« Mafalda et l’enfance » : facétieuses jeunes années

Dans le recueil Mafalda et l’enfance, publié aux éditions Glénat, Quino montre toute l’étendue de son talent à travers un florilège savoureux des strips de sa jeune héroïne. À soixante ans passés, Mafalda n’a pas pris une ride. Son regard espiègle et lucide sur le monde continue de surprendre, de divertir et de questionner notre rapport à la vie, et ici, plus particulièrement, à l’enfance.

Grand virtuose de la bande dessinée, Quino marie une maîtrise de l’humour subtil à une capacité à sonder les paradoxes de la société. Et c’est précisément à travers Mafalda et la formidable galerie de personnages qui gravitent autour d’elle que l’auteur argentin donne vie à son propos.

Mafalda et l’enfance, c’est d’abord un univers familial plein de tendresse et de contradictions. Dans cet album, la famille de la petite héroïne loquace et intrépide occupe une place centrale. Guille, son petit frère, fait une entrée remarquée : il rampe sur un plateau d’échecs, confond les pièces avec sa tétine et distille une candeur désarmante qui illumine chaque vignette. Mafalda, toujours aussi prompte à s’inquiéter, se demande si sa maman l’aimera encore autant maintenant qu’il y a un bébé à la maison. Pourtant, les liens se resserrent, et l’album laisse transparaître une tendresse infinie entre les membres de cette famille, parfois débordés mais profondément unis.

Le papa de Mafalda, homme discret, se montre aussi délicieusement contradictoire : il refuse d’écouter sa fille lorsqu’elle se lance dans une rafale de questions existentielles, mais ne rase pas la partie de sa barbe qu’elle embrasse. Et qu’importe si cela lui donne une apparence ridicule. De son côté, la maman, attachée à ses habitudes (en particulier la fameuse soupe, que Mafalda déteste au point de considérer son appellation comme un gros mot), voit sa fille faire preuve de compassion après avoir testé ses lunettes et expérimenté une vision pour le moins… trouble. 

Autour de Mafalda gravitent des amis qui, chacun à leur façon, reflètent un pan de la société. Manolito, par exemple, capitaliste en herbe, rêve déjà de posséder une chaîne de supermarchés. Son obsession pour les comptes et la rentabilité pousse Mafalda à ne jamais accepter ne serait-ce qu’un bonbon de lui : elle se méfie de ses calculs postérieurs. Susanita, de son côté, est tout autant préoccupée… par le mariage. Son rêve de petite fille est de se marier et de fonder une famille, comme si la liberté dont Mafalda se réclame (et qu’elle attend impatiemment, pour s’affranchir de la tutelle parentale) ne figurait pas du tout au programme de Susanita. Ces caractères opposés donnent naissance à des conversations savoureuses et à des situations comiques qui portent en creux une critique légère mais acérée de nos modes de vie.

Comme à son habitude, Quino sait jouer sur plusieurs registres. Les gags d’observation pure ne manquent pas : la mer, que Mafalda juge indécise avec son va-et-vient incessant, ou son peigne, auquel elle demande s’il a « le trac » en découvrant ses cheveux ébouriffés au petit matin. Certaines blagues sont purement visuelles, comme ce moment où on s’amuse avec la cravate du père, ou quand un arc se brise en plein jeu. Mais, souvent, derrière le trait simple et limpide de Quino, pointent des interrogations presque philosophiques, un goût pour la dérision et cette fameuse conscience sociale qui a fait la renommée de l’auteur. 

L’enfant qu’est Mafalda ne cesse de s’interroger. Elle se soucie du gaspillage – même de ses propres dents de lait – et se désole de l’injustice de ce monde d’adultes. À travers son regard, l’auteur argentin nous invite à nous reconnecter à cette phase unique de l’existence qu’est l’enfance : un âge de transition, plein de curiosité et de doutes, où la logique candide se heurte à l’incohérence des comportements adultes.

Si Mafalda et l’enfance reprend des strips anciens, le recueil a su garder toute sa fraîcheur. Les thèmes abordés sont toujours d’une brûlante actualité : le rapport à la famille, l’éducation, la peur de l’avenir, la nécessité de préserver les ressources. L’album comprend un précieux bonus : les principes de la Déclaration des droits de l’enfant, publiés en 1976 par l’UNICEF et illustrés par Quino lui-même. 

Ainsi, Mafalda et l’enfance s’impose comme un album indispensable, plein d’acuité, où l’on rit beaucoup, apprend aussi, et duquel on ressort avec une tendre nostalgie, mais surtout avec un enthousiasme renouvelé pour ces grandes questions qui, dès l’enfance, nous habitent. Car plonger dans ces pages en noir et blanc, c’est s’offrir un moment de légèreté et de réflexion qui résonne, plus que jamais, avec nos préoccupations contemporaines.

Mafalda et l’enfance, Quino 
Glénat, avril 2025, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.