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Companion : Deus Sex Machina

À peine réchappée de l’excellent Heretic dans lequel elle faisait face à un Hugh Grant délicieusement cabotin, Sophie Thatcher persiste et signe dans le genre « horrifique » avec Companion. Où comment la voir filer un parfait (?) amour avec Jake Quaid (The Boys) au détour d’un week-end pour le moins sanglant dans ce qui s’apparente ni plus ni moins qu’à un croisement entre une rom-com des années 2000 et le meilleur de Black Mirror.

Car oui, quiconque aura posé ses yeux sur la bande-annonce (ou à fortiori l’affiche) comprendra aisément que l’héroïne jouée par Sophie Thatcher a autant d’humain en elle que Donald Trump n’a d’empathie en lui. C’est un sexbot, ou comme le dirait si bien l’un des personnages masculins du film « un robot de soutien émotionnel qui baise », entraînée malgré elle dans une relation à sens unique où elle n’existe que pour plaire à son « utilisateur ». Et pourtant, dès l’entame du film, celle-ci n’est pas au fait de sa condition. Elle se remémore via des « souvenirs » sirupeux à l’excès sa rencontre avec son homme et comment le contenter lui et son apparente bonhommie semble être aussi vital que respirer. Et ça n’est pas l’apparente luminosité de l’ensemble ou la bienveillance du début qui nous permette à nous spectateurs et spectatrices d’y voir plus clair. Dès lors, saper LA révélation de la sorte (dans la bande-annonce notamment) pourrait passer comme un souci d’écriture (ce qui est légion en ce qui concerne les premiers films) mais étonnamment pas ici car le réalisateur Drew Hancock a une autre idée derrière la tete. Et cette idée, au-delà de la jouer technophobe comme la série susmentionnée, est à aller chercher derrière le jeu des apparences et le vernis de la soi-disante humanité que les personnes de chair et de sang pensent avoir en plus par rapport à leur homologue cybernétique. Puisqu’ici, les mécanismes de domination qu’utilise son copain/utilisateur contre elle ressemblent un peu trop à de véritables injonctions que les femmes subissent au quotidien : ne pas trop parler et afficher son intellect, auto-alimenter une rivalité avec ses congénères et accepter docilement le mépris que ce dernier affiche envers elle. De facto, sa nature de robot importe peu puisqu’à la place d’un énième pensum sur les dangers de la technologie, on se retrouve avec un charge nettement plus intéressante contre les incels et la masculinité toxique.

L’Homme est un loup pour l’homme…

La technologie ne devenant alors qu’un prétexte à l’histoire, le combat mené par notre héroïne pour retrouver son libre arbitre et somme toute sa liberté apparaissent comme un récit d’émancipation somme toute classique certes mais surtout terriblement contemporain. Il suffit de regarder le comportement de l’utilisateur, Jake Quaid, qui excelle dans le rôle de ce good guy autoproclamé et dont le rêve de compagne ultra docile et robotique ne fait que décomplexer chez lui des travers misogynes bien présents qui auraient fini par émerger tôt ou tard ; pour comprendre que c’est lui le pire dans l’histoire. Dès lors, sa chasse par l’androïde/Terminatrice Sophie Thatcher a un coté grisant et qu’on se le dise presque salvateur pour quiconque a jamais réussi à s’extirper d’une relation toxique et souhaité le pire pour son ex-moitié. La violence qui en découle, forcément exagérée et qu’on se le dise très assumée, apparait autant comme un reflet de notre siècle dopé à la banalisation des actes de la sorte, que comme un acte quasi subversif.  Las, c’est sans doute sur ce dernier point que le film pêche par endroits, tant derrière sa durée paradoxalement appréciable, il se pense à l’abri de quelconque critique vu sa contemporanéité. Pourtant, quiconque réalise un film dans l’air du temps ne peut se prévaloir de la facilité inhérente à ce choix et ne peut donc qu’assister en somme à une critique somme toute adéquate ici : c’est con(venu). Mais parfois, aller à l’essentiel, ça a du bon. Un peu comme ici. Juste que ça aurait pu être mieux.

Si l’on aurait sans doute davantage apprécié que le film soit plus confiant dans ses choix (la plupart des personnages passant leur temps à expliquer leurs actions), reste que Companion est suffisamment solide et surtout nanti d’une durée appréciable pour qu’on apprécie ce jeu de massacre shooté à la sauce cybernétique.

Companion : Bande-annonce 

Synopsis :  Une sortie entre deux couples d’amis le week-end dans une propriété reculée le long d’un lac bascule dans le chaos et la violence, lorsque Iris découvre le terrible secret : elle est le robot sexuel de son compagnon.

Companion : Fiche technique

Réalisation et scénario : Drew Hancock
Casting : Jake Quaid, Sophie Thatcher, Lukas Gage, Mena Suri, Rupert Friend
Décors : Kendall Anderson
Costumes : Vanessa Porter
Photographie : Eli Born
Montage : Brett W Bachman et Josh Ethier
Production : New Line Cinema, BoulderLight Pictures et J.D Lishfitz
Distribution : Warner Bros Pictures
Budget : 10.000.000
Durée : 97 minutes
Date de sortie : 29 Janvier 2025
Etats-Unis – 2025

Septième Art et petite lucarne : les immanquables de 2025

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Les cinéphiles et autres amateurs de séries télévisées ont souvent un programme bien chargé. Entre cérémonies, sorties annoncées et claques attendues, l’actualité sera à nouveau dense en cette année 2025. Nous vous présentons quatre événements que l’on juge majeurs et qu’il ne faudra absolument pas manquer. 

La cérémonie des Oscars

Pour la 97ème édition du nom, les Oscars auront peut-être une connotation étrangère et plus précisément française, comme rarement observé dans l’histoire. Théâtre Dolby, présentation par un animateur vedette outre-Atlantique en la personne de Conan O’Brien (qui remplace Jimmy Kimmel après quatre années) et cérémonie début mars (le 2)… Une lignée presque habituelle dans une cérémonie qui n’a pourtant rien de monotone. 

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Légende : Quel succès pour Audiard ? 

La preuve vient d’ailleurs de cette inspiration francophone avec Jacques Audiard et son film Emilia Pérez, nommé à 13 reprises lors de cette future cérémonie ! Drame musical avec Karla Sofia Gascon qui devient en conséquence la première comédienne trans à être nommée pour l’Oscar de la meilleure actrice, la soirée iconique pourrait prendre une tournure tricolore. Prix du jury à Cannes il y a quelques mois, ce film pourrait définitivement placer Jacques Audiard parmi les plus grands réalisateurs de l’histoire. 

La saison 2 de Poker Face 

L’abondance de créations en lien avec le nombre considérable de plateformes SVOD a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Il est hélas devenu délicat de trouver une série bien ficelée dans son ensemble tant le calendrier est devenu démentiel. Poker Face est l’une de ces belles réussites envers lesquelles tous les passionnés courent et dans la lignée des liens forts qui unissent cinéma et poker, l’adage est tout aussi vrai sur le petit écran. 

Intrigues passionnantes, intégration parfaite d’un scénario digne d’une table de jeu et compréhension évidente de ce que représente le poker en ligne et la discipline générale à l’heure actuelle sont autant de choses qui marquent une série renommée et acclamée. Natasha Lyonne y excelle et sans surprise, Peacock a renouvelé son show maison pour une saison 2. D’ici avril, les retardataires pourront découvrir les prémices de cette série tournée : tapis, bluff et coup de poker au cœur d’enquêtes étonnantes, avant de continuer dans la lignée de l’un des shows de ces dernières années.

Le retour de Bong Joon-Ho avec Mickey 17 

Susmentionné, Jacques Audiard égalera-t-il le réalisateur sud-coréen ? La montagne est haute tant l’homme à la tête de Parasite, véritable claque cinématographique en 2019, a fait les choses en grand. Palme d’or, Golden Globes, Oscars, Césars : il a tout raflé et a très certainement nécessité une pause bien méritée. 

Six ans après son chef-d’oeuvre, Joon-Ho revient avec Mickey 17 qui est, sans surprise, l’un des films les plus attendus de cette nouvelle année. Le délai ne sera pas trop long puisque la sortie aura lieu le 5 mars prochain en France. 

