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« Black Paradox » : Junji Ito, ou l’étrange lumière au bout du néant

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Quatre inconnus se rencontrent sur un forum de suicide collectif. Ils ne se connaissent pas, ne s’appelleront que par pseudonymes et n’ont en commun que le désir de mourir. Mais c’est bien la vie – une vie méconnaissable, altérée, transfigurée – qui va surgir de leur tentative avortée. Bienvenue dans l’univers paradoxal de Junji Ito, où l’horreur se niche moins dans la peur que dans ce qui nous fascine à en perdre la raison.

Il y a dans Black Paradox un étrange parfum de mystère qui persiste longtemps après la dernière page. Le lecteur est tôt happé par une situation qui aurait pu suffire à elle seule : un quatuor de désespérés, Marseau, Baratchi, Tableau et Pitan, réunis par l’envie commune d’en finir. Une infirmière rongée par l’angoisse du futur, une femme à la moitié du visage rongée par une nécrose, un homme hanté par son double spectral et un scientifique socialement éclipsé par le robot qu’il a inspiré : chacun traîne avec lui son propre spectre, sa propre duplicité.

Il y a là déjà, en germe, tout ce qui va hanter le récit : la confusion des identités, la porosité entre le corps et l’ailleurs, entre la matière et l’invisible. Mais au lieu d’un suicide collectif, c’est une renaissance trouble qui s’opère. L’échec de leur première tentative ne marque pas un retour à la normale, mais plutôt l’ouverture d’un gouffre : un gouffre brillant, presque attirant, duquel émergent d’étranges sphères lumineuses, que Pitan, revenu d’entre les morts, expulse littéralement par la bouche.

Dès lors, Black Paradox bascule dans un fantastique quelque peu étouffant, flirtant à chaque instant avec le surréel. Ces sphères, issues d’un autre monde que seul Pitan semble avoir entrevu, deviennent rapidement objets de fascination, de convoitise et d’étude. Un scientifique sans scrupule (car il en faut toujours un) s’empresse d’en percer les secrets, en les cultivant, littéralement, dans les chairs. Car chez Junji Ito, tout revient au corps : le corps déformé, pénétré, transpercé par l’horreur. Le body horror cronenbergien, cette esthétique du viscéral, n’est ici pas un simple artifice, mais un vecteur de récit. Les sphères naissent de tumeurs, de croissances organiques, de portes vers ailleurs logées dans nos estomacs, nos cicatrices, nos ombres.

L’auteur nippon ne nous montre pas le monde lumineux dont revient Pitan. Il le laisse en hors-champ, intact dans sa mystique. Ce que nous voyons, ce sont les conséquences : mutations, hallucinations, pertes de repères. C’est un choix remarquable : là où tant d’autres auraient succombé à l’appel de l’image spectaculaire, Ito choisit le silence et l’ambiguïté. C’est dans l’incertitude que s’installe la vraie terreur, celle qui ronge lentement au lieu de bondir.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : Junji Ito n’est pas un simple illustrateur de l’angoisse. L’autre monde est un révélateur d’incohérences, de failles dans notre perception du réel. Là où un Lovecraft suggérait l’incompréhensible par la prose, Ito l’incarne dans la chair. Il ne craint pas de donner forme à l’informe, d’illustrer l’irreprésentable, quitte à faire occasionnellement basculer son œuvre dans le grotesque.

Dans Black Paradox, chacun des quatre suicidaires existe pleinement. Le lecteur apprend à les connaître, à s’attacher à eux, malgré leurs fêlures. Et cette densité émotionnelle donne d’autant plus de poids aux transformations qu’ils subissent. L’auteur glisse dans ses récits des observations sociales et psychologiques aussi subtiles qu’inquiétantes. Dans la nouvelle La Femme langue, en bonus de ce recueil, une créature lèche des passants, propageant une toxine invisible et pourtant mortelle. Mais très vite, le malaise glisse de l’horreur physique vers une métaphore du rejet social, de la peur du contact, de la paranoïa collective. À sa manière, Junji Ito évoque ici un monde post-pandémie, où l’Autre est suspect, contaminant potentiel.

Black Paradox n’est pas le récit le plus terrifiant de Junji Ito. Mais c’est sans doute l’un de ses récits les plus riches, les plus ambigus et les plus troublants. Une œuvre qui questionne moins la peur que l’obsession, moins la mort que ce qui la précède ou lui survit. Du grand art.

Black Paradox, Junji Ito
Delcourt/Tonkam, juillet 2025, 240 pages

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4.5

« Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes » : un cartoon nerveux, drôle et explosif

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Dans la collection « Aventuriers d’ailleurs », Agent 9 débarque pour un récit échevelé aux allures de parodie d’espionnage. Sa mission ? Sauver la planète d’un crabe mégalo, prêt à noyer le monde pour y construire… un parc aquatique géant. Rien que ça.

Aux commandes de cette BD pleine de bruit, de fureur et de gadgets, James Burks livre une série jeunesse menée tambour battant, entre rebondissements absurdes, humour ravageur et esthétique pop ultra dynamique. L’univers est déjanté, l’action omniprésente, et l’antihéros, souvent désopilant.

Agent 9, c’est un jeune chat agent secret en formation, gaffeur, fonceur, souvent destructeur, mais toujours animé d’un enthousiasme désarmant. Son acolyte, un petit robot-poisson nommé Finn, tente tant bien que mal de canaliser ses élans. À eux deux, ils affrontent le Roi des Crabes, méchant aussi ridicule que persévérant, qui passe plus de temps à galérer avec sa connexion qu’à soumettre le monde. 

Visuellement, Burks assume un style cartoon expressif et nerveux, avec des couleurs vives et un découpage fluide, qui renforcent la sensation de vitesse et de folie douce. La lecture est agréable, parfaitement rythmée, avec une narration limpide, idéale pour les jeunes lecteurs (7-11 ans). 

Le ton est léger mais jamais niais. Sous les blagues et les péripéties, on perçoit des thèmes plus subtils : l’apprentissage, l’erreur, la coopération. Sans jamais alourdir le propos, James Burks réussit à faire rire tout en structurant un vrai parcours de personnage.

Seule limite : les lecteurs plus âgés ou exigeants pourront regretter une intrigue très linéaire, où tout semble aller trop vite. Mais c’est précisément ce rythme effréné qui fait le charme et l’efficacité de l’album.

Agent 9 : L’île secrète du roi des crabes est une réussite totale, mais dans son registre : drôle, bien mené, visuellement accrocheur et débordant d’énergie. Une BD idéale pour les jeunes amateurs d’action, d’humour et de héros à contre-emploi. 

Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes, James Burks 
Aventuriers d’ailleurs, juillet 2025, 196 pages 

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3.5

Eddington : La Poursuite impitoyable sans blague !

Dans un film disparate et déglingué au scénario mal fichu, recyclant tout le chaos du monde, Ari Aster poursuit avec Eddington son œuvre de massacre de l’Amérique,  commencée surtout avec Beau is Afraid. 

LA CIVILISATION-ÉGOUT

Là où Beau is Afraid ménageait des puissances visuelles aussi hallucinatoires que son personnage, incarné par un Joaquin Phoenix furieusement psychotique, Eddington joue la version basse, morne et in-inspirée cherchant pourtant à rendre compte des mêmes méfaits de la civilisation-égout avec ici un Joaquin Phoenix en sous-régime peu intéressant (à l’instar de tous les personnages insuffisamment habités).

UN FILM CRÈVE

Eddington aurait pu être fort et devenir une sorte de Poursuite impitoyable (Arthur Penn, 1966) version 2025 avec la griffe elevated horror d’Ari Aster. Il ne l’est pas ! Et ce dès sa première partie : bavarde, lourdingue, indigeste, peu séduisante et dont on ne sait pas bien ce qu’elle est censée apporter. 

