« Ange Leca : Monstres américains » : un polar en fièvre dans les entrailles de New York

New York, été 1911. La ville suffoque. Les femmes disparaissent. Et un homme cherche l’amour. Ainsi pourrait-on résumer « Monstres américains », deuxième opus des aventures d’Ange Leca, ce journaliste dont la silhouette têtue se détache désormais dans le paysage du polar historique. Après un Paris noyé sous les eaux en 1910, c’est cette fois une Amérique torride, angoissée et menaçante qui sert de décor à une enquête foisonnante, construite comme un jeu de pistes halluciné entre faits divers, souvenirs brûlants et manipulations en série.

Ange Leca traverse l’Atlantique pour des raisons qu’il croit claires : retrouver Emma, la femme qu’il aime, happée par un intrigant homme d’affaires du nom de Clouët des Pesruches. Mais le voyage s’ouvre sur un pacte implicite : l’hospitalité de César Capponi, détective Pinkerton, vaut une dette, et une enquête. Celle-ci commence par un tableau vendu aux enchères – portrait d’enfant – que le père d’Adèle, aujourd’hui introuvable avec son mari, jure être un faux. Une histoire en trompe-l’œil qui bifurque vite vers des disparitions inquiétantes de femmes, toutes mystérieusement liées. L’Amérique ne sera pas un simple décor romantique pour une quête sentimentale, mais bien un théâtre d’ombres où rôdent les monstres.

Les scénaristes ont le chic pour entremêler le romanesque et le réel avec justesse. Comme dans le premier volume, les faits de société ne sont pas de simples accessoires. Ici, l’inspiration provient d’un climat historique palpable : la corruption urbaine, les dérives psychiatriques, les tensions sociales d’une Amérique en mutation. Cette matière documentaire enrichit l’enquête sans jamais l’alourdir. On avance dans « Monstres américains » comme dans un labyrinthe : chaque porte ouvre sur une autre, parfois sordide.

La relation entre Ange et le jeune Ray, fils débrouillard de César, donne au récit une tonalité presque paternelle, ajoutant de la chair à l’intrigue. Leur duo évoque, par moments, Sherlock et Wiggins, mais à l’envers : ici, c’est l’enfant qui a les clés de la ville, qui mène le pas dans les recoins sombres où les adultes hésitent souvent à aller.

Graphiquement, Victor Lepointe confirme tout le bien que l’on pensait de lui. Si son Paris inondé avait frappé les esprits, il livre ici une reconstitution magistrale d’un New York moite, vertical, écrasant. On a affaire à une ville malade, qui cache ses horreurs sous les pavés en fusion. Certains décors tels que l’asile en témoignent amplement. 

Comme le premier volume, ce deuxième tome se lit indépendamment. Mais il s’inscrit dans une trame plus large, qui installe progressivement Ange Leca comme une figure durable du polar graphique. Ce choix de « one shots » liés entre eux est judicieux : il permet des récits denses, complets, sans rien sacrifier à l’ambition narrative d’un univers en expansion.

En attendant, si vous aviez manqué le premier opus, l’heure est venue de réparer cette erreur. La saga Ange Leca n’a pas fini de creuser ses galeries dans la mémoire des lecteurs.

Ange Leca : Monstres américains, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe 
Bamboo, juillet 2025, 72 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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