Accueil Blog Page 62

« Ancolie », ou la sorcière de l’apathie moderne

Salomé Lahoche publie aux éditions Glénat un roman graphique intitulé Ancolie, du nom de son héroïne hallucinée, irrévérencieuse et furieusement borderline. En 128 pages, elle s’empare de la figure millénaire de la sorcière pour la propulser au XXIᵉ siècle, non pas pour la réenchanter, mais pour la confronter à l’absurde, à l’épuisement moral et à la décomposition lente d’un monde sans horizon.

Ancolie est une sorcière de 360 ans qui en paraît 27. Elle vit en marge d’une société qu’elle méprise autant qu’elle la fuit. L’immortalité ne l’a pas rendue sage, seulement amorphe. Fêtes décadentes chez les elfes, relations toxiques avec des vampires, orgies et gueules de bois en série : l’éternité, pour elle, se résume à une succession de nuits sans fin et sans sens. Jusqu’au jour où le Haut Conseil des sorcières, lassé de ses débordements, la convoque et la somme de faire ses preuves. Un haut fait, un seul, pour sauver ses pouvoirs – et sa peau. À défaut d’avoir une foi quelconque en l’humanité, Ancolie décide de s’y attaquer frontalement. Elle va sauver le monde. Rien que ça.

L’intérêt principal d’Ancolie réside dans sa protagoniste, à la fois fascinante et, disons-le, exaspérante. Salomé Lahoche construit une figure féminine profondément libre, mais aussi paumée, destructrice, cynique jusqu’à l’os. Une héroïne borderline, davantage beckettienne que badass : elle erre, elle s’enlise, elle n’apprend rien – ou presque. Sorcière postmoderne, Ancolie évoque moins Hermione que Bojack Horseman ; elle est dopée au spleen et au gin, dans des proportions quasi égales.

Son rapport au monde est glaçant de lucidité. Elle le regarde en spectatrice désabusée, ayant vu passer les siècles de domination masculine, de capitalisme destructeur et de catastrophes écologiques sans jamais observer le moindre progrès moral. Le monde est pour elle une farce tragique, où l’on ne peut plus croire à rien – sauf, peut-être, à un ultime sursaut d’empathie. D’où cette idée folle (et drôle) : répandre, grâce à un vieux sortilège, un peu de compassion dans une humanité qui en manque cruellement. Vaste programme.

Le trait de Salomé Lahoche, arrondi et écrasé, évite toute joliesse. Les visages sont figés dans des expressions de dégoût, les corps ramollis par l’apathie, les décors envahis par le désordre. Tout suinte l’anxiété et le laisser-aller. À cette esthétique de l’épuisement s’ajoutent des scènes de débauche, de ponctuels moments d’introspection, une bromance étonnante avec un crapaud d’une grande lucidité… 

Le récit est structuré comme une suite d’épisodes – presque de sketches – où l’on croise des figures archétypales : le vampire toxique, l’amie raisonnable et distante, le crapaud philosophe (qui apprend l’espagnol pour tromper son ennui), les sorcières bureaucrates… Chaque rencontre est un prétexte à un regard désabusé sur notre société : la vacuité des relations humaines, l’obsession de la productivité, l’hypocrisie des institutions, les impostures morales… 

Ancolie pose de vraies questions – sur la possibilité de changer, sur la valeur de la bonté dans un monde qui n’y croit plus, sur l’inanité des idéaux dans un système pourri jusqu’à la moelle. Mais le roman graphique se trouve piégé dans le sillage d’une héroïne trop souvent résignée et négative, tellement qu’elle en devient lassante. Du  coup, on a une fable féministe en mode mineur, un conte de fées démonté par l’alcool, la fatigue et le refus de faire semblant. Ancolie ne veut ni changer le monde, ni s’en accommoder. Elle veut juste qu’on la laisse picoler en paix. Et si cela la condamne, tant pis. C’est souvent amusant, mais peu constructif sur la durée.

Peut-être est-ce cela, justement, que voulait dire Salomé Lahoche : dans un monde qui s’écroule, le désespoir est la dernière forme d’honnêteté. Une suite ne serait pas de refus… à condition qu’elle ose aller quelque part.

