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Whisky (ex Bidouille)

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Avec cet album qui présente une histoire complète, nous retrouvons Bruno Duhamel, déjà auteur de plusieurs albums chez le même éditeur. Surprise quand même, puisqu’ici il est scénariste, alors qu’au dessin nous trouvons le chevronné David Ratte. Autant dire que le duo trouve ses marques aisément, pour proposer un album qui, sans viser le chef d’œuvre, s’avère plus qu’honorable.

A Paris, de nos jours, deux hommes vivent dans des cahutes voisines en bord de Seine. Théo doit avoir la soixantaine, Français plutôt rondouillard et râleur voire donneur de leçons. Amir, la trentaine, réfugié Kurde, plutôt grand et élancé, s’exprime dans un français approximatif. Bien entendu, ils constituent un duo de circonstances. En fait, même s’il ne le dit pas, Théo n’a qu’une crainte, c’est qu’Amir trouve les moyens de voler de ses propres ailes et que lui-même se retrouve à nouveau très isolé alors qu’il sent le poids des ans s’accumuler. Il supporte donc les cauchemars d’Amir (enfin un seul, récurrent, qui montre à quel point le jeune homme est marqué par ce qu’il a vécu dans son pays avant de le fuir) qui l’amènent à hurler en pleine nuit et par conséquent réveiller son voisin. Alors, quand Théo recueille un jeune chien qui lui apporte un peu de chaleur et de sécurité, Amir se voit plus ou moins contraint d’accepter l’animal, alors qu’il ne supporte pas les chiens.

Une thématique surprenante

Bien évidemment, quand on vit sous les ponts, on doit s’attendre à quelques moments difficiles. Théo a transmis à Amir tout ce que ses longues années de cloche lui on apprit, mais cela n’empêche pas les mauvaises rencontres, qui vont du policier au jeune voyou agressif, en passant par des joggeurs ainsi qu’une famille à la recherche d’un chien perdu. D’emblée, on sent Duhamel inspiré, car son scénario nous sort des sentiers battus pour nous emmener vers des situations peu propices au bon goût. Visiblement, le duo ne recherche pas quelque chose qui serait trop grand public, puisqu’ils s’arrangent pour placer quelques réflexions et allusions sur la condition humaine et l’état de notre société. Cela nous change donc agréablement de Deux sœurs (2024) le dernier album solo de Duhamel. Outre le choix de deux marginaux comme personnages principaux, l’album nous vaut une charge bien sentie contre tout ce qui tourne autour des artistes. Il est question des effets du succès, aussi bien sur son auteur que sur son entourage, ce qui dénote une vraie réflexion d’un artiste qui a pris le temps de relativiser sa position dans la société. D’ailleurs, c’est un sujet que Duhamel aborde toujours avec pertinence, puisqu’il était à la base du scénario de son album Le retour (2017) que je considère comme son meilleur à ce jour. Ici, sans atteindre l’excellence, Duhamel et Ratte harmonisent leurs efforts pour produire un album à l’agréable format (32,2 x 24,3 cm pour 62 planches) où les péripéties s’enchainent pour nous valoir un bon moment de lecture. En première impression, le dessin pourrait passer pour une œuvre de Duhamel. Les silhouettes et les visages sont bien caractérisés et différenciés, les mouvements parfaitement rendus et les couleurs globalement douces (à l’image de celles de l’illustration de couverture) cosignées Atomix et David Ratte apportent un plus, même si celui-ci oriente davantage l’album vers le grand public.

Travail soigné

On retient un découpage de qualité qui évite les temps morts. L’album évite également les dialogues inutiles, avec une capacité à faire avancer l’intrigue en montrant avant tout les actions des personnages, ce qui s’avère souvent très largement suffisant, preuve que les auteurs maîtrisent bien le langage du neuvième art. L’organisation des planches est irréprochable, avec une diversité des tailles et formes des vignettes au service de l’intrigue. D’autre part, l’ensemble s’avère d’une belle lisibilité et nous réserve quelques situations où l’humour est bien présent. C’est donc un album tout public plutôt bien pensé et organisé. Le décor parisien sert bien l’album (et réciproquement). On note au passage que les auteurs s’amusent avec divers affichages bien visibles qui apportent une touche d’ironie qui fait son effet.

Whisky – Bruno Duhamel (scénario) ; David Ratte (dessin et couleurs) ; Atomix (couleurs)
Bamboo Édition (collection Grand Angle) : sorti le 28 mai 2025

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3.5

« L’Amourante » : quand l’amour devient élixir de jouvence

Avec L’Amourante, Pierre Alexandrine propose aux éditions Glénat une bande dessinée singulière, articulée autour d’une variation subtile et féministe sur le mythe de l’amour éternel et du corps soumis au regard des autres.

A priori, rien ne permet de distinguer Louise de ses pairs. Elle n’est pourtant pas une héroïne comme les autres. Sous ses traits avenants et graciles, cette jeune femme cache sa nature d’amourante : une créature dont l’éternelle jeunesse dépend des sentiments qu’on lui porte. Aimer Louise, c’est lui offrir le temps ; cesser de lui accorder ses grâces, c’est l’exposer à une inexorable dégradation physique, plus rapide encore que pour le commun des mortels. Ce pouvoir fascinant tient à la fois de l’aubaine et de la damnation, car il agit sur Louise comme un fardeau moral et affectif. La contrepartie en est effectivement aussi cruelle qu’inévitable : devoir susciter l’amour sans jamais se l’autoriser.

Le récit s’amorce à la suite d’une conversation : Zayn, jeune homme éperdu, cherche à comprendre pourquoi Louise l’a si brusquement quitté. Il pensait avoir rencontré la femme de sa vie. La confession de cette dernière l’entraîne alors – et nous avec – dans un vertigineux voyage à travers les siècles. De la guerre de Cent Ans à l’Europe des Lumières en passant par les heures sombres de la chasse aux sorcières, Louise dévide le fil d’une vie marquée par la peur de vieillir, l’obsession de plaire et la solitude inhérente à sa condition. Pour conserver une jeunesse éternelle, elle doit susciter le désir, la peine, exposer les hommes au désarroi tout en s’échinant à ne pas leur accorder la moindre affection.