Dans un village du Nouveau Mexique en plein Covid, un maire (Pedro Pascal inexistant qui semble pourtant ne plus déserter les écrans) et un shérif assez looser à la femme folle (Emma Stone, spectre de personnage sacrifié) se jaugent et entrent dans une espèce de lutte à mort pour la place de shérif, que l’un et l’autre briguent.

Seule la déréliction et les affres risibles et sournois des règles de la période du Covid sont assez justement montrés. La virulence des peurs, les sottises des règles approximatives et les absurdités des conséquences du climat covidien sont palpables et parfois drôles dans leur mise en scène.

FILM DE MASSACRE

Après une bonne heure poussive où ça bavasse plus que ça ne montre, Eddington, de film crevé, symptôme d’une époque dégénérée, devient un film de massacre. 

Tout à coup, Joaquin Phoenix devient comme il devient trop souvent : un personnage borderline livré à lui-même sans altérité. Comme si certains metteurs en scène n’écrivaient que pour arriver à cette limite : l’état où l’acteur pourra faire son monstre. Où l’acteur Phoenix pourra faire sa folie. De personnage atone et plutôt burlesque et maladroit dans la première partie, il mute en personnage fanatique, terroriste, brute vengeresse assoiffée de néant aussi peu fin que l’ensemble du scénario.

ET ENSUITE ? FILM-SYMPTÔME D’UNE DÉCADENCE SANS LACUNE

Ari Aster nous livre deux finals empêtrés de ridicule dans une surenchère symptôme des avanies de l’époque, satirique certes mais vaine.

Rien ne nous est donc épargné de la bêtise d’une Amérique qui se regarde souffrir et s’anéantir. Sans jeu. Sans art. Sans décalage. Sans blague. 

Tout est tellement collé à l’actualité, à ce que les médias nous traduisent de l’horreur du monde qu’il manque ce que Freud appelait le Witz : le mot d’esprit, le travail de la pensée,  le jeu et exercice de l’imaginaire sur l’image. Ari Aster y excellait dans Hérédité et Midsommar. Ici ça ne décolle jamais. Révérence est faite à toutes les névroses pandémiques sans chercher par l’écriture à aller ailleurs ou par la mise en scène à griffer le temps.

Hormis une scène foncièrement imprévue, cocasse et pleine d’esprit qui se passe dans un lit, et la sophistication du travail sur le son, on a peiné à reconnaître dans Eddington les traces d’un grand réalisateur. Et pourtant Ari Aster l’est.

« Ange Leca : Monstres américains » : un polar en fièvre dans les entrailles de New York

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New York, été 1911. La ville suffoque. Les femmes disparaissent. Et un homme cherche l’amour. Ainsi pourrait-on résumer « Monstres américains », deuxième opus des aventures d’Ange Leca, ce journaliste dont la silhouette têtue se détache désormais dans le paysage du polar historique. Après un Paris noyé sous les eaux en 1910, c’est cette fois une Amérique torride, angoissée et menaçante qui sert de décor à une enquête foisonnante, construite comme un jeu de pistes halluciné entre faits divers, souvenirs brûlants et manipulations en série.

Ange Leca traverse l’Atlantique pour des raisons qu’il croit claires : retrouver Emma, la femme qu’il aime, happée par un intrigant homme d’affaires du nom de Clouët des Pesruches. Mais le voyage s’ouvre sur un pacte implicite : l’hospitalité de César Capponi, détective Pinkerton, vaut une dette, et une enquête. Celle-ci commence par un tableau vendu aux enchères – portrait d’enfant – que le père d’Adèle, aujourd’hui introuvable avec son mari, jure être un faux. Une histoire en trompe-l’œil qui bifurque vite vers des disparitions inquiétantes de femmes, toutes mystérieusement liées. L’Amérique ne sera pas un simple décor romantique pour une quête sentimentale, mais bien un théâtre d’ombres où rôdent les monstres.

Les scénaristes ont le chic pour entremêler le romanesque et le réel avec justesse. Comme dans le premier volume, les faits de société ne sont pas de simples accessoires. Ici, l’inspiration provient d’un climat historique palpable : la corruption urbaine, les dérives psychiatriques, les tensions sociales d’une Amérique en mutation. Cette matière documentaire enrichit l’enquête sans jamais l’alourdir. On avance dans « Monstres américains » comme dans un labyrinthe : chaque porte ouvre sur une autre, parfois sordide.

La relation entre Ange et le jeune Ray, fils débrouillard de César, donne au récit une tonalité presque paternelle, ajoutant de la chair à l’intrigue. Leur duo évoque, par moments, Sherlock et Wiggins, mais à l’envers : ici, c’est l’enfant qui a les clés de la ville, qui mène le pas dans les recoins sombres où les adultes hésitent souvent à aller.

Graphiquement, Victor Lepointe confirme tout le bien que l’on pensait de lui. Si son Paris inondé avait frappé les esprits, il livre ici une reconstitution magistrale d’un New York moite, vertical, écrasant. On a affaire à une ville malade, qui cache ses horreurs sous les pavés en fusion. Certains décors tels que l’asile en témoignent amplement. 

Comme le premier volume, ce deuxième tome se lit indépendamment. Mais il s’inscrit dans une trame plus large, qui installe progressivement Ange Leca comme une figure durable du polar graphique. Ce choix de « one shots » liés entre eux est judicieux : il permet des récits denses, complets, sans rien sacrifier à l’ambition narrative d’un univers en expansion.

En attendant, si vous aviez manqué le premier opus, l’heure est venue de réparer cette erreur. La saga Ange Leca n’a pas fini de creuser ses galeries dans la mémoire des lecteurs.

Ange Leca : Monstres américains, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe 
Bamboo, juillet 2025, 72 pages

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3.5

« Robin The Boy Wonder » : tragédies filiales

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Avec Robin The Boy Wonder, Juni Ba engage une relecture du personnage de Robin, ici centrée sur Damian Wayne. L’album raconte la quête d’identité du jeune garçon, qui s’articule autour de ses liens avec son père Batman, ses frères de la Bat-Family, mais aussi l’héritage toxique de la Ligue des Assassins. Juni Ba en profite pour explorer, avec talent, la notion de famille, la culpabilité, l’émancipation et la place de chacun dans une légende qui les dépasse.

Juni Ba choisit d’aborder le parcours de Damian Wayne sous la forme d’un conte, empruntant à la fois à la structure de la parabole enfantine et à la tradition du récit initiatique. Dans un récit dans le récit, Gotham devient un royaume et Batman un roi, entouré de ses « princes », les différents Robins qui ont précédé Damian. Ce parti pris narratif permet de creuser plus avant la psyché de Damian à travers son regard d’enfant, entre admiration, jalousie et quête de légitimité.

Damian a été élevé dans la violence et la discipline par la Ligue des Assassins. Il a ensuite découvert auprès de son père une autre forme d’autorité, fondée sur la justice et l’exemplarité. Mais cette filiation est source de doutes et de conflits intérieurs : Damian craint de ne jamais être à la hauteur, tout en cherchant désespérément à obtenir la reconnaissance de ce père distant. Avec beaucoup d’à-propos, Juni Ba met en scène cette tension à travers des dialogues sobres, conférant au passage à Batman une stature à la fois imposante et vulnérable, loin de l’image monolithique du justicier.

Second poumon narratif : la Bat-Family. Chaque Robin occupe une place singulière dans le récit et dans l’esprit de Damian. Les relations fraternelles, tour à tour complices, conflictuelles ou empreintes de rivalité, se trouvent au centre de plusieurs chapitres. Nightwing, Red Hood, Tim Drake agissent en incubateurs sur leur frère, et Juni Ba donne à chacun de ces duos une couleur particulière, révélant la teneur parfois inavouée des liens qui unissent les « fils du roi de Gotham ».