Ancolie, Salomé Lahoche 
Glénat, juin 2025, 128 pages

Note des lecteurs1 Note
3

I love Peru : l’art de Quenard et son traquenard

Raphaël Quenard dans « I Love Peru » : un acteur électrique au cœur d’un docu-fiction déjanté. Entre confidence crue et performance théâtrale, ce film explore l’amitié, la gloire fulgurante et l’art du traquenard cinématographique. Décryptage d’un ovni signé Quenard et Hugo David, où vérité et fiction s’entrechoquent comme dans un rêve de condor ivre.

La personnalité de Raphaël Quenard explose ou aspire les limites de l’ordinaire acteur de cinéma. Le septième art nous a pourtant habitués aux bêtes de scène, de Marlon Brando à Depardieu, en passant par Nicholson et Delon. Raphaël Quenard, par ses acrobaties verbales, son sens aiguë du romanesque, sa fibre tragi-comique et surtout ses outrances naturalistes, réinvente l’acteur en majesté avec impétuosité lyrique et inquiétude romantique.

Nouveaux Compères

Dans le duo de compères qu’il forme avec Hugo David, rencontré sur le making of du tournage de Chiens de la casse, Quenard a trouvé tout à la fois un frère en vagues à l’âme, errances, vadrouilles, embrouilles et élégance, un double introverti, un témoin de ses extravagances, un SPECTATEUR TOTAL de ses glissades vraies ou fausses, une sorte de psy omniprésent qui le filme dans tous ses atours, des plus géniaux aux plus triviaux.

Si ce I love Peru, dont il est le coauteur avec Hugo David, manque de cinéma, l’être-Quenard, lui, n’en manque pas.

De prime abord, il nous faut interroger si un tel documentaire passerait la rampe s’il n’était phagocyté et donc aussi consumé et/ou embrasé par l’art de Quenard, sa tchatche inlassable, ses fougues et ses trouilles, sa manière poético-populaire de s’adresser face caméra à son pote et de dire des pitreries ou des insanités. Il faut interroger l’objet cinéma face à une industrie sévère où le documentaire a toujours davantage de peine à exister dans les salles . La perplexité en première impression est de mise : le film est maladroit, sans réelle fugurance cinématographique, sa seconde partie au Pérou inutile et trop longue, l’écriture paraît inexistante et l’on serait tenté de le classer à la va-vite comme un film potache trop intime que feraient des potes entre eux au téléphone ou à l’appareil photo sans réfléchir à ce que peut être faire un documentaire. Tel que Sophie Letourneur avec la même matière intime peut le faire. Quenard se réfère au duo Alban Teurlai et Thierry Demaizières, coauteurs du remarquable et percutant Cœur sanglant, et de fait on peut se demander ce que deviendrait Raphaël Quenard filmé par Teurlai/Demaizières ?

Le énième degré comme destination

Alors de quoi s’agit-il au juste dans ce documentaire de 1h05 produit par Hugo Selignac, l’autre complice de l’ascension Quenard ? D’une histoire d’amitiés (donc d’amour) comme dans Chiens de la casse, celle de David et Quenard, sorte de Laurel et Hardy, duo de travail cocasse et improbable, l’un voulant réussir en tant que metteur en scène, l’autre rencontrant le premier alors même qu’il était encore inconnu et trouvant en miroir un jumeau, une oreille, une écoute. Hugo David se trouvant à accumuler des dizaines d’heures de rush sur son nouvel ami Quenard, et assistant médusé à la transformation de son statut d’acteur-figurant à celui de star.

I love Peru n’est peut-être pas un grand documentaire, mais il vaut incontestablement comme pacte d’amour et déclaration royale d’amitié entre ces deux-là. Il vaut aussi comme état des lieux d’un passage, sociologie d’un phénomène : comment passe-t-on en si peu de temps de l’anonymat de figurant, second rôle à l’ultra-médiatisation de Raphaël Quenard ? Le film ne donne pas de réponse, il prend la mesure d’un acteur on the edge.