Adapté du roman Mickey7 sorti en 2022 et créé de toutes pièces par Edward Ashton, le réalisateur vedette s’attaque à un genre original dans un mélange de drame, d’aventure et de science-fiction. Avec une expertise évidente sur le dernier genre cité, Robert Pattinson, Mark Ruffalo et Naomi Ackie viennent constituer un casting de premier plan et augmenter une attente déjà forte. Le retour de Bong Joon-Ho sera-t-il triomphal ? 

La dernière de Stranger Things 

Entrée dans l’histoire des séries télévisées à bien des égards et ne serait-ce qu’en revenus générés ou en chiffres de diffusion, Strangers Things touche à sa fin avec l’arrivée prochaine de la cinquième et ultime saison. Trois ans après une saison 4 qui a malmené beaucoup de personnages et fait couler beaucoup d’encre, la série produite par Netflix ne devrait pas compter ses coups pour une nouvelle saison qui fera probablement atteindre la postérité à ce must-watch absolu. 

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Légende : L’un des événements de l’année 

Les frères Duffer ont une réputation grandissante à tenir et Netflix risque de tirer un grand (voire énorme) avantage de cette future saison, attendue dans le courant de l’année. 

Guest post

 

Gérardmer 2025 : virus anticapitaliste, diable antisoviétique, fantôme-caméra et monstre aborigène

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Quatre jours à voir des films et à en parler, entre vins chauds et fromage fondu ! Quatre jours à ne penser pratiquement qu’à cela ! On était heureux et on ne s’en rendait pas tout à fait compte. Le temps n’a pas daigné suspendre son vol. Comme d’hab’! Voici nos dernières critiques, avant un article qui reviendra sur l’ensemble du festival ! Au programme : Rich Flu, Présence, Le Maître et Marguerite et Moogai.

Compétition – Rich Flu – Réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia (États-Unis, Colombie et Espagne, 2024)

Le monde est touché par un virus de type marxiste, qui s’en prend aux plus riches, et condamne, à terme, tout individu à devoir renoncer à la propriété privée.
Après nous avoir dépeint, à travers le personnage d’une femme arriviste, tout le ridicule et l’immoralité des plus hautes sphères, le film nous entraîne dans un jeu de massacre, s’annonçant comme jouissif, mais que le réalisateur choisit d’écourter pour mieux nous raconter le périple d’une famille européenne (dont la femme arriviste qui a entre-temps retrouvé sa fille et son ex-mari), fuyant le chaos engendré par le virus vers une Afrique de la sobriété heureuse.
Ce virage narratif déçoit. La bonne intention morale (renverser les rôles et faire des Blancs les réfugiés afin de susciter une prise de conscience) apparaît artificielle dans sa réalisation, voire très maladroite, et finalement peu convaincante. La résolution finale traduit, par ailleurs, une incapacité (à vrai dire générale) à penser toute alternative politique au capitalisme, en se contentant d’une espèce de retour à l’état de nature, caricatural et naïf. Quant à l’ultime scène, certes savoureuse, elle pourrait passer auprès des esprits chagrins pour l’expression d’un pessimisme anti-révolutionnaire.
Ces quelques limites exposées, Rich Flu n’en reste pas moins un objet filmique de grande qualité, servi par d’excellents acteurs. Peut-être qu’au fond, ce qu’on lui reproche, dans notre ressentiment petit-bourgeois, c’est surtout de ne pas tuer assez de riches à l’écran.

https://youtu.be/Do7AdCyHGzw

Hors-compétition – Présence – Réalisé par Steven Soderbergh (États-Unis, 2024)

Une famille ordinaire, avec des problèmes de famille ordinaires, et d’autres aussi un peu plus exceptionnels (la mère trempe dans une affaire trouble de malversation financière et la fille est en deuil de sa meilleure amie), emménagent dans une nouvelle maison. Mais la maison est hantée.
Le dispositif de Soderberg est simple : toutes les scènes sont filmées du point de vue du fantôme. Ainsi la caméra se ballade-t-elle, aérienne, captant les intimités familiales et individuelles. Le but n’est pas tant de faire peur ici que de raconter un drame d’un point de vue à la fois situé et totalisant. L’idée est assez profonde : en s’embarquant dans un fantôme, la caméra entre dans le film. La mise en scène n’est plus dès lors le fait d’un démiurge ; elle est un personnage, certes invisible et allègre, mais non moins interne à l’intrigue et soumis à celle-ci. Le fantôme accuse un mélange de toute-puissance (il peut voir sans être vu, et même déplacer des objets) et d’impuissance (il ne peut se faire entendre ni empêcher les événements les plus tragiques d’advenir). Métaphoriquement compris, on pourrait le regarder, ce fantôme, comme une idée esthétique, celle du cinéaste, ou de l’artiste en général, en tant que son œuvre est toujours moins de lui qu’elle ne passe par lui ; en tant qu’il se doit d’être au service de la vie, sans chercher à en escamoter ni la dureté ni les secrètes espérances.

Hors-Compétition – Le Maître et Marguerite – Réalisé par Michael Lockshin (Russie, 2024)

Animant de nombreuses conversations entre festivaliers, nous avons été intrigués très vite par l’adaptation du roman de Boulgakov, dont le projet se veut à la hauteur de l’œuvre originale. Variation sur le thème de l’œuvre ultime et obstinément désirée par son auteur, celle d’une vie ou d’une époque, le héros doit batailler aux côtés de son amante Marguerite pour achever son roman dans une URSS plus soucieuse de rigueur idéologique qu’esthétique. Aidé par un mystérieux Woland qui se présente comme un mage noir tout droit sorti du Faust de Goethe, le fantastique et le cinéma de genre se mêlent heureusement au propos, comme s’il révélait le regard que nous portons sur la société soviétique qui nous est si étrange aujourd’hui, entre fascination et méfiance. C’est l’occasion d’un regard profondément satirique dont la férocité exprimée par une mise en scène généreuse et ambitieuse donne un rythme haletant. Se moquant ironiquement tant de la société bourgeoise que de la rigidité dictatoriale soviétique, l’écriture romanesque devient une échappatoire absolue dans une entreprise désespérée qui respire le nihilisme, dans le sillage de l’esprit de la littérature russe immortelle, qu’il s’agit de rejoindre ici. Les amateurs de fresques historiques seront à n’en pas douter intrigués par cette œuvre exigeante (plus de deux heures trente tout de même) qui rappelle le Docteur Jivago de David Lean ou un bon roman russe.

Hors-compétition – The Moogai – Réalisé par John Bell (Australie, 2024)

La relation d’une mère à son enfant, d’une famille entière envers les nouveaux-venus est sans doute si pleine de sens et d’ambiguïté, qu’elle offre un terreau parfait pour le sentiment horrifique. Dans une Australie traversée par le racisme anti-aborigène qui fut l’œuvre des Blancs et du gouvernement jusque très récemment, The Moogai raconte l’obstination d’une mère et de sa famille pour ne pas être séparés – contre le gouvernement raciste et malveillant qui fut coupable d’enlèvements arbitraires d’enfants, mais aussi contre le Mal lui-même, ici figuré sous la forme d’un Moogai, monstre issu d’une croyance aborigène, coupable des mêmes horreurs. La comédienne Shari Sebbens offre ici une performance percutante et d’une grande justesse qui vous fera ressentir des sentiments opposés à son égard, à mesure que son personnage revêt de plus en plus d’épaisseur. La sélection hors-compétition du festival prouve une fois encore son immense intérêt, ici en nous faisant découvrir un film intéressant qui mêle – comme souvent dans le genre, c’est vrai – l’exploration de l’étrangeté culturelle muselée par l’histoire, associée à une critique politique. À découvrir !

L’abîme de l’oubli : les surprises de la fosse 126

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Avec cet album, les Espagnols Rodrigo Terrasa (scénario) et Paco Roca (dessin) abordent la période ultra-sensible que représente la guerre d’Espagne suivie de la dictature franquiste. Une période jamais évoquée en milieu scolaire là-bas, même depuis le renouveau démocratique de 1977. Considérant que la démocratie espagnole est fondée sur l’oubli des massacres commis durant toute cette période depuis 1936, les auteurs s’intéressent au combat que mènent une poignée d’individus pour lutter contre l’oubli et son cortège de douleurs.

