Accueil Blog Page 69

Jeunes mères : Veuves-Mères

Dans un film sensible, toujours juste et d’un réalisme accablant, Jeunes Mères, les frères Dardenne continuent d’explorer les ingratitudes des déterminismes sociaux tout en se rapprochant de plus en plus du cinéma vériste de Ken Loach.

À la maison maternelle de Liège, des adolescentes devenues mères précocement sont accueillies pour être aidées à élever leurs enfants ou pour prendre la décision de les confier à des familles d’accueil.

Certes, il est difficile d’être étonné désormais par le cinéma des frères Dardenne. Toujours le même équilibre recherché entre les sujets abordés et la manière sobre et minutieuse, sans excès et sincère de les filmer. L’ensemble fait système ou bloc dressé avec le réel. On est sans doute moins qu’avant dans des plans à caméra épaule ou des plans tendus, claustrophobiques. Les séquences deviennent concises tout en demeurant profondes, l’écriture parfaite (trop ?) sans surplomb au flanc des angoisses et tourments humains. Ce système Dardenne sans fard et sans variation est ce qui peut venir affaiblir ces Jeunes Mères. Peut-être attendrait-on un scénario moins achevé, quelque chose qui tout à coup vrille et bascule vraiment du côté de la dureté de ce qui est montré (comme dans Rosetta, leur film le plus sombre) ou s’égare, abandonne le bébé du style Dardenne. Ce n’est pas le cas. Faut-il pour autant se plaindre de la justesse d’une écriture, de son unité de mesure dans le traitement de la misère humaine ?

Veuves mères et femmes sages : l’égalité du scénario

Jeunes mères livre les portraits de jeunes filles, déjà veuves en avenir, veuves en amours, affections ou joie de vivre. L’une est une ancienne alcoolique délaissée par son petit ami, l’autre une ancienne droguée toujours en risque de récidive, une autre au bord du délire psychotique du manque de mère, une dernière empêtrée dans des relations avec sa propre mère alcoolique. À l’intérieur de ce quatuor d’adolescentes toutes plus remarquables les unes que les autres (affublées de leurs bébés) se nouent les relations des assistantes de la maison maternelle, femmes tutrices, responsables et presque trop légales, trop normées ou normales dans l’écriture de leur personnage. Et c’est là peut-être que le film se fragilise. Cette maison maternelle vient réguler des comportements qui auraient dû tous à bien des égards déborder. Jeunes Mères ne nous accueille que sur le versant de la régulation du débord. Jamais d’écarts, de conflits peau à peau ou de gestes spontanés. Ces jeunes mères toutes en mal de mère et en galère de bébé ne sont presque jamais débordées. Ou si elles le sont, le traitement de leur personnage va être comme stérilisé ou arraisonné.

Les scènes que nous proposent les Dardenne sont plutôt celles de la contention ou de l’harmonie réparatrice : comme celle, assez splendide, où l’une des jeunes filles s’évanouit, prise d’un désir d’abandonner son enfant, et c’est une autre de ses comparses qui vient, avec les gestes d’usage, lui faire un massage, restaurer ainsi son lien au monde.

Émotion instruite.

Touchant et brillamment écrit, le film reste cependant à la lisière d’une émotion qui viendrait nous saisir sans avoir été construite.

L’émotion peut être d’une improvisation dans le jeu ou d’une échappée moins prévisible, burlesque, énigmatique, erratique. Bref, ces Jeunes Mères sont presque vieilles et manquent un peu de l’outrage débridé ou de l’outrance sanguine que la jeunesse devrait faire à leurs vies. Ces jeunes mères sont sages de leurs désastres et les frères Dardenne, trop soucieux d’équilibre et de limpidité.

Prix du scénario, Cannes 2025

Fiche technique : Jeunes Mères (2025)

Titre original : Jeunes Mères
Réalisation : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne
Scénario : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne
Photographie : Benoît Dervaux
Montage : Marie-Hélène Dozo
Décors : Igor Gabriel
Son : Thomas Gauder
Production : Jean-Pierre Dardenne, Delphine Tomson, Denis Freyd
Sociétés de production : Les Films du Fleuve (Belgique), Archipel 35 (France), The Reunion, France 2 Cinéma
Distribution : Diaphana Distribution (France), Goodfellas (ventes internationales)
Pays de production : Belgique, France
Langue originale : Français
Genre : Drame
Format : Couleur, 1.85:1
Durée : 105 minutes
Date de sortie : 23 mai 2025 (France, Festival de Cannes)
Casting principal : Babette Verbeek (Jessica), Elsa Houben (Julie), Lucie Laruelle (Perla), Janaina Halloy Fokan (Ariane), Samia Hilmi (Naïma), India Hair (Morgane), Christelle Cornil (Nathalie)

Another End : quand mourir peut toujours attendre

Indissociable de l’histoire humaine, le deuil fait également partie intégrante de toutes les cultures. Piero Messina choisit d’en étudier la résolution dans le monde « futuriste » d’Another End, où des implants mémoriels constitueraient l’élément principal de la thérapie. L’idée est aussi séduisante que son casting, notamment avec une Renate Reinsve magnétique, mais le bât blesse lorsque la narration s’étire et se perd dans la seconde moitié mélodramatique. Il ne reste qu’un socle de réflexion philosophique comme stimulant dans une histoire d’amour fiévreuse.