Sous ses airs de romance fantastique, L’Amourante questionne des thématiques éminemment contemporaines : l’emprise du regard masculin sur le corps des femmes, les injonctions à séduire, la peur du vieillissement et l’ambiguïté du pouvoir que confère la beauté. Les figures féminines habituellement diabolisées – sorcières, succubes, amantes fatales – sont revisitées avec un regard moderne, quelque part entre Dracula (les larmes remplacent ici le sang) et Dorian Gray.

Malgré des siècles d’existence, Louise conserve une lucidité mélancolique sur le jeu de dupes auquel elle est condamnée : manipuler les cœurs sans s’y attacher, sous peine de perdre l’immortalité. Et quand elle confie sur sa condition plus amère que douce, on perçoit sans mal toute la gravité de son destin. C’est d’ailleurs en vertu de cette solitude qu’elle développe des liens de sororité avec Dame Eleanor, qui l’initie et l’accompagne durant une bonne partie de l’ouvrage.

Autre aspect intéressant de L’Amourante : chaque époque traversée par son  héroïne est dotée de sa propre atmosphère visuelle, des ruelles du Paris médiéval aux fastes vénétiens de la Renaissance. C’est dans ce cadre joliment mis en vignettes que se déploie le portrait d’une femme libre mais paradoxalement prisonnière d’un pouvoir qui la dépasse. Pierre Alexandrine signe un premier album d’une grande ambition, aussi élégant qu’intelligent. Une œuvre singulière, où le male gaze et la vanité des sentiments occupent plus que des seconds rôles. 

L’Amourante, Pierre Alexandrine 
Glénat, juin 2025, 232 pages

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4

« Squad », ou l’adolescence à crocs découverts

Dans Squad, roman graphique signé Maggie Tokuda-Hall et Lisa Sterle, les adolescentes ne se contentent plus de rêver d’émancipation : elles la dévorent et la hurlent les nuits de pleine lune. Ce récit aux allures de teen drama fantastique prend rapidement une tournure bien plus profonde et dérangeante, dans un écrin graphique aussi acidulé que trompeur.

Becca, lycéenne fraîchement débarquée dans une banlieue huppée de San Francisco, tente de s’intégrer dans son nouvel environnement. Complexée, sur la réserve, en quête de reconnaissance, elle est comme tant d’autres héroïnes adolescentes. Jusqu’à ce que Marley, Amanda et Arianna, les reines du lycée, l’intègrent dans leur « squad »… avec une facilité quelque peu suspecte. Une popularité tombée du ciel ? Plutôt d’un croissant de lune… Car les trois amies ne sont pas juste influentes : elles sont aussi des loups-garous. Littéralement.

Là où Squad surprend, c’est dans son articulation ingénieuse entre le registre fantastique et un propos sociétal engagé. Le pacte sanglant que Becca se voit proposer ne concerne pas seulement une transformation surnaturelle : c’est un rite de passage, un contrat moral, une métaphore éclatante de la sororité. Les proies de ces louves ne sont pas choisies au hasard : elles traquent les prédateurs sexuels, les garçons « bien sous tout rapport » qui se fichent du consentement. Une justice sauvage, viscérale, presque mythologique, qui entend rebattre les cartes du genre.

Le féminisme qui irrigue l’œuvre n’a rien de performatif. Il est radical et incarné. Il oppose à la culture du viol une revanche sanglante. Le tout dans un habillage teenage volontairement trompeur : palette pastel, esthétique de magazine Seventeen, références pop qui masquent à peine la noirceur de la trame. Lisa Sterle donne ici à voir un monde visuellement séduisant, mais fondalement sépulcral. Tellement que les mêmes les mères cherchent à promouvoir des relations socialement construites (le discours sur le népotisme…) plutôt que saines et sincères.

Mais Squad explore aussi les questions de genre, d’identité et d’orientation sexuelle. Becca craint le harcèlement lié à son homosexualité. La relation qui se noue avec Marley est progressive. Elle n’a rien de l’idylle artificielle : elle dit le désir de se reconnaître dans l’autre, de ne plus être honteuse de qui l’on est. Cela fait d’autant plus sens dans un groupe régi par l’image : vêtements triés sur le volet, popularité indexée au désir des autres, stratégies éhontées pour être couronnée reine du bal…

Squad n’a rien d’une simple série B pour ados. Sous ses airs inoffensifs, il dissimule une critique sociale vive. Ici, les filles ne sont pas des proies mais des prédatrices. Les rôles sont inversés, les normes sociales déconstruites, les codes du teen movie dynamités. Il y a du Buffy ici : la vengeance comme outil de réappropriation, le monstre comme allégorie du pouvoir féminin. Il est aussi intéressant de noter que c’est la disparition d’un fils de bonne famille qui alerte le FBI ; la justice apparaît socialement connotée dans Squad.

Le tandem Tokuda-Hall/Sterle signe ici un objet hybride, séduisant et inquiétant, comme un bonbon acidulé qui vous écorcherait la langue. Une bande dessinée à double lecture.

Squad, Maggie Tokuda-Hall et Lisa Sterle
Delcourt, juin 2025, 224 pages

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3.5

Glénat BD poches : sept récits au format de poche, sept mondes à emporter

On le sait, les déclinaisons de formats et d’éditions se multiplient, avec plus ou moins de succès. C’est précisément ce que propose Glénat avec sa collection « Glénat BD poches » : une ligne claire et dense, pensée pour élargir le lectorat sans sacrifier la qualité, pour remettre en lumière des œuvres fortes et offrir aux lecteurs des récits de fond dans un écrin de poche. Sept nouveaux albums sont à découvrir sans tarder.

A5. 10 euros. Couverture brochée, rabats généreux et papiers choisis. Le format parle de lui-même : compact mais élégant, économique mais soigné. Il ne s’agit pas ici d’une réduction au rabais, mais d’un geste éditorial réfléchi, un compromis intelligent entre portabilité, accessibilité et respect du matériau d’origine. Avec une pagination comprise entre 100 et 300 pages, chaque volume de la collection « Glénat BD poches » s’offre comme un univers graphique transportable dans un sac de ville, une BD nomade pensée pour l’ère des trajets éclairs et des lectures buissonnières.

Pour cette seconde salve, Glénat frappe fort. Sept titres issus de son catalogue, sept œuvres où se croisent l’intime et le politique, l’Histoire et l’imaginaire, la fiction et le documentaire. Chaque volume est un microcosme qui, dans son genre, tend un miroir aux obsessions, violences, fantasmes ou silences de notre époque.

