L’homme gribouillé, à l’aspect monstrueux

Avec cet épais (328 pages) roman graphique, débute la fructueuse collaboration entre le scénariste Serge Lehman et le dessinateur Frederik Peeters (on leur doit notamment la série Saint-Elme). Le dessinateur illustre avec une belle maîtrise un scénario en huit chapitres, qui ne révèle sa complexité que progressivement.

Au centre de l’intrigue située en 2015, nous trouvons Betty Couvreur une parisienne franchement déprimée par les conditions météo du moment : de la pluie à n’en plus finir. Son humeur tient également au fait qu’elle subit une nouvelle crise d’aphasie qui la rend incapable de prononcer un mot (pour compenser, quand c’est vraiment nécessaire, elle écrit une ou deux phrases sur son portable qu’elle présente à son interlocuteur). Betty est la mère de Clara, une adolescente typique de son époque. La mère et la fille vivent dans un appartement parisien plutôt vaste qui correspond à la bonne situation de Betty, maquettiste aux Éditions du Saule (elle discute régulièrement avec les écrivains qu’elle connaît bien). Mais Clara s’entend particulièrement bien avec sa grand-mère, Maud la mère de Betty. Quand Clara et Maud commencent à discuter, cela peut durer longtemps. Du coup, Clara adore rester dormir chez sa grand-mère. L’épaisseur de l’album permet donc de creuser les relations familiales qui s’avèrent plus qu’intéressantes, puisqu’elles occupent une place fondamentale dans l’intrigue. En effet, ces trois générations féminines vivent sans hommes à leurs côtés, même si Clara se vante d’avoir un père, elle (séparé de Betty, mais que Clara ne renie pas). Cette dominante féminine ne doit rien au hasard et le développement de l’intrigue va montrer qu’il faut remonter loin pour tenter de la comprendre. Faut-il considérer comme un indice, le tout début montrant Betty dans un café parisien de plus en plus agacée par un dragueur à qui elle finit par faire comprendre qu’elle pourrait le massacrer ?…

Max

Mais l’intrigue démarre vraiment quand un inconnu sonne chez Maud et que Clara vient ouvrir la porte. Masqué, l’inconnu annonce s’appeler Max et prétend être un ami de Maud. Il dit venir chercher un paquet que Maud devait lui apporter. Très sûr de lui, l’homme fouille les meubles pendant que Clara tente de réveiller sa grand-mère. Or, Maud ne réagit pas. Prise de panique, Clara fait à nouveau face à l’inconnu et la situation tourne bizarrement. Max annonce connaître aussi bien Maud que Betty et Clara. Il veut absolument le paquet qu’il venait chercher. Tel un énorme oiseau en furie, Max secoue Clara en lui disant qu’elle doit désormais assumer les responsabilités de Maud en affirmant plusieurs fois « Le nom est toujours vivant » puis en ajoutant « Trouve le paquet et apporte-le-moi. » Reprenant ses esprits après un court évanouissement, Clara trouve un papier visiblement laissé par l’inconnu (envolé ?), où elle lit « Vendredi matin – 8h – Square Le-Gall. » Entourant le papier, deux plumes noires !

Inféri

Bien entendu, Betty n’a aucune idée ni de Max cet étrange inconnu, ni de ce qu’il veut quand il parle du paquet que Maud devait lui remettre. Quant à Maud, elle est hospitalisée, suite à un nouvel AVC (le précédent date de 6 ans). Par contre, le paquet que cherchait Max, Betty le trouve dans le coffre-fort de Maud. Du coup, Betty fait appel à un ami policier. Puis, elle fait un rêve étrange où il est question de Traversants, sans qu’il soit question d’appartements. Par contre, lors d’une discussion avec un de ses collègues qui réalise par hasard qu’elle s’intéresse aux Traversants, celui-ci évoque une légende urbaine et lui conseille d’aller voir l’écrivain Pierre Inféri. Justement, Betty qui se méfie de cet écrivain avait prétexté un empêchement pour lui envoyer une stagiaire…

Clara

L’album nous emmène de surprise en surprise et insère une bonne touche de fantastique dans une intrigue bien ancrée dans notre époque. Le plus révélateur en ce sens s’avère la personnalité de Clara l’adolescente qui voit la vie avec un certain optimisme, ce qui se lit dans son regard régulièrement enjoué, ce qui ne l’empêche pas de passer par d’autres sentiments. Toujours est-il qu’elle ne se contente pas de dialoguer avec sa grand-mère. Sa façon de raconter des histoires lui vaut un contact aisé avec les petits, une expérience qui va grandement lui servir dans un épisode final qui tourne franchement au fantastique. Cette ambiance occasionne un vrai débordement du côté de l’action, qui fait passer le seul vrai point faible de l’histoire (avec quelques coïncidences), avec un certain flou dans la résolution finale.

Aspect technique

L’action ne se cantonne pas à Paris et les personnages ne se limitent pas aux éléments féminins de la famille Couvreur et leur entourage. Cela nous vaut de nombreuses péripéties qui viennent enrichir une intrigue particulièrement bien élaborée. La galerie de personnages est une vraie réussite. Et, encore une fois, l’épaisseur de l’album permet aux auteurs de donner une vraie respiration à l’ensemble, avec de nombreux détails qui sonnent justes. Au dessin, Frederik Peeters s’en donne une nouvelle fois à cœur-joie, très à l’aise dans cet univers où il peut donner libre court à son inspiration graphique. Tous très bien caractérisés, les personnages évoluent dans des décors jamais négligés, aussi bien en intérieurs qu’en extérieurs, en ville où dans des coins reculés. Le noir et blanc convient parfaitement à l’histoire. Et l’organisation des planches, très variée, met en valeur l’histoire sans chercher le tape-à-l’œil, mais avec un vrai travail de mise en scène et une belle utilisation des possibilités du médium BD, avec notamment une grande diversité des tailles et formes des vignettes, dont quelques-unes de grande taille qui font leur effet. D’autre part, si par moments les dialogues prennent pas mal d’importance, globalement l’album évite le bavardage inutile qui s’apparenterait à du remplissage.

L’Homme gribouillé – Serge Lehman (scénario) et Frédérik Peeters (dessin)

Éditions Delcourt : sorti le 17 janvier 2018

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