La ligne du Condor : ligne de l’air, de hauteur, d’amplitude

Tout l’art de Quenard et de David est de jouer sur cette ligne impalpable, fragile, touchante, drôle, parfois ennuyeuse, cabotine et folle, où le spectateur ne sait jamais au juste si ce qui est raconté est du lard ou du cochon, si vraiment l’intime semblant être filmé à l’improviste est celui de Quenard ou une construction fantasmagorique. Le duo Hugo David-Raphaël Quenard prolonge ici cette veine troublante et intrigante commencée avec leur court-métrage L’Acteur ou la surprenante vertu de l’incompréhension. Jouer toujours sur second degré, implanté au cœur du dispositif narratif : ne jamais savoir le régime de vérité ou de feinte, le degré d’ironie ou de véracité des images filmées n’est pas sans rappeler le cinéma de Dupieux. Ce énième degré surtout résonne avec l’entêtante force de frappe de l’acteur Quenard, sa magie verbale et son charisme étrange. Interrogé sur ce qui l’anime profondément, Raphaël Quenard répond : un amour divin du jeu, un désir de voler toujours plus loin, plus haut, tel le condor qu’il poursuit au Pérou, et qu’il lui a bien fallu cela pour résister au monstre du rejet dont il fût l’objet dans ses débuts.

La vérité, il n’y a pas de vérité

Cette fissure permanente entre la (pseudo) authenticité de l’acteur filmé jusque dans son plus simple élément (cul à l’air, trou de balle flouté) et l’ambiguïté sur le statut véridique ou pas de ce qui est dit résonne avec la citation de Pablo Neruda qui ouvre I love Peru. La vérité c’est qu’il n’y a pas de vérité ! Ce fil narratif-là (qui rappelle le très fort documentaire d’Armel Hostiou, Le Vrai du faux) est la plus grande réussite du duo David-Quenard en même temps qu’il s’ajuste parfaitement à l’image que projette l’acteur Quenard : une immense sensation d’authenticité vrillée en son cœur par des éléments de profonde ambivalence.

Péroraison Artaudienne sur les vertus du trou de balle

Il faut voir Quenard entamer tout à coup une péroraison culottée et démente sur les formes et vertus de son trou de balle pour mesurer ce degré de vérité et de jeu. Dans cette scène où son jeu ne va pas vers l’ironie ni le second degré, c’est Artaud qui apparaît, tout le théâtre et son double, un acteur brûlé, cramé par sa notoriété fulgurante en même temps qu’un autre Quenard.

Celui-là même qui sans cesse nous dit à nous spectateurs : rien de ce que je dis n’est vrai, soyez témoin de ma falsification. Ou soyez témoin de mon incandescence. Moi je ne m’importe pas, voyez-moi comme un acteur. Et qu’est-ce qu’un acteur ? Une imposture. Un trou. Une balle. Un rêve de condor.

C’est sans doute là la beauté intrépide de I love Peru : bifurquer sans cesse du sujet principal de cette virée au Pérou dont tout le monde se fiche, cette façon qu’ont les deux réalisateurs de ne filmer que Quenard et jamais David (alors qu’on pourrait supposer des plans de lui aussi) sans jamais se perdre dans un narcissisme vain, toujours aller creuser l’énigme Quenard, l’art qui rime avec son nom, le coup monté qu’il nous joue et dans lequel il se perd lui-même. C’est tout Quenard et son traquenard. Stylé. Barré. Gérard Philipe ressuscité brûlant et enfiévré dans le Cid.

LE PÉROU C’EST LE JEU-BORDER D’UN ACTEUR FÉTICHISÉ, LE PÉROU C’EST L’AMOUR.

Cette hyperbole d’un acteur aimé, admiré (« léché, lynché, lâché » entend-on dire comme leitmotiv des nouvelles stars) tout autant qu’esquinté et carbonisé par ses excès, son amour fou des fondations du jeu, est la grâce dingue d’I love Peru, sa malice espiègle, son intensité désinvolte.

Raphaël Quenard est un showman, Hugo David un œil-oreille, espérons que les deux poursuivent leurs aventures sur les planches d’un théâtre pour un seul en scène.

I love Peru : bande-annonce

I love Peru : fiche technique

Réalisation et scénario : Hugo David, Raphaël Quenard
Montage : Méloé Poillevé
Son : Alexis Place, Antoine Citrinot, Niels Barletta
Musique : Théodore Vibert
Étalonnage : Arthur Paux
Sociétés de production : Lipsum Productions, Chi-Fou-Mi Productions, Wašté Films
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h09
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 juillet 2025

« Dred Scott » : enquête sur les fantômes d’une Amérique fracturée

1893, New York. Dans le vacarme d’une ville en pleine mutation, un jeune Afro-Américain, orphelin et marqué au fer rouge, tente de s’extirper du magma social. Dred Scott hérite ici du rôle de témoin actif, d’enquêteur par accident et d’archéologue malgré lui d’une mémoire collective encore croupissante. Un polar historique ? Un western urbain ? Un récit d’initiation aux allures de confession ? Tout cela à la fois, avec une ambition sincère, mais pas toujours bien calibrée.