Particulièrement épais (pas loin de 300 pages) l’album est centré sur des fouilles entreprises dans le cimetière de Paterna, petite ville située non loin de Valence où l’on sait que 2238 personnes furent fusillées et enterrées à partir de la guerre civile. La précision du nombre donne juste une idée de l’ampleur du massacre, car sur le terrain c’est bien de fouilles archéologiques dont il s’agit. De nombreuses tombes (environ 180) sont en réalité des fosses communes, profondes, contenant des corps disposés en couches successives (ou sacas) séparées par un peu de terre et de chaux. Quant à l’identification des corps, même les tests ADN s’avèrent généralement infructueux.

Douloureuse réalité

C’est le journaliste Rodrigo Terrasa qui a finalement convaincu le dessinateur BD Paco Roca de travailler sur ce sujet, arguant que les thèmes de la mémoire et de la vieillesse ne pouvaient que lui convenir. En effet, les fouilles menées à Paterna s’accompagnent du combat acharné mené par Josefa (Pepica) Celda, 81 ans la première fois que Terrasa l’a rencontrée. Celle-ci cherchait depuis plusieurs décennies à récupérer le corps de son père (gracié trois mois après son exécution…) dont elle savait pertinemment qu’il était dans le cimetière de Paterna. Pepica s’était battue avec l’administration pour faire reconnaître son droit à récupérer le corps de son père. Mais, que des fouilles soient entreprises au bon endroit ne suffisait pas. L’intérêt de l’histoire vient de la concordance de faits inhabituels. L’action et la personnalité de Leoncio Badía s’avèrent ici fondamentales. Cet homme a échappé à l’exécution en acceptant un marché peu commun : devenir le gardien du cimetière de Paterna pour enterrer les siens avec l’aide d’un assistant choisi par ses soins. En sauvant sa peau, Badía a acquis une position à nulle autre pareille, puisqu’il était prévenu un peu à l’avance des prochains travaux qu’il aurait à faire. En d’autres termes, il était quasiment prévenu des prochaines exécutions. Mais, ce que seuls ses proches savaient, c’est qu’il avait une conscience aiguë de la situation et même des convictions humanistes voire philosophiques, ainsi qu’une étonnante mémoire. Dépourvu d’ambition personnelle, il connaissait et partageait les liens qui unissent une famille et il comprenait la douleur de celles et ceux qui savaient leurs proches condamnés de manière expéditive. Alors, il a fait son possible pour apporter un maigre soutien à ces désespérés. Outre l’apport psychologique dont tous se souviennent visiblement, il s’est montré astucieux avec un groupe qui se montrait particulièrement déterminé pour pouvoir récupérer les restes de leurs proches. La BD fait ainsi le lien avec la mythologie grecque pour expliquer le besoin humain de traiter avec déférence leurs proches disparus. Ce qu’ignoraient ceux venant supplier Badía de les aider, c’est combien de temps les corps de leurs proches resteraient ensevelis à Paterna. L’astuce de Badía n’a servi qu’à identifier un groupe, mais pas tous les individus le composant. De plus, Terrasa et Roca n’ont pu rencontrer que sa fille et donc se contenter de ses souvenirs pour se faire leur idée de Leoncio Badía.

L’apport artistique

Tout cela suffisait largement pour faire une BD, certes pas spécialement amusante à lire, mais particulièrement marquante. Elle l’est parce que les auteurs organisent les témoignages recueillis, mais surtout par leur façon de tout présenter. Ainsi, ils font interagir passé et présent. Mieux, Paco Roca réussit à mettre en scène les morts comme s’ils revenaient à la vie, suggérant que retrouver les corps leur redonne une certaine forme d’existence : c’est ce que montre l’illustration de couverture. Et puis, l’épaisseur de l’album permet de revenir sur des faits qui ne pourront que marquer les esprits. Je pense à Pepica venue avec sa sœur voir son père emprisonné, leur tante les tenant par la main chacune d’un côté, alors qu’elle les a prévenues que c’est la dernière fois qu’elles voyaient leur père et qu’elle ne voulait pas les voir pleurer. Nous avons aussi Pura, cette femme qui fait partie du groupe venu trouver Badía et qui grimpe dans un arbre pour voir son homme, Pepe, face au peloton d’exécution. Il faut dire que si Paterna a été choisie pour ces exécutions, c’est pour son aspect pratique : outre la proximité de Valence, il y avait à là-bas une caserne d’un régiment d’artillerie et un champ de tir se trouvait à proximité du cimetière.

Au-delà des intentions

Cette BD s’avère donc particulièrement émouvante, car que le travail de mémoire entrepris s’oppose avec force à la volonté d’oubli actée par l’administration de manière générale. On en retient néanmoins un sentiment assez accablant. En effet, après de telles horreurs, on entend toujours des discours justifiant ce travail de mémoire en martelant « Plus jamais ça ! ». Or, des actions de massacres organisés, de génocides planifiés, l’histoire de l’humanité en est jalonnée. Et, le XXIe siècle n’en étant qu’à son premier quart, on sait parfaitement que cela se pratique encore dans ce monde soi-disant civilisé. Pour un Leoncio Badía agissant selon le principe « Agis envers les autres comme tu aimerais qu’ils agissent envers toi » combien pour profiter des situations désespérées ? Et, bien entendu, que ferait-on soi-même en situation extrême ?

Relativisons

Pour cette BD, Paco Roca utilise une nouvelle fois le format à l’italienne qu’il semble affectionner plus particulièrement. Pourtant, ici la lecture s’avère parfois déroutante, car il faut s’habituer à des enchainements inhabituels, en particulier lorsqu’il divise une planche horizontale en deux parties à lire successivement, de la gauche vers la droite. Et puis, il faut quand même bien dire que si l’histoire de l’Espagne au XXe siècle est ici reprise, il me semble que c’est fait avant tout pour les Espagnols qui en savent malgré tout plus long que nous Français qui trouvons dans cette BD des dates clés, des faits exposés, mais pouvons difficilement nous faire une idée de ce que défendait chaque camp et de l’ampleur des actions commises, leur enchainement complexe. Il est quand même bon que nous nous rappelions ( ! ) qu’une dictature sévissait de l’autre côté des Pyrénées il y a seulement un demi-siècle.

L’Abîme de l’oubli – Paco Roca (dessin) et Rodrigo Terrasa (scénario)
Delcourt (collection Mirages) : sorti le 22 janvier 2025
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« Zheng Shi : La Rivière des perles » : la reine des pirates

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Avec Zheng Shi : La Rivière des perles, Jean-Yves Delitte nous entraîne dans un pan fascinant de l’histoire de la piraterie : celui de la redoutable Zheng Shi, qui, au début du XIXᵉ siècle, régnait sans partage sur la mer de Chine méridionale. 

L’histoire de Zheng Shi est l’une des plus extraordinaires du monde maritime. Ancienne prostituée devenue cheffe d’une flotte pirate après la mort de son mari, elle prend les rênes d’une armada gigantesque, composée de plus de 300 jonques et de milliers d’hommes. Son habileté stratégique et sa poigne de fer lui permettent de tenir tête non seulement à l’Empire Qing, mais aussi aux flottes anglaises et portugaises. Ce destin hors du commun a de quoi nourrir l’imaginaire et inspirer un récit haletant. Jean-Yves Delitte choisit cependant de ne pas livrer une biographie exhaustive de la pirate, puisqu’il se focalise sur un épisode-clé de son ascension et de sa confrontation avec le pouvoir impérial.

Comme souvent, c’est la qualité du dessin qui émerveille en première intention. Jean-Yves Delitte, connu pour son talent dans la représentation des navires et des batailles maritimes, met une nouvelle fois son savoir-faire au service du récit. Les flottes chinoises et portugaises bénéficient ainsi d’un travail graphique qu’il est difficile de bouder. D’un rythme relativement posé, clair quant aux enjeux politiques et stratégiques, « La Rivière des perles » s’inscrit davantage dans l’historique que dans l’épique. 