De la profondeur, il n’en manque pas. Damian porte en lui le poids de son éducation par la Ligue des Assassins, incarnée par sa mère Talia et son grand-père Ra’s al Ghul. Robin The Boy Wonder n’élude aucunement la violence de cet héritage, ni la difficulté pour Damian de s’en affranchir. Juni Ba consacre ainsi un arc entier à la confrontation avec la Ligue, mais se penche aussi sur la relation ambivalente entre Damian et Talia, qui gagne progressivement en nuance et en profondeur. 

Talia est froide et ambiguë ; c’est une mère complexe, tiraillée entre l’amour pour son fils et la fidélité à sa propre éducation. Le passé de Damian, ses regrets et ses fautes, sont quant à eux matérialisés par des scènes symboliques où la culpabilité prend corps – essentiellement autour d’une vengeance par le sang. Ce qu’il faut comprendre, évidemment, c’est que porter le costume de Robin engage une responsabilité envers la communauté.

Sur le plan graphique, Juni Ba impose une patte immédiatement reconnaissable : un trait expressif, brut, avec des couleurs vives et une inspiration puisée autant dans la bande dessinée européenne que dans les contes pour enfants et l’animation. Cependant, on est bien plus proche de l’esquisse stylisée que de la représentation réaliste.

Un conte moderne, accessible aux néophytes comme aux passionnés, qui traduit Damian Wayne dans toute son humanité.

Robin The Boy Wonder, Juni Ba
Urban Comics, juillet 2025, 184 pages 

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4

« Capitaine Espace » : portrait d’un crétin cosmique

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Il y a des héros qu’on admire, d’autres qu’on redoute. Et puis, il y a Capitaine Espace. Un nom qui claque comme une promesse de bravoure stellaire… mais cache, derrière son panache apparent, une incroyable série de bourdes, de catastrophes diplomatiques et de désastres technologiques. Bienvenue dans l’univers délicieusement absurde et déglingué de L’Abbé, qui signe avec cet album une pépite de science-fiction humoristique à la fois irrésistible et cruellement pathétique.

Espace, c’est d’abord une silhouette : un visage derrière un cache-œil de pacotille (qu’il croit pirate, mais qui n’aide qu’à provoquer des crashs), une bouche grimaçante, un air perpétuellement perdu entre deux nébuleuses mentales. Autrefois laborantin frustré dans une station de recherche en armes bactériologiques, le voilà désormais accusé de crimes d’une envergure cosmique : destruction de systèmes solaires, déclenchement de guerres intergalactiques, consommation de stupéfiants (à son insu, bien sûr)… Rien de moins.

Mais ce n’est pas une épopée héroïque qu’on nous raconte ici : c’est un procès. Capturé, ressuscité, rafistolé, Capitaine Espace est interrogé sans relâche par des forces interstellaires, contraint de justifier, ou plutôt d’improviser, une explication crédible à son invraisemblable parcours.

Ce dernier commence pourtant par une banale poussière dans l’œil. Enfin… Une poussière qui, dans l’univers baroque de L’Abbé, devient le déclencheur d’une transformation monstrueuse, façon David Cronenberg. Le collègue infortuné dont il est question se métamorphose en une créature organique incontrôlable et pousse Espace à fuir à bord d’une capsule en compagnie de Barbara, livreuse spatiale au caractère bien trempé.

Lui, dans un mélange d’inconscience candide et de fanfaronnade molle, ne comprend pas grand-chose à ce qu’il provoque. Il confond des thermos avec des godemichets, prend de la drogue en l’ignorant, provoque l’effondrement de civilisations entières… et obtient quand même une promotion. De l’archétype du loser, L’Abbé tire un héros par défaut, dont la chance tient plus de la catastrophe que du miracle.

Le récit est composé de courtes saynètes d’environ cinq pages, reliées entre elles et qui se déploient autour d’un fil rouge : l’interrogatoire d’Espace. Chaque chapitre est l’occasion d’un nouveau flashback, où l’on découvre, ébahis, les péripéties improbables et de plus en plus grotesques que notre (anti)héros a vécues.

C’est Pacific Rim dans une version poubelle, Cosmik Roger après une lobotomie, une parodie de Star Wars réécrite par des fans de Monthy Python sous acide. Espace pilote un géant mécanique qu’il ne comprend pas, frôle la mort à chaque page et prend un malin plaisir à expliquer ses échecs avec un aplomb désarmant. Il y a là une forme d’innocence crétine, une sincérité débile qui le rend, contre toute attente, éminemment attachant.

Le talent de L’Abbé réside dans la précision de ses dialogues : chaque ligne est ciselée, drôle, souvent désespérément absurde, et s’inscrit dans un comique de situation d’une efficacité redoutable. Espace soliloque, brode, déforme la réalité avec une mauvaise foi presque poétique. Les scènes d’interrogatoire servent de contrepoint parfait aux aventures flashées, injectant une tension burlesque dans l’ensemble.

Mais impossible d’évoquer Capitaine Espace sans parler de Barbara, à la fois sidekick improbable, caution érotique (et moquée comme telle) et repère de normalité au milieu de la bêtise cosmique. Si son rôle reste souvent celui du faire-valoir (avec une touche de sexisme volontairement caricaturale), elle oppose une forme de lucidité à l’inconscience d’Espace. Dommage que le récit ne lui accorde pas plus de densité : il y avait là matière à un contrepoint plus mordant.

Avec Capitaine Espace, L’Abbé ne signe pas simplement une BD de détente : il livre un petit bijou de satire science-fictionnelle, où l’humour noir, la démesure et la bêtise se combinent en une farce galactique ultra-efficace. C’est fluide, jouissif, lisible par tous (même les lecteurs occasionnels de BD), et porteur d’un ton unique, quelque part entre la parodie douce et le défouloir trash.

Capitaine Espace, L’Abbé 
Fluide glacial, juillet 2025, 72 pages

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4

L’oiseau de pluie, créature légendaire

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Signé de l’Australien Robbie Arnott, L’oiseau de pluie est un roman qui nous immerge dans une ambiance fantastique, en illustrant de façon très particulière une histoire qui sonne comme une légende.

D’ailleurs, l’introduction a tout d’une légende, avec son action située ni géographiquement ni temporellement. Elle nous précise juste quelques caractéristiques de l’oiseau du titre. C’est un héron de belle stature qui fait la pluie et le beau temps selon son inspiration. On peut y voir le fait que, quoi qu’il arrive, la nature reste indomptable. Ainsi, l’homme doit s’adapter aux conditions météorologiques et non l’inverse. La question est de savoir si les progrès technologiques peuvent ou non changer la donne.

Une narration remarquable

Ensuite, nous avons deux parties avec deux histoires différentes. Mais l’auteur s’arrange quand même pour faire en sorte que ces deux histoires se rejoignent, grâce à l’évolution de ses personnages. Cela se passe à une époque indéterminée, dans l’immensité australienne, après un coup d’état qui restera bien vague tout au long du récit. Une femme (Ren) a trouvé refuge dans une montagne. Dans sa jeunesse, elle avait eu l’occasion d’accompagner sa mère dans une expédition où elle avait pu observer cet oiseau de pluie, alors que jusque-là elle ne croyait pas à son existence. Bien entendu, cette observation avait été une révélation. On peut supposer que c’est la raison pour laquelle Ren reste vivre là, malgré son extrême solitude. Mais, issus de l’armée à l’origine du coup d’état, des soldats patrouillent à l’occasion dans le coin. Pour une raison un peu floue, ils ont eu connaissance du fait que Ren sait à quoi s’en tenir à propos de l’oiseau de pluie. L’armée (où le gouvernement issu du coup d’état) y voit peut-être un moyen de contrôler le peuple en contrôlant les éléments. Toujours est-il que ces militaires veulent s’approprier l’oiseau de pluie. Il s’avère que Ren se voit en gardienne absolue et déterminée de l’oiseau. Alors elle résiste à tout, quitte à y perdre la vie.