Bienvenue dans l’Amérique post-Sécession, trente ans plus tard, lorsque les plaies se sont refermées en surface mais suintent encore à la moindre allusion au passé. Le récit est indexé à un meurtre : celui d’un ancien général de l’Union, Hadley. Rapidement, l’affaire déterre des rancunes, des complicités douteuses et, surtout, fait état d’un mystérieux bijou, un collier d’émeraudes volé à des soldats sudistes. De là, tout s’enclenche : l’histoire bascule de l’enquête criminelle vers une reconstitution intime, celle d’un héros ordinaire à la recherche de ses origines et d’un héritage familial éclaté.

Tom Graffin et Jérôme Ropert, déjà connus pour leur travail sur Ange Leca, bâtissent un récit ambitieux, où les figures de pouvoir (anciens planteurs, militaires, policiers corrompus) croisent des trajectoires sociales ascensionnelles ou contrariées. Le personnage de Byrnes, chef de la police, à la fois mentor, protecteur et manipulateur, est emblématique de cette ambivalence morale que le récit semble cultiver. À travers lui et Dred se dessine un duo plus trouble que complémentaire, dont la dynamique porte une bonne part de la tension narrative.

Si l’histoire séduit par la richesse de ses enjeux, le personnage principal laisse, paradoxalement, une impression d’effacement. Sa trajectoire aurait pu porter une voix forte, singulière, habitée par la rage ou le doute. Or, c’est un silence poli qui s’installe, un héros spectateur d’une intrigue qui semble trop souvent s’écrire autour de lui, plutôt que par lui. On voudrait l’accompagner dans ses tiraillements, mais l’écriture ne parvient pas toujours à lui donner cette chair psychologique indispensable à l’identification ou l’attachement du lecteur.

Côté dessin, les personnages sont expressifs, les ambiances soignées, les rues new-yorkaises souvent bien campées. Le cahier final, consacré aux recherches graphiques et au contexte historique, enrichit la lecture, qui pose avant tout les bases d’un récit aux multiples promesses : un contexte historique rarement exploré en bande dessinée francophone et une volonté d’aborder de front les héritages raciaux et politiques d’une Amérique à peine sortie de sa guerre civile. 

On sent l’ambition, l’honnêteté de la démarche, et l’on espère que le second tome, à venir, saura corriger les quelques faiblesses constatées en donnant à Dred une voix plus personnelle et fiévreuse. Car c’est dans la tension entre l’intime et le politique que le récit peut réellement briller. Et pour l’heure, cette tension n’est que partiellement exploitée. À suivre, donc. Mais d’un œil plus curieux que passionné.

Dred Scott, Tom Graffin, Jérôme Robert et Thibault Descamps
Bamboo, mai 2025, 64 pages 

Note des lecteurs0 Note
3

« Mise en scène et coordination de l’intimité » : une révolution silencieuse

Il arrive qu’un livre, sans hausser la voix, parvienne à déplacer des lignes jusque-là figées. Mise en scène et coordination de l’intimité de Rachel Zekri (Armand Colin) appartient à cette catégorie d’ouvrages discrets mais nécessaires, ceux qui ouvrent des chemins concrets, balisés, pour mieux transformer nos pratiques et nos représentations.

Dans un monde artistique encore hanté par l’idée romantique du génie qui transgresse, Rachel Zekri pose une autre image : celle du geste chorégraphié, consenti, intentionnel, qui libère au lieu d’imposer. C’est l’anti-« on verra sur le plateau ». Un manifeste méthodique pour une intimité respectée et narrée avec soin, sur scène comme à l’écran.

Dès les premières pages, Rachel Zekri affirme ce qui constitue l’ossature de sa pensée : l’intimité est un espace à écrire, à baliser, à répéter. Nudité, baisers, préliminaires, coït, accouchement, avortement, violence sexuelle : autant de scènes qui, autrefois, faisaient l’objet d’un flou artistique, parfois volontaire, souvent brutal. Elles sont ici abordées avec une précision remarquable, à l’aide de schémas explicatifs. À la place de l’exposition hasardeuse du corps, Rachel Zekri propose une mise en scène technique, professionnelle, où chaque geste, chaque souffle est pensé comme un fragment du récit, et non comme le débordement de l’intime.

