérifiez toujours les informations de licence sur le site Web du casino, généralement dans le pied de page. Vous pouvez également vérifier la licence sur le site officiel de l’organisme de réglementation.

2. Recherchez le Chiffrement SSL et les Paiements Sécurisés

La sécurité doit être une priorité absolue lors du choix d’un casino en ligne. Les casinos réputés utilisent le chiffrement SSL (Secure Socket Layer) pour protéger vos informations personnelles et financières. Pour confirmer cela, recherchez une icône de cadenas dans la barre d’adresse de votre navigateur. Cela signifie que le site est crypté et sûr pour les transactions.

De plus, les casinos légitimes proposent des options de paiement sécurisées, telles que :

  • Visa & Mastercard
  • PayPal
  • Skrill & Neteller
  • Cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, etc.)
  • Virements bancaires

Si un casino ne permet que des dépôts via des méthodes de paiement obscures ou des virements bancaires directs sans mesures de sécurité, considérez cela comme un signal d’alerte.

3. Lisez les Avis en Ligne et les Retours des Joueurs

Avant de vous inscrire à un nouveau casino en ligne, renseignez-vous sur ce que disent les autres joueurs. Les sources fiables pour les avis sur les casinos incluent :

  • Trustpilot
  • Forums et communautés de joueurs
  • Sites d’évaluation des casinos (ex. AskGamblers, Casino.org)

Évitez les casinos ayant un grand nombre de plaintes non résolues, en particulier en ce qui concerne le non-paiement des gains, les jeux truqués ou un mauvais service client. Méfiez-vous des casinos n’ayant que des avis excessivement positifs, car ils peuvent être faux.

4. Évaluez l’Équité des Jeux et les Fournisseurs de Logiciels

Les casinos légitimes collaborent avec des fournisseurs de logiciels renommés garantissant un jeu équitable. Parmi les noms de confiance dans l’industrie, on trouve :

  • Microgaming
  • NetEnt
  • Playtech
  • Evolution Gaming
  • Pragmatic Play

Ces fournisseurs utilisent des générateurs de nombres aléatoires (RNG) pour garantir l’impartialité des résultats des jeux. Si un casino propose des jeux de développeurs inconnus ou non vérifiés, il existe un risque de jeu truqué.

5. Vérifiez les Conditions des Bonus

De nombreux casinos frauduleux attirent les joueurs avec des offres de bonus irréalistes, telles que « Recevez 500 € de bonus sans dépôt » ou « Bonus de correspondance de 1000% ». Bien que les promotions soient courantes, vous devez toujours vérifier les exigences de mise et les conditions.

Les casinos légitimes imposent des conditions de mise raisonnables (ex. 25x-40x). Cependant, si un casino a des exigences de mise excessivement élevées (ex. 100x ou plus), il s’agit probablement d’une arnaque visant à vous piéger dans un jeu interminable sans possibilité de retrait.

6. Testez la Réactivité du Service Client

Un casino en ligne réputé doit fournir un service client réactif et professionnel. Avant de déposer de l’argent, testez leur service en :

  • Envoyant un e-mail et en vérifiant le temps de réponse.
  • Utilisant le chat en direct (si disponible) et en évaluant leur efficacité.
  • Appelant leur support si un numéro est fourni.

Si un casino manque de détails de contact clairs ou met trop de temps à répondre, il vaut mieux l’éviter.

7. Vérifiez les Politiques de Retrait

Les casinos frauduleux imposent souvent des politiques de retrait injustes pour empêcher les joueurs d’encaisser leurs gains. Recherchez les signaux d’alerte suivants :

  • Limites de retrait déraisonnables (ex. autoriser uniquement de petits retraits hebdomadaires malgré de gros gains).
  • Processus de vérification long retardant les paiements.
  • Frais excessifs sur les retraits.

Un casino fiable a des politiques de retrait transparentes et équitables, généralement précisées dans ses termes et conditions.

8. Vérifiez les Fonctionnalités de Jeu Responsable

Les casinos en ligne légitimes encouragent le jeu responsable et proposent des outils tels que :

  • Limites de dépôt – Pour aider à gérer les dépenses.
  • Auto-exclusion – Pour faire une pause dans le jeu si nécessaire.
  • Alertes de réalité – Pour rappeler aux joueurs le temps passé sur les jeux.

Si un casino ne propose pas ces fonctionnalités ou décourage le jeu responsable, il peut fonctionner de manière non éthique.