Les albums

Commençons par ce qui nous apparaît comme l’œuvre-phare : Le Patient, de Timothé Le Boucher. Un thriller psychologique et des jeux de miroirs à la lisière de l’inconscient. Ce roman graphique plonge dans les replis d’une mémoire traumatique. À la croisée de Shutter Island et des labyrinthes freudiens, l’œuvre manipule le lecteur avec une précision diabolique, dans le sillage d’un adolescent victime dont les reliefs psychologiques restent longtemps insondables. Entre hypnose, résurgence et faux-semblants, avec des pulsions meurtrières et sexuelles en toile de fond, le doute est ici fait roi. 

Avec Patrick Dewaere, Laurent-Frédéric Bollée, Maran Hrachyan et Noël Simsolo proposent tout autre chose. On a affaire à un portrait graphique à la fois elliptique et viscéral de l’enfant terrible du cinéma français. Loin de l’hagiographie, l’album interroge la douleur à vif, les déchirements d’un acteur qui voulait tout dire et tout brûler. C’est une plongée dans une époque, une galerie de figures (Coluche, Depardieu, Blier…) et une âme en feu. Dewaere, c’est le génie à fleur de peau, et ce livre en restitue admirablement les éclats comme les failles.

Méto explore un autre registre. Yves Grevet, Lylian et Nesmo y interrogent le contrôle, la surveillance et l’enfermement. Dans une maison régie par des règles strictes et des châtiments opaques, un groupe d’adolescents tente de comprendre les lois qui conditionnent le système qui les accable. L’album, aux allures de parabole politique, pose des questions fondamentales : qu’est-ce qu’un individu libre ? Quelle marge de manœuvre avons-nous dans une société normée ? Un récit initiatique teinté d’urgence. 

D’urgence, il est également question dans Fukushima : Chronique d’un accident sans fin, de Bertrand Galic, Roger Vidal, Pierre Fetet. Peut-être le récit le plus « nécessaire » du lot. Cette immersion dans les entrailles de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, durant les cinq jours suivant le séisme de 2011, est un modèle de bande dessinée documentaire. Au fil des planches dominées par le gris et le bleu, on suit des hommes seuls face à l’aveuglement d’une hiérarchie, la défaillance politique et la brutalité du réel. Galic et Vidal mettent des visages sur l’impensable et restituent, sans pathos, la dignité tragique de ceux que l’on oublie vite dans les bilans officiels.

Christophe Chabouté y va également de son titre, avec Terre-Neuvas. Un noir et blanc hypnotique nous embarque sur la Marie-Jeanne, dans les ténèbres de l’océan et de l’âme humaine. L’album mêle chronique sociale et suspense poisseux : un huis clos marin hanté par un assassin, mais aussi par la dureté du quotidien, le poids du silence et la fatalité. Récit initiatique, hommage aux oubliés de la mer, thriller existentiel : c’est tout cela à la fois.

Avec Une Histoire Corse, Glen Chapron et Sarah Murat retracent le parcours d’une jeune femme revenue sur les terres de ses ancêtres. Ce roman graphique, articulé autour de deux parties distinctes (famille-mémoire, mafia-tragédie), interroge l’omerta, la mémoire familiale et le rôle des femmes face à la violence des hommes. La narration joue subtilement du va-et-vient entre passé et présent, porté par un dessin qui conjugue précision et suggestion, couleurs vives et teintes sépia. Si le récit peut parfois flirter avec les stéréotypes insulaires, sa force réside dans sa dimension féminine et sa capacité à faire émerger une parole longtemps étouffée.

Sang de Sein, de Patrick Weber et Nicoby, complète un ensemble de très bonne facture. La fiction et la réalité se mélangent dans l’ombre d’un écrivain à succès. Haletant, choral, parfaitement mené, le récit ne ménage pas les surprises et les rebondissements. 

Plus qu’un catalogue, une vision

On  peut donc voir l’articulation habile entre diversité formelle (du thriller à la biographie, du documentaire à la fiction sociale) et cohérence thématique. Tous ces titres explorent des zones de fracture : trauma individuel (Le Patient), trauma collectif (Fukushima), injustice sociale (Terre-Neuvas), enfermement symbolique (Méto), quête identitaire (Une Histoire Corse), mythe personnel (Dewaere). Chaque livre est une tentative de compréhension du réel, à travers des récits incarnés, exigeants, mais accessibles.

La collection assume aussi un engagement éditorial fort : donner à lire, mais surtout donner à penser. À rebours des BD de pur divertissement, les Glénat BD poches misent sur la résonance émotionnelle, l’intelligence narrative et la portée critique. Des albums qui interrogent, qui bousculent, qui exposent le lecteur à des points de vue souvent complexes et nuancés.

« Glénat BD poches » s’apparente finalement à une collection modeste dans son format mais ambitieuse dans sa portée. Elle offre une porte d’entrée idéale pour explorer les richesses de la bande dessinée actuelle. Et surtout : sept excellentes raisons de lire.

« Cargo – Pavillon barbare » : croisière en eaux troubles

Un cargo bat pavillon d’un réalisme grinçant. Dans Cargo – Pavillon barbare, Bruno Costès et Clément Belin s’aventurent sur les flots agités d’une fiction délibérément chaotique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le voyage ne sera pas de tout repos. C’est à découvrir aux éditions Delcourt.

Le point de départ est limpide. Presque anodin. Stanislas, pilote professionnel, est hélitreuillé sur le M/S Pandora pour le guider en Manche. Il ne devait rester que quelques heures à bord. Mais dès ses premiers pas sur le pont, la routine prend l’eau : capitaine imbibé, mutinerie larvée, clandestins à la cale et équipage à la dérive. En un clin d’œil, le navire devient une arche de naufragés modernes, théâtre flottant d’un huis clos tendu et burlesque. L’odyssée commence.

La construction narrative est l’un des plaisirs majeurs de l’album. L’arrivée de chaque nouveau personnage relance l’intrigue via un judicieux procédé de flashbacks. À chaque escale humaine – qu’il s’agisse d’un passager clandestin, d’un réfugié recueilli ou d’un mystérieux survivant – l’histoire recule dans le temps, remontant la chronologie du chaos. Ce jeu de poupées russes scénaristiques, qui nous fait reculer de deux jours, une semaine, dix jours, fonctionne à merveille : il donne à chaque figure son ancrage, son mystère, et révèle peu à peu l’ampleur du naufrage moral et logistique en cours.