Synopsis : Après avoir survécu à l’accident qui a coûté la vie à l’amour de sa vie, Sal ne parvient pas à faire son deuil et ne vit plus que dans ses souvenirs. Sa sœur, Ebe, lui suggère de se tourner vers Another End, une nouvelle technologie qui promet d’atténuer la douleur de la séparation en ramenant brièvement à la vie la conscience de ceux qui sont morts. Sal retrouve ainsi l’âme de Zoé au travers d’une autre femme. Ce qui était brisé semble alors se reconstituer.

Plus que le deuil ou le rapport à la mémoire, la véritable thématique des films de Piero Messina est le déni. L’attente mettait en scène Juliette Binoche dans le rôle d’une mère qui ne pouvait se résoudre à accepter la mort de son fils et à le dévoiler à sa petite amie. Le cinéaste italien revient avec une recette similaire pour son deuxième long-métrage, en laissant ses personnages confronter la mort de plus près. Sans aller aussi loin dans le minimalisme de A Ghost Story, en adoptant le point de vue du défunt, Messina choisit la sécurité en laissant un homme désœuvré et inconsolable s’exprimer.

Be right back ?

Jean Cocteau disait que le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. Cela ne suffit malheureusement pas à Sal lorsque son deuil devient trop difficile à encaisser. Le décès de Zoé laisse Sal (Gael García Bernal) dans une dépression si profonde que sa sœur, Ebe (Bérénice Bejo), lui propose de revivre une dernière journée avec elle. La conscience de toute personne est dorénavant téléchargeable chez un hôte bien vivant, mais temporairement. La scène d’ouverture nous expose le concept de manière clinique et avec beaucoup d’intensité. Si le procédé devrait aider les patients à se préparer pour de bon à la séparation, à tourner la page, d’autres comme Sal ne peuvent se résoudre à se défaire de leur remord. Réticent à l’idée de croiser le fantôme de sa compagne, il se donne tout de même une chance de rebondir. Toute une armada de blouses blanches vient à sa rencontre pour ausculter sa vie personnelle laissée en suspens, puis sa Zoé réapparaît soudainement dans le corps de Renate Reinsve.

Pourtant, il ne s’agit pas de celle qu’il a connue autrefois, car cette nouvelle Zoé n’a plus le même visage, la même voix et est plus grande. Peut-on seulement se satisfaire de la mémoire de celles et ceux que nous chérissons, comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ? C’est dans cette première partie que le réalisateur souhaite redéfinir une histoire d’amour qui semble encore vouée à l’échec, vouée à revenir à son point de départ. Et comme dans un épisode de la série Black Mirror, intitulé « Bientôt de retour », la frontière entre la vie et la mort est brouillée. Ce qui laisse toute la place au déni de s’affirmer en chacun. En définitive, le film nous pousse à sonder les limites d’une telle technologie et à constater l’artificialité des relations humaines. Une démonstration par l’absurde qui vaut bien une récompense émotionnelle, pourvu qu’il ne soit pas gâché par une réflexion excessive et méditative de l’intrigue.

La mort aux trousses

Tandis que les retrouvailles enferment Sal dans le fantasme et la complaisance auprès de sa nouvelle Zoé, la seconde partie du récit penche vers la fascination pour la véritable personne qu’il accueille chez lui. Elle se prénomme Ava et vend son corps de jour comme de nuit. Par ce coup du sort, Messina souhaite revenir aux fondamentaux des relations, la proximité avec sa moitié, la mémoire du corps et des gestes au quotidien. Cet aspect manque cependant de justesse dans l’exécution pour se greffer à l’errance dans la psyché de Sal. Tantôt cérébral, tantôt spontané dans la sensorialité des interactions, on ne sait plus sur quel pied danser si ce n’est celui du chagrin, que l’on partage sans peine avec les protagonistes dans un dénouement désarmant, mais qui reste programmatique dans son ADN.

Sans faux pas esthétique, dans une teinte bleuâtre et propice à la mélancolie, Another End souffre cependant de la complexité de son scénario, en condensant trop de sous-intrigues superflues. Ce qui écrase le développement des personnages, quand il n’est pas laissé au placard. De même, il est évident qu’il aura un impact considérable en fonction de la sensibilité de chacun, car l’atmosphère du film reste aussi froide, et à raison, que dans La Chambre d’à côté. On en reste sur notre faim, avec des éléments scientifiques dissimulés sous le tapis et un sentiment d’inachevé aux belles prémices sur ce qu’on laisse aux vivants après la mort.