9. Recherchez les Récompenses et Reconnaissances de l’Industrie

Certains des meilleurs casino en ligne nouveau reçoivent des prix de la part d’organismes de surveillance, tels que :

  • EGR Awards
  • Global Gaming Awards
  • iGaming Awards

Ces distinctions indiquent la crédibilité et la reconnaissance du casino dans l’industrie du jeu.

10. Faites Confiance à Votre Instinct

Enfin, si quelque chose vous semble étrange dans un casino en ligne—qu’il s’agisse d’un design de site peu professionnel, de conditions peu claires ou d’une incitation agressive à déposer de l’argent—faites confiance à votre intuition et partez.

Conclusion

Alors que l’industrie des casinos en ligne continue de croître, les risques d’escroquerie augmentent également. En prenant le temps de vérifier les licences, les mesures de sécurité, les fournisseurs de logiciels et les avis des joueurs, vous pouvez éviter d’être victime de plateformes frauduleuses. Privilégiez toujours la sécurité aux promotions tape-à-l’œil et rappelez-vous : un casino en ligne légitime valorise l’équité, la sécurité et la satisfaction du client.

En suivant ces conseils, vous pourrez profiter des jeux en ligne en toute confiance et sérénité. Bon jeu !

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La Vie devant moi : Survivre coûte que coûte

La Vie devant moi nous enferme avec Tauba Zylbersztejn, 16 ans, recluse avec ses parents dans un réduit parisien pour échapper à la rafle du Vel d’Hiv. Nils Tavernier capte avec une justesse poignante l’étouffement, la solitude, mais aussi la force vitale de l’adolescence qui refuse de plier. Un film émouvant et éprouvant, hanté par le silence et la peur, qui nous confronte à une question vertigineuse : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Pour son cinquième long-métrage, l’acteur et réalisateur français Niels Tavernier (fils du « grand » Bertrand) choisit de mettre en scène, en l’adaptant, l’histoire vraie et terrible de Tauba Zylbersztejn (plus connue sous le nom de Thérèse Birenbaum), contrainte de se terrer avec ses parents, Moshe et Rywka, pendant l’occupation allemande à Paris, de juillet 1942 à août 1944.

Thérèse avait relaté cette tragédie en 1997 dans le cadre de l’initiative de Steven Spielberg, Survivors of the Shoah Visual History Foundation, créée en 1994 en prolongement de son célèbre film La Liste de Schindler. Pour situer le contexte de l’époque et la situation des Zylbersztejn, le réalisateur montre en introduction, avec à-propos, un extrait de l’enregistrement.

Ce film profite d’un important travail de co-écriture avec Guy Birenbaum, le fils que Thérèse a eu avec Robert Birenbaum, ce résistant français qu’elle rencontre en août 1944 à la libération de Paris, et dont Guy publie en parallèle de la sortie un roman éponyme.

Déjà évoqué dans le documentaire Les Enfants du 209 rue Saint-Maur Paris Xe de Ruth Zylberman en 2018, cet extrait de la vie de Tauba et de ses parents est ici présenté comme un huis clos intense et psychologique, voire étouffant, de cette famille juive d’origine polonaise cloîtrée pendant deux ans dans une chambre de bonne d’à peine 10 m², prêtée par la famille Dinanceau. Cette famille est représentative, dans le film, de ces Français qui ont pris des risques immenses à protéger des juifs sous l’occupation allemande. C’est ainsi que les Zylbersztejn échappent d’un rien à la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942, suspense très bien rendu au début du film, dont le prolongement nous montre que, finalement, pour eux, c’est tomber de Charybde en Scylla.

Heureusement entrecoupé d’images d’archives, le scénario linéaire et sans rebondissements (sauf la douloureuse question autour du fils Dinanceau, ce collabo déserteur, ainsi qu’un séjour du père très risqué à l’hôpital) pourra cependant rebuter certains spectateurs, mais l’intérêt du film est bien ailleurs.

C’est tout d’abord, dans un espace exigu et parfaitement reconstitué, de sentir les questions, les angoisses, les émotions, les sentiments contradictoires et les conditions de vie quasiment insupportables de Tauba et ses parents : combien de temps seront-ils ainsi confinés ? Que deviennent les gens raflés dans les camps de destination ? Les enfants qui ne devraient pas travailler ? Pourquoi le père n’est-il pas devenu un résistant ? La promiscuité forcée sans aucune intimité, l’ennui déprimant, la grande chaleur en été, et l’extrême froid en hiver, l’angoisse du coût de leur subsistance, le tout avec une minuscule lucarne comme fenêtre sur l’extérieur, permettant d’épier les allées et venues de soldats et d’habitants dans la cour de l’immeuble. Et c’est aussi cette nécessité absolue du silence imposé pour ne pas éveiller les soupçons des habitants qui pourraient les dénoncer, avec quelques rares visites de Madame Dinanceau et de la grand-mère qui habite l’immeuble, les personnes âgées n’étant pas raflées.

