« Peut-on encore manger des bananes ? » : l’empreinte carbone de nos gestes quotidiens

Saturée de chiffres, d’injonctions parfois contradictoires et d’une forme de culpabilité écologique pas toujours bien placée, notre société navigue à vue dans une ère qualifiée d’anthropocène.  C’est précisément ici qu’intervient Peut-on encore manger des bananes ?, puisque Mike Berners-Lee rend lisible et concret le poids carbone de nos gestes quotidiens, sans jamais verser dans le dogmatisme ni le simplisme.

Chercheur britannique spécialisé dans le calcul d’empreinte carbone, Mike Berners-Lee propose au lecteur un guide à la fois pragmatique, drôle, documenté et incroyablement utile. Le livre s’ouvre sur une promesse simple : nous aider à faire la différence entre les petits gestes symboliques et les grandes décisions réellement impactantes pour le climat. Et cette promesse est tenue, de la première à la dernière page.

L’auteur classe des centaines d’activités et d’objets – de l’email au vol long-courrier, du cheeseburger à la construction d’une maison – selon leur empreinte carbone estimée. Chaque exemple est présenté avec des explications claires, des fourchettes réalistes et surtout une dimension contextuelle qui manque cruellement à la plupart des discours sur le climat.

On y apprend, entre autres, qu’un trajet en voiture émet autour de 250 g de CO₂ par kilomètre, qu’un steak peut peser plusieurs kilos de carbone, et qu’une banane, bien que voyageant sur des milliers de kilomètres, demeure – heureusement – un modèle d’efficacité écologique, grâce à sa culture peu énergivore et son transport maritime.

Mais au-delà des données brutes, ce que le livre apporte, c’est une vision structurante : tout ne se vaut pas. Il est inutile de se flageller pour un café si l’on prend l’avion deux fois par an. Inutile aussi de vanter le vélo du lundi si l’on consomme compulsivement des biens électroniques à fort coût carbone caché le reste de la semaine.

Une boussole, pas un tribunal

Ce qui distingue l’approche de Mike Berners-Lee, c’est qu’il ne cherche pas à punir, mais à outiller. Il ne construit pas une morale carbone, mais une boussole pour prendre des décisions éclairées, sans tomber dans la paralysie. Le ton est didactique, parfois malicieux, souvent nuancé. Il invite à penser par ordre de grandeur, à relativiser sans relativisme, et à éviter la « tyrannie du geste pur ».

Le propos est profondément pragmatique : dans un monde contraint, il faut prioriser. Le lecteur ressort avec une hiérarchie claire de ce qui compte, et de ce qui compte moins. C’est exactement ce qui manque à tant de débats publics sur l’écologie. Tout est affaire d’éveil et de compromis. Mais pour l’heure, le compte n’y est pas.

Car même si l’auteur ne prend jamais un ton militant, son livre est fondamentalement politique : il montre que nos choix individuels sont liés à des systèmes – de production, de transport, d’énergie – et qu’aucun changement profond n’est possible sans transformations collectives. Mais il insiste sur le rôle de chacun, en tant qu’acteur éclairé dans une société en transition. Sans connaissance, sans conscience, nous restons prisonniers de nos automatismes. Et c’est là que ce livre fait œuvre utile.

Peut-on encore manger des bananes ? est un ouvrage précieux parce qu’il parle à tout le monde : curieux, sceptiques, jeunes, décideurs, professeurs ou simples citoyens. Il ne prétend pas résoudre le problème climatique, mais il nous donne une base saine pour y réfléchir sérieusement, à partir de ce que nous faisons vraiment. C’est un livre que l’on peut ouvrir au hasard, feuilleter avec plaisir, et surtout garder à portée de main pour se rappeler que comprendre, ce n’est pas se culpabiliser ; c’est se libérer pour mieux choisir.

Peut-on encore manger des bananes ?, Mike Berners-Lee
J’ai lu, avril 2025, 352 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.