Another End – Bande-annonce

Another End – Fiche technique

Réalisation : Piero Messina
Idée originale et Scénario : Valentina Gaddi, Sebastiano Melloni, Piero Messina, Giacomo Bendotti
Interprètes : Gael García Bernal, Renate Reinsve, Bérénice Bejo, Olivia Williams, Philip Rosch, Pal Aron, Tim Daish
Image : Fabrizio La Palombara
Montage : Paola Freddi
Musique : Bruno Falanga
Décors : Eugenia F. Di Napoli
Costumes : Mariano Tufano
Maquillage : Luca Mazzoccoli
Coiffures : Sharim Sabatini
Son : Fabio Felici
Design sonore : Mirko Perri
Supervision VFX : Rodolfo Migliari, Daniele Starnoni,
Casting : Kharmel Cochrane, Maurilio Mangano u.i.c.d
Producteurs : Nicola Giuliano, Francesca Cima, Carlotta Calori, Viola Prestieri, Paolo Del Brocco
Production : Indigo Film, Rai Cinema
Pays de production : Italie, Royaume-Uni, France
Distribution France : Damned Films
Durée : 1h58
Genre : Science-fiction, Drame, Romance
Date de sortie : 28 mai 2025

Note des lecteurs0 Note
3

Cannes 2025 : Woman and Child, à l’épreuve de la retenue

Leïla et ses frères nous avaient laissé en larmes en 2022. Ce portrait de famille, plongé dans les affres de la culture iranienne, était reparti bredouille de la Croisette, malgré le soutien inestimable du public et de la critique. Voir Saeed Roustaee revenir en compétition officielle cette année laissait espérer le meilleur. Pourtant, Woman and Child nous arrive avec une pointe de déception, sans pour autant faire vaciller ce que l’on apprécie dans son cinéma. Là encore, il creuse la veine familiale pour en extraire les fractures sociales nourries par le patriarcat. Une approche toujours aussi fine, mais qui manque ici d’ampleur et de radicalité.

Une œuvre bridée mais lucide

Dès les premières scènes, Woman and Child affiche une certaine retenue, rendant le film moins percutant et moins viscéral que ses prédécesseurs. La condamnation de Roustaee, survenue après les succès de La Loi de Téhéran et de Leïla et ses frères, a sans doute ralenti son élan artistique. Malgré une censure féroce imposée par le régime islamique, que Jafar Panahi a su contourner dans Un simple accident, le cinéaste livre une œuvre au-dessus de la moyenne, dans une sélection cannoise particulièrement relevée. Roustaee, en vétéran, tient son rang et continue d’imposer le respect, même si ce quatrième long-métrage apparaît comme une pièce mineure dans une filmographie encore en maturation.

Le film reprend une structure proche de Leïla et ses frères : une présentation progressive des personnages, des enjeux familiaux, avant qu’un événement ne fasse tout basculer. Les conflits intergénérationnels ne sont plus les moteurs du récit, mais restent un point d’accroche initial. Aliyar (interprété par Sinan Mohebi), adolescent rebelle et indomptable, nous entraîne dans son quotidien fait de paris illégaux et de débordements propres à l’adolescence. Électron libre, il bouleverse autant les dynamiques scolaires que domestiques. La vitalité de ces lieux semble dépendre de son agitation. Mais doit-on le juger comme un enfant ou comme un adulte ? Telle est la question posée en filigrane, notamment après une expulsion temporaire.

Cette mise en place, cependant, traîne en longueur. Trop verbeuse par endroits, elle peine à atteindre le cœur émotionnel du film. Ce dernier s’incarne dans le combat désespéré d’une mère épuisée, qui se jette à corps perdu dans une lutte où elle ne trouvera ni répit ni véritable soutien.

Mahnaz, infirmière veuve, souhaite se remarier. Ce point de départ rappelle Life and a Day, premier long-métrage de Roustaee, où Parinaz Izadyar occupait déjà le rôle principal. Ici encore, elle brille dans un rôle tout en nuances. Mahnaz n’est ni une martyre, ni une femme brisée : elle est une femme debout, qui hurle dans sa tête, comme le décrit si bien le cinéaste.

Des hommes et des femmes

Le film dépeint avec froideur des rapports de pouvoir dans le mariage, notamment à travers le personnage du fiancé, campé par un Payman Maadi glaçant, incarnation d’une masculinité manipulatrice. Roustaee, fidèle à son esthétique, enferme ses personnages dans des cadres oppressants – travellings en intérieur, jeux de barreaux, reflets, frontières physiques – soulignant la solitude grandissante de Mahnaz, progressivement dépossédée de tout : ses biens, ses souvenirs, et jusqu’à son droit à être mère.

Après un basculement dramatique saisissant, le film prend des allures de pamphlet contre le patriarcat. Mahnaz se débat pour obtenir justice, enchaîne les démarches vaines, et affronte une justice structurellement déséquilibrée, qui protège les hommes au détriment des femmes. Mais le propos ne tombe jamais dans le manichéisme. Roustaee pointe également la complicité passive de certaines femmes, intégrées dans ce système patriarcal qu’elles contribuent à maintenir. Cette complaisance, ancrée dans les traditions, fait primer l’image et l’honneur familial sur l’équilibre moral ou le bien-être individuel. Les figures masculines, quant à elles, restent dans la droite lignée de celles des films précédents : lâches, silencieuses, fuyantes.

Le film s’achève sur une scène d’une justesse bouleversante. Par un simple échange de regards, une forme de dialogue intérieur se tisse, intime et puissant. Ce moment de grâce symbolise le chemin accompli par Mahnaz, et ouvre enfin une brèche dans le silence – un espoir ténu, mais réel. Et de ce geste, naît un ultime plan, où l’amour et le pardon se rejoignent dans une même image, donnant ainsi tout son sens au film. C’est sobre, maîtrisé, profondément émouvant. On en redemande.

Ce film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2025.