Dans cette vie cauchemardesque, ce qui est beau et intéressant, c’est de voir la montée en confiance progressive de Tauba, dans une quasi-émancipation et une foi en l’avenir qui la porte, et qui aide indéniablement ses parents à tenir. Le symbole elliptique de cette transformation réside dans son audace à se promener sur les toits de l’immeuble comme une ouverture vers sa vie devant elle, alors qu’elle ne peut être sûre de rien.

Comme ça, pendant deux ans, est-ce imaginable ? Car l’autre intérêt du film est, pour le spectateur, le questionnement et l’inconfort du « Qu’aurais-je fait ? » Aurais-je pu tenir aussi longtemps ? Aurais-je pris le risque de cacher cette famille comme le font les Dinanceau ? Et plus largement, comment me serais-je comporté dans ces moments si sombres pour l’humanité ?

Pour ce film très émouvant, Niels Tavernier a su s’entourer d’un casting haut de gamme, avec Guillaume Gallienne et Adeline d’Hermy, tous deux sociétaires de la Comédie-Française, dans le rôle des parents de Tauba, tout en retenue et profondeur des sentiments, jouant habilement sur les non-dits. Au milieu d’eux, la jeune actrice Violette Guillon interprète une Tauba qui semble à l’aise et facilite ainsi sa mise en confiance. À noter aussi l’excellente participation de Sandrine Bonnaire, qui incarne une Madame Dinanceau soucieuse du sort des Zylbersztejn.

Ce n’est certes pas le seul film de ce genre sur la Shoah et ses survivants. On pense au terrible Journal d’Anne Frank et à ses adaptations cinématographiques. Mais il participe du nécessaire devoir de mémoire, en ces temps troublés, et s’installe comme une piqûre de rappel pour les jeunes générations, à l’instar du récent La Plus Précieuse des Marchandises de Michel Hazanavicius.

Et la fin du métrage nous offre un enregistrement précieux et émouvant, en écho à l’introduction de Thérèse Birenbaum, dont on ne saurait se priver !

Bande-annonce : La Vie devant moi

Fiche technique du film La Vie devant moi

  • Réalisation : Nils Tavernier
  • Scénario : Nils Tavernier, Guy Birenbaum, Laurent Bertoni
  • Musique : Baptiste Colleu, Pierre Colleu
  • Photographie : Vincent Gallot
  • Décors : Mathieu Menut
  • Montage : Thomas Beard
  • Costumes : Alice Cambournac
  • Sociétés de production : Apollo Films Production, Echo Studio Production, Federation Studios Production, Bonne Pioche Cinéma Production
  • Distribution : Apollo Films (France)
  • Pays de production : France
  • Langue originale : Français
  • Genre : Drame biographique et historique
  • Durée : 93 minutes
  • Date de sortie en France : 26 février 2025

Distribution des rôles

  • Guillaume Gallienne : Moshe Zylbersztejn, le père
  • Violette Guillon : Tauba Zylbersztejn
  • Adeline d’Hermy : Rywka, la mère
  • Sandrine Bonnaire : Rose, l’épouse Dinanceau
  • Laurent Bateau : Désiré
  • Rod Paradot : Alfred
  • Claude Mathieu : Marta
  • Bernard Le Coq : Le médecin de l’hôpital
  • Xavier Mathieu : Le médecin du débarras
  • Éric Savin : Le propriétaire de l’appartement.
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3.5

L’âge imminent : interview du Col·lectiu Vigília

Dans un premier long-métrage poignant, L’âge imminent, le collectif Col·lectiu Vigília explore avec une rare sensibilité les thèmes de la dépendance et des relations intergénérationnelles, dans une approche presque documentaire. Rencontre avec ses créateurs.

À travers l’histoire de Bruno, un jeune homme de 18 ans confronté à la décision déchirante de placer sa grand-mère Natividad en maison de retraite, le film nous plonge dans un quotidien empreint de mélancolie et d’incertitude, entre le désir d’indépendance de la jeunesse et l’obligation de prendre soin des générations plus âgées. À l’occasion de cette interview, nous avons interrogé les membres du collectif – Laura Corominas Espelt, Laura Serra Solé, Clara Serrano Llorens, Gerard Simó Gimeno, Ariadna Ulldemolins Abad et Pau Vall Capdet – pour évoquer leur démarche artistique, leurs choix narratifs et l’impact émotionnel de ce projet audacieux, qui se démarque par sa sincérité et son humanité.