Le concept central de Mise en scène et coordination de l’intimité est ici défini comme une pratique articulant consentement, narration et technique. Son objectif est double : protéger les interprètes tout en affinant le langage scénique de l’intime. Car, contrairement à une idée reçue, baliser ne tue pas la spontanéité ; cela lui offre tout au plus un cadre où s’épanouir sans danger.

CLIRP, ou l’éthique à l’œuvre

L’acronyme CLIRP (Conditionnel et contextuel, Librement donné, Informé, Réversible, Participatif) est d’une importance capitale dans la démonstration de l’auteure. À rebours d’un consentement « global » ou supposé acquis dès le contrat signé, il impose une granularité dans l’accord : chaque geste, chaque plan, chaque interaction demande à être redéfini dans ses conditions exactes. L’acte de jouer ne souffre alors aucune confusion.

Les limites deviennent des portes, que l’on ouvre et referme librement. L’espace du corps est souverain, même quand il entre dans la fiction. Cette souveraineté est d’ailleurs soutenue par des outils concrets – « riders » (ou navettes), mots-signaux, exercices préparatoires, positions étudiées en amont – qui ancrent l’éthique dans le quotidien du plateau.

L’ouvrage propose une véritable grammaire de la narration intime. Il détaille les outils d’une langue scénique nouvelle : gestion de l’espace, niveaux de toucher, tempo, rythme, gravité, respiration, types de mouvement… Le vocabulaire change aussi : « muscle », « os », « peau », remplacent les termes sexualisés ; « ton personnage embrasse son personnage », remplace « tu l’embrasses ». La désidentification du corps de l’acteur avec celui du rôle n’est pas un détail ; c’est une condition de sécurité psychique. Le langage devient un outil de distanciation respectueuse. « Toutes les expressions connotées sexuellement peuvent introduire du mal-être ou de l’embarras. Désexualiser le langage et parler des personnages plutôt que des comédien·nes, contribue à alléger tout le processus. »

Les scènes de non-consentement, souvent délicates à représenter, bénéficient d’une approche spécifique. Plutôt que de rejouer les clichés de l’agression ou du viol comme exposition spectaculaire, Rachel Zekri propose une dramaturgie du trouble, de l’ambiguïté, de la dissymétrie.

Elle insiste : ce ne sont pas les artistes qu’on malmène, mais les personnages que l’on interroge. Et pour cela, il faut des outils techniques, mais aussi une rigueur éthique, une attention constante au « de-rolling » (sortie du rôle), une coordination avec les départements du son, des costumes, de la lumière, comme on le ferait dans une scène de combat. Car il s’agit bien ici de mettre fin à une violence systémique, souvent maquillée en « exigence artistique ».

Dans son entreprise, l’auteure repense aussi les corps. Les corps gros, trans, non-binaires, enceints, menstrués, vieillissants : tous ont droit à une représentation non fétichisée, non stigmatisée, non mise en doute. Cela suppose un casting responsable, une adaptation des accessoires (binders, caches, prothèses), un langage respectueux et surtout, une prise en compte de la temporalité queer, ce rythme différent du mainstream, qui demande du soin plutôt que de la vitesse.

Cette attention s’étend aussi aux mineur·es, pour lesquels la protection réglementaire est rigoureuse : autorisation préfectorale, encadrement spécifique, respect scrupuleux de certaines règles… L’intimité n’est jamais un terrain neutre : c’est un champ politique, un lieu de pouvoir. Rachel Zekri s’attache à en faire un lieu d’émancipation.

De la scène à la société

Ce que Mise en scène et coordination de l’intimité esquisse, c’est une éthique du regard autant que du geste. Dans une société saturée d’images où le nu, le sexe, la violence sont souvent consommés sans conscience, Rachel Zekri rappelle que ce que l’on montre compte autant que la manière dont on le montre. Elle défend un art plus lent, plus respectueux, plus habité. Un art qui fait du cadre non une contrainte, mais une respiration.

L’intimité, au théâtre ou à l’écran, n’est pas un hors-champ de la narration : c’est l’un de ses cœurs les plus sensibles. Et si le corps est un récit, il mérite un langage digne, pensé, respectueux. Ce livre n’est pas seulement un guide pour professionnels, c’est également et surtout une invitation à repenser nos manières de regarder, de mettre en scène, d’exister ensemble.