Woman and Child : fiche technique

Titre original : Zan o Bacheh
Réalisation et Scénario : Saeed ROUSTAEE
Interprètes : Parinaz IZADYAR, Soha NIASTI, Fereshteh SADR ORAFAEE, Sinan MOHEBI, Payman MAADI, Maziar SEYEDI, Hassan POURSHIRAZI, Arshida DOROSTKAR
Photographie : Adib SOBHANI
Montage : Bahram DEHGHANI
Décors : Mohsen NASROLLAHI
Musique : Ramin KOUSHA
Son : Rashid DANESHMAND
Sociétés de production : BOSHRA FILM, IRIS FILM
Société de distribution : Diaphana Distribution
Pays de production : Iran, France
Genre : Drame
Durée : 2h11

2025_CANNES_SIGNATURES_WEB

Cannes 2025 : « Die, My Love », comme un animal mort

Dans le grand écart émotionnel que propose la compétition cannoise – capable d’émouvoir avec La Petite dernière autant que de désappointer avec AlphaDie, My Love se situe dans le fond du panier. Aucunement bouleversant, le film se noie dans un trop-plein de style qui écrase personnages et narration, au profit d’un geste de mise en scène aussi fiévreux que vain. Lynne Ramsay, réalisatrice écossaise saluée pour We Need to Talk About Kevin, rejette à nouveau toute forme de récit classique. Elle choisit ici une approche expérimentale, viscérale, mais parfois au détriment du sens, de la lisibilité et de l’émotion.

Huit ans après A Beautiful Day, Ramsay revient sur la Croisette avec l’adaptation du roman éponyme d’Ariana Harwicz, figure singulière de la littérature argentine contemporaine. Jennifer Lawrence y incarne Grace, une jeune mère confrontée à des pensées autodestructrices dans un isolement aussi physique que psychique. Le point de départ évoque inévitablement Mother !, dans lequel l’actrice tenait déjà un rôle intense et clivant. Ici encore, elle s’abandonne à une performance extrême, habitée, presque sauvage.

Le film traite frontalement des pulsions de mort, de la maternité contrariée, du désir empêché, de la violence intime. Des thèmes puissants, mais que Ramsay éparpille plutôt que de creuser. Le long métrage semble davantage préoccupé par l’expression esthétique d’une psyché disloquée que par la cohérence dramatique du parcours de son héroïne. Lawrence, enceinte de cinq mois lors du tournage, donne une intensité corporelle impressionnante à son personnage. Cette donnée infuse le film d’une matière vivante, presque organique. Pourtant, cet atout émotionnel se dilue dans une mise en scène qui privilégie le chaos au récit. Les séquences s’enchaînent sans logique. Fragmentées, sensorielles, parfois hallucinées, mais sans toujours parvenir à provoquer l’empathie.

L’art de l’épuisement

La relation avec Jackson (Robert Pattinson, en retrait), compagnon passif et fuyant, n’est qu’effleurée. Leur couple dysfonctionnel, isolé dans une maison héritée en pleine campagne, aurait pu servir de huis clos oppressant. La ligne directrice du film, centrée sur une crise de post-partum, semble claire sur le papier. Mais à l’écran, la narration éclatée et la multiplication des symboles rendent l’ensemble confus. Ramsay aborde tous les thèmes à la fois – aliénation maternelle, sexualité frustrée, violence contenue, solitude – sans jamais leur accorder l’espace de se développer. Le film devient un déluge d’images et de sons, un vacarme existentiel dont on peine à extraire un véritable propos.

Il y a bien quelques fulgurances : un plan fixe en début de film qui annonce l’enfermement de Grace et une séquence nocturne presque onirique. Mais ces moments se perdent dans une surcharge esthétique qui confond audace et prétention. Par ailleurs, les nombreuses nuits américaines sont hideuses. Encore une fois, Ramsay semble vouloir tout dire, tout montrer, quitte à sacrifier la clarté émotionnelle au profit de l’effet de style. En roue libre total, Jennifer Lawrence peine également à offrir de la cohérence à son personnage mutilé.

Au final, Die, My Love se vit moins comme une œuvre de cinéma que comme une expérience éprouvante – dans le mauvais sens du terme. On sort lessivé, désorienté, et surtout frustré de voir un matériau brut traité avec si peu de rigueur dramaturgique. Cette nouvelle tentative confirme les limites d’un cinéma qui sacrifie l’émotion sur l’autel du chaos esthétique. Il reste à espérer que Polaris, annoncé comme son prochain film, permettra à Lynne Ramsay de renouer avec un minimum de lisibilité et de densité émotionnelle. Car Die, My Love ne laisse qu’un arrière-goût amer dans la rétine et les tympans.

Ce film est présenté en hors compétition au Festival de Cannes 2025.

