Eddington : American Schizophreny

Après Beau is afraid, Ari Aster pourrait décontenancer encore plus ses fans qui adulent ses films faisant partie du courant horrifique appelé « elevated horror ». En effet, ceux qui ont adoré ses deux premiers films risquent donc une nouvelle fois d’être rebutés par ce nouvel opus, Eddington. Un film qui suit une nouvelle voie inattendue même s’il s’avère tout de même moins clivant. En l’état, ce nouvel opus présenté en compétition officielle à Cannes fait partie de ce type de longs-métrages qui vont moins diviser pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils disent. Les spectateurs ne partageant pas les convictions du cinéaste vont même probablement se sentir désagréablement moqués. Et puis ce portrait d’une Amérique malade, schizophrène et en totale déliquescence commence tellement fort pour ensuite péricliter de plus en plus, partir dans tous les sens et s’éterniser pour rien qu’on sort de là déçus et frustrés… Au point même d’occulter les qualités certaines d’un long-métrage qui déborde de partout.

Synopsis : Mai 2020 à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique, la confrontation entre le shérif et le maire met le feu aux poudres en montant les habitants les uns contre les autres.

Ari Aster, qu’on peut qualifier de star du petit studio indépendant qui monte (A24), avait conquis bien du monde avec ses deux premiers films. D’abord Hérédité puis surtout l’incroyable et inoubliable Midsommar, sommets précurseurs de ce que l’on nomme aujourd’hui « elevated horror ». En revanche, son avant-dernier film, Beau is afraid, était pour le moins clivant, déstabilisant et avait laissé de côté pas mal de ses fans. Il en est de même, à moindre mesure, pour ce Eddington, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes cette année et reparti bredouille. À tel point qu’on se languit de le voir retourner au film de genre pointu même si cette déconstruction politique et sociale de l’Amérique (à l’ère Trumpiste) apparaît souvent flamboyante.

Ce nouvel opus – ambitieux, on ne pourra le nier – fait partie de ce genre de longs-métrages qui divisera moins pour ce qu’il est que pour les positions qu’il défend. « Eddington » aimerait encapsuler les maux de l’Amérique contemporaine dans leur intégralité. Vaste et complexe programme qu’il ne réussit qu’à moitié même si la peinture qu’il dresse des États-Unis (ou plutôt désunis ici, à raison) résonne de manière souvent réaliste. Sauf que le cinéaste a écrit un scénario qui non seulement traite de trop de sujets mais qui prend le risque d’être clivant sur chacun d’entre eux. Le mouvement « Black Lives Matter », le wokisme, la pédophilie, le racisme ordinaire, la mainmise de l’empire de la tech, le complotisme et, surtout, la période Covid et tout ce qui y a trait comme contexte abrasif. Et on en oublie !

On peut trouver pertinent qu’un cinéaste ose donner son avis. Le problème est que les spectateurs qui ne partageront pas ses vues du réalisateur risquent de se sentir, au mieux, mis de côté, au pire, insultés. On pourra être d’accord avec sa vision sur certains points et grincer des dents sur d’autres. Il est de rigueur de ne pas s’épancher sur le sujet mais sa vision de la crise sanitaire devient de plus en plus caricaturale et mainstream au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Certains crieront peut-être au génie, surtout que c’est l’un des premiers films à véritablement prendre le sujet à bras le corps, d’autres pointeront du doigt un narratif facile et plus forcément fédérateur.

Eddington démarre cependant très fort. On peut même dire que la première heure est vraiment jubilatoire, entre humour noir et pamphlet d’une période complexe où tout le monde en prend pour son grade. C’est vu par le prisme de l’opposition farouche entre un shérif libertarien et un maire clientéliste et en phase avec le narratif médiatique et dominant. Puis, de plus en plus de thèmes se greffent à l’ossature principale et le film devient de plus en plus lourd, bordélique et part dans tous les sens. On sent le trop-plein et l’indigestion est proche. La dernière partie est symptomatique de ce joyeux bordel qui s’étire plus que de raison pour virer au n’importe quoi traversé de quelques fulgurances. Et quand on croit que c’est fini (et ça aurait dû), le film ajoute un épilogue presque incohérent qui enfonce le clou encore plus et nous décourage.

On n’aura rien à redire sur les prestations des acteurs, Joaquin Phoenix offrant un nouveau numéro d’acteur de haute volée quand Pedro Pascal, malheureusement moins présent, brille tout autant. Les seconds rôles sont moins bien lotis et les rôles d’Emma Stone et Austin Butler auraient carrément pu être supprimés, alourdissant la trame principale de sous-intrigues inutiles. Quant à la mise en scène d’Aster, elle est de rigueur mais il peut moins briller et nous épater avec un sujet comme celui-ci que lors de ses précédentes œuvres. Eddington n’est donc pas dénué de qualités, de l’écriture à l’originalité parfois galvanisante de ce drôle d’objet, mais il déborde et peut rebuter par ce qu’il porte comme message. En revanche, il est clair que notre monde qui va droit dans le mur a rarement été montré de manière aussi cinglante. Il n’empêche, on pourrait dire : « Ari, reviens à l’horreur glaçante et singulière qui te réussissait tant, s’il te plaît ! »

Bande-annonce – Eddington

Fiche technique – Eddington

  • Titre original : Eddington
  • Réalisation : Ari Aster
  • Scénario : Ari Aster
  • Production : A24
  • Genre : Horreur / Western / Thriller psychologique
  • Sortie prévue : 2025 (Festival de Cannes)
  • Durée : Non confirmée
  • Tournage : Nouveau-Mexique, États-Unis

CASTING PRINCIPAL

  • Joaquin Phoenix
  • Emma Stone
  • Pedro Pascal
  • Austin Butler

ÉQUIPE TECHNIQUE

  • Photographie : Pawel Pogorzelski (collaborateur habituel d’Aster)
  • Musique : Bobby Krlic (compositeur de Midsommar et Beau Is Afraid)
  • Montage : Lucian Johnston
  • Décors : Fiona Crombie

DÉTAILS PRODUCTION

  • Budget : Estimé entre 35-40 millions $ (similaire à Beau Is Afraid)
  • Sociétés de production : A24, Square Peg
  • Tournage : Été 2023
Note des lecteurs0 Note
2.5

Festival

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