Rachel Zekri signe ici une œuvre qui devrait figurer non seulement dans les bibliothèques des écoles d’art dramatique et des plateaux de tournage, mais aussi dans celles des spectateur·ices qui croient encore que l’intimité est affaire de vérité. Elle est, en réalité, affaire d’écoute, de cadre, de conscience. Et ce n’est pas moins poétique – c’est même plus.

Mise en scène et coordination de l’intimité, Rachel Zekri
Armand Colin, mai 2025, 208 pages

Note des lecteurs1 Note
4

« La Vallée du vivant » : chronique douce-amère d’un éveil écologique

À mi-chemin entre le roman graphique et le documentaire illustré, La Vallée du vivant s’avance comme un conte initiatique enraciné dans une France bien réelle : celle de la Drôme, et plus précisément cette Biovallée que d’aucuns considèrent comme un laboratoire à ciel ouvert pour une écologie incarnée. Un récit qui se veut à la fois introspectif et collectif, personnel et universel. 

Juliette, 35 ans, Parisienne d’adoption et publicitaire en quête de sens, vit les affres de ce que l’on pourrait appeler une double fatigue : professionnelle et existentielle. Cernée par l’éco-anxiété, sous le coup d’une vie de couple recomposée qui sonne faux, elle se sent engloutie par l’inanité de son quotidien. Tout bascule avec le décès de son père, prélude classique à l’éveil, comme un passage initiatique vers un ailleurs intérieur. En vidant la maison familiale, elle découvre des fragments de passé : une photo étrange, un journal, un secret. La quête peut commencer.

Ce fil narratif, presque archétypal, n’est pas sans évoquer ces récits d’émancipation douce où le choc d’un deuil ou d’une révélation pousse l’héroïne à se confronter à elle-même, aux autres, à la nature. Juliette quitte donc Paris et descend dans la vallée de la Drôme. Là-bas, à Die et ses alentours, elle découvre un territoire à part, où se mêlent utopies concrètes, pratiques écologiques et formes communautaires alternatives. L’album se veut alors guide, carnet de voyage et manifeste : agriculture biologique, énergie partagée, solidarité intergénérationnelle, sobriété heureuse… Une panoplie d’initiatives locales est passée en revue avec un enthousiasme parfois communicatif.

Car sur le fond, l’intention est précieuse. Il y a dans La Vallée du vivant une véritable volonté de mettre en lumière ce qui fonctionne ailleurs, dans l’ombre des grandes métropoles : une autre façon d’habiter le monde, de produire, de consommer, de vivre. Et dans cette période où le mot « transition » est souvent vidé de son sens, l’album a le mérite de redonner chair aux alternatives.

Mais si le message est clair, c’est dans la forme que le bât blesse. Le scénario de Fabien Rodhain manque quelque peu de subtilité. Les dialogues sonnent trop souvent comme des slogans, ou des extraits de brochure touristique. Les passages où Juliette, pourtant perdue dans ses pensées ou ses douleurs intimes, se voit soudain asséner un monologue sur les vertus de la permaculture ou la résilience du territoire ont quelque chose d’artificiel. 

De même, le ressort dramatique autour du secret paternel s’effondre une fois révélé. Le mystère, lentement instillé, ne tient pas ses promesses : ni émotionnellement ni narrativement. Tout cela manque de souffle, comme si la fiction avait été conçue uniquement pour servir le propos, et non l’inverse. 

Reste toutefois le plaisir réel de la découverte : paysages drômois baignés de lumière, visages bienveillants, villages aux noms qui fleurent bon le sud et l’engagement. Il y a dans ces pages une générosité certaine, une foi dans le local, dans le possible, qui fait du bien. La sincérité de l’entreprise emporte une forme d’adhésion.

La Vallée du vivant n’est donc pas tant une grande bande dessinée – maladroite, souvent démonstrative – qu’un vecteur, un relais, un manifeste. Et si elle donne envie d’en savoir plus sur la Drôme, d’aller marcher dans les collines de Die, de découvrir ces lieux alternatifs qui tentent de réconcilier l’homme et son milieu, alors peut-être a-t-elle atteint son objectif.