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Copyright Outplay Films | Antonia Fernandez Mir, Miquel Mas Martinez | L’Âge imminent

L’âge imminent est le fruit de votre projet de fin d’études. Qu’est-ce qui vous a motivé à créer le Col·lectiu Vigília pour y parvenir et quelles sont ses ambitions ? Était-ce difficile de produire une telle œuvre ?

L’idée initiale de L’âge imminent est née d’un projet de fin de diplôme. Pour cette raison, nous nous sommes d’abord réunis en groupe, puis avons décidé du film que nous voulions réaliser. Nous nous sommes désignés comme un collectif plus tard, lorsque nous avons commencé à présenter le film dans des laboratoires de développement et des festivals. C’était une façon de nommer notre manière horizontale de travailler, quelque chose que nous faisions depuis le début du projet.

Notre ambition était de créer un projet où les six membres se sentaient également investis, quel que soit leur rôle spécifique. Nous avons réussi cela en partageant collectivement les décisions artistiques fondamentales.

Le film a été difficile à produire car, bien que nous ayons eu une société de production, il s’est développé de manière assez non conventionnelle dans l’industrie cinématographique espagnole et avec très peu de ressources financières. Malgré ces défis, si nous n’avions pas travaillé collectivement, aucun de nous n’aurait pu terminer le film individuellement.

Comment avez-vous défini les rôles au sein de votre groupe ? Avez-vous rencontré des difficultés dans les prises de décisions, particulièrement au niveau du scénario coécrit par trois personnes ?

Nous avons défini nos rôles en fonction de nos intérêts personnels. Il y a eu des difficultés à écrire le scénario, ainsi que dans d’autres départements, mais rien d’extraordinaire. Une fois que nous nous sommes engagés à travailler ensemble, nous étions tous très conscients de la nécessité de gérer nos égos et de comprendre quand insister ou lâcher prise. C’était la clé pour faire fonctionner un projet comme celui-ci et pour rester amis !

Votre film explore l’apprentissage et la délivrance de Bruno, qui sacrifie son temps pour prendre soin de Natividad, sa grand-mère. Pouvez-vous expliquer le choix d’une telle thématique, à la fois actuelle et universelle ? Avez-vous apporté une part de vous-même dans l’écriture du personnage ?

Pour trouver un thème auquel nous nous sentions tous connectés, nous avons organisé de nombreuses séances de brainstorming où nous avons partagé nos préoccupations, questions et peurs. Nous avons réalisé que les relations intergénérationnelles, les soins et les histoires de passage à l’âge adulte étaient des intérêts communs à tous.

À partir de là, nous avons commencé à définir les personnages et l’histoire, où le quartier de Nou Barris est devenu un élément central. Trois des six membres du collectif y vivent, et nous savions que nous voulions tourner dans la région. Nous voulions en faire un personnage du film.

Les personnages, en particulier Natividad, ont été construits à travers des anecdotes et des expériences de nos membres d’équipe, ainsi que de la personnalité d’Antonia Fernández, l’actrice qui l’a interprétée, qui a finalement façonné le personnage.

Comment avez-vous trouvé vos acteurs, Miquel Mas Martínez et Antonia Fernández Mir, pour incarner Bruno et Nati ? Est-ce que l’idée d’un duo avec un jeune garçon comme personnage central était présente dès le départ ?

L’idée d’avoir un jeune garçon comme protagoniste était présente dès le début, car nous voulions explorer notre thème d’un point de vue plus proche du nôtre. Normalement, une telle histoire serait racontée du point de vue de quelqu’un de plus proche de l’âge de nos parents.

Nous avons trouvé Miquel Mas lors d’un casting ouvert à tous. Il a envoyé une vidéo, nous l’avons adorée, et il s’est avéré qu’il vivait dans le même quartier où nous allions tourner. Il correspondait parfaitement au personnage. Nous l’avons rencontré quand il avait 16 ans, et nous avons tourné quand il en avait 18.

Antonia Fernández a été trouvée grâce à une relation personnelle – elle était la grand-mère d’un ami d’un frère d’un membre de notre collectif. Trouver une actrice âgée était difficile. Nous avons auditionné des professionnels, des amateurs de théâtre et même des non-professionnels, mais aucun d’entre eux ne convenait. Finalement, nous l’avons trouvée là où nous nous y attendions le moins. Elle avait 85 ans lorsque nous avons tourné le film.

Tourner avec des personnes qui jouent pour la première fois n’est pas facile, mais Antonia a montré de la volonté et de l’enthousiasme dès le premier instant, ce qui n’était pas toujours le cas avec les personnes âgées.