Le portrait de Zheng Shi s’éloigne des clichés habituels des récits de piraterie. Cette femme haute en couleur est avant tout une stratège avide de pouvoir, dont l’intelligence et la froideur permettent d’imposer sa loi. Le lecteur est tenu à bonne distance et un voile de pudeur continue d’entourer les intentions profondes de l’ancienne prostituée. Son passé est à peine esquissé, mais la protagoniste se dessine en actes : elle tient la dragée haute aux gouverneurs locaux chinois et même aux forces maritimes portugaises. Elle n’a pas froid aux yeux et porte le fer là où il blesse le plus.

Zheng Shi : La Rivière des perles se caractérise avant tout par sa rigueur historique et la qualité de son dessin. L’installation des enjeux politiques et militaires est parfaitement menée et ce premier tome pose des bases solides pour un second volet qui pourrait se révéler plus haletant – car le spectacle est ici quelque peu négligé. Premier indice : la montée en puissance du conflit entre Zheng Shi et les autorités chinoises. Second indice : la fragilisation des alliances et la menace croissante des Portugais. Tout cela laisse présager un dénouement riche en tensions et en rebondissements.

Zheng Shi : La Rivière des perles, Jean-Yves Delitte
Glénat, janvier 2025, 48 pages

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3.5

« Kundan » : quand le mythe vampirique se teinte de mysticisme indien

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Les éditions Glénat publient Kundan, de Luana Vergari et Emmanuel Civiello. Un récit en deux temps, de vengeance et de sang, partagé entre l’Inde et l’Angleterre.

L’histoire de Kundan débute sur une scène de massacre. En Inde, les prêtresses de la déesse Durga livrent une guerre totale aux vampires, exterminant jusqu’au dernier ces créatures de la nuit… ou presque. Un enfant échappe à l’anéantissement. Il est alors porteur d’une vengeance aussi patiente qu’implacable. Ce prologue, à la fois mystérieux et violent, ancre le récit dans un mythe fondateur. Vingt ans plus tard, la vengeance s’apprête à s’accomplir, mais dans un tout autre décor : les brumes sombres et inquiétantes du Londres de 1910. 

C’est dans une capitale anglaise suintant la peur que l’intrigue principale prend son essor. Un jeune garçon est retrouvé vidé de son sang, et le chef de la brigade de nuit, Lord Benedict, se lance dans une enquête aux implications bien plus terrifiantes qu’il ne l’imagine. Dès le départ, l’ombre d’un nouveau venu, Kundan, plane sur cette affaire sanglante. Ce dernier, prétendument recommandé par Sir Oliver, semble se trouver bien trop souvent à proximité des meurtres. Est-il un allié de confiance ou une menace tapie dans l’ombre ?

Les meurtres se succèdent, et la rumeur enfle : la population, fébrile, évoque tour à tour un tueur en série, un démon ou une sorcière. L’inquiétude grimpe d’autant plus qu’un vent de révolte souffle en Inde, menaçant l’empire colonial britannique. Chargé de pacifier la situation sur place, Lord Benedict demande à être accompagné de Kundan, loin de se douter qu’il transporte ainsi avec lui la source de la terreur londonienne vers une terre où le passé s’apprête à ressurgir.

Luana Vergari propose un récit qui s’inscrit à la croisée des influences. D’un côté, Kundan reprend avec brio les codes du vampirisme victorien, dans la lignée de Dracula de Bram Stoker, en plongeant le lecteur dans une atmosphère gothique où l’ombre et le sang dictent leur loi. De l’autre, elle insuffle à son intrigue une profondeur culturelle fascinante en intégrant le bestiaire et le folklore indiens. Cette double influence confère au récit une densité singulière. 

La figure de Kundan mérite également que l’on s’y attarde. Loin d’être un simple monstre, le protagoniste est animé par un passif traumatique, il agit dans l’ombre pour accomplir sa vengeance, fruit d’une tragédie originelle. Cette dimension tend à ancrer l’intrigue dans une réflexion sur le temps long et l’irréductibilité des conflits ancestraux. Pour magnifier ce scénario, on peut compter sur le trait inspiré d’Emmanuel Civiello, qui marque les esprits. Intensité visuelle, Londres dépeinte sous un voile de ténèbres, sens de la mise en scène : Kundan se regarde avant de se lire.

Avec Kundan, Luana Vergari et Emmanuel Civiello livrent un premier opus prometteur qui convoque enquête criminelle, récit vampirique et tensions politiques, avec rythme et maîtrise. L’intrigue avance rapidement et pose clairement les enjeux, mais cela n’empêche pas la caractérisation réussie de l’antagoniste. La suite s’annonce haletante : le sang a coulé, mais il n’a pas fini de réclamer son dû.

Kundan, Luana Vergari et Emmanuel Civiello
Glénat, janvier 2025, 64 pages

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3.5

« La Dernière Nuit de Mussolini » : une tragédie grotesque et implacable

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Après Le Matin de Sarajevo et L’Affaire Zola, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard s’attaquent dans La Dernière Nuit de Mussolini à une figure trouble et fascinante de l’histoire du XXe siècle. Publié aux éditions Glénat, cet album de 128 pages revient sur les derniers jours du dictateur italien Benito Mussolini, pour expliquer comment et pourquoi le cadavre du Duce fut pendu aux côtés de Clara Petacci en place publique. 

La construction narrative de La Dernière Nuit de Mussolini est non linéaire et marquée par de nombreux sauts temporels. En quelques pages, le lecteur passe des derniers jours du dictateur à son enfance modeste : fils d’un maréchal-ferrant et d’une institutrice, Benito Mussolini embrasse lui-même cette carrière avant de bifurquer vers l’agitation socialiste. Tour à tour instituteur, éditorialiste virulent et tribun populiste, il incarne un militantisme exalté qui le conduit même en prison pour son soutien à des grévistes. Mais très vite, il renie son engagement d’origine pour un autoritarisme fondé sur la violence et le culte du chef. À 39 ans, en 1922, il devient le plus jeune président du Conseil de l’histoire italienne. 

L’œuvre met en lumière les nombreuses contradictions de Mussolini : ambitieux et charismatique, il sait enflammer les foules, comme il l’annonce lui-même : « On ne mesure pas à quel point et à quel degré de fièvre je peux faire monter le peuple italien ! Il est dans ma main ! ». Pourtant, derrière cette image de leader tout-puissant, il est aussi un homme lâche, versatile et corrompu. L’album insiste sur ses excès : ses maîtresses entretenues avec l’argent public, ses colères imprévisibles, sa violence sexuelle, son mépris cynique pour les masses qu’il prétend défendre (« La foule, comme les femmes, est faite pour être violée »). Les auteurs brossent une fresque sans concession, où l’orgueil se heurte à la décrépitude du pouvoir.

Christophe Girard réussit à capter l’essence de cette trajectoire en déployant un style semi-réaliste où les visages sont très expressifs, parfois même caricaturaux. La violence n’est pas éludée : l’exécution est montrée dans toute sa brutalité, fidèle à la logique du régime qu’il avait instauré. Mieux, en intégrant des références à l’histoire plus récente, et notamment la mort du cinéaste Pasolini en 1975, les auteurs suggèrent que le fascisme n’est pas qu’un vestige du passé. En Italie, le Duce continue de fasciner, et son héritage trouble resurgit régulièrement. 

« Je récupère un pays à genoux, amputé par la guerre, miné par la crise économique… Mon peuple crève la dalle… » Benito Mussolini règne sur une Italie diminuée, qui a des sympathies pour l’Allemagne nazie, qui se mobilise en masse sur les places pour célébrer l’avènement du fascisme. Mais son régime ne survivra pas à la Seconde guerre mondiale et il paiera son tribut après une dernière fuite pathétique, où il devra « faire l’ivrogne déguisé en soldat allemand ». Avec cette œuvre documentée, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard narrent en clerc la chute d’un dictateur, entre tragédie et comédie grotesque.

La Dernière Nuit de Mussolini, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard 
Glénat, janvier 2025, 128 pages

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Coeur sanglant : Le cas Lindon, l’obligé de la peine perdue

Dans le documentaire Cœur Sanglant de Thierry Demaiziere et Alban Teurlai, Vincent Lindon se dévoile comme jamais. À travers une mise à nu brutale et intime, les réalisateurs brossent le portrait d’un homme en proie à ses doutes, sa solitude sauvage et ses blessures d’enfance. Entre quête de rédemption, lutte des classes et introspection psychanalytique, ce film révèle la profondeur émotionnelle d’un acteur au sommet de son art.