Mais ce moteur narratif, aussi brillant soit-il, s’essouffle une fois la galerie de personnages au complet. Le dernier tiers de l’album, malgré quelques scènes d’un comique désespéré, perd de sa verve. Le récit tourne alors un peu en rond, hésitant entre critique sociale, farce noire et désœuvrement existentiel. On en vient à regretter l’énergie du début, les twists malins et les personnages qui semblaient surgir du néant avec un certain panache.

Le vrai tour de force du duo Costès-Belin réside dans un savant mélange d’humour absurde et de réalisme poisseux. Il y a chez eux une connaissance fine des mondes maritimes, des routes commerciales et des absurdités logistiques de notre époque globalisée. Le Pandora est promis à la casse, l’armateur se lave déjà les mains de toute catastrophe à venir, et pourtant, la vie grouille encore sur ce squelette d’acier. Les dialogues – vifs, parfois vachards – s’imprègne d’une ironie douce-amère.

Surtout, Cargo – Pavillon barbare évite habilement le piège du manichéisme. Dans cet espace clos où chacun tente de surnager, il n’y a ni méchants parfaits, ni victimes idéales. Tous ont leur part de responsabilité, leur part d’aveuglement. Ce refus des schémas simplistes donne au récit une humanité désarmante. La seule figure vaguement stable est celle de l’officier en second, Hélène Blandin – seule femme à bord, seule voix encore sensée. Mais même elle semble embarquée dans cette farce tragique, à la fois lucide et impuissante.

Le récit aborde de manière subtile plusieurs enjeux sociaux contemporains : migrations, condition féminine, cynisme des grands groupes maritimes, exploitation des hommes comme des bateaux. Et s’il ne prétend aucunement faire œuvre de militantisme, il montre avec justesse combien l’économie mondialisée charrie de détresse humaine, d’injustices invisibles et de solitude.

Original et foisonnant, Cargo – Pavillon barbare est une tragi-comédie maritime qui déroutera autant qu’elle captive. Une croisière à recommander à ceux qui n’ont pas peur de perdre le nord – mais qui savent qu’en littérature comme en mer, les dérives sont parfois plus fécondes que les traversées rectilignes.

Cargo : Pavillon barbare, Costès et Clément Belin
Delcourt, juin 2025, 168 pages

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3.5

Barbara Barbara, we face a shining future : sculpture au laser

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Peu de gens le savent, mais Underworld a, depuis son hymne Born Slippy, titre fédérateur de l’époque dancefloor des années 90, produit ce qui se fait de mieux dans l’electronica britannique. Leur avant-dernier album, Barbara Barbara, We Face a Shining Future, se place sans difficulté dans le meilleur de leur production discographique. Mix harmonique dans un appareillage inspiré : l’album opère des formules élégantes, façon haute couture, avec ses synthés évanescents, ses pulsations douces et stimulantes, et ses beats qui savent prendre leur temps sans jamais tomber dans la cacophonie éprouvante.

Martial, mordant, I Exhale donne à Karl Hyde la prestation la plus corrosive de l’album, avant le titre If Raf, parfois acéré, à travers des sons aux textures qui savent se faire désirer. Mais c’est le troisième morceau qui fait sans aucun doute briller l’album, dans un tour de force éblouissant. Quelque chose se réveille dans la nuit, Low Burn. Le début évoque un effet de soulèvement somptueux, à travers les murmures de Karl Hyde, ses nappes de synthé qui grondent et sa ligne de basse irrésistible, qui devient galopante. Déflagration. La mélodie vocale, totalement captivante, se répète en boucle et fait autorité dans un pouvoir d’évocation impressionnant. Les trompettes synthétiques imposent à l’ensemble un style cinématographique, à travers des percussions chaque fois plus efficaces et régénératrices. On se retrouve le souffle coupé, à moitié par terre. Santiago Cuatro permet de reprendre de la respiration dans un intermède analogique aux accents orientaux. Motorhome, hallucinogène, est la dernière étape avant une nouvelle tournure à la philosophie profondément « feel good ». L’ambiance est très aérienne et minimaliste dans Ova Nova, avec ses cordes élégantes, son acoustique légère et la voix duveteuse de Karl Hyde, tandis que pour le final, Nylon Strung, l’effet est instantanément efficace et séduisant. Son mixage dense provoque un formidable état de jubilation et invite l’auditoire à de perpétuelles frénésies conviviales. C’est un sentiment de bien-être qui perdure après une écoute entière de l’album. Une puissante envie de liberté.

Excellente nouvelle : le duo Karl Hyde/Rick Smith démontre que leur groupe Underworld sait encore générer une musique progressive fluide, parfois émouvante, parfois lyrique et ample avec, comme fil conducteur, la célébration de la vie.

« Time
The first time
Blush
Be bold
Be beautiful
Free
Totally, unlimited »

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4

Différente : Du cinéma comme diagnostic

Katia est une jeune femme vivant dans l’ignorance de sa condition. Hypersensible au bruit et à la lumière, atteinte de phobie sociale, un peu maniaque, ayant appris à parler sept langues régionales pour le plaisir, trop franche, elle est donc autiste. Autour d’elle, règnent l’incompréhension et parfois l’agacement face à un comportement jugé « anormal ». Participant pour le journal où elle travaille à un documentaire sur l’autisme, Katia va entamer un voyage vers la connaissance et la reconnaissance de sa différence.
On ne voudrait dire que du bien de ce film de Lola Doillon, surtout quand on garde en souvenir le très beau et très juste « Et toi, t’es sur qui ? ». Mais Différente déçoit par son approche sous-naturaliste, plus soucieuse, semble-t-il, de traiter son sujet, comme on le dirait d’un reportage, que de produire une œuvre d’art.

Tout le long, Katia, le personnage de Différente, déploie ses manies pénibles et charmantes avec la systématicité d’un diagnostic. Voir la mère et le petit copain dans le déni semble presque comique tant l’évidence saute aux yeux. On serait injuste en disant que le portrait est grossier : il est plutôt fin et paraît documenté ; seulement, il ne laisse place à rien d’autre, et notamment à la vie biscornue dans son incompressible énigme. C’est qu’il ne faut pas qu’un doute s’insinue. Le spectateur doit être bien persuadé que Katia est autiste pour mieux percevoir sa détresse et les méprises que suscite son comportement, mais cette intention forcenée sacrifie l’ambiguïté des choses, leur mystère, et partant l’art lui-même.