Nouveau secret

Une autre intrigue nous mène au cœur d’un village en bord de mer où les habitants sont spécialisés dans un produit qu’on ne trouve nulle part ailleurs : l’encre produite par les calamars, un produit aux propriétés étonnantes et fort appréciées. Or, ces pêcheurs utilisent un procédé particulièrement naturel pour récupérer cette encre, procédé dont ils gardent jalousement le secret. Arrive un homme (l’homme du nord) qui a en tête d’industrialiser cette pratique. Les villageois le font tourner en bourrique. Et si cette partie se termine dramatiquement, elle propose quelques moments sublimes, avec en particulier la façon dont une jeune fille découvre la façon dont les villageois récupèrent l’encre des calamars. Sa mère l’initie au secret ancestral de cette technique. Elle va de surprise en surprise et c’est tout simplement fascinant.

Relations humains/nature

On s’en doutait un peu, ici Robbie Arnott fait sentir que les tentatives humaines pour maîtriser, s’approprier la nature, sont vouées à l’échec. Il pousse le raisonnement jusqu’à considérer que ces actions ne peuvent qu’entraîner une violence désastreuse. Au contraire, il s’érige en défenseur de la transmission de tout ce qui fait les valeurs traditionnelles, de génération en génération. Il va même jusqu’à cultiver le goût du secret pour préserver ces valeurs de la cupidité humaine. De manière générale, la position de l’homme dans l’élément naturel est au centre de ce roman, ce qui nous vaut de nombreuses descriptions de qualité.

Ambiance mystérieuse

Le vrai reproche que je ferai à ce roman est qu’à la façon dont l’auteur décrit cet oiseau de pluie (ce qui nous vaut quelques moments remarquables), l’animal devrait être tout simplement insaisissable. Or, pendant toute une partie, il voyage enfermé dans une cage. C’est d’autant plus étonnant, qu’il finit par en sortir à un moment où certes on cherche à le libérer, mais en passant à travers les barreaux métalliques de cette cage. A part cette contradiction, le roman dégage un charme hypnotique qui doit beaucoup au style de l’auteur. Il faut dire aussi que la narration ne se contente pas d’intégrer quelques éléments à tendance fantastique, elle nous immerge dans une ambiance constamment mystérieuse qui fait que le roman se dévore littéralement.

L’oiseau de pluie – Robbie Arnott
Gaïa : sorti le 4 mai 2022 (France)
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4

Lapa la nuit, une ambiance

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Au cœur de Rio de Janeiro, Lapa est un quartier populaire. Il s’avère particulièrement animé et ses activités prennent toutes leurs dimensions à la faveur de la nuit. Là, se côtoient toutes les classes de la société venues faire la fête et mener toutes sortes d’affaires, ainsi que des touristes avides de sensations.

Dès les premières planches, Nicolaï Pinheiro (scénariste, dessinateur et coloriste) nous plonge dans une ambiance aussi captivante que crédible. Franco-brésilien, il a vécu au Brésil jusqu’à l’âge de dix-huit ans et on sent qu’il a largement eu le temps de s’imprégner des mentalités brésiliennes, même s’il vit désormais en France. Malgré ses 136 pages, il vaut mieux lire Lapa la nuit d’une traite, pour se plonger dans son atmosphère et intégrer les multiples éléments qui se combinent dans son intrigue. En effet, de nombreux personnages se croisent, chacun-chacune avec son histoire, son caractère et ses impératifs du moment.

Un trio d’occasion

L’essentiel de la trame est occupé par un groupe de trois personnages, Fabio un jeune homme qui manque un peu d’assurance, son amie la brune Joana qui au contraire s’affiche totalement libérée, le duo escortant Erika, jeune touriste allemande : belle blonde aux jambes quasiment parfaites qui tend à s’extasier de tout ce qu’elle découvre. Ainsi, elle rit beaucoup trop facilement et se montre suffisamment inconsciente pour oublier son sac à main dans une sorte de café local, s’en apercevoir dans la rue et décider d’aller le rechercher dans la foulée, quitte à y aller seule.

Quelques points caractéristiques

Les locaux sont bien représentés, avec en particulier les employés d’un petit hôtel de Lapa, l’hôtel Americano. La réceptionniste passe le temps en se gavant de novelas sur l’écran TV à sa disposition. Elle assume ses contradictions en se montrant particulièrement désabusée sur la nature humaine lorsqu’elle voit les uns et les autres passer dans l’hôtel (employés et clients), alors qu’elle est captivée par la guimauve qu’elle suit à l’écran. Toute une partie depuis le début est également envahie par un refrain à la mode que semble-t-il on entend partout et dont les paroles montrent sans ambiguïté ce que la soi-disant libéralisation sexuelle produit, selon les mentalités locales « Je suis une chatte, je suis une chienne ! Prends-moi avant que j’te prenne ! Je suis une chatte je suis une chienne… Pas d’amour et pas de haine ! Je suis une chatte je suis une chienne… Tu me menottes et tu m’enchaines… »

Les intérêts se croisent

On sent donc une ambiance bien particulière dès le début. On fait progressivement connaissance avec divers personnages et l’album nous permet de visiter le quartier en touristes privilégiés. Ainsi, il apparaît clairement qu’à Lapa la nuit, une femme seule prend pas mal de risques, surtout si son statut de touriste saute aux yeux. En effet, si la plupart des personnages qu’on croise ici n’ont pas d’autre but que de s’amuser, se détendre en profitant de la fraicheur nocturne, les intentions ne sont pas si simples que cela. Beaucoup d’hommes sont à l’affut et il se trame quelques affaires relativement louches. Dans la foule colorée et animée, l’occasion fait bien souvent le larron. On sent ainsi une certaine tension à quelques endroits bien précis qui attirent les touristes pour leur aspect remarquable. Parmi eux, les escaliers Selaron, ensemble monumental qu’on voit sur l’illustration de couverture, où beaucoup passent et s’installent. On y trouve même quelques commerçants. Erika apprécie cette découverte comme elle a demandé à voir les arcades. Pour cela, le dessinateur utilise une méthode assez personnelle qui fonctionne bien, en faisant mimer à son personnage (Erika) l’allure du lieu qu’elle cherche, le dessinateur s’arrangeant pour représenter cette forme par des pointillés qui symbolisent le mouvement de son doigt. C’est original et me paraît significatif de sa méthode qui représente bien les mouvements des personnages. Cela passe par les mouvements corporels mais aussi par les expressions de visages. Il joue également avec bonheur sur les couleurs, faisant en sorte que tout ce qu’il présente soit crédible. Il fait également sentir des effets sonores, notamment avec un groupe musical qui joue de la batterie et l’ambiance dans une boîte de nuit où le bruit empêche toute discussion. Le dessinateur a donc suffisamment de talent pour créer des effets sensuels, ce qui rejoint l’observation sur ces jambes qui frisent la perfection. Même sans jamais être allé au Brésil, ce qu’en montre Nicolaï Pinheiro sent le vécu et la crédibilité. Sa maîtrise technique lui permet de faire interagir plusieurs actions, parfois sur la même vignette.

Acte manqué

Maintenant, il faut également évoquer ce qui fait dire à un protagoniste avant la conclusion qu’il a senti une menace constante peser sur lui toute la soirée et qu’il a l’impression de ne pas avoir tout compris à ce qui s’est passé. On ne saura jamais exactement ce qui a été évité, mais on voit un ancien militaire sur le point de passer à l’action (tentative de coup d’état ?) avec des personnes avec qui il est en lien. Ont-ils des moyens importants avec eux ou bien tentent-ils juste de faire quelque chose en rapport avec leurs convictions profondes ? On ne le saura pas, car leur petite réunion tourne court à la suite d’un imprévu qui laisse entendre qu’ils ne sont peut-être plus vraiment dans le coup.