Le documentaire de Thierry Demaiziere et Alban Teurlai Cœur Sanglant est un extraordinaire document psychanalytique sur Vincent Lindon. Franc, rugueux, à vif. Les portraitistes livrent un Vincent Lindon désespéré et hanté, intransigeant et profondément seul.

Cœur Sanglant montre ce que l’enfance fait à l’adulte, ce que la vie fait aux êtres quels qu’ils soient, ce que la haine de soi fait au cœur. Ce que le cœur et l’émotion font : une œuvre de bonté. Nous sommes les obligés de la peine perdue. Les obligés du cœur. De notre détresse infinie. C’est de cela dont nous parle Vincent Lindon.

For intime

Rares sont les documentaires qui s’aventurent si loin dans la mise à nu et le for intime. Dans le dépouillement et l’analyse psy. Sans artifice. Sans complaisance. (Certains y verront narcissisme et complaisance tant le dévoilement brutal peut se révéler en son contraire). Sans vis-à-vis autre que Vincent l’homme-père-fils face à lui-même.

Sauvage solitude

Les deux portraitistes ont demandé à l’acteur dans ses moments de creux de s’enregistrer et de se filmer au téléphone. Des moments de vide, de solitude aride, Vincent Lindon comme nous tous en a. Disons qu’ils sont plus saisissants par le contraste qu’ils opèrent, par l’inimaginable entre le fantasme de ce que peut être la vie d’un acteur de sa stature et le réel morne avéré. Entre deux tournages où il est sans cesse entouré, sollicité, accaparé par des équipes donc une tribu d’autres, sa solitude, celle d’un acteur-samouraï, proche de Delon (dans son incapacité à être au monde avec quiétude), dans la blessure originelle d’enfant insuffisamment aimé, apparaît ample. Lancinante, insatiable et sauvage.

L’adversaire intime

La solitude de l’acteur (au firmament de sa carrière mais en questionnement féroce face à ce qu’il vit) dont il parle et qu’il questionne lorsqu’il se retrouve à la Closerie des Lilas pour dîner – ayant passé auparavant 15 coups de téléphone pour essayer d’avoir un ami avec lui -, cette violente solitude qui a pour autre nom la haine de soi ou le déficit d’affection de ses parents, c’est l’ennemi, l’autre, l’adversaire intime avec lequel Vincent se bat.

Peine perdue

Cœur Sanglant ne cesse de nous montrer un homme saignant éperdument d’amour, de quête héroïque de bonté, de tentative d’être le fils remarqué de ses parents. Thierry Demaiziere et Alban Teurlai ont été chercher dans l’écriture ce qu’aucun acteur ne dit : la vérité d’un inassouvissement, la vérité d’une blessure infinie, d’une frustration hémorragique, la vérité d’une peine perdue.

L’obligé de la lutte des classes

Vincent Lindon y livre un Vincent mensch, un homme parmi les hommes, en proie à ses doutes, ses colères, sa rage, sa volonté de se battre, ses larmes d’enfant aux Césars et son impossible réconciliation avec la détresse, la non-joie de cette même enfance. Un homme à l’idéal grandiose, celui qu’il incarne dans ses choix de rôles, un homme digne d’admiration, possédant un caractère noble. Un bourgeois certes, qui va défendre l’ouvrier aliéné de Marx et devenir l’obligé de la lutte des classes. Il n’a que faire de la psychologie des personnages. Et nous lui rendons grâce de cela. Mais il choisit des personnages qui l’obligent (cf. la trilogie de Stéphane Brizé).

Le document que constitue ce film est à la fois risqué et remarquable. Il faut pouvoir envisager l’œuvre, le travail des portraitistes. Leur parti-pris est délicat, courageux et âpre. Avec l’entière confiance et sincérité de Lindon, ils construisent une sorte de cas Lindon au sens le plus noble et psychanalytique de Freud.

La séquence où l’acteur évoque sa mère est monstrueuse d’émotion. C’est une fiction à part entière. Son plus beau rôle. Ce film est un réservoir à fictions futures émanant des obsessions de l’acteur. Gageons que cela autorise certains à lui confier un rôle Outre-Atlantique ou ici, dans des zones aussi inattendues que Titane.

Les mots sont du cœur

Surtout soyons attentifs à la parole. Sa parole. Aux mots ici qui sont du cœur. Jamais pour rien. Urgents et vitaux. A quoi sert une vie, un rôle, un métier ? A quoi sert un dimanche sans âme où d’évidence il n’y a rien à tracer, rien à transmettre de grandeur et hauteur d’âme, des journées vides de remplissage à faire semblant d’avoir des rendez-vous importants surlignés en différentes couleurs sur un mini-agenda pour être « pressé de ne rien faire ».

A quoi sert de faire si on ne fait pas de sa vie une mémoire, une œuvre, une trace ? Ah oui, mais cela, c’est Delon. Alors, pour Lindon, quel est l’intérêt si on ne fait pas de sa vie un parfum ?

Bande-annonce : Cœur Sanglant

https://www.youtube.com/watch?v=ExYj1PYQqDY

Fiche Technique : Cœur Sanglant

  • Réalisateurs : Thierry Demaizière, Alban Teurlai
  • Scénaristes : Thierry Demaizière, Alban Teurlai
  • Image : Alban Teurlai
  • Son : (information non disponible)
  • Genre : Documentaire, Introspection
  • Thèmes : Introspection, solitude, quête de rédemption, métier d’acteur, célébrité
  • Acteur principal : Vincent Lindon
  • Durée : 1h23
  • Production : (information non disponible)
  • Année de production : 2024
  • Date de sortie : 29 janvier 2025
  • Distribution : (information non disponible)
  • Langue : Français
  • Plateforme de diffusion : Arte.tv (disponible jusqu’au 5 mai 2025)

Gérardmer 2025 : Hybridation universelle versus Copy/pasta horror

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Nos deux critiques en goguette, écumant les salles où il fait tout noir (« ta gueule ! »), le thermos rempli de vin chaud, sont en désaccord cette année quant à savoir quel est le plus grand film de la sélection : l’un dit Else, l’autre répond The Wailing.

Compétition – Else – Réalisé par Thibault Enim (France et Belgique, 2024)

À peine Anx et Cass viennent-ils de se rencontrer et de tomber amoureux l’un de l’autre qu’une épidémie se répand dans le monde, une épidémie qui s’attrape par le regard, et dont le symptôme essentiel consiste en l’hybridation des corps avec les matières environnantes.
Sublime ! Mériterait le Grand Prix, mais ne l’obtiendra probablement pas. Trop clivant ! Mais que dire ? Si le cinéma a la charge de produire des sensations nouvelles, alors Else accomplit son devoir magistralement. Romantique, au sens premier du terme, mais non moins charnel, le film avance par analogie : partant d’un couple, où l’un et l’autre se dévoilent et se dépouillent progressivement, Else s’élève par degré à une méditation sur la mort, de l’individu comme de l’espèce, où la mélancolie de la perte la dispute à la jouissance de l’anéantissement fusionnel. La caméra, scrutant les corps et les matières, comme Anx scrute la peau de Cass, au tout début de l’épidémie, dans un geste à la fois médical et érotique, offre des images saisissantes, où semblent converger toutes les expérimentations picturales du XXe siècle, de Magritte à Soulages.
Cette inexorable confusion des choses, de l’esprit et de la matière, dans un immense magma sensible, pointe vers cet indicible passage de la mort que le film tente d’approcher par une mise en scène d’une générosité rare, ne sacrifiant jamais l’émotion ni à l’audace esthétique ni au vertige métaphysique. C’est beau, neuf et jouissif, comme une étoile qui explose.