Die, My Love : extrait

Die, My Love : fiche technique

Réalisation : Lynne Ramsay
Scénario : Lynne Ramsay, Enda Walsh, Alice Birch
Interprètes  : Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, Lakeith Stanfield
Photographie : Seamus McGarvey
Direction artistique : Amanda Nicholson
Décors : Tim Grimes
Costumes : Catherine George
Production : Andrea Calderwood, Justine Ciarrochi, Jennifer Lawrence, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill, Martin Scorsese et Molly Smith
Production exécutive : Bruce Franklin et Jamin O’Brien
Sociétés de production : Excellent Cadaver, Black Label Media, Sikelia Productions
Société de distribution :
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Genre : Drame, Thriller
Durée : 1h58

2025_CANNES_SIGNATURES_WEB

Cannes 2025 : Les Aigles de la République, au bal des menteurs

Avec Les Aigles de la République, Tarik Saleh signe son grand retour en Compétition à Cannes. Dans cette satire aussi sombre que lucide, il explore les dérives de la propagande à travers le destin d’un acteur pris au piège d’un régime autoritaire. Un film plus accessible en surface que les opus précédents de l’auteur, mais toujours traversé par la même rigueur politique et formelle.

Après nous avoir immergés dans un commissariat gangrené par la corruption dans Le Caire confidentiel, puis transportés dans une sorte de Nom de la Rose à l’égyptienne avec La Conspiration du Caire – un thriller mêlant espionnage et drame carcéral sur fond universitaire –, Tarik Saleh conclut sa trilogie du Caire avec une œuvre plus accessible, mais toujours aussi incisive dans sa dénonciation d’un régime autoritaire.

Alors que son précédent film adoptait une tonalité paranoïaque et cérébrale, Les Aigles de la République opte pour une satire plus discrète, presque feutrée dans un premier temps. On y suit George Fahmy, acteur de cinéma notoire dans une Égypte sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. À la hauteur de sa notoriété, son ego démesuré se reflète dans un personnage construit autour de plusieurs clichés : père négligent, coureur de jupons impuissant, éternel flambeur errant entre les plateaux de tournage et les hôtels de luxe. Déconnecté de la réalité sociale et politique du pays, George incarne une figure tragique, presque grotesque. Fares Fares, acteur fétiche de Saleh, livre ici une performance remarquable dans le rôle de cet homme dont le talent principal, mentir, devient à la fois un bouclier et une malédiction. George ne le fait pas toujours consciemment, mais il semble incapable de définir son identité sans la lumière des projecteurs. Malheureusement pour lui, les nouveaux producteurs qui viennent le courtiser ne tolèrent ni ses caprices de star, ni ses dérives.

Le vrai et le faux

Un biopic à la gloire du président est en préparation, et George est choisi pour l’incarner. Dès lors, Saleh nous entraîne dans les coulisses d’un projet cinématographique aussi trouble que symbolique, où l’ambiguïté règne. George est confronté à un choix cornélien : devenir un outil de propagande ou tenter de redonner un semblant de cohérence à un projet qui le dépasse. Il finit par signer un pacte faustien imposé par les autorités, soucieuses de glorifier un chef d’État arrivé au pouvoir par un coup d’État.

La mise en scène adopte un humour acide, distillé par touches subtiles, pour explorer la double vie de George, tiraillé entre pressions politiques et désillusions personnelles. Autour de lui gravitent d’autres menteurs, à commencer par le général qui supervise le tournage. Le spectateur, lui, dispose de toutes les clés pour comprendre comment George, pensant bien faire, se retrouve pris au piège d’une machination bien plus vaste qu’il ne l’imaginait.

Dans la foulée, le film approfondit sa réflexion en établissant un parallèle entre les agents de l’État et le réalisateur Dr Mansour (Amr Waked), homme de confiance du président. Tous deux sont mobilisés pour déconstruire l’ego de George et pointer ce qui sonne faux, à l’image des promesses creuses que s’échangent les personnages. Il faut toutefois attendre le dernier acte pour que cette lente montée en tension trouve toute sa justification. Certaines scènes peuvent sembler redondantes, mais d’autres, plus dérangeantes, équilibrent cette impression.

Les Aigles de la République ne se contente pas d’interroger la puissance politique du cinéma. Il explore également comment l’art, notamment du point de vue d’un acteur, peut devenir un vecteur d’émancipation et éveiller une conscience enfouie. Le complot évoqué n’est qu’un prétexte, une diversion – tout comme certaines sous-intrigues – qui dispersent les éléments d’une tragédie profondément humaine.

Si le film de Saleh n’a sans doute pas le profil d’une Palme d’or, il est indiscutable que Fares Fares mérite de figurer parmi les prétendants au prix d’interprétation masculine. Brillant comme toujours, l’acteur égyptien mérite au minimum cet honneur. Le casting féminin – Cherien Dabis, Lyna Khoudri et Zineb Triki – reste cependant cantonné à des rôles davantage symboliques que développés, dans un récit entièrement centré sur la figure de la star.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

Les Aigles de la République : fiche technique

Réalisation et scénario : Tarik Saleh
Interprètes : Fares Fares, Zineb Triki, Lyna Khoudri
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Theis Schmidt
Direction artistique : Sila Karakaya
Costumes : Virginie Montel
Production : Johan Lindström, Alexandre Mallet-Guy, Linda Mutawi et Linus Torell
Sociétés de production : Memento Films, Oy Bufo Ab, Ström Pictures et Unlimited Stories ; coproduit par Arte France Cinéma et Karma Film Prod
Société de distribution : Memento Distribution
Pays de production : Suède, France
Genre : Drame, Thriller
Durée : 2h07
Date de sortie en France : 22 octobre 2025

2025_CANNES_SIGNATURES_WEB

Protégé : Pourquoi Les Bonus Des Casinos En Ligne Du Québec Sont Les Vedettes Du Spectacle

