« Squad », ou l’adolescence à crocs découverts

Dans Squad, roman graphique signé Maggie Tokuda-Hall et Lisa Sterle, les adolescentes ne se contentent plus de rêver d’émancipation : elles la dévorent et la hurlent les nuits de pleine lune. Ce récit aux allures de teen drama fantastique prend rapidement une tournure bien plus profonde et dérangeante, dans un écrin graphique aussi acidulé que trompeur.

Becca, lycéenne fraîchement débarquée dans une banlieue huppée de San Francisco, tente de s’intégrer dans son nouvel environnement. Complexée, sur la réserve, en quête de reconnaissance, elle est comme tant d’autres héroïnes adolescentes. Jusqu’à ce que Marley, Amanda et Arianna, les reines du lycée, l’intègrent dans leur « squad »… avec une facilité quelque peu suspecte. Une popularité tombée du ciel ? Plutôt d’un croissant de lune… Car les trois amies ne sont pas juste influentes : elles sont aussi des loups-garous. Littéralement.

Là où Squad surprend, c’est dans son articulation ingénieuse entre le registre fantastique et un propos sociétal engagé. Le pacte sanglant que Becca se voit proposer ne concerne pas seulement une transformation surnaturelle : c’est un rite de passage, un contrat moral, une métaphore éclatante de la sororité. Les proies de ces louves ne sont pas choisies au hasard : elles traquent les prédateurs sexuels, les garçons « bien sous tout rapport » qui se fichent du consentement. Une justice sauvage, viscérale, presque mythologique, qui entend rebattre les cartes du genre.

Le féminisme qui irrigue l’œuvre n’a rien de performatif. Il est radical et incarné. Il oppose à la culture du viol une revanche sanglante. Le tout dans un habillage teenage volontairement trompeur : palette pastel, esthétique de magazine Seventeen, références pop qui masquent à peine la noirceur de la trame. Lisa Sterle donne ici à voir un monde visuellement séduisant, mais fondalement sépulcral. Tellement que les mêmes les mères cherchent à promouvoir des relations socialement construites (le discours sur le népotisme…) plutôt que saines et sincères.

Mais Squad explore aussi les questions de genre, d’identité et d’orientation sexuelle. Becca craint le harcèlement lié à son homosexualité. La relation qui se noue avec Marley est progressive. Elle n’a rien de l’idylle artificielle : elle dit le désir de se reconnaître dans l’autre, de ne plus être honteuse de qui l’on est. Cela fait d’autant plus sens dans un groupe régi par l’image : vêtements triés sur le volet, popularité indexée au désir des autres, stratégies éhontées pour être couronnée reine du bal…

Squad n’a rien d’une simple série B pour ados. Sous ses airs inoffensifs, il dissimule une critique sociale vive. Ici, les filles ne sont pas des proies mais des prédatrices. Les rôles sont inversés, les normes sociales déconstruites, les codes du teen movie dynamités. Il y a du Buffy ici : la vengeance comme outil de réappropriation, le monstre comme allégorie du pouvoir féminin. Il est aussi intéressant de noter que c’est la disparition d’un fils de bonne famille qui alerte le FBI ; la justice apparaît socialement connotée dans Squad.

Le tandem Tokuda-Hall/Sterle signe ici un objet hybride, séduisant et inquiétant, comme un bonbon acidulé qui vous écorcherait la langue. Une bande dessinée à double lecture.

Squad, Maggie Tokuda-Hall et Lisa Sterle
Delcourt, juin 2025, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Bataille du glyphosate » : un scandale sanitaire

Aurore Gorius et David Lopez publient aux éditions Steinkis un livre-enquête sur le glyphosate.

« Sid Cooper 2 » : contre les ronces

Pour la conclusion de ce diptyque, Pendragon ne baisse jamais le volume. "Sid Cooper" mêle teen movie, fantastique, shōnen, comics, animation et culture punk dans un généreux capharnaüm graphique. Sous cette énergie pop affleure, mine de rien, une histoire intime, celle des blessures que l’on transmet et des deuils inconsolables.

« Amériques » : avant que Lafayette ne devienne une légende

Avant l’Hermione, avant le héros célébré des deux côtés de l’Atlantique, il y eut La Victoire et une première traversée clandestine. Avec Amériques, Esther Gil et Laurent Paturaud racontent cette aventure française dans la guerre d’Indépendance américaine en déplaçant légèrement le regard : Lafayette est là, mais le véritable guide se nomme Charles-François du Buysson.