Compétition – The Wailing – Réalisé par Pedro Martín-Calero (Espagne, Argentine et France, 2024)

L’année dernière, l’Argentine nous a régalés d’un film d’horreur qui parvenait à proposer une histoire de possession cohérente tout en renversant les codes du genre. Cette année, elle recommence avec The Wailing, qu’on a bien du mal à catégoriser.
Comme dans le copy/pasta Slenderman, la présence d’un vieil homme libidineux fait irruption dans le cadre. Deux héroïnes doivent lui échapper, sous peine de leur vie. Le principe donne quasiment une cinématographie clé en main : une silhouette horrifique et menaçante n’est visible que du point de vue du spectateur et toujours fugacement et dans le coin du cadre. D’autant plus que ce vieillard ne peut être vu que dans des images filmées.
Constamment sur ses gardes de peur d’être surpris, le spectateur se plaît à anticiper l’irruption du monstre, de l’inconnu, en sorte que le principe esthétique devient la nécessité de ne pas regarder, de ne pas voir ce qui ne peut être décrit qu’en termes de visibilité et d’apparition. Mais loin d’être un pur procédé mécanique, le brio du film consiste à mettre les héroïnes dans la même situation, entre malaise du visible et désir infantile de regarder – et à pousser la cohérence thématique jusqu’à inclure le thème du cinéma comme activité d’un des protagonistes. Jeu sur la forme, mais sans s’y réduire, The Wailing parvient à ancrer sa trouvaille dans un récit cohérent et audacieux qui le met en bonne place pour remporter un prix. Mais quoi qu’il arrive, il faut suivre ce réalisateur.

Hors-compétition – She loved blossoms more – Réalisé par Yannis Veslemes (Grèce et France, 2024)

Trois jeunes frères, encore profondément marqués par le décès de leur mère, passent leur temps en d’étranges expériences de téléportation au moyen d’une mystérieuse armoire. Comme ils ont par ailleurs une consommation effrénée de drogues, il est aussi probable que tout cela ne soit qu’un long rêve éveillé.
She loves blossoms more est une sorte de Las Vegas Parano mélancolieux et confiné, présentant d’indéniables qualités visuelles, mais peinant à saisir une quelconque émotion un peu consistante. On assiste ainsi au spectacle un peu ennuyeux d’une intrigue qui se cherche elle-même, et tente de pallier son manque d’inspiration par la prise désespérée de produits hallucinatoires divers. C’est un film de décorateur, de directeur de la photographie, un film de technicien brillant plus qu’un film de cinéaste. On est toujours embêté devant ce genre d’objet virtuose qui, tel un astéroïde entrant dans l’atmosphère, nous subjugue un instant avant de s’anéantir. On voudrait applaudir longtemps, mais on a déjà oublié ce que l’on venait de voir.

Courts-métrages :

Dans l’ombre, de Jérémy Barlozzo (France, 2024)

Petite pastille horrifique, comme l’a qualifié son réalisateur lui-même. Un couple tente d’échapper à un monstre, sorte de mix entre un zombie, un fantôme et une araignée.
On croirait regarder un morceau choisi d’un long film d’horreur. Toutes les ficelles du genre sont tirées, et le sont très honorablement. On a peur comme il faut. Tant mieux ; c’était, semble-t-il, le simple but !

Familiar, de Marco Novoa (France, 2024)

Un court-métrage, placé sous le signe du vampirisme, et animé par le gagnant de la saison 3 de Drag race France, Le Filip, qui montre ici ses talents d’acteur. Dans ce ménage à trois vorace et efficace, le stigmate semble une fois de plus renversé puisque le sang dégusté n’est plus une métaphore de la nécrophilie ou du virus du SIDA, mais une identité à part entière qu’il s’agit d’assumer voire de propager.

Flush, de Raphaël Treiner (France, 2024)

Vous avez dit Lovecraft ? On se demande en régie !
Une femme proche de l’accouchement semble avoir des problèmes de plomberie (n’y pensez même pas !) et des problèmes de mec. Un autre mec apparaît et lui aussi aime Lovecraft, comme le réal ! Super et inattendu ! On ne s’épargne aucune suite de références explicites, mais on a malheureusement peine à y déchiffrer une quelconque volonté. L’équipe a su montrer du monstrueux et de la couleur. Quelques traits d’humour sont bons, mais ajoutent à l’absence totale de tonalité. À la fin, ces éléments positifs n’arrivent pas à élever ce rêve de gosse au-delà de la camaraderie SF. Les questionnements sur la parentalité font face au même traitement : explicite et cinéphoné !

La Voix de son maître, d’Alexandre Pierrin (France, 2024)

Une mère célibataire, tyrannique et dévoratrice, expérimente, sous l’œil inquiet et courbé de son fils, une technique d’implants neuronaux destinés à faciliter la communication avec les animaux, en l’occurrence, ici, des moutons et des chiens. Mais, un soir, un accident survient.
Un film assez convaincant, qui prend prétexte de l’hubris technologique pour traiter des rapports troubles entre une mère et son fils, rapports marqués par l’abus psychique et émotionnel. Si l’écriture des personnages aurait probablement gagné à être plus subtile, le jeu des acteurs suffit, à la fin, à nous faire rentrer pleinement dans cette petite tragédie domestique.

Le Bézoard, de Laure-Élie Chénier-Moreau (France, 2024)

Un grain de sable dans les rouages, un cheveu dans la bouche, et tout peut dérailler. C’est ce que va vivre Anna dans ce court-métrage, de manière presque littérale. L’angoisse, la dépression, la mélancolie prennent forme sous les traits d’une créature mi-peluche, mi-perruque. Comme la maladie mentale, cette créature oscille entre douceur et menace. Si le film démarre sur les chapeaux de roues grâce à l’interprétation brillante de l’actrice principale, il sombre rapidement dans une métaphore trop évidente. Ce qui aurait pu être un véritable film d’horreur se transforme alors en une campagne de prévention sur la santé mentale. Dommage !

Les Liens du sang, de Hakim Atoui (France et Belgique, 2024)

Incontestablement un des meilleurs courts-métrages, qui réussit en une petite dizaine de minutes à montrer que l’horreur a tout à voir avec la comédie et s’y mêle pour notre plus grand plaisir. Et si la solitude des anciens était comblée par un robot-domestique dont la sécurité laisse à désirer. Avec un sens de la satire féroce des liens familiaux souvent distendus, les liens du sang soufflent le chaud et le froid sur le thème de la famille (thème tout à fait horrifique) sur fond de grands éclats de rire potaches.

Naissance d’un feu, d’Archibald Martin (France et Belgique, 2024)

Une jeune femme, que l’on devine traumatisée par un accident ayant laissé sur son corps de conséquentes traces de brûlures, est entraînée par un ami dans une longue randonnée en Allemagne, dans le Palatinat. Là, ils se trouvent traqués par un tueur en série officiant à l’arc.
D’une réussite formelle indéniable, ce court-métrage, par la vraisemblance des personnages et de leurs réactions, nous inocule très efficacement les émotions de la bête humaine prise en chasse. Un excellent petit film, qui n’a pas grand-chose à dire de plus, et c’est aussi bien.

Serpente, de Félix Imbert (France, 2024)

Serpente montre la rencontre improbable de deux personnes angéliques dans un monde qui parait tout à fait normal, mais rien n’est moins sûr. Dans une ambiance inconfortable, on s’enfuit des regards des gens qui croient se retrouver en présence d’un être divin et à force sont menés vers un comportement assez douteux. On est amenés dans une atmosphère similaire à It Follows, où le mal peut apparaître dans n’importe quelle personne et à n’importe quel moment. Une chasse à l’homme constante avec un seul réconfort : on n’est plus tout seul.

Gérardmer 2025 : Des clones, des robots, des fantômes et des politiciens

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Nous attendions la neige ; nous n’eûmes que le givre. Légère déception vite rattrapée par la qualité de cette édition de Gérardmer 2025. Au programme de ce deuxième jour : Azraël, Oddity, Rumours, Companion et In vitro.

(Compétition) – Azraël – Réalisé par E. L. Katz (États-Unis, 2024)

Décidément, les innovations formelles pullulent comme des zombies à Gérardmer cette année. Le très biblique Azraël part d’une décision cinématographique forte : faire un film sans dialogue, sans pour autant retourner au cinéma muet, et sans, bien sûr, renoncer à la communication entre les personnages. Bref, un film de genre sans dialogue, qu’est‑ce que ça donne ? Ce qui pose également la question très intéressante de l’intérêt du dialogue dans le film de genre. Et si l’apocalypse avait fait disparaître l’origine de toute civilisation humaine, toute culture ? À savoir le langage, la parole et toutes les interactions qui vont avec ? Azraël ravira les fans de post-apo, par son approche originale, comme les curieux.