Les relations sentimentales

Elles se nouent et se dénouent au cours de l’intrigue. On observe des caractères très différents qui donnent à réfléchir et relativiser, car toutes et tous ne vivent pas une sexualité débridée. Erika, la touriste qui vient profiter sans état d’âme trouve un certain charme à Fabio bien qu’il soit un peu coincé. Et si Joana préfère les femmes, elle ne dédaigne pas les hommes. Quant à Livia, femme de chambre à l’hôtel Americano, elle doit cohabiter avec Cacique qui n’est autre que son ex qui ne se gêne pas pour lui parler de ses aventures. De plus, sa situation désagréable n’a pas échappé à la réceptionniste de l’hôtel qui se permet de dire ce qu’elle en pense. N’oublions pas un travesti dont le rôle dans l’intrigue est loin d’être négligeable.

Conclusion

Voilà donc une BD qui vise sur bien des tableaux avec une justesse de ton frappante. La visite touristique personnalisée s’accompagne d’une étude de mœurs et d’un aperçu des mentalités du moment, avec une réflexion sur ce que tout cela peut donner à plus ou moins long terme.

Lapa la nuit – Nicolaï Pinheiro
Sarbacane : sorti le 5 septembre 2018

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4

Eddington : American Schizophreny

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Après Beau is afraid, Ari Aster pourrait décontenancer encore plus ses fans qui adulent ses films faisant partie du courant horrifique appelé « elevated horror ». En effet, ceux qui ont adoré ses deux premiers films risquent donc une nouvelle fois d’être rebutés par ce nouvel opus, Eddington. Un film qui suit une nouvelle voie inattendue même s’il s’avère tout de même moins clivant. En l’état, ce nouvel opus présenté en compétition officielle à Cannes fait partie de ce type de longs-métrages qui vont moins diviser pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils disent. Les spectateurs ne partageant pas les convictions du cinéaste vont même probablement se sentir désagréablement moqués. Et puis ce portrait d’une Amérique malade, schizophrène et en totale déliquescence commence tellement fort pour ensuite péricliter de plus en plus, partir dans tous les sens et s’éterniser pour rien qu’on sort de là déçus et frustrés… Au point même d’occulter les qualités certaines d’un long-métrage qui déborde de partout.

Synopsis : Mai 2020 à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique, la confrontation entre le shérif et le maire met le feu aux poudres en montant les habitants les uns contre les autres.

Ari Aster, qu’on peut qualifier de star du petit studio indépendant qui monte (A24), avait conquis bien du monde avec ses deux premiers films. D’abord Hérédité puis surtout l’incroyable et inoubliable Midsommar, sommets précurseurs de ce que l’on nomme aujourd’hui « elevated horror ». En revanche, son avant-dernier film, Beau is afraid, était pour le moins clivant, déstabilisant et avait laissé de côté pas mal de ses fans. Il en est de même, à moindre mesure, pour ce Eddington, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes cette année et reparti bredouille. À tel point qu’on se languit de le voir retourner au film de genre pointu même si cette déconstruction politique et sociale de l’Amérique (à l’ère Trumpiste) apparaît souvent flamboyante.

Ce nouvel opus – ambitieux, on ne pourra le nier – fait partie de ce genre de longs-métrages qui divisera moins pour ce qu’il est que pour les positions qu’il défend. « Eddington » aimerait encapsuler les maux de l’Amérique contemporaine dans leur intégralité. Vaste et complexe programme qu’il ne réussit qu’à moitié même si la peinture qu’il dresse des États-Unis (ou plutôt désunis ici, à raison) résonne de manière souvent réaliste. Sauf que le cinéaste a écrit un scénario qui non seulement traite de trop de sujets mais qui prend le risque d’être clivant sur chacun d’entre eux. Le mouvement « Black Lives Matter », le wokisme, la pédophilie, le racisme ordinaire, la mainmise de l’empire de la tech, le complotisme et, surtout, la période Covid et tout ce qui y a trait comme contexte abrasif. Et on en oublie !

On peut trouver pertinent qu’un cinéaste ose donner son avis. Le problème est que les spectateurs qui ne partageront pas ses vues du réalisateur risquent de se sentir, au mieux, mis de côté, au pire, insultés. On pourra être d’accord avec sa vision sur certains points et grincer des dents sur d’autres. Il est de rigueur de ne pas s’épancher sur le sujet mais sa vision de la crise sanitaire devient de plus en plus caricaturale et mainstream au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Certains crieront peut-être au génie, surtout que c’est l’un des premiers films à véritablement prendre le sujet à bras le corps, d’autres pointeront du doigt un narratif facile et plus forcément fédérateur.

Eddington démarre cependant très fort. On peut même dire que la première heure est vraiment jubilatoire, entre humour noir et pamphlet d’une période complexe où tout le monde en prend pour son grade. C’est vu par le prisme de l’opposition farouche entre un shérif libertarien et un maire clientéliste et en phase avec le narratif médiatique et dominant. Puis, de plus en plus de thèmes se greffent à l’ossature principale et le film devient de plus en plus lourd, bordélique et part dans tous les sens. On sent le trop-plein et l’indigestion est proche. La dernière partie est symptomatique de ce joyeux bordel qui s’étire plus que de raison pour virer au n’importe quoi traversé de quelques fulgurances. Et quand on croit que c’est fini (et ça aurait dû), le film ajoute un épilogue presque incohérent qui enfonce le clou encore plus et nous décourage.

On n’aura rien à redire sur les prestations des acteurs, Joaquin Phoenix offrant un nouveau numéro d’acteur de haute volée quand Pedro Pascal, malheureusement moins présent, brille tout autant. Les seconds rôles sont moins bien lotis et les rôles d’Emma Stone et Austin Butler auraient carrément pu être supprimés, alourdissant la trame principale de sous-intrigues inutiles. Quant à la mise en scène d’Aster, elle est de rigueur mais il peut moins briller et nous épater avec un sujet comme celui-ci que lors de ses précédentes œuvres. Eddington n’est donc pas dénué de qualités, de l’écriture à l’originalité parfois galvanisante de ce drôle d’objet, mais il déborde et peut rebuter par ce qu’il porte comme message. En revanche, il est clair que notre monde qui va droit dans le mur a rarement été montré de manière aussi cinglante. Il n’empêche, on pourrait dire : « Ari, reviens à l’horreur glaçante et singulière qui te réussissait tant, s’il te plaît ! »

Bande-annonce – Eddington

Fiche technique – Eddington

  • Titre original : Eddington
  • Réalisation : Ari Aster
  • Scénario : Ari Aster
  • Production : A24
  • Genre : Horreur / Western / Thriller psychologique
  • Sortie prévue : 2025 (Festival de Cannes)
  • Durée : Non confirmée
  • Tournage : Nouveau-Mexique, États-Unis

CASTING PRINCIPAL

  • Joaquin Phoenix
  • Emma Stone
  • Pedro Pascal
  • Austin Butler

ÉQUIPE TECHNIQUE

  • Photographie : Pawel Pogorzelski (collaborateur habituel d’Aster)
  • Musique : Bobby Krlic (compositeur de Midsommar et Beau Is Afraid)
  • Montage : Lucian Johnston
  • Décors : Fiona Crombie

DÉTAILS PRODUCTION

  • Budget : Estimé entre 35-40 millions $ (similaire à Beau Is Afraid)
  • Sociétés de production : A24, Square Peg
  • Tournage : Été 2023
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2.5

13 jours, 13 nuits : dans l’enfer de Kaboul en août 2021

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À l’heure du retrait américain et du retour des Talibans, Apagan retrace une opération de sauvetage menée par Mohamed Bida, officier de police français. Roschdy Zem incarne ce héros discret avec force et justesse, tandis que Lyna Khoudri campe Eva, membre d’une ONG et engagée comme traductrice face à l’extrême. Entre tension politique et drame humain, le film révèle une page méconnue de notre histoire récente.