Quand le diagnostic tombe, il agit comme une révélation religieuse, entraînant la division avant d’opérer la réconciliation. L’autiste, justifié dans son être, se présente comme le prototype d’une humanité sauvée par le diagnostic. De la psychiatrie, il reçoit son NOM, c’est-à-dire son identité. Tous inadaptés, nous sommes tous appelés à recevoir une place dans le royaume du salut médical. Comme dans la série de Tolédano et Nakache, En thérapie, le principe thérapeutique joue comme agent salvateur de toutes les divisions, au sein de la famille, au sein du couple, dans le monde du travail, etc. Or, par là même, c’est toute la complexité de la condition humaine qui est évacuée, dans sa dimension morale, politique et métaphysique. Il n’est pas certain que l’apposition d’un diagnostic et la reconnaissance de l’entourage suffisent à résoudre le drame de la condition autistique, qui n’est après tout qu’une déclinaison singulière de la condition humaine, même s’il contribue fortement à l’améliorer.

Le film est en lui-même une sorte de diagnostic : une description clinique devant servir à la reconnaissance de l’autisme, en particulier pour les mieux masqués d’entre eux. La belle intention, qui aura probablement, souhaitons-le, des développements heureux, semble entraver ici la dimension proprement artistique de cette œuvre. Tel son personnage principal qui travaille en tant que documentaliste, Lola Doillon a manifestement fait d’intensives recherches sur le sujet. Si l’on est heureux de rencontrer un profil moins caricatural que Rain Man, on y perd aussi en puissance cinématographique. La justesse du trait devrait servir la vie au lieu de la diminuer. Il est par exemple regrettable que la charge potentiellement comique du personnage de Katia soit si peu exploitée, ou que les ressources du cinéma n’aient pas été davantage investies afin de nous permettre d’approcher ce que peut être une expérience autistique du monde. À trop vouloir dérouler son programme, à trop vouloir « sensibiliser », « faire mieux connaître », Différente accuse de ce fait une texture lisse, sans aspérité, sans chaos. Comme contaminé par son sujet, le film s’avère lui-même un peu maniaque, un peu autistique.

Différente présente tout de même de solides qualités, à commencer par la direction d’acteurs. Tous sont d’une assez grande justesse, ce qui dans le paysage cinématographique français n’est pas si courant. Certaines scènes, notamment celles impliquant la mère de Katia, sont d’une vérité glaçante, poignante. Mais outre ces réussites ponctuelles, la mise en scène reste platement illustrative, et la narration tend à bégayer la même situation de malentendu entre Katia et le monde, et surtout entre Katia et son petit ami, jusqu’au dénouement final.
C’est au final un joli film un peu scolaire, qui a du moins le mérite de nous faire mieux comprendre et aimer ceux dont il explore la condition. À celui qui le sujet intéresse, je ne peux que conseiller la série-documentaire The Rehearsal, de Nathan Fielder, d’une drôlerie impayable, qui projette, sans le souligner, son spectateur dans l’esprit d’une personne autiste, interrogeant par la même occasion les thèmes de l’authenticité et du jeu social.

Bande-annonce : Différente

  • Titre original : Différente
  • Réalisation : Lola Doillon
  • Scénario : Lola Doillon
  • Distribution : Jehnny Beth, Thibaut Evrard
  • Musique : Jérémie Arcache et Leonardo Ortega
  • Décors : Carmen Beillevaire
  • Costumes : Suzanne Veiga Gomez
  • Photographie : Pierre Milon
  • Son : Cyril Moisson, Alexis Meynet et Olivier Guillaume
  • Montage : Sahra Mekki
  • Production : Dominique Guerin et Nicolas Blanc
  • Société de production : Agat Films & Cie – Ex Nihilo et Ping & Pong Productions
  • Société de distribution : Memento
  • Budget : 2,1 millions d’euros
  • Pays de production : France
  • Durée : 100 minutes
  • Dates de sortie : France : 11 juin 2025
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2.5

Elio : retrouvailles du troisième type

Porteur d’un projet ambitieux et d’un univers visuel éclatant, Elio nous entraîne dans un voyage du troisième type signé Pixar. Le film suit un jeune garçon orphelin, en quête de sens après la mort de ses parents, espérant un renouveau dans l’immensité de l’espace. Dès ses premières scènes, l’œuvre semble renouer avec le meilleur du studio : inventivité visuelle, ton décalé, promesse d’émotion. Mais rapidement, le récit s’éparpille, absorbé par une démonstration graphique qui finit par faire de l’ombre à ses véritables enjeux narratifs. Les sous-intrigues restent inabouties, et le développement psychologique du héros, pourtant central, s’efface derrière une mise en scène luxuriante. Si le spectacle impressionne, il peine à masquer les aspérités d’une œuvre aussi séduisante que déséquilibrée.

Pixar poursuit sa dynamique commerciale après le succès colossal de Vice-Versa 2 (en attendant la percée probable du concurrent chinois Ne Zha 2), mais Elio s’inscrit dans un contexte plus fragile : celui d’un essoufflement créatif perceptible. Du côté de Disney, même constat – l’originalité est sacrifiée au profit d’une avalanche de remakes en prises de vues réelles, aux résultats inégaux.

Pixar reste pourtant un studio bâti sur un équilibre subtil : aborder des thèmes profonds avec légèreté, conjuguer émotion et merveilleux, et toucher un public intergénérationnel. C’est cette alchimie rare qui a fait de films comme Coco, Vice-Versa, Là-haut, Wall-E des jalons de l’animation hollywoodienne contemporaine. Ces dernières années, cette magie s’est quelque peu diluée dans des œuvres plus convenues. Toutefois, une nouvelle génération de créateurs continue d’incarner l’esprit pionnier du studio. Domee Shi l’a brillamment démontré avec Bao et Alerte Rouge, explorant les relations mères-filles et l’identité culturelle avec audace et sincérité. Madeline Sharafian, de son côté, a apporté une sensibilité douce et narrative avec le court-métrage Le Terrier. En les réunissant autour d’Adrian Molina, coscénariste de Coco, Pixar semblait former une équipe de choc pour porter Elio : un film de science-fiction animé capable, enfin, de transcender la malédiction du genre au box-office.