(Compétition) – Oddity – Réalisé par Damian Mc Carthy (Irlande et États-Unis, 2024)

Le sens de la vie adulte en 2025 ? Passer des dizaines de week‑ends à rénover une vieille bâtisse pour en faire la maison de ses rêves comme les oiseaux font leur nid. Oddity décide de partir de cette tristesse pour réinvestir le sous-genre des home invasion avec brio. Aucune véritable surprise ni dans les thèmes ni dans les effets spéciaux, quoiqu’une mise en scène millimétrée et une précision chirurgicale des plans retienne le spectateur à son siège. La force du film tient entre les quatre murs du salon qui arriment la structure de l’édifice à un rythme haletant. C’est qu’entre ces coordonnées résolument classiques, Oddity réussit à créer des images et sensations horrifiques surprenantes. Si la fin en décevra peut-être certains, Oddity accomplit l’exploit, non de renouveler le genre, mais de nous le faire redécouvrir.

(Compétition) – Rumours – Réalisé par Guy Maddin, Evan Johnson & Galen Johnson (Canada et Allemagne, 2024)

Les dirigeants des sept plus grandes puissances mondiales se réunissent dans un château allemand pour y rédiger une déclaration commune que personne ne lira, à propos d’une vague crise mondiale. Progressivement, à mesure que la nuit tombe, les lieux s’avèrent étrangement désertés, tandis que la brume envahit une forêt aux lumières irréelles.

Guy Maddin, entouré d’Evan et de Galen Johnson, a quelque peu atténué l’aspect expérimental de son style dans cette fable surréaliste, où des acteurs renommés s’amusent comme des enfants à jouer des hommes de pouvoir infantile. On pense à « L’Ange exterminateur », la bouffonnerie en plus. Pris dans l’écrin d’une photo savamment travaillée, aux reflets fantastiques d’outre-monde, nos personnages errent dans ce grand jardin interminable, principalement soucieux de rédiger leur fameuse déclaration commune, au milieu de zombies sans squelettes plus occupés à se masturber frénétiquement qu’à pourchasser nos politiciens.

On cherche un sens. Est‑ce une allégorie de la décadence occidentale ? La question est posée dans le film par le Président Français, qui, dans une scène savoureuse, se met à interpréter les actions anodines de ses homologues comme si le destin des nations s’y dessinait. Tout en s’offrant à ce type de réflexion, le film s’en moque allègrement, nous entraînant toujours plus loin dans la drôlerie absurde et cruelle. Persiste, tout de même, cette simple interrogation : les paroles de nos gouvernants, qu’ils semblent croire performatives, ne sont‑elles pas, à tout prendre, que des « rumours », de vains bruits, déclamées sentencieusement à l’adresse de peuples morts‑vivants, mous, décérébrés et priapiques ; et notre époque, une ridicule fin des temps qui n’en finit pas ?

(Hors-compétition) – Companion – Réalisé par Drew Hancock (États-Unis, 2024)

Il m’a semblé approprié (et non moins allégeant), compte tenu du sujet de ce film, d’en faire rédiger la critique par ChatGPT. Il faut dire que, dans son style sans âme si caractéristique, celle‑ci (oui, « elle » ; n’est‑ce pas une IA ?), a su assez justement transcrire ma pensée.

Oh ! Elle me comprend si bien !

« Companion, film de genre se déroulant dans un futur où les humains peuvent acquérir des robots compagnons sexuels, propose une réflexion sur les dérives d’une société de plus en plus déshumanisée. Malgré sa qualité formelle (décors soignés, ambiance immersive, bonne direction d’acteurs), le film reste enfermé dans une approche manichéenne qui ne sort jamais des rails une fois posés.

Le film dénonce les violences sexistes et l’objectification des femmes, mais se heurte à une structure narrative prévisible et une conclusion qui frôle la moralité douteuse. Au lieu de nuancer son message, il semble valider, dans son climax, certains comportements problématiques sous couvert de rédemption, rendant la réflexion incertaine.

Companion échoue à approfondir son sujet, se contentant d’une lecture simpliste qui frustre plus qu’elle ne questionne, et laisse une impression de superficialité malgré ses bonnes intentions. » (ChatGPT)

(Hors-compétition) – In vitro – Réalisé par Will Howarth et Tom McKeith (Australie, 2024)

Dans un futur tout proche, en Australie, un couple d’éleveurs clone des vaches pour sauver l’agriculture mondiale. Leur relation est mise à rude épreuve lorsque la femme découvre que son mari l’a dupliquée à son insu.

À n’en pas douter, les scènes d’exposition, entre superbes plans de paysages australiens méconnus, étrangeté diffuse, dans un cadre, celui du monde agricole, plutôt original pour un film de genre, et présentation efficace des personnages et de leur problématique majeure, ces premières scènes, donc, constituent une réussite sans faille.

Et cependant, la suite ne cesse de décevoir. Le milieu du film est un ventre mou, qui s’étire artificiellement dans une ambiance de thriller poussif. Les personnages perdent progressivement toute vraisemblance et toute ambiguïté morale, au profit d’un mouvement de course‑poursuite aussi résolu que plat. Quant à la question du clonage et aux vertiges métaphysiques que la chose pourrait occasionner, elle se trouve pratiquement éludée. La relation entre la femme et son clone est d’une évidence inquestionnée, sans malaise ni aspérité.

À la place, le film choisit d’explorer les thèmes du couple et de la maternité, mais sans y injecter, là non plus, aucun trouble, nous laissant avec une résolution finale à la morale, compte tenu du manichéisme du scénario, d’autant plus inconséquente (les mêmes actes qui condamnent l’homme semblent justifiés, et sans tellement de difficulté, pour la femme).

On retiendra, tout de même, de ce film, ses grandes promesses initiales, la justesse des acteurs et la belle sobriété de sa mise en scène.

Gérardmer 2025 : Slasher arty, body horror néo-zelandais et blockbuster chinois

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Sang chaud ou vin chaud pour ce premier jour à Gérardmer ? Les festivaliers arrivent doucement et découvrent une ville dédiée au cinéma de genre. Pourtant, nulle horreur, nulle épouvante dans les rues et les visages des Géromois, qui se montrent aussi accueillants que leur ville. Au programme de ce jeudi : In a Violent Nature, Grafted et Creation of the Gods II.

(Compétition) – In a Violent Nature – Réalisé par Chris Nash (Canada, 2024)

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, un adage éculé qui servirait à décrire parfaitement In a Violent Nature, qui se propose ni plus ni moins de réinvestir une nouvelle fois le genre usé du slasher, en décidant qu’après tout, il y a encore à en dire et à en montrer. Après le giallo italien des années 70, le slasher pur et dur des années 80 et sa relecture postmoderne dans les années 90, le meurtre d’adolescents libidineux a encore de beaux jours devant lui.

Film destiné aux amateurs de ce sous-genre, le propos se fait quasiment vide pour laisser plus de place à la forme. Jeu formel sans cesse relancé, le film s’adresse aux amateurs, voire aux experts. Le métrage n’oublie pourtant pas le fun et le gore pour rythmer une narration qui ne peut que s’exposer à la monotonie et à la répétition. Filmé du point de vue du tueur inarrêtable, l’amateur du genre connaît l’action et ses péripéties artificielles qui ne peuvent que ralentir péniblement leur mort.

Et il s’agit toujours plus ou moins du même schéma narratif : si le cinéma filme toujours du mouvement, des personnages en mouvement, le slasher consiste à filmer un mouvement fait personnage, dont on se délecte des obstacles illusoires qui se dressent sur son trajet. Sans tomber dans le cliché, Violent Nature propose néanmoins un exercice de style hyper maîtrisé et intelligent (on pense à la scène finale d’une maestria, en fin de compte, gratuite), qui intéressera les fans, mais ennuiera sans doute ceux qui ont réglé leurs comptes avec le slasher.

(Compétition) – Grafted – Réalisé par Sasha Rainbow (Nouvelle-Zélande, 2024)

Premier film en compétition : la réalisatrice étant absente, son message en visio nous a rassuré tout en soulignant le côté messy des films d’horreur. Comme le mentionne Lola Young, le film d’horreur est, en effet, bordélique, désordonné, cracra et verse dans la surenchère de fun et de gore. Mais c’est hélas, aussi, le meilleur qualificatif pour son premier film.