Ce contenu est protégé par un mot de passe. Pour le voir, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Protégé : Jeux De Casino En Ligne Qui Donnent L’Impression D’Être Dans Une Salle De Cinéma

Ce contenu est protégé par un mot de passe. Pour le voir, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Protégé : Rebondissements et Jackpots : Ce que les Casinos Canadiens en Ligne Nous Apprennent sur le Suspense

Ce contenu est protégé par un mot de passe. Pour le voir, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Cannes 2025 : Valeur sentimentale, fracture parentale

0

Quatre ans après Julie (en 12 chapitres), récompensé à Cannes par un Prix d’interprétation féminine, Joachim Trier retrouve Renate Reinsve sur le tapis rouge avec Valeur sentimentale, un drame familial intime aux doux accents mélancoliques. Tourné à Oslo et au Festival de Deauville, le film entremêle quête de réconciliation et processus de création. Une déclaration d’amour au cinéma.

Dans son premier long-métrage, Nouvelle Donne, le réalisateur norvégien traitait du mal-être existentiel de deux écrivains en herbe. Près de vingt ans plus tard, Joachim Trier, fort de son expérience en tant que réalisateur et père, traite à nouveau de la création artistique en mettant en scène un cinéaste passionné mais détaché de sa paternité. Comme Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale creuse les tréfonds de la psyché humaine, dans la lignée du cinéma d’Ingmar Bergman.

L’art de la réconciliation

Dans une maison norvégienne aux pans violets, qui a traversé, comme dans Here, les épreuves de plusieurs générations, se joue le théâtre d’une famille. Ce foyer, personnage à part entière, devient le sujet d’étude de la jeune Nora. Cadre et spectateur de l’existence de ses habitants, il a toujours comporté une étrange fissure courant sur tous ses étages. Mais ce vice de construction ne relève pas tant de la maçonnerie que d’une cassure au sein même de la famille.

Gustav, réalisateur célèbre incarné par un fabuleux Stellan Skarsgard, a abandonné ses deux enfants depuis son divorce. Au décès de son ex-épouse, il retourne au domicile parental avec un nouveau projet susceptible de relancer sa carrière, qui piétine depuis quinze ans. Il propose alors à sa fille Nora, comédienne, d’interpréter le rôle principal, mais celle-ci refuse. Comment pourrait-elle tourner avec son père alors qu’ils ne se parlent pas ? Lors du festival de Deauville, Gustav rencontre Rachel Kemp, une actrice hollywoodienne qu’il embarque dans son film. Cependant, la star peine à cerner son personnage, des dialogues qui la laissent perplexe.

Alors que Gustav choisit de planter sa caméra au cœur de la maison familiale, ses retrouvailles avec ses deux filles font ressurgir des souvenirs douloureux. Nora garde ses distances. Quant au scénario de son père, elle ne veut même pas en entendre parler. Agnès, en revanche, chercheuse en histoire, préfère ne pas contrarier Gustav. Pour renouer avec ses enfants, le réalisateur doit affronter ses traumatismes passés. Son film, c’est Nora. Un désir de rapprochement, une œuvre personnelle tout entière dédiée à la vie de sa fille. Valeur sentimentale se présente ainsi, selon les mots de Joachim Trier, comme « une histoire d’amour ratée entre un père et une fille, une relation impossible ». Une quête pour recoller les morceaux d’un vase symbolique, que Nora emporte presque à la dérobée.

Grâce à l’interprétation sensible de Renate Reinsve, et à la palette d’émotions de Stellan Skarsgard, Valeur sentimentale nous emporte sur les chemins du deuil, de la lente cicatrisation de blessures passées, de la transmission et du pardon, avec en leitmotiv le cinéma, un art capable de tout raccommoder. Le drame nous invite ainsi dans les coulisses du théâtre de Nora, sur les planches de la 50ᵉ édition du Festival de Deauville, puis sur le tournage du film de Gustav. Joachim Trier joue sur les mises en abyme, tout en défendant un idéal de cinéma traditionnel, où l’on offre des DVD pour les anniversaires et où les films, même financés par Netflix, sortent encore sur grand écran. 

Mais dans Valeur sentimentale, le cinéma reste une affaire de famille. Un microcosme qui permet d’échanger, de guérir et de vivre. Malgré toute sa bonne volonté, Rachel Kemp n’y a donc pas sa place. C’est la relation très naturelle entre Nora et Agnès qui occupe le centre de l’affiche. Rapprochées par l’absence de leur père, les deux sœurs s’entraident depuis l’enfance. Si Nora prenait soin de sa petite sœur, désormais, elle semble plus fragile. Sur scène, elle souffre du trac et, contrairement à Nora, elle n’a pas réussi à fonder de foyer. Les deux sœurs se retrouvent toutefois dans la force de leurs souvenirs. Cette valeur sentimentale, nous la partageons tous pour le cinéma. Demain soir, le jury cannois pourrait donc bien remettre une Palme d’Or émotive au film norvégien.

Ce film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2025.

