Nos deux critiques en goguette, écumant les salles où il fait tout noir (« ta gueule ! »), le thermos rempli de vin chaud, sont en désaccord cette année quant à savoir quel est le plus grand film de la sélection : l’un dit Else, l’autre répond The Wailing.
Compétition – Else – Réalisé par Thibault Enim (France et Belgique, 2024)
À peine Anx et Cass viennent-ils de se rencontrer et de tomber amoureux l’un de l’autre qu’une épidémie se répand dans le monde, une épidémie qui s’attrape par le regard, et dont le symptôme essentiel consiste en l’hybridation des corps avec les matières environnantes.
Sublime ! Mériterait le Grand Prix, mais ne l’obtiendra probablement pas. Trop clivant ! Mais que dire ? Si le cinéma a la charge de produire des sensations nouvelles, alors Else accomplit son devoir magistralement. Romantique, au sens premier du terme, mais non moins charnel, le film avance par analogie : partant d’un couple, où l’un et l’autre se dévoilent et se dépouillent progressivement, Else s’élève par degré à une méditation sur la mort, de l’individu comme de l’espèce, où la mélancolie de la perte la dispute à la jouissance de l’anéantissement fusionnel. La caméra, scrutant les corps et les matières, comme Anx scrute la peau de Cass, au tout début de l’épidémie, dans un geste à la fois médical et érotique, offre des images saisissantes, où semblent converger toutes les expérimentations picturales du XXe siècle, de Magritte à Soulages.
Cette inexorable confusion des choses, de l’esprit et de la matière, dans un immense magma sensible, pointe vers cet indicible passage de la mort que le film tente d’approcher par une mise en scène d’une générosité rare, ne sacrifiant jamais l’émotion ni à l’audace esthétique ni au vertige métaphysique. C’est beau, neuf et jouissif, comme une étoile qui explose.
Compétition – The Wailing – Réalisé par Pedro Martín-Calero (Espagne, Argentine et France, 2024)
L’année dernière, l’Argentine nous a régalés d’un film d’horreur qui parvenait à proposer une histoire de possession cohérente tout en renversant les codes du genre. Cette année, elle recommence avec The Wailing, qu’on a bien du mal à catégoriser.
Comme dans le copy/pasta Slenderman, la présence d’un vieil homme libidineux fait irruption dans le cadre. Deux héroïnes doivent lui échapper, sous peine de leur vie. Le principe donne quasiment une cinématographie clé en main : une silhouette horrifique et menaçante n’est visible que du point de vue du spectateur et toujours fugacement et dans le coin du cadre. D’autant plus que ce vieillard ne peut être vu que dans des images filmées.
Constamment sur ses gardes de peur d’être surpris, le spectateur se plaît à anticiper l’irruption du monstre, de l’inconnu, en sorte que le principe esthétique devient la nécessité de ne pas regarder, de ne pas voir ce qui ne peut être décrit qu’en termes de visibilité et d’apparition. Mais loin d’être un pur procédé mécanique, le brio du film consiste à mettre les héroïnes dans la même situation, entre malaise du visible et désir infantile de regarder – et à pousser la cohérence thématique jusqu’à inclure le thème du cinéma comme activité d’un des protagonistes. Jeu sur la forme, mais sans s’y réduire, The Wailing parvient à ancrer sa trouvaille dans un récit cohérent et audacieux qui le met en bonne place pour remporter un prix. Mais quoi qu’il arrive, il faut suivre ce réalisateur.
Hors-compétition – She loved blossoms more – Réalisé par Yannis Veslemes (Grèce et France, 2024)
Trois jeunes frères, encore profondément marqués par le décès de leur mère, passent leur temps en d’étranges expériences de téléportation au moyen d’une mystérieuse armoire. Comme ils ont par ailleurs une consommation effrénée de drogues, il est aussi probable que tout cela ne soit qu’un long rêve éveillé.
She loves blossoms more est une sorte de Las Vegas Parano mélancolieux et confiné, présentant d’indéniables qualités visuelles, mais peinant à saisir une quelconque émotion un peu consistante. On assiste ainsi au spectacle un peu ennuyeux d’une intrigue qui se cherche elle-même, et tente de pallier son manque d’inspiration par la prise désespérée de produits hallucinatoires divers. C’est un film de décorateur, de directeur de la photographie, un film de technicien brillant plus qu’un film de cinéaste. On est toujours embêté devant ce genre d’objet virtuose qui, tel un astéroïde entrant dans l’atmosphère, nous subjugue un instant avant de s’anéantir. On voudrait applaudir longtemps, mais on a déjà oublié ce que l’on venait de voir.
Courts-métrages :
Dans l’ombre, de Jérémy Barlozzo (France, 2024)
Petite pastille horrifique, comme l’a qualifié son réalisateur lui-même. Un couple tente d’échapper à un monstre, sorte de mix entre un zombie, un fantôme et une araignée.