Car en effet, l’animation de science-fiction demeure un territoire miné pour les grands studios : Atlantide : L’Empire perdu, La Planète au trésor, Buzz l’Éclair, Avalonia… tous se sont crashés au box-office, à l’exception notable de Wall-E. Elio partage pourtant certaines de leurs thématiques : l’attrait pour l’espace, la quête de foyer, la solitude et le deuil. Le personnage principal, fasciné par les enlèvements extraterrestres, rêve de trouver un endroit – ou une famille – où il se sentirait à sa place. Après avoir perdu ses deux parents, il garde littéralement la tête dans les étoiles, malgré les tentatives bienveillantes de sa tante pour l’ancrer dans le réel. C’est alors qu’il est enlevé par des extraterrestres et, bien malgré lui, nommé ambassadeur de la Terre auprès du Communiverse, une instance galactique réunissant les représentants de toutes les civilisations de l’univers.

Perdus dans l’espace

Ce monde intersidéral bigarré, peuplé de créatures aux formes variées, regorge de textures, de styles hybrides (2D/3D), et d’idées visuelles réjouissantes. On y retrouve l’audace graphique de Soul, ainsi qu’un véritable amour du détail. L’ensemble fourmille de clins d’œil et de trouvailles qui justifieraient à eux seuls un second visionnage. Cependant, cette profusion esthétique agit comme un leurre. Elle détourne l’attention d’un fil émotionnel qui manque de cohérence et d’approfondissement. L’histoire du deuil d’Elio, centrale, reste sous-exploitée.

Le film cherche l’équilibre entre des influences fortes – E.T. l’extra-terrestre pour la douceur extraterrestre, Lilo & Stitch pour l’enfant marginal – sans jamais vraiment en retrouver l’intensité. Là où ces œuvres osaient l’insolence et la brutalité émotionnelle, Elio reste sage, parfois trop poli pour son propre bien. Certaines séquences, inspirées de classiques comme Body Snatchers, injectent un humour bienvenu, et la larve intergalactique qui accompagne brièvement le héros vole presque la vedette. Mais ces moments sont trop furtifs pour construire un attachement fort, et le climax peine à susciter le bouleversement espéré. Plusieurs arcs narratifs sont également laissés en suspens : la carrière de la tante dans l’aérospatiale, ou l’agressivité contre-nature du peuple de Grigon, suggèrent des développements abandonnés, sans doute à cause d’un remaniement durant la production – le film ayant déjà vu sa sortie repoussée d’un an. Ce sentiment d’inabouti affaiblit le potentiel émotionnel et thématique de l’ensemble.

Elio a besoin de s’égarer dans les étoiles pour mieux comprendre ce qui lui manque sur Terre. Le film exprime, avec une sincérité touchante, le besoin vital de connexion entre les êtres, malgré les différences, malgré les distances. Il met en lumière cette vérité simple : ce que nous cherchons ailleurs est souvent déjà là, autour de nous. Dans un monde où les interactions humaines sont minées par l’hyperconnectivité, Elio répond à la question existentielle « sommes-nous seuls ? » par un câlin. Un geste modeste, mais d’une grande portée symbolique.

Alors que la saison des blockbusters est envahie de remakes et de franchises zombifiés, Elio fait figure d’exception. Il ne révolutionne pas l’animation, mais il témoigne d’une vraie volonté de raconter autrement, de viser une sincérité rare dans le paysage contemporain. Les projections en 3D, particulièrement soignées, apportent une profondeur sensorielle bienvenue à cette œuvre imparfaite, mais pleine de bonnes intentions. Et même si tout n’est pas abouti, il est encore permis de s’évader et de rêver à travers le cosmos, en compagnie de personnages aussi étranges qu’attachants.

Elio – Bande-annonce

Elio – Fiche technique

Réalisation : Madeline Sharafian, Domee Shi et Adrian Molina
Scénario : Julia Cho, Mark Hammer et Mike Jones, d’après une histoire de Adrian Molina
Montage : Anna Wolitzky et Steve Bloom
Musique : Rob Simonsen
Producteurs exécutifs : Pete Docter, Lindsay Collins
Société de production : Pixar Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h38
Genre : Animation, Science-fiction, Aventure, Famille, Comédie
Date de sortie : 18 juin 2025

Elio : retrouvailles du troisième type
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3

Life of Chuck : Merci Chuck, 39 ans de service certes mais surtout 111 minutes de bonheur

Wouah ! C’est la petite onomatopée qui semble la plus convenir à notre état d’esprit en sortant de la projection. Ce sublime film sorti de nulle part loupe de peu le qualificatif de très grand film – voire de chef-d’œuvre – par la faute d’un troisième acte un chouïa bavard, en deçà des deux précédents, avec sa révélation finale moins imposante qu’attendue. Pour le reste, on enchaîne les moments de grâce et de magie qui confinent au somptueux (ces scènes de danse !) pour un conte métaphysique merveilleux, qui vous surprend à chaque instant, vous met des étoiles plein les yeux et vous fait aimer la vie. En filigrane, ce long-métrage consacre Mike Flanagan comme un très grand cinéaste. Merci Mike, et merci Chuck !

Synopsis : La vie extraordinaire d’un homme ordinaire racontée en trois chapitres. Merci Chuck !

Un peu sorti de nulle part malgré les grands noms derrière sa création, ce film inclassable, presque suranné et hors des modes, est un véritable enchantement. Mieux vaut en savoir le moins possible avant d’entrer dans la salle. Il était précédé d’une réputation flatteuse depuis son Prix du Public au Festival de Toronto (le fameux TIFF) et devrait être en bonne place dans la course aux Oscars tant il coche toutes les cases de ce que l’Académie aime (dans ses meilleures périodes, surtout les plus neutres et éclairées). Life of Chuck est le genre de film qui agit comme une bénédiction, un petit miracle de cinéma, et qui nous fait ressortir de la salle le sourire aux lèvres, avec l’envie d’aimer la vie et de la croquer à pleines dents.

On n’est pas du tout dans l’horreur ou le fantastique (ou très peu), et pourtant, c’est bien Stephen King qui a écrit la nouvelle dont le film est adapté, et c’est le nouveau roi des frissons pleins d’émotion, Mike Flanagan, qui en signe la mise en scène. Les deux semblent sortir de leur zone de confort, mais finalement pas tant que cela, puisqu’on retrouve des thèmes chers à l’écrivain (le deuil, la mort…) et l’appétence du réalisateur pour les œuvres gorgées d’émotion et de tendresse, qu’il glissait toujours dans ses productions horrifiques. D’ailleurs, cela confirme qu’il est un auteur incontournable de notre époque, après sa magnifique et sous-estimée suite de Shining (le trop oublié Doctor Sleep), ou ses séries qui confinent au chef-d’œuvre, de The Haunting of Hill House à La Chute de la Maison Usher.