Valeur sentimentale : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=fu08h_xuSuo

Valeur sentimentale : fiche technique

Titre original : Affeksjonsverdi
Titre international : Sentimental Value
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt
Interprètes : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Stellan Skarsgård
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler, Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen, Maren Schmitt
Sociétés de production : Mer Film AS, Lumen, MK2 Films, Eye Eye Pictures, Zentropa Entertainment, Komplizen Film
Société de distribution : Memento Distribution
Pays de production : Norvège, France, Danemark, Allemagne
Genre : comédie dramatique
Durée : 2h12
Date de sortie en France : 20 août 2025

2025_CANNES_SIGNATURES_WEB

« Candy Superstar » : portrait d’un monde en friche

Avec Candy Superstar, Claire Translate et Livio Bernardo signent une œuvre aussi baroque que documentée, à la croisée du roman graphique, de la fresque historique et du manifeste queer. À travers le destin météorique de Candy Darling – superstar trans de la Factory warholienne – se dessine un portrait kaléidoscopique de l’Amérique des années 60-70, où la liberté, la création, la violence et l’invisibilisation se heurtent sans cesse.

Le récit s’ouvre en 1963. Deux jeunes femmes trans, Candy et Holly, échangent. Entre rêveries glamour et quotidien harassant, elles évoquent les brimades, les menaces physiques, l’oppression policière institutionnalisée. Dans cette Amérique encore corsetée par la « règle des trois vêtements » – prétexte juridique pour harceler les personnes trans – l’existence est une lutte constante. C’est là que réside la première force de ce roman graphique : ne jamais dissocier les paillettes de l’obscurité.

Car l’ambition de Claire Translate et Livio Bernardo dépasse largement la seule biographie. Par le prisme de Candy, c’est toute une scène qui revit : la scène queer, artistique, musicale de l’underground new-yorkais, entre frénésie créative et danger permanent. On y croise les visages devenus mythiques de Jackie Curtis, Valerie Solanas, Andy Warhol, Paul Morrissey, Nico, Lou Reed… Une comédie humaine faite de coups d’éclat, d’échecs, de petits rôles et de grandes espérances, où le génie côtoie l’errance.

Andy Warhol, figure tutélaire et ambiguë, est ici tout à la fois : passeur, mécène, manipulateur, bienveillant et distant, témoin et démiurge. Sa tentative d’assassinat par Valerie Solanas, l’auteure du radical SCUM Manifesto, vient rappeler que cette époque soi-disant libérée portait aussi sa part de folie et de révolte autodestructrice.

Graphiquement, Livio Bernardo opte pour un style minimaliste, mais chargé de tension. Le trait, volontairement ciselé et nerveux, restitue l’énergie brute de la période, tandis que l’usage intelligent de couleurs d’arrière-plan – en aplats tranchants – scande le récit avec une efficacité presque cinématographique. Par moments, la mise en page semble refléter la confusion de cette époque charnière où tout vacillait : les genres, les normes, les rôles sociaux, les frontières entre l’art et la vie.

Candy Superstar est un roman graphique choral, porté par la sororité trans et toute une panoplie de figures marginales qui, chacune à leur manière, ont écrit une histoire parallèle à celle des grands récits américains. Le texte n’épargne par ailleurs pas les brutalités systémiques : interdiction de servir de l’alcool aux homosexuels dans les bars, lois transphobes, violences policières… Mais il célèbre aussi les vertus de la différence, la capacité de créer, d’inventer, de briller malgré tout. Avec toute la démesure que l’on connaît à ceux qui ont gravité autour de la Factory.

Ce n’est certes pas un roman graphique parfait – la narration accuse parfois un certain désordre, quelques flottements sont à regretter – mais Candy Superstar permet de prendre le pouls d’un milieu culturel, artistique et social bien particulier, qui a parfois, souvent même, contrasté avec son environnement immédiat. En rendant visibles les invisibles et en racontant les coulisses d’une époque fascinante, Claire Translate et Livio Bernardo remplissent parfaitement leur part du contrat. 

Candy superstar et les muses du pop, Claire Translate et Livio Bernardo 
Delcourt, mai 2025, 296 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Inexistents » : et si l’univers vous rayait d’un trait ?

Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire : elles vous interrogent dans les interstices de leur récit. Inexistents fait partie de ces rares objets narratifs à la fois limpides dans leur construction et troublants dans leurs implications. Publié chez Glénat, né de l’alliance entre Miki Makasu et Takeliongawa, ce manga charpente une fable existentielle et métaphysique où le destin se voit confronté à l’amour des histoires – et à ceux qui les écrivent.

Tsugumi est l’auteure adulée mais secrète du manga fictif Demon Smile. Elle apprend un jour qu’elle fait partie des “Inexistents” : des êtres que l’univers, dans une de ses maladresses cosmiques, a laissé naître par erreur. Partant, une créature nommée Sof est chargée de réparer cette faille dans la trame du monde… sauf qu’il est lui-même un fan absolu de l’œuvre de Tsugumi. Dilemme divin : obéir à l’ordre universel ou attendre la fin du manga avant d’effacer l’auteure ? Ce point de départ pourrait n’être qu’un gimmick scénaristique. Mais Inexistents l’utilise pour livrer une méditation sur ce qui fait de nous des êtres “réels”.

Car ici, l’enjeu n’est pas seulement de survivre : il est de comprendre ce que signifie exister à travers ce que l’on crée, ce que l’on transmet, ce que l’on inspire. Tsugumi, effacée par pans entiers de mémoire, tente de se reconstruire dans les fragments d’un monde qui lui tourne le dos – sauf ce démon-lecteur, qui devient son dernier lien tangible à la réalité.

