« La Dernière Nuit de Mussolini » : une tragédie grotesque et implacable

Après Le Matin de Sarajevo et L’Affaire Zola, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard s’attaquent dans La Dernière Nuit de Mussolini à une figure trouble et fascinante de l’histoire du XXe siècle. Publié aux éditions Glénat, cet album de 128 pages revient sur les derniers jours du dictateur italien Benito Mussolini, pour expliquer comment et pourquoi le cadavre du Duce fut pendu aux côtés de Clara Petacci en place publique. 

La construction narrative de La Dernière Nuit de Mussolini est non linéaire et marquée par de nombreux sauts temporels. En quelques pages, le lecteur passe des derniers jours du dictateur à son enfance modeste : fils d’un maréchal-ferrant et d’une institutrice, Benito Mussolini embrasse lui-même cette carrière avant de bifurquer vers l’agitation socialiste. Tour à tour instituteur, éditorialiste virulent et tribun populiste, il incarne un militantisme exalté qui le conduit même en prison pour son soutien à des grévistes. Mais très vite, il renie son engagement d’origine pour un autoritarisme fondé sur la violence et le culte du chef. À 39 ans, en 1922, il devient le plus jeune président du Conseil de l’histoire italienne. 

L’œuvre met en lumière les nombreuses contradictions de Mussolini : ambitieux et charismatique, il sait enflammer les foules, comme il l’annonce lui-même : « On ne mesure pas à quel point et à quel degré de fièvre je peux faire monter le peuple italien ! Il est dans ma main ! ». Pourtant, derrière cette image de leader tout-puissant, il est aussi un homme lâche, versatile et corrompu. L’album insiste sur ses excès : ses maîtresses entretenues avec l’argent public, ses colères imprévisibles, sa violence sexuelle, son mépris cynique pour les masses qu’il prétend défendre (« La foule, comme les femmes, est faite pour être violée »). Les auteurs brossent une fresque sans concession, où l’orgueil se heurte à la décrépitude du pouvoir.

Christophe Girard réussit à capter l’essence de cette trajectoire en déployant un style semi-réaliste où les visages sont très expressifs, parfois même caricaturaux. La violence n’est pas éludée : l’exécution est montrée dans toute sa brutalité, fidèle à la logique du régime qu’il avait instauré. Mieux, en intégrant des références à l’histoire plus récente, et notamment la mort du cinéaste Pasolini en 1975, les auteurs suggèrent que le fascisme n’est pas qu’un vestige du passé. En Italie, le Duce continue de fasciner, et son héritage trouble resurgit régulièrement. 

« Je récupère un pays à genoux, amputé par la guerre, miné par la crise économique… Mon peuple crève la dalle… » Benito Mussolini règne sur une Italie diminuée, qui a des sympathies pour l’Allemagne nazie, qui se mobilise en masse sur les places pour célébrer l’avènement du fascisme. Mais son régime ne survivra pas à la Seconde guerre mondiale et il paiera son tribut après une dernière fuite pathétique, où il devra « faire l’ivrogne déguisé en soldat allemand ». Avec cette œuvre documentée, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard narrent en clerc la chute d’un dictateur, entre tragédie et comédie grotesque.

La Dernière Nuit de Mussolini, Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard 
Glénat, janvier 2025, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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