Comment avez-vous réussi à rendre leur complicité authentique ? Certaines scènes ont-elles été improvisées ?

Les répétitions se sont davantage concentrées sur la création d’un véritable lien grand-mère/petit-fils plutôt que sur le perfectionnement des scènes individuelles. Nous voulions qu’ils développent une confiance authentique devant la caméra, même s’ils ne disaient pas exactement les répliques du script.

Par exemple, nous avons joué à de nombreux jeux de société pour renforcer leur connexion, toujours avec une caméra présente pour qu’ils puissent s’y habituer.

Toutes les scènes étaient scénarisées, mais Antonia n’a jamais lu le script. Nous avons travaillé avec elle oralement et par répétition pour l’empêcher de se fixer sur la manière de livrer ses répliques. Cela l’a aidée à maintenir son naturel tout en suivant les moments clés de chaque scène.

Quels étaient vos objectifs esthétiques, notamment avec les teintes rouges, chaudes et réconfortantes suivant les lieux ?

Depuis les départements de la réalisation, de la photographie et de la direction artistique, nous avons décidé que le rouge serait la couleur de Bruno. Nous voulions également maintenir l’atmosphère chaleureuse de la maison de la grand-mère et assurer une uniformité visuelle tout au long du film.

Avoir une couleur spécifique pour un personnage nous aide à transmettre des aspects plus subtils et à maintenir la cohésion. Il y a une scène clé pour nous où le protagoniste peint un mur en rouge, et ce n’est pas une coïncidence. C’est une référence à Girlfriends de Claudia Weill et une façon de montrer que Bruno traverse un changement intérieur.

Quelles étaient vos intentions lorsque vous avez choisi de filmer dans les banlieues barcelonaises ? On comprend un certain désir de mettre en lumière une jeunesse en plein épanouissement, mais également celui de rendre compte des différentes crises auxquelles des personnes démunies, vivant dans la précarité, sont confrontées.

Dès le début, nous savions que l’histoire se déroulerait à Nou Barris, un quartier en périphérie de Barcelone. Nous voulions montrer la vie dans la région – les centres de jeunesse où les gens se rassemblent, les festivals communautaires et, en général, une réalité qui n’est pas typiquement associée à l’image grand public de Barcelone. C’est là que vivent certains membres de notre équipe et acteurs, et nous avons estimé qu’il était important de la représenter authentiquement.

En ce moment, Barcelone traverse une période où les jeunes font face à des emplois précaires, des problèmes de logement, et tout le monde n’a pas les mêmes conditions pour vieillir. Même si nous ne faisons pas de déclaration explicite, nous voulons refléter ces réalités et défis.

Votre film a très bien été accueilli dans les festivals, avec quelques prix à la clé. Cela constitue-t-il une forme de réussite pour votre collectif ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire d’encourager ce genre d’initiative à l’avenir ?

L’industrie cinématographique est très hiérarchisée et suit des modèles qui ne nous convenaient pas pour réaliser ce projet. Nous croyons que le cinéma peut prendre de nombreuses formes, et certaines structures – et égos – le limitent souvent.

Encourager les œuvres créées par des méthodes alternatives apportera de nouvelles perspectives et idées à l’industrie, ce qui ne peut être qu’une bonne chose.

Qu’attendez-vous du public qui verra L’âge imminent à l’international ?

Nous espérons que le public international se connectera à l’histoire et aux personnages autant que nous l’avons fait. Nous voulons qu’ils voient un portrait de la périphérie de Barcelone tout en le reliant à leur propre vie.

Le vieillissement est inévitable et imminent. Nous vivons dans une société qui exclut de plus en plus les personnes âgées, nous forçant à adopter des modes de vie dont elles ne peuvent pas faire partie. Nous espérons que le film suscitera des débats et des réflexions sur nos relations avec nos grands-parents et sur la manière dont nous voulons vieillir nous-mêmes.

Cette expérience vous a-t-elle motivé à renouveler votre collaboration pour de futurs projets ?

Avant tout, nous sommes amis. En ce moment, nous nous concentrons sur la sortie et la réception du film. À l’avenir, nous déciderons de ce que nous ferons ensuite.

Cela a été un processus long et quelque peu épuisant. Bien que nous ne soyons pas sûrs de réaliser un autre long métrage collectivement, nous savons que nous continuerons à travailler ensemble d’une manière ou d’une autre. Nos vies ont beaucoup changé au cours des quatre dernières années, et peut-être que nous explorerons d’autres formats, comme un court-métrage.

L’âge imminent : bande-annonce