Dans une mise en abyme évidente, Inexistents introduit Demon Smile, manga dans le manga dont certaines planches sont reproduites à l’intérieur du volume. Cette fiction emboîtée joue un rôle de révélateur : elle reflète les angoisses de Tsugumi, son obsession du trait juste, ses doutes, ses pertes. Inexistents traduit un vertige : celui de voir s’effacer la possibilité même d’écrire une histoire. Il questionne au passage notre rapport à la culture, le geste créatif et toutes ses implications.

Takeliongawa excelle dans cette atmosphère d’instabilité graphique. Les contours tremblent, les ombres voisinent avec l’abstraction, les visages sont confondants d’expression. Malheureusement, le oneshot a les défauts de ses ambitions : des thématiques nombreuses – disparition, mémoire, identité, rapport parasocial – mais survolées, ce qui laisse parfois le lecteur sur sa faim. On aurait voulu en savoir plus sur ce “Grand Plan” cosmique, sur la nature exacte des “inexistents”, sur les états d’âme de Tsugumi, sur les lois divines…

Inexistents s’adresse avant tout aux lecteurs qui aiment quand une œuvre les regarde dans les yeux. C’est une lecture qui gratte le vernis pour sonder les liens entre l’objet culturel et son consommateur. C’est aussi une déclaration d’amour, certes imparfaite, au pouvoir des fictions : celles qu’on lit, celles qu’on écrit, et celles qu’on incarne malgré soi.

Inexistents, Miki Makasu et Takeliongawa
Glénat, mai 2025, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Le Temps des pivoines » : le sang, la cendre et le parfum tenace de l’espoir

Le Temps des pivoines paraît aux éditions Glénat. Signé Aucha et Maxime Belloche, ce roman graphique constitue une fresque médiévale, une chronique de guerre, mais surtout une ode à la résilience, un manifeste discret contre l’arbitraire.

Jean n’est pas un héros au sens classique. Il est un homme de terre, de gestes simples et d’amour tranquille. Sa carrure, bien que massive, ne le destine aucunement à la guerre, mais bien aux récoltes, à l’élevage, à l’étreinte de sa fille. Pourtant, dans ce Moyen Âge rude et pétri d’archaïsmes, les paysans constituent des pions sur un échiquier d’ambitions. Lorsque Rolant, seigneur local tellement caricatural dans sa cruauté, décide de marcher contre son voisin Layon, Jean est arraché aux siens. L’enrôlement est forcé, la violence immédiate.

Rolant, héritier d’un trône qu’il gangrène peu à peu, est l’exacte antithèse du meunier : il est l’expression la plus crue de la pulsion de pouvoir. Sans subtilité, sans grandeur, il incarne un autoritarisme médiéval aveugle, brutal, boursouflé d’orgueil. C’est un seigneur sans terreau, un homme qui veut dominer, non diriger. Contraindre plutôt que convaincre. Un tyran de village, petit dans ses rêves mais dévastateur dans ses actes.

Quand Jean revient du front, c’est un autre homme. La guerre ne l’a pas rendu glorieux – elle l’a vidé, elle lui a exposé tout ce qu’il y a de pire et de plus absurde chez l’homme. Pis : son village n’est plus que cendres, et ses proches ne sont plus que souvenirs. Il erre, abîmé. Ses amis ont beau l’inviter, il refuse poliment. Toute son énergie va au travail. Et c’est là, dans cette désolation, qu’arrive Pivoine, enfant abandonnée sur le bord du chemin, promesse tombée du ciel.

Le récit bifurque alors. Jean s’adoucit sans s’apaiser. Il redevient vivant, non par oubli, mais par transmission. La petite Pivoine est lumineuse, porteuse d’une innocence farouche, presque sacrée. Le meunier redécouvre les joies de la vie familiale, il s’attache à cette enfant qui grandit auprès de lui. Mais malheureusement un peu trop près de Rolant.

Mais la paix n’est ici jamais qu’un sursis. Et lorsque Rolant revient hanter les terres qu’il a déjà ruinées, Jean ne fuit plus. Il s’érige. La résignation laisse place à la colère juste. On n’est plus dans la plainte : on entre dans l’action. Jean n’a pas d’armée, seulement une détermination nue, humaine, profondément altruiste. Il veillera, coûte que coûte, à ce que le baron ne puisse plus exercer son emprise néfaste sur ses ouailles. 

Le Temps des pivoines touche alors à quelque chose d’universel : la nécessité de se lever devant l’insupportable. Ce dernier prend la forme du droit de cuissage, de l’impôt injuste ou de la violence psychologique. Le propos politique est là, limpide : la critique des hiérarchies absurdes, des seigneuries despotiques, des enrôlements barbares. C’est une fable antimilitariste en creux, une méditation sur le pouvoir et ses ravages.

Aucha et Maxime Belloche livrent une œuvre sobre, touchante, belle à s’en émouvoir. Il y a dans ces quelque 160 pages une densité que bien des romans graphiques peinent à atteindre. Une belle réussite.

Le Temps des pivoines, Aucha et Maxime Belloche
Glénat, mai 2025, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4