On croirait regarder un morceau choisi d’un long film d’horreur. Toutes les ficelles du genre sont tirées, et le sont très honorablement. On a peur comme il faut. Tant mieux ; c’était, semble-t-il, le simple but !
Familiar, de Marco Novoa (France, 2024)
Un court-métrage, placé sous le signe du vampirisme, et animé par le gagnant de la saison 3 de Drag race France, Le Filip, qui montre ici ses talents d’acteur. Dans ce ménage à trois vorace et efficace, le stigmate semble une fois de plus renversé puisque le sang dégusté n’est plus une métaphore de la nécrophilie ou du virus du SIDA, mais une identité à part entière qu’il s’agit d’assumer voire de propager.
Flush, de Raphaël Treiner (France, 2024)
Vous avez dit Lovecraft ? On se demande en régie !
Une femme proche de l’accouchement semble avoir des problèmes de plomberie (n’y pensez même pas !) et des problèmes de mec. Un autre mec apparaît et lui aussi aime Lovecraft, comme le réal ! Super et inattendu ! On ne s’épargne aucune suite de références explicites, mais on a malheureusement peine à y déchiffrer une quelconque volonté. L’équipe a su montrer du monstrueux et de la couleur. Quelques traits d’humour sont bons, mais ajoutent à l’absence totale de tonalité. À la fin, ces éléments positifs n’arrivent pas à élever ce rêve de gosse au-delà de la camaraderie SF. Les questionnements sur la parentalité font face au même traitement : explicite et cinéphoné !
La Voix de son maître, d’Alexandre Pierrin (France, 2024)
Une mère célibataire, tyrannique et dévoratrice, expérimente, sous l’œil inquiet et courbé de son fils, une technique d’implants neuronaux destinés à faciliter la communication avec les animaux, en l’occurrence, ici, des moutons et des chiens. Mais, un soir, un accident survient.
Un film assez convaincant, qui prend prétexte de l’hubris technologique pour traiter des rapports troubles entre une mère et son fils, rapports marqués par l’abus psychique et émotionnel. Si l’écriture des personnages aurait probablement gagné à être plus subtile, le jeu des acteurs suffit, à la fin, à nous faire rentrer pleinement dans cette petite tragédie domestique.
Le Bézoard, de Laure-Élie Chénier-Moreau (France, 2024)
Un grain de sable dans les rouages, un cheveu dans la bouche, et tout peut dérailler. C’est ce que va vivre Anna dans ce court-métrage, de manière presque littérale. L’angoisse, la dépression, la mélancolie prennent forme sous les traits d’une créature mi-peluche, mi-perruque. Comme la maladie mentale, cette créature oscille entre douceur et menace. Si le film démarre sur les chapeaux de roues grâce à l’interprétation brillante de l’actrice principale, il sombre rapidement dans une métaphore trop évidente. Ce qui aurait pu être un véritable film d’horreur se transforme alors en une campagne de prévention sur la santé mentale. Dommage !
Les Liens du sang, de Hakim Atoui (France et Belgique, 2024)
Incontestablement un des meilleurs courts-métrages, qui réussit en une petite dizaine de minutes à montrer que l’horreur a tout à voir avec la comédie et s’y mêle pour notre plus grand plaisir. Et si la solitude des anciens était comblée par un robot-domestique dont la sécurité laisse à désirer. Avec un sens de la satire féroce des liens familiaux souvent distendus, les liens du sang soufflent le chaud et le froid sur le thème de la famille (thème tout à fait horrifique) sur fond de grands éclats de rire potaches.
Naissance d’un feu, d’Archibald Martin (France et Belgique, 2024)
Une jeune femme, que l’on devine traumatisée par un accident ayant laissé sur son corps de conséquentes traces de brûlures, est entraînée par un ami dans une longue randonnée en Allemagne, dans le Palatinat. Là, ils se trouvent traqués par un tueur en série officiant à l’arc.
D’une réussite formelle indéniable, ce court-métrage, par la vraisemblance des personnages et de leurs réactions, nous inocule très efficacement les émotions de la bête humaine prise en chasse. Un excellent petit film, qui n’a pas grand-chose à dire de plus, et c’est aussi bien.
Serpente, de Félix Imbert (France, 2024)
Serpente montre la rencontre improbable de deux personnes angéliques dans un monde qui parait tout à fait normal, mais rien n’est moins sûr. Dans une ambiance inconfortable, on s’enfuit des regards des gens qui croient se retrouver en présence d’un être divin et à force sont menés vers un comportement assez douteux. On est amenés dans une atmosphère similaire à It Follows, où le mal peut apparaître dans n’importe quelle personne et à n’importe quel moment. Une chasse à l’homme constante avec un seul réconfort : on n’est plus tout seul.