Des dizaines de thèmes se succèdent, voire se superposent, pour brouiller les enjeux d’une histoire pourtant bien convenue : une jeune fille d’origine chinoise souffre de son apparence ne lui permettant guère de se faire accepter. Quoi de mieux pour renverser la situation que, littéralement, habiter la peau des étudiantes les plus populaires et belles ? Quitte à séduire le charmant professeur pour profiter de son laboratoire et de son ambition ?

Premier film bourré de bonnes intentions et d’idées prometteuses, Grafted souffre de ses envies de s’inscrire dans un sous-genre de l’horreur déjà bien balisé. Le premier quart du film se concentre par exemple sur la difficulté à s’intégrer à une culture occidentale dans un contexte où tout est nouveau, pour bifurquer sur le thème de la toxicité des bandes d’amis. Le spectateur comme le rythme se perdent un peu pour heureusement finir sur des images très inspirées, qui restaurent une tension un peu étiolée. Premier film inégal, Grafted n’en est pas moins prometteur pour sa réalisatrice.

(Hors-compétition) – Creation of the Gods II: Demon Force – Réalisé par Wuershan (Chine, 2024)

Plus fort qu’un film d’action américain ? La Chine rattrape les US même en blockbuster. Si vous voulez poser votre cerveau et déguster votre pop-corn en écoutant une histoire à dormir debout, Creation of the Gods II est fait pour vous et illustre le besoin salvateur de fun dans le genre fantastique. Qu’on se le dise, Creation est régressif mais exotique.

Dans la veine de l’heroic fantasy hongkongaise (on pense à Andrew Law et aux wuxia pian de Tsui Hark), le film propose une histoire de chevalerie gonflée à la magie spectaculaire sur fond de querelle de succession dynastique. Bourré de CGI, de rebondissements, de personnages, le métrage est si généreux qu’on ne saurait ne pas l’apprécier.

Un parfait inconnu : Timy, Please Don’t Go

Une semaine seulement après le très bon Better Man, dont vous pouvez d’ores et déjà lire la critique, Hollywood nous balance son second biopic musical de l’année. Après Robbie Williams, place à Bob Dylan, icône de la folk depuis le début des années 60. En chef d’orchestre, James Mangold. Le papa de Logan ou du Mans 66 n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine. On se souvient encore de l’excellent Walk the Line, biopic sur Johnny Cash sorti en 2005 et porté par Joaquin Phoenix. Cette fois, c’est vers Timothée Chalamet que s’est tourné le réalisateur. Toutes les cases étaient cochées pour faire d’Un Parfait Inconnu un très grand film. Pourtant…

Un film d’ambiance ?

Vous remarquerez qu’au fil des années, plusieurs sous genres de biopics musicaux se sont créées. Certains se contentent de suivre l’histoire telle une page Wikipédia en usant du play-back à volonté. D’autres se concentrent sur un pan précis de la vie de l’artiste. Les meilleurs font chanter leurs acteurs tout en offrant au spectateur une superbe intrigue, peu importe si l’histoire s’étale sur des années ou des décennies. Et, finalement, très rares sont les biopics qui peuvent prétendre au rang d’incontournables. On citera Elvis, Rocketman, pourquoi pas Walk the Line ou encore Better Man. Quatre films extrêmement différents mais dotés de quelque chose qui les rend uniques. Ce petit truc en plus qui fait que, des années plus tard, on se souvient d’eux. La performance magistrale d’Austin Butler, qui accompagne l’histoire d’Elvis, parfaitement racontée. La voix et la tendresse de Taron Egerton dans Rocketman, contrastant avec la dureté du script. Le talent de Robbie Williams et l’absence totale de filtre sur sa vie dans Better Man. Et, en sortant d’Un Parfait Inconnu, quelque chose ne va pas. Il manque au projet ce petit truc en plus qu’ont les autres. Une âme.

C’est d’autant plus terrible que le film se noie dans un flot de qualités. Parmi les plus évidentes, Timothée Chalamet lui-même. Au sommet du monde depuis son interprétation magistrale de Paul Atréides (bien plus tôt pour certains), l’acteur franco-américain de 29 ans livre une performance habitée. Il joue, à la guitare et à l’harmonica, et il joue diablement bien. Il chante, et il chante diablement bien. Chaque son que vous entendrez durant l’intégralité du projet est signé par l’acteur. Bluffant. Mais là où il est le plus fort, c’est pour se rendre détestable. Oui, à la sortie du film, impossible d’avoir une image positive de Bob Dylan, tant Un Parfait Inconnu le dépeint comme un musicien égoïste et totalement antipathique. Monica Barbaro, interprète de Joan Baez, fascine également. Par son talent d’actrice d’une part, mais aussi par ses prouesses à la guitare et au chant. Oui, prouesses, quand on sait que l’actrice n’avait jamais tenu une guitare ni pris de cours de chant six mois avant le tournage…

Blowin’ in the Wind

En dehors de la performance des acteurs, une évidence frappe dès les premiers instants : James Mangold sait filmer. Bien que bavard, le film n’oublie jamais de raconter par l’image. Et quelles images ! La reconstitution de ce New York des années 60 fascine, par sa beauté mais aussi par son ambiance. C’est vivant, vraiment. Bonne chance à ceux qui souhaitent ou sont en train d’arrêter de fumer toutefois, les personnages se pavanant avec une cigarette au bec sur quasi tous les plans. On s’attache plus à la ville et à l’ambiance old-school du film qu’au personnage principal. Cela n’est pas un défaut en soi, quand on sait à quel point le décor peut être un protagoniste à part entière dans une œuvre. Mais alors, pourquoi dire qu’il manque une âme à un film qui déborde de vie ? Disons que si le film était un cadeau, l’emballage serait somptueux, mais mais il cacherait une boite vide..

Un Parfait Inconnu, malgré ses immenses qualités, souffre d’un terrible défaut : il ne mène nulle part et ne raconte presque rien. En creusant, l’histoire a un potentiel fascinant, abordant des thèmes déjà explorés mais pas toujours bien exploités. La jeunesse, la gloire, l’égoïsme, le temps qui passe. En surface, c’est Timothée qui fait la tronche pendant plus de deux heures, avec une histoire qui débute très bien pour tourner en rond. Et, in fine, on s’ennuie. On attend que quelque chose se passe. Et, quand ce quelque chose arrive, le générique de fin apparaît. Le film fait le choix de se pencher sur une courte partie du vécu de l’artiste, désormais âgé de 83 ans. Pourtant, qu’apprend-on réellement de Bob Dylan ? Difficile à dire, à part qu’en dehors d’être un véritable génie, c’est aussi (visiblement) un vrai sale gosse.

James Mangold livre donc un biopic très scolaire, loin d’être déplaisant et qui laissera d’ailleurs surement une belle emprunte dans le cinéma. Par son ambiance, ses musiques et surtout, l’interprétation de ses acteurs. On ressort de la projection avec une furieuse envie d’écouter du Bob Dylan (ou les reprises de Chalamet) mais on n’a pas pour autant envie d’en savoir davantage sur l’homme. On suit une page Wikipedia de quelques chapitres, sans idée réellement marquante ou de scène que l’on retient, si ce n’est une captivante première demi-heure, très bien rythmée. Puis, la boucle se forme… Malgré tout, Un Parfait Inconnu est de ces films qui sera surement appréciés par un large public. Ceux qui recherchent avant tout une plongée immersive dans le monde de la musique sous un superbe New York des années 60 peuvent foncer, de même que les fans de Dylan. Mais, si pour diverses raisons vous hésitiez entre ce projet et Better Man… le second est à privilégier.

Bande-annonce : Un parfait inconnu

Fiche Technique : Un parfait inconnu

Titre original : A Complete Unknown
Réalisation : James Mangold
Scénario : jay Cocks / James Mangold
Casting : Timothée Chalamet / Edward Norton / Elle Fanning / Monica Barbaro / Boyd Holbrook
Production : Range Media Partners / Veritas Entertainment Group / The Picture Company
Distribution : The Walt Disney Company France
Genre : Biopic Musical
Durée : 141 minutes
Sortie : 15 Janvier 2025

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2.5