Life of Chuck a la particularité de se dérouler en trois actes montés à l’envers, et cette construction à rebours est autant une force, par son originalité et sa logique narrative, qu’une faiblesse – la seule, en vérité. En effet, le dernier acte est un peu moins fort, un peu moins puissant que les deux premiers, ce qui termine le film sur une note moins magistrale qu’attendue, d’autant que la révélation finale s’avère moins imposante qu’espéré. Et cette dernière partie, légèrement trop bavarde, aurait peut-être gagné à être resserrée de quelques séquences. Si ce n’est cela, préparez-vous à un torrent de beauté, un déferlement de magie, un tourbillon d’instants de grâce.

S’il fallait donner une définition du merveilleux, on pourrait montrer Life of Chuck. Le film débute par une fin du monde comme on n’en a jamais vu. Le long-métrage cristallise toutes les angoisses et les potentielles causes de la fin de notre civilisation à travers des dialogues et des images d’infos. Dans ce contexte a priori effroyable, on suit deux personnages en train de voir le monde s’effondrer, mais ce qui se passe en creux dépasse largement la crainte viscérale de l’apocalypse. Entre séquences poétiques, considérations mélancoliques et petits moments empreints d’une grande magnificence, le premier acte est une expérience inédite qui vous traverse le corps et le cœur, jusqu’à cette annihilation de notre univers d’une beauté épique rarement vue sur grand écran. Impossible à décrire : il faut le voir pour le ressentir.

Puis vient la seconde partie, où s’illustre Tom Hiddleston dans l’une des séquences les plus incroyables vues en salles depuis des lustres. L’épicentre de ce moment : une scène de danse complètement dingue, qui nous ramène aux plus grandes heures des comédies musicales d’antan, et qui donne envie de se lever tout en nous brisant le cœur tant c’est sublime. On avance souvent que le cinéma est un subtil mélange d’émotions ; que pour réussir, un film doit trouver le bon équilibre entre ses ingrédients. Eh bien, cette scène est la quintessence de ce que le septième art peut offrir de plus grand.

Life of Chuck est un conte métaphysique qui dévoile ses tenants et aboutissants dans une dernière partie presque spielbergienne, avec cet esprit de cinéma des années 80 qui enchantait petits et grands. C’est mignon, même si, comme on le disait plus haut, un peu en deçà de la maestria des deux premiers tiers. La voix off prend tout son sens ici – on est bien dans un conte – et le film dévoile alors son propos, ses contours. D’un certain point de vue, c’est une bonne chose, mais on aurait probablement toléré une absence d’explication tant tout ce qu’on voit est beau. Les acteurs sont tous exceptionnels, les notes de musique discrètes sont un délice pour nos oreilles, et la mise en scène de Flanagan est fidèle à la douceur qui irrigue ses œuvres passées. On est bouleversé, touché, ému… et ce petit film, qui a tout d’un grand, s’impose sans conteste comme l’un des plus beaux de l’année. Bravo !

Bande-annonce – Life of Chuck

Fiche technique – Life of Chuck

Réalisateur : Mike Flanagan.
Scénaristes : Mike Flanagan d’après l’oeuvre de Stephen King.
Production: Intrepid Pictures.
Distribution: Nour films.
Interprétation : Ton Hiddelston, Chiwetel Ejiofor, Karen Gillian, Mark Hamill, Jacob Tremblay, Kate Siegel, …
Genres : Drame – Conte.
Date de sortie : 11 juin 2025.
Durée : 1h51.
Pays : USA.

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4

« Gotlib et la musique » : un album qui groove avec tendresse et irrévérence

Chez Gotlib, la musique n’était ni un accompagnement ni une simple influence : c’était un véritable carburant. Un tremplin vers l’absurde, un complice discret tapi dans les marges de ses planches. Le nouvel opus de la collection Les Jolis P’tits Cultes, sobrement intitulé Gotlib et la musique, explore cette passion dévorante qui infusait ses cases d’une fantaisie mélodique souvent jubilatoire.

Mélomane insatiable, guitariste amateur, adorateur éperdu de Brassens – en lequel il voyait un « père de substitution » –, Gotlib vibrait aussi pour les Beatles, qu’il a suivis religieusement de leurs débuts jusqu’aux moindres balbutiements de leurs carrières solos. Et puis il y avait Spike Jones, ce maître du délire musical, dont les morceaux faits de sifflets, casseroles et bruits incongrus semblent avoir trouvé en Gotlib un héritier graphique. Tous ces rapports artistiques et – quelque part – affectueux, l’album les retranscrit à merveille.

Ce dernier mêle dessins, inédits, documents rares et témoignages, et revient aussi sur ce paradoxe gotlibien : une inventivité délirante, que d’aucuns attribuaient à des substances illicites, mais qui semble finalement trouver sa source dans les connexions que l’auteur et dessinateur établissait avec son environnement culturel (et donc musical) immédiat. Car, on le verra, les ponts sont nombreux entre le Gotlib mélomane et le Gotlib artiste. 

Le tout se lit comme une partition rondement menée : on y croise la rigueur du classique, l’élan libertaire du rock, l’ironie tendre de la chanson française. Une playlist Spotify vient même prolonger l’expérience, comme si l’on pouvait enfin écouter la bande-son d’une œuvre dessinée. Ainsi, avec Gotlib et la musique, Fluide Glacial rend un hommage sensible, érudit et drôle à un auteur qui faisait swinguer la case comme d’autres le font avec une guitare.

Gotlib et la musique, collectif 
Fluide glacial, juin 2025, 72 pages

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3.5

« Fuck ze tourists » : une satire grinçante et contemporaine du surtourisme

Dès les premières pages de ce nouvel opus de Fluide Glacial, signé Zidrou et illustré par Éric Maltaite, on ressent une volonté radicale de décrypter, voire de dénoncer, l’évolution du tourisme à l’ère du numérique et de l’excès. L’album s’inscrit dans la lignée des critiques acerbes des dérives de nos sociétés modernes, mêlant humour corrosif et observations sociales percutantes.