Qui se souvient de cette opération récente et délicate, peu médiatisée, qui concerna l’évacuation précipitée de plus de 2 800 personnes en août 2021 – en quasi-totalité des Kaboulis, sous le nom de code Apagan – menée tambour battant par le commandant de la police nationale Mohamed Bida, alors en poste à l’ambassade de France à Kaboul ?

De manière concomitante avec le retrait des forces américaines, présentes dans le pays depuis 2001 dans le prolongement des attentats du 11 septembre, les Talibans reprennent le contrôle total du pays le 15 août 2021, et installent à Kaboul un gouvernement islamiste ultra rigoriste encore en place et dont on connaît les pratiques coercitives, surtout envers les femmes !

Ce film est une adaptation cinématographique plutôt fidèle du livre éponyme écrit par Mohamed Bida, publié en 2022, pour consigner le déroulé de ces événements à la fois tragiques et héroïques.

Lorsque Martin Bourboulon est contacté par Pathé Films pour réaliser ce long-métrage, il est encore absorbé par le montage de la deuxième partie des Trois Mousquetaires : Milady, mais ne résiste pas une seconde devant cette histoire intense d’exfiltration et la puissance humaine du récit.

Roschdy Zem et Lyna Khoudri : deux acteurs majeurs qui font le film

Avant même que le scénario existe, la première décision du réalisateur est de contacter l’immense acteur Roschdy Zem pour interpréter Mohamed Bida (appelez-moi Mo !), ce qu’il a immédiatement accepté. C’est sans aucun doute un de ses tout meilleurs rôles au cinéma, si ce n’est le plus habité par une posture humaine juste, sans héroïsme exacerbé, avec ses doutes et sa sensibilité. On pourrait ajouter qu’il a l’allure de l’emploi pour jouer un officier de police d’origine algérienne entièrement dévoué à la France et faisant d’abord son travail de protection de l’ambassade. Et si Mohamed Bida lui-même prodigue quelques conseils techniques sur le plateau de tournage (au Maroc), précieux pour la mise en scène, il laisse Roschdy Zem entièrement façonner son personnage.

L’autre choix parfait est celui de Lyna Khoudri, très crédible dans l’incarnation de la jeune Eva, cette membre d’une ONG française présente à Kaboul depuis 5 ans et parlant le dari ; là encore, c’est sûrement un de ses tout meilleurs rôles, celui de la maturité d’une grande actrice. Prendre ainsi une femme qui va jouer le rôle de traductrice auprès de Mo est un symbole fort qui apporte un suspens additionnel dans les négociations avec les Talibans dont on connaît la position envers les femmes. Le réalisateur fait ici astucieusement une entorse à la réalité puisque c’est en fait un homme, juriste et traducteur franco-afghan, qui assista Bida.

Dans un rôle certes secondaire, le personnage de la journaliste américaine Kate est joué avec sensibilité et humanité par Sidse Babett Knudsen, cette actrice danoise connue pour son rôle de Première ministre dans la série TV Borgen. Elle contribue aussi à la dimension féminine du film, voulue par le réalisateur, par des actions déterminantes qu’on apprécie face à la barbarie des Talibans.

Sur le fil du rasoir et au péril de leur vie

Même si le film suit le fil des événements racontés par Mohamed Bida dans son livre, et dont on connaît l’issue, le scénario écrit par Martin Bourboulon et Alexandre Smia fait du film un thriller haletant sur une durée de près de 2h qu’on ne voit pas passer. Et on constate avec un effroi grandissant la situation extrême et difficile dans laquelle se trouve Mo et le sang-froid dont il sait faire preuve.

Dès le début, on comprend que Mo va devoir se débrouiller seul ou presque, en tout cas prendre des décisions sans attendre les ordres devant l’urgence des événements qui s’enchaînent, l’ambassadeur de France partant très vite à l’aéroport. L’ambassade de France étant la seule encore ouverte, des centaines de Kaboulis s’y précipitent et Mo ne peut éviter de leur ouvrir les portes. Certains soutenaient l’ancien régime mis en place par les Américains, et veulent fuir le pays. Mo va pouvoir compter sur une dizaine de policiers français sous ses ordres mais qui doutent de l’issue très improbable de l’opération.

Et devant l’impossibilité d’évacuer toute cette foule vers l’aéroport en hélicoptère, des négociations s’engagent avec les Talibans, aidées de la traductrice Eva, pour trouver un autre moyen de transport. S’ensuit un périple plein de dangers dans Kaboul vers l’aéroport avec de multiples interrogatoires des nouveaux maîtres du pays, qui recherchent les traîtres au régime, le tout sous la menace d’attentats terroristes de Daech ou des Talibans eux-mêmes.

Un certain nombre d’événements et de comportements inattendus compliquent les choses, jusque dans l’aéroport au moment du départ tant attendu vers la France, dont certains vont bousculer Mo en profondeur.

Un hommage rendu à un grand policier

Au-delà du suspens et des situations très dangereuses filmées de manière oppressante, l’intérêt du film est de rendre compte de cette opération méconnue, qu’a su mener avec succès un officier de police d’origine algérienne à la fin d’une carrière de 40 ans au service de la France. Mo n’est pas un héros, il n’est pas vu comme tel dans le film et on ne peut qu’admirer son comportement exemplaire avec si peu de monde pour le soutenir : une poignée de ses hommes et quelques femmes d’un énorme dévouement. Entre eux et nombre des Kaboulis qui veulent fuir le pays, les rapports humains sont filmés avec beaucoup de profondeur, une réussite de ce film très bien orchestré par le réalisateur.

Assurément Mo est un grand Monsieur dont ces 13 jours et 13 nuits d’enfer à Kaboul méritent pleinement l’hommage qui lui est rendu, avec ce long-métrage présenté hors compétition au festival de Cannes 2025. Un homme engagé et exemplaire que Roschdy Zem sait incarner avec conviction et autorité, mais aussi avec sensibilité et humilité ! À voir sans modération.

Bande annonce du film 13 jours, 13 nuits

Fiche Technique – 13 jours, 13 nuits

Réalisation & scénario

  • Réalisateur : Martin Bourboulon
  • Scénaristes : Alexandre Smia, Martin Bourboulon
  • Adaptation : d’après le livre 13 jours, 13 nuits dans l’enfer de Kaboul de Mohamed Bida (2022)

Informations générales

  • Genre : Thriller / Drame humain / Film politique
  • Durée : 1h 52
  • Pays d’origine : France
  • Langues : Français, Afghan
  • Lieux de tournage : Maroc (reconstitution de Kaboul)
  • Date de sortie : 2025 (présenté hors compétition au Festival de Cannes)

Musique

  • Compositeur : Guillaume Roussel
  • Superviseur musical : Pierre-Marie Dru

Production

  • Producteurs : Dimitri Rassam, Ardavan Safaee
  • Producteur délégué : Guinal Riou

Équipe technique

  • Directeur de la photographie : Nicolas Bolduc
  • Assistants réalisateurs : Hamza Boumalki, Juliette Crété
  • Directeurs de casting : Hossein Sabir, Elodie Demey, Aurélie Avram
  • Étalonneur : Richard Deusy
  • Chef monteur : Stan Collet
  • Chef coiffeur : Véronique Boitout
  • Chef costumier : Sandrine Bernard
  • Chef maquilleur : Mathilde Josset
  • Superviseurs post-production : Amandine Py, Camille Cariou
  • Chef décorateur : Stéphane Taillasson
  • Directeurs de production : Khaled Haffad, Matthieu Prada
  • Scripte : Elodie Van Beuren
  • Ingénieur du son : Pierre Mertens
  • Monteur son : Gwennolé Le Borgne
  • Mixage : Marc Doisne, Samuel Delorme
  • Chef cascadeur : Dominique Fouassier
  • Producteur des effets visuels : Olivier Cauwet

Distribution & presse

  • Attachés de presse : Dominique Segall, Kelly Riffaud-Laneurit
  • Sociétés : Pathé Films (Distribution & Coproduction), Pathé Films International (Exports), M6 Films (Coproduction), Chapter 2 (Production)

