13 jours, 13 nuits : dans l’enfer de Kaboul en août 2021

À l’heure du retrait américain et du retour des Talibans, Apagan retrace une opération de sauvetage menée par Mohamed Bida, officier de police français. Roschdy Zem incarne ce héros discret avec force et justesse, tandis que Lyna Khoudri campe Eva, membre d’une ONG et engagée comme traductrice face à l’extrême. Entre tension politique et drame humain, le film révèle une page méconnue de notre histoire récente.

Qui se souvient de cette opération récente et délicate, peu médiatisée, qui concerna l’évacuation précipitée de plus de 2 800 personnes en août 2021 – en quasi-totalité des Kaboulis, sous le nom de code Apagan – menée tambour battant par le commandant de la police nationale Mohamed Bida, alors en poste à l’ambassade de France à Kaboul ?

De manière concomitante avec le retrait des forces américaines, présentes dans le pays depuis 2001 dans le prolongement des attentats du 11 septembre, les Talibans reprennent le contrôle total du pays le 15 août 2021, et installent à Kaboul un gouvernement islamiste ultra rigoriste encore en place et dont on connaît les pratiques coercitives, surtout envers les femmes !

Ce film est une adaptation cinématographique plutôt fidèle du livre éponyme écrit par Mohamed Bida, publié en 2022, pour consigner le déroulé de ces événements à la fois tragiques et héroïques.

Lorsque Martin Bourboulon est contacté par Pathé Films pour réaliser ce long-métrage, il est encore absorbé par le montage de la deuxième partie des Trois Mousquetaires : Milady, mais ne résiste pas une seconde devant cette histoire intense d’exfiltration et la puissance humaine du récit.

Roschdy Zem et Lyna Khoudri : deux acteurs majeurs qui font le film

Avant même que le scénario existe, la première décision du réalisateur est de contacter l’immense acteur Roschdy Zem pour interpréter Mohamed Bida (appelez-moi Mo !), ce qu’il a immédiatement accepté. C’est sans aucun doute un de ses tout meilleurs rôles au cinéma, si ce n’est le plus habité par une posture humaine juste, sans héroïsme exacerbé, avec ses doutes et sa sensibilité. On pourrait ajouter qu’il a l’allure de l’emploi pour jouer un officier de police d’origine algérienne entièrement dévoué à la France et faisant d’abord son travail de protection de l’ambassade. Et si Mohamed Bida lui-même prodigue quelques conseils techniques sur le plateau de tournage (au Maroc), précieux pour la mise en scène, il laisse Roschdy Zem entièrement façonner son personnage.

L’autre choix parfait est celui de Lyna Khoudri, très crédible dans l’incarnation de la jeune Eva, cette membre d’une ONG française présente à Kaboul depuis 5 ans et parlant le dari ; là encore, c’est sûrement un de ses tout meilleurs rôles, celui de la maturité d’une grande actrice. Prendre ainsi une femme qui va jouer le rôle de traductrice auprès de Mo est un symbole fort qui apporte un suspens additionnel dans les négociations avec les Talibans dont on connaît la position envers les femmes. Le réalisateur fait ici astucieusement une entorse à la réalité puisque c’est en fait un homme, juriste et traducteur franco-afghan, qui assista Bida.

Dans un rôle certes secondaire, le personnage de la journaliste américaine Kate est joué avec sensibilité et humanité par Sidse Babett Knudsen, cette actrice danoise connue pour son rôle de Première ministre dans la série TV Borgen. Elle contribue aussi à la dimension féminine du film, voulue par le réalisateur, par des actions déterminantes qu’on apprécie face à la barbarie des Talibans.

Sur le fil du rasoir et au péril de leur vie

Même si le film suit le fil des événements racontés par Mohamed Bida dans son livre, et dont on connaît l’issue, le scénario écrit par Martin Bourboulon et Alexandre Smia fait du film un thriller haletant sur une durée de près de 2h qu’on ne voit pas passer. Et on constate avec un effroi grandissant la situation extrême et difficile dans laquelle se trouve Mo et le sang-froid dont il sait faire preuve.

Dès le début, on comprend que Mo va devoir se débrouiller seul ou presque, en tout cas prendre des décisions sans attendre les ordres devant l’urgence des événements qui s’enchaînent, l’ambassadeur de France partant très vite à l’aéroport. L’ambassade de France étant la seule encore ouverte, des centaines de Kaboulis s’y précipitent et Mo ne peut éviter de leur ouvrir les portes. Certains soutenaient l’ancien régime mis en place par les Américains, et veulent fuir le pays. Mo va pouvoir compter sur une dizaine de policiers français sous ses ordres mais qui doutent de l’issue très improbable de l’opération.