Les auteurs nous entraînent dans une série de saynètes qui dressent le portrait d’un touriste de l’ère 2.0, assoiffé de reconnaissance sociale et prêt à tous les excès pour décrocher le cliché parfait. La caricature s’appose avec talent à des comportements qui, sous un vernis d’insouciance et d’humour, révèlent une véritable crise identitaire : celle d’un individu dont l’obsession pour l’image prime toute considération éthique ou sécuritaire. Entre selfies risqués dans des zones de guerre ou lors de catastrophes naturelles, jusqu’à l’exploitation grotesque de sites historiques pour flatter un égo en quête de validation numérique, la critique mordante de Zidrou ne laisse aucun répit à ses personnages.

À travers son scénario, l’auteur propose une réflexion lucide, bien qu’hyperbolique, sur la transformation du tourisme en une performance, une compétition sans merci. Le lecteur découvre ainsi l’envers d’un phénomène global : alors que l’industrie touristique ne cesse de prospérer, les autochtones se retrouvent marginalisés, victimes collatérales d’un engouement débridé pour l’exotisme et le sensationnalisme. Rien n’échappe à la logique de l’impudeur : ni Auschwitz, visité comme on se verrait décerner une gommette en maternelle, ni les animaux sauvages d’Afrique, approchés furtivement pour un cliché à haut risque.

Le trait semi-réaliste de Maltaite est empreint d’une exubérance qui ne dérobe rien de sa rigueur et se met au service de ces récits grinçants. Il contribue à décortiquer le comportement des « touristes 2.0 », dans un album qui se pose en miroir d’une société de consommation en quête de sensations et de reconnaissance. 

Le tourisme de masse fait l’objet de toutes les attentions. S’il bénéficie économiquement à certains acteurs, il impose surtout aux populations locales une surcharge indésirable. Chaque saynète révèle une facette de cette déraison collective, soulignant l’irresponsabilité écologique et l’égoïsme ambiant d’un système où le plaisir immédiat et l’image prennent le pas sur la réalité.

Diatribe humoristique, Fuck ze tourists invite aussi, à son échelle, à une introspection sur nos modes de vie, nos priorités et notre rapport à l’évasion. En se moquant avec adresse – mais non sans redondance – des postures narcissiques et des situations invraisemblables dans lesquelles se placent les touristes, Zidrou et Maltaite proposent une critique sociale incisive, où la dérision sert autant à divertir qu’à avertir. Un dernier exemple ? Ces souvenirs du monde entier, prétendument authentiques, mais en fait confectionnés dans les mêmes usines chinoises…

Fuck ze tourists, Zidrou et Maltaite
Fluide glacial, juin 2025, 56 pages

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3

« Albertine a disparu » : silence rural

Paru chez Glénat, Albertine a disparu est un roman graphique d’une grande justesse, entre chronique villageoise et polar feutré, nourri d’un fait divers bien réel. Scénarisé par deux journalistes – François Vignolle, ex-directeur de la rédaction de RTL et fin connaisseur des arcanes judiciaires, et Vincent Guerrier, rédacteur en chef d’un hebdomadaire normand – le récit tire sa force de ce double ancrage : une fidélité au réel et une capacité à en tirer une fiction ciselée, pudique et saisissante.

Nous sommes en juillet 2022, dans un coin de campagne française où le temps semble couler au rythme des banalités et des commérages. La canicule bat son plein, le Covid rôde encore. Gilles Poulain, maire du village de Courteville, multiplie les appels aux personnes âgées, par précaution mais aussi par souci sincère. Jusqu’au moment où un nom s’impose à lui comme une tache dans le décor : Albertine Buisson. Centenaire oubliée, recluse dans sa maison aux volets fermés. Depuis quand n’a-t-on pas vu Albertine ? Les voisins n’en savent rien, sa belle-fille ne veut plus entendre parler d’elle, son fils – qui lui apporte à manger tous les samedis – se contente de vagues réponses. Mais alors… où est Albertine ?

Le pitch pourrait faire penser à un suspense classique, mais Albertine a disparu déjoue habilement les attentes. Ce n’est pas tant l’énigme que la manière dont elle creuse les non-dits, les silences complices, les regards fuyants, qui constitue le cœur battant du récit. La question n’est pas seulement « où est Albertine ? », mais surtout : comment a-t-on pu ne pas remarquer son absence pendant dix ans ? Ce trou noir d’attention devient aussitôt la métaphore glaçante d’un abandon collectif. Le polar se fait alors autopsie sociale : que révèle cette indifférence généralisée, dans un village pourtant réputé pour ses liens de proximité ? 

À la manière d’un Claude Chabrol filmant la bourgeoisie provinciale, les auteurs auscultent les âmes rurales avec une précision troublante. On découvre un tissu social effiloché, où chacun s’arrange avec sa conscience et où la bienveillance proclamée s’effondre à l’épreuve des faits. Au milieu de tout cela ? Gilles Poulain, maire à l’ancienne, transpirant dans son bureau sous les effets de la canicule et harcelant ses administrés de coups de fil. Attachant, têtu, sincère, il incarne avant tout l’homme du terrain, proche des gens – à part peut-être de ces Parisiens qui se découvrent soudainement une passion pour la campagne. 

L’album évite tout manichéisme. Christian pourrait être un monstre cynique mais aussi un homme débordé, accablé par la honte, incapable d’affronter la mort de sa mère. Et les voisins ? Ont-ils réellement fermé les yeux, ou se sont-ils simplement habitués à l’idée qu’Albertine était « là », quelque part ? Le récit joue avec ces zones grises, ces gestes manqués, ces culpabilités diffuses. Une forme de déni collectif se dessine. Vincenzo Bizzarri, sans fioritures, restitue à merveille la chaleur poisseuse des jours d’été, la solitude des maisons de pierre, l’immobilité presque minérale du monde rural. Avec une économie de moyens, il fait résonner un fait divers avec des enjeux universels. 

Albertine a disparu est un roman graphique qui touche juste, précisément parce qu’il ne cherche pas l’emphase. Il capte le quotidien, les silences qui s’installent, les gestes simples et les petites lâchetés. On tourne les pages comme dans un polar, mais on en ressort confronté à une réalité que l’on préférerait probablement ne pas voir. Une belle réussite.

Albertine a disparu, François Vignolle, Vincent Guerrier et Vincenzo Bizzarri 
Glénat, juin 2025, 144 pages

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4