Casting principal

  • Roschdy Zem : Commandant Mohamed Bida
  • Lyna Khoudri : Eva
  • Sidse Babett Knudsen : Kate
  • Christophe Montenez : Martin
  • Yan Tual : JC
  • Jean-Claude Muaka : Roméo
  • Nicolas Bridet : Martinon
  • Shoaib Saïd : Niangalay
  • Sina Parvaneh : Sediqi
  • Athena Strates : Nicole Gee
  • Luigi Kröner : Dom
  • Fatima Adoum : Amina
  • Sayed Hashimi : Haider
  • Azizullah Hamrah : Rohulla
  • Grégoire Leprince-Ringuet : Homme cellule de crise Élysée
  • Benjamin Hicquel : Stéphane Raid
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4

Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte : hommage lucide à un chef-d’œuvre né dans la douleur

50 ans après Les Dents de la mer, Laurent Bouzereau cristallise l’héritage du premier blockbuster de l’histoire du cinéma dans un documentaire aussi instructif que sincère. À travers archives, confessions et images rares, il revient sur un tournage chaotique devenu une leçon de cinéma.

Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte revient sur un moment charnière de l’histoire du cinéma : la naissance du blockbuster moderne. Laurent Bouzereau, documentariste complice de longue date de Steven Spielberg, retrace la production complexe et ambitieuse d’un film né à l’écart des grands studios hollywoodiens, alors en pleine mutation.

Dans ce récit, Spielberg apparaît à la fois comme un jeune prodige audacieux et comme un réalisateur en proie à de multiples angoisses. Loin de se limiter à un hommage, Bouzereau cherche à éclairer les coulisses d’une création qui a failli sombrer. Spielberg et ses collaborateurs racontent avec recul les conditions extrêmes du tournage : dépassement de budget, planning explosé, conditions météo imprévisibles, et bien sûr, les innombrables pannes du requin mécanique.

Ce qui aurait pu être un désastre s’est transformé, contre toute attente, en un monument du septième art.

Un tournage technique et chaotique

En réexaminant la fabrication du film, Bouzereau montre comment les difficultés ont souvent forcé les artistes à faire preuve d’ingéniosité. De quoi rendre justice à la préproduction démesurée du Dune d’Alejandro Jodorowsky, qui n’a jamais vu le jour.

Conçu par Bob Mattey (à l’origine du calamar géant de 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer), le fameux requin Bruce – baptisé ainsi en hommage à l’avocat de Spielberg, Bruce Ramer – fut une source permanente de problèmes techniques. Prévu pour durer 55 jours, le tournage s’est étendu sur 159, multipliant les imprévus logistiques, les repositionnements de bateaux et les délais de préparation interminables.

Spielberg, âgé de 27 ans et encore inconnu du grand public (malgré l’excellent téléfilm Duel et un début prometteur avec Sugarland Express), n’a eu d’autre choix que de filmer autrement. L’absence du requin à l’écran est devenue un ressort dramatique fondamental, accentuant la peur par le hors champ, la musique et le point de vue subjectif. Certaines séquences furent même tournées dans la piscine de la monteuse Verna Fields ou dans un studio, tandis que d’autres incorporèrent des images réelles captées au large de la Grande Barrière de corail. Ce bricolage génial et inspiré donne au film sa force intemporelle.

Panique sur la plage : politique, paranoïa et maîtrise formelle

Dès les premières minutes, Spielberg impose son style. La scène d’ouverture, tournée en nuit américaine, montre une jeune femme attaquée par une présence invisible dans l’océan. L’assaut est brutal, mais furtif, presque silencieux. Cette première séquence suscite une appréhension durable, qui plane sur tout le reste du film. Le calme qui suit n’est jamais tout à fait rassurant.

Le génie de Spielberg tient ici dans sa capacité à suggérer plutôt qu’à montrer. L’eau devient un territoire inconnu, vivant, menaçant. Le spectateur, tenu à distance, se projette dans une terreur primale. Ce n’est pas seulement un requin qui rôde : c’est la peur elle-même qui prend corps dans l’invisible.

Il en découle une fascination croissante pour le requin, en tant que monstre de cinéma et en tant qu’animal marin incompris. Il n’est donc pas étonnant de voir des spécialistes se regrouper autour de la défense des squales, victimes d’une décimation à grande échelle. En créant de réelle phobie et une mauvaise opinion sur l’animal, certains spectateurs et pêcheurs ont sauter sur l’occasion afin de ressembler aux « héros » du film. Hélas, ce sera mal interpréter l’adaptation du livre Jaws de Peter Benchley par Spielberg.

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© National Geographic | Steven Spielberg

Une autre séquence emblématique, celle de l’attaque en public sur la plage, incarne l’efficacité du cinéma spielbergien. Chaque plan est pensé pour entretenir la tension : regards, cadrages serrés, mouvements discrets. Brody, seul contre tous, scrute l’horizon tandis que la foule s’amasse dans l’eau. On y retrouve toute l’influence d’Alfred Hitchcock : le travelling compensé, les montages en volet, l’utilisation de la demi-bonnette… Spielberg ne cherche pas à montrer le requin, mais à filmer la peur collective. Cette séquence de panique générale prend d’autant plus de sens qu’elle résonne avec l’époque du tournage : l’été 1974, en plein scandale du Watergate, où la méfiance envers les institutions grandit. Le vrai monstre n’est peut-être pas dans l’eau, mais parmi les décideurs qui refusent de voir le danger.

Un héritage indélébile

S’il reste très instructif, le documentaire de Bouzereau adopte une forme assez classique. Il suit une progression chronologique sans angle critique fort. La souffrance du tournage, les doutes de Spielberg, les compromis nécessaires… tout est évoqué, mais souvent survolé. La tension dramatique du processus créatif est rapidement diluée dans la célébration du succès. De nombreux éléments sont déjà bien connus des cinéphiles avertis, notamment ceux qui ont lu les ouvrages sur Spielberg ou vu les précédents making-of réalisés par Bouzereau. L’ensemble donne parfois l’impression d’un bonus enrichi plutôt que d’un documentaire vraiment novateur.

Malgré tout, Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte remplit sa mission : rappeler la force de l’œuvre et son impact. Le film a rapporté plus de 470 millions de dollars pour un budget final de 9 millions (hors inflation). Il a redéfini la stratégie de diffusion des studios et donné naissance au blockbuster estival.

Sa bande-son, composée par John Williams, est immédiatement identifiable. Récompensée aux Oscars, elle s’inscrit dans la lignée de celle de Psychose par son efficacité minimaliste. Le montage et le son participent également à la réussite du film, tout en mettant en valeur des choix artistiques radicaux. Spielberg, pourtant absent des nominations à la réalisation, a offert ici une œuvre fondatrice.

La force des Dents de la mer a aussi marqué des générations de cinéastes – de James Cameron à Jordan Peele, en passant par Guillermo Del Toro ou J.J. Abrams. Tous soulignent combien le film continue d’inspirer, tant par sa puissance narrative que par sa construction collective.

Bouzereau reste fidèle à sa tradition : celle d’un cinéma de passionnés, qui cherche à transmettre plus qu’à déconstruire. Si ce documentaire pourra frustrer les connaisseurs en quête de révélations, il ravira les amateurs de cinéma qui souhaitent revivre l’aventure des Dents de la mer à travers le regard de ses artisans. En définitive, la peur du tournage s’est transformée en obsession, puis en émerveillement. C’est cette métamorphose, du chaos au chef-d’œuvre, que ce documentaire célèbre avec honnêteté et émotion.

Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte : bande-annonce

Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte : fiche technique

Titre original : Jaws @ 50: The Definitive Inside Story
Réalisation : Laurent Bouzereau
Avec : Steven Spielberg, J. J. Abrams, Emily Blunt, Guillermo del Toro, James Cameron, John Williams, Jordan Peele, Robert Zemeckis, George Lucas, Steven Soderbergh…
Producteurs : Darryl Frank et Justin Falvey (Amblin Documentaries), Laurent Bouzereau et Markus Keith (Nedland Film)
Producteurs délégués : Tracy Rudolph Jackson et Ted Duvall (National Geographic)
Pays de production :  États-Unis
Distribution France : The Walt Disney Company France
Durée : 1h28
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 juillet 2025 sur Disney+

Les Dents de la mer – Les secrets d’un film culte : hommage lucide à un chef-d’œuvre né dans la douleur
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3.5

L’Aventura : À la recherche du réel perdu

Après leur Voyages en Italie, Jean-Phi et Sophie décident d’y retourner pour de nouvelles vacances, mais en Sardaigne cette fois, et avec leurs enfants : une fille de 12 ans, d’une précédente union de Sophie, et leur fils de 3 ans. Tout s’y déroule de la manière la plus ordinaire du monde, autrement dit de la manière la plus intéressante qui soit. Parce qu’elle ne triche pas avec cet ordinaire, parce qu’elle en reprend loyalement les formes, Letourneur réussit, encore une fois, à en manifester subtilement toute la complexité et la profondeur émouvante.

Les films de Sophie Letourneur suivent un rythme toujours à peu près semblable : un début cacophonique, des corps et des voix qui s’entremêlent, s’entrecoupent, des visages isolés par le montage, le tout saturé d’incommunicabilité, puis, généralement, non sans quelques retours ponctuels au chaos, les choses s’apaisent, s’éclaircissent, et de là émerge une certaine joie, toujours doublée en même temps d’une certaine mélancolie. Il est un peu pénible d’entrer, malgré l’humour, dans un film de Letourneur, tant les personnages semblent d’abord se manquer, ne pas se voir ni s’entendre. C’est que Letourneur filme des quotidiens, et que dans les quotidiens, il y a des hommes et des femmes quotidiens, entretenant des rapports quotidiens. Dans l’extraordinaire, on se regarde, on se parle en se regardant, on est requis par la situation, et cela donne naturellement de beaux champs/contre-champs bien ordonnés. Les champs/contre-champs de Sophie Letourneur sont souvent alambiqués, apparemment mal fichus, parce que le quotidien, c’est le lieu du laisser-aller, de la méprise et du lapsus, c’est-à-dire le lieu de la vérité et de la vie. Et ce que vient capter la réalisatrice, ce sont justement ces interstices de vérité brute affleurant de l’agitation lunaire du quotidien.

Un mot, un plan, un effet de montage, et tout est dit : la peur de vieillir de la mère, la solitude de la fille, la confirmation progressive, pour le père, que son couple est mort. Tout cela aurait pu se dire à travers de grandes tirades, jouées par d’anciens de la Comédie-Française tentant leur chance au cinéma. Ici, tout se dit comme dans la vraie vie, insensiblement, imperceptiblement, à bas bruit. Il suffit d’un long travelling de Philippe Katerine marchant dans une rue de Sardaigne, portant tout le poids invisible de sa sourde peine sur son dos légèrement voûté ; il suffit d’un agacement de l’adolescente devant le très jeune frère qui accapare toute l’attention des parents ; il suffit d’une main posée sur une cuisse froide, ou d’un conflit sur la logistique, pour révéler la profondeur de ce quotidien, ici quotidien de vacances, pas moins quotidien que l’autre au final, avec son schéma répétitif de plages, de glaces à l’eau et de canicules.

Le cinéma n’est jamais autant lui-même que dans cette façon de se saisir du tout-venant de l’existence pour mieux en exposer les inaperçus, les secrets. Le réel, c’est tout ce qu’on ne voit pas à force de le vivre. Ainsi, le cinéma prend-il en charge de reproduire, reconstituer, rejouer ce réel pour enfin le voir, et, en un sens, enfin le vivre. Dans l’Avventura d’Antonioni, son amant et sa meilleure amie recherchent une femme disparue. Chez Letourneur, ce qui a disparu, ce qui a toujours déjà disparu, c’est le réel, le moment vécu, et c’est au cinéma de le retrouver, de le restituer enfin dans toute sa richesse sensible, affective, symbolique. Il n’est de réel que revisiter par le plan et le montage, sans quoi les instants s’enchevêtrent sans s’écouter les uns les autres, telle une famille légèrement dysfonctionnelle en vacances. Le cinéma recolle les bouts, redéploie une unité et une totalité : rend la vue et la mémoire. Il n’est d’expérience que par le cinéma, car lui seul sait combien telle parole anodine, telle plaisanterie innocente transporte avec soi toute la trame cachée des événements. On n’a rien vu tant qu’on ne l’a pas revu.

Cette conviction, Letourneur en fait un procédé central de ses films, en particulier de ses deux derniers, dans lesquels on voit les personnages eux-mêmes s’employer à retracer les menus faits de leur existence. Mais on aurait tort de considérer ce procédé comme redondant. Entre l’événement vécu et l’événement raconté, il y a toute l’épaisseur de l’indicible. Et, par ailleurs, les moments de réminiscence familiale font encore pleinement partie de la vie. Ce qui est le plus émouvant sans doute, c’est, à travers ce procédé, de pouvoir apprécier ce rapport du dicible et de l’indicible, du factuel et du réel. Ces réminiscences sont assez scrupuleuses ; le détail le plus anodin y est consigné ; ce qui ne manque pas de créer un effet comique. Mais quand ces listes à la Prévert sont replacées dans l’élément vital, alors il apparaît avec une clarté inouïe à quel point rien n’est anodin, jamais.

Le personnage de Jean-Phi, le père, joué par Philippe Katerine, émet des doutes quant à l’intérêt de faire un film à partir de tous ces souvenirs, parce que, dit-il, « ça ne parle de rien ». Sa femme, jouée par Sophie Letourneur elle-même, lui répond qu’au contraire : « ça parle tout ». L’esthétique de Letourneur est comme tout entière contenue dans ce simple dialogue. C’est dans ses creux, dans ses vides apparents, que la vie est paradoxalement la plus dense. Comme pour enfoncer le clou, la cinéaste choisit de faire raconter, mais sans le montrer, le seul événement un peu aventureux du séjour, quand la famille, ayant oublié la clef de son logement, dut y entrer par effraction. La vraie aventure, semble-t-elle nous dire, n’est jamais celle que l’on raconte, car elle dévoile un sens trop lourd à assumer. On ne raconte que le prodige, car il est généralement superficiel.

On ne saisit sans doute pas suffisamment le niveau de sophistication des films de Letourneur. Tout y paraît, en effet, simple, prosaïque, d’une banalité presque humiliante, tant notre propre existence se reflète en elle un peu trop fidèlement. Mais à celui qui accepte ce dépouillement, qui vient au cinéma non pour rêver, mais pour voir, un amour renouvelé de la vie s’éveillera dans son cœur, un enchantement un peu triste, tout pénétré de la drôlerie et de la fragilité des choses.

L’Aventura : bande-annonce

L’Aventura : fiche technique

  • Titre original : L’Aventura
  • Réalisation : Sophie Letourneur
  • Scénario : Sophie Letourneur et Laetitia Goffi
  • Distribution : Philippe Katerine : Jean-Philippe ; Sophie Letourneur : Sophie ; Bérénice Vernet : Claudine ; Esteban Melero : Raoul
  • Photographie : Jonathan Ricquebourg
  • Son : Charlotte Comte, Carole Verner et Laure Arto
  • Montage : Sophie Letourneur
  • Production : Sophie Letourneur, Tristan Vaslot, Mathieu Verhaeghe et Thomas Verhaeghe
  • Société de production : Tourne Films et Atelier de Production
  • Société de distribution : Arizona Distribution
  • Budget : 700 000 euros
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Durée : 100 minutes

 

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4