Et devant l’impossibilité d’évacuer toute cette foule vers l’aéroport en hélicoptère, des négociations s’engagent avec les Talibans, aidées de la traductrice Eva, pour trouver un autre moyen de transport. S’ensuit un périple plein de dangers dans Kaboul vers l’aéroport avec de multiples interrogatoires des nouveaux maîtres du pays, qui recherchent les traîtres au régime, le tout sous la menace d’attentats terroristes de Daech ou des Talibans eux-mêmes.

Un certain nombre d’événements et de comportements inattendus compliquent les choses, jusque dans l’aéroport au moment du départ tant attendu vers la France, dont certains vont bousculer Mo en profondeur.

Un hommage rendu à un grand policier

Au-delà du suspens et des situations très dangereuses filmées de manière oppressante, l’intérêt du film est de rendre compte de cette opération méconnue, qu’a su mener avec succès un officier de police d’origine algérienne à la fin d’une carrière de 40 ans au service de la France. Mo n’est pas un héros, il n’est pas vu comme tel dans le film et on ne peut qu’admirer son comportement exemplaire avec si peu de monde pour le soutenir : une poignée de ses hommes et quelques femmes d’un énorme dévouement. Entre eux et nombre des Kaboulis qui veulent fuir le pays, les rapports humains sont filmés avec beaucoup de profondeur, une réussite de ce film très bien orchestré par le réalisateur.

Assurément Mo est un grand Monsieur dont ces 13 jours et 13 nuits d’enfer à Kaboul méritent pleinement l’hommage qui lui est rendu, avec ce long-métrage présenté hors compétition au festival de Cannes 2025. Un homme engagé et exemplaire que Roschdy Zem sait incarner avec conviction et autorité, mais aussi avec sensibilité et humilité ! À voir sans modération.

Bande annonce du film 13 jours, 13 nuits

Fiche Technique – 13 jours, 13 nuits

Réalisation & scénario

  • Réalisateur : Martin Bourboulon
  • Scénaristes : Alexandre Smia, Martin Bourboulon
  • Adaptation : d’après le livre 13 jours, 13 nuits dans l’enfer de Kaboul de Mohamed Bida (2022)

Informations générales

  • Genre : Thriller / Drame humain / Film politique
  • Durée : 1h 52
  • Pays d’origine : France
  • Langues : Français, Afghan
  • Lieux de tournage : Maroc (reconstitution de Kaboul)
  • Date de sortie : 2025 (présenté hors compétition au Festival de Cannes)

Musique

  • Compositeur : Guillaume Roussel
  • Superviseur musical : Pierre-Marie Dru

Production

  • Producteurs : Dimitri Rassam, Ardavan Safaee
  • Producteur délégué : Guinal Riou

Équipe technique

  • Directeur de la photographie : Nicolas Bolduc
  • Assistants réalisateurs : Hamza Boumalki, Juliette Crété
  • Directeurs de casting : Hossein Sabir, Elodie Demey, Aurélie Avram
  • Étalonneur : Richard Deusy
  • Chef monteur : Stan Collet
  • Chef coiffeur : Véronique Boitout
  • Chef costumier : Sandrine Bernard
  • Chef maquilleur : Mathilde Josset
  • Superviseurs post-production : Amandine Py, Camille Cariou
  • Chef décorateur : Stéphane Taillasson
  • Directeurs de production : Khaled Haffad, Matthieu Prada
  • Scripte : Elodie Van Beuren
  • Ingénieur du son : Pierre Mertens
  • Monteur son : Gwennolé Le Borgne
  • Mixage : Marc Doisne, Samuel Delorme
  • Chef cascadeur : Dominique Fouassier
  • Producteur des effets visuels : Olivier Cauwet

Distribution & presse

  • Attachés de presse : Dominique Segall, Kelly Riffaud-Laneurit
  • Sociétés : Pathé Films (Distribution & Coproduction), Pathé Films International (Exports), M6 Films (Coproduction), Chapter 2 (Production)

Casting principal

  • Roschdy Zem : Commandant Mohamed Bida
  • Lyna Khoudri : Eva
  • Sidse Babett Knudsen : Kate
  • Christophe Montenez : Martin
  • Yan Tual : JC
  • Jean-Claude Muaka : Roméo
  • Nicolas Bridet : Martinon
  • Shoaib Saïd : Niangalay
  • Sina Parvaneh : Sediqi
  • Athena Strates : Nicole Gee
  • Luigi Kröner : Dom
  • Fatima Adoum : Amina
  • Sayed Hashimi : Haider
  • Azizullah Hamrah : Rohulla
  • Grégoire Leprince-Ringuet : Homme cellule de crise Élysée
  • Benjamin Hicquel : Stéphane Raid
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Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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