La Vallée du vivant, Fabien Rodhain et Alicia Grande 
Bamboo, mai 2025, 88 pages

Note des lecteurs1 Note
3

La Petite Bonne de Bérénice Pichat : au cœur d’une mise en scène romanesque implacable

4

La Petite Bonne est le quatrième roman de Bérénice Pichat, celui qui l’a révélée au grand public. Un passage par l’émission La Grande Librairie en pleine rentrée littéraire 2024, une parution promise au Livre de Poche, voilà le petit succès du livre qui vient de recevoir le Prix des libraires 2025.  Bérénice Pichat livre un roman polyphonique, entre prose et vers libres. Elle raconte l’après-guerre, les gueules cassées, l’invisibilité. Une rencontre aussi. Le tout dans un (presque) huis-clos sur deux jours décisifs et tragiques, emprunts de musique et de reconnaissance.

La Petite Bonne est avant tout une histoire de corps, de trois corps domestiques et sociaux. Le premier, celui de la petite bonne qui donne son titre au roman mais qui n’a pas de nom ou de description physique. Elle ne parle pas directement dans le roman, mais tout d’elle s’exprime à travers des vers libres qui sont comme l’expression de sa pensée immédiate et de ses mains qui s’agitent, agissent. Elle fait et elle pense. Elle accède par cela à l’intelligence qu’on lui refuse, en tant que corps de métier, voué aux autres, avant tout. Elle ne doit jamais croiser les maîtres. La voilà pourtant en présence d’Alexandrine, elle comprend qu’elle vient la soulager d’un lourd fardeau (et d’une grande culpabilité), et de Blaise, la gueule cassée de la Première guerre mondiale qui vit reclus depuis vingt ans et que le désir de vivre a quitté. L’occasion d’une partie de campagne pour Alexandrine, sa première vraie sortie depuis de la blessure de guerre, est aussi celle de la confrontation/rencontre entre Blaise et sa bonne. Les bourgeois s’expriment en prose, comme dans un roman classique. Quand elle donne de la voix à sa petite bonne, Bérénice Pichat fait appel à la poésie, à ce qui est scandé, rapide, vif, qui va droit au but. Une troisième forme s’impose, elle aussi en vers libres, mais cette fois comme une adresse directe, un « je » mystérieux qui semble vouloir reprendre le pouvoir sur son histoire et surtout sur son corps : « Je sens mon corps s’animer / le sang circule / La lumière a envahi ma cellule/ et mon cœur/ Il bondit avec force/ comme s’il battait à nouveau/  normalement » (p 245-246). « Les corps de mes trois personnages vont se révéler petit à petit au lecteur » (voir La Grande Librairie). Corps dévoué au travail, corps mutilé qui ne peut plus jouer de piano et se sent inutile et corps « mutilé social » (selon l’expression de l’autrice, qui a coupé les ponts avec la société, l’amitié, la vie) se succèdent par leurs pensées retranscrites, sans qu’aucun dialogue ne nous soit jamais livré.

Le tour de force du roman est son sens de l’image, de la mise en scène, construire avec suspense et brio. On est pris tout entier dans cette lecture presque tragique. On y trouve tous les ingrédients : l’intrigue resserrée sur un temps court (ici deux jours à peine), l’enjeu très fort et cornélien, le nombre limité de personnages. Tous agissent ici malgré leur apparente impossibilité psychologique, empêchement social  ou immobilité forcée. On ne lâche pas ce récit polyphonique avant d’avoir lu le dernier mot, de comprendre ce qui se noue et se joue entre ces trois êtres. Bérénice Pichat n’en fait jamais des figures historiques floues mais redonne au contraire une voix singulière à chacun au travers de ce qu’ils voient et ressentent. Toutes ses descriptions bruissent et traversent le lecteur à l’image d’un souvenir d’avortement qui fait écho à d’autres scènes majeures décrites et vécues notamment dans L’événement (l’adaptation par Audrey Diwan), Vous ne savez rien de moi de Julie Héraclès ou encore Portrait de la jeune fille en feu. Les personnages se dévoilent sans discours tout faits ou longues tirades, mais par ce qu’ils font, et leurs interactions inattendues, presque interdites par l’époque, la classe sociale, la culture. Quand la petite bonne découvre la musique, les voix surtout qui s’élèvent de Requiem de Mozart entendu à travers un gramophone, c’est tout son corps qui vibre, s’éveille et celui du lecteur avec elle.

Avant La Petite Bonne, Bérénice Pichat a écrit une trilogie historique autour de l’après-guerre (Première guerre mondiale) et située dans le Queyras. Une manière pour elle de multiplier les mises en corps, puisqu’elle explique que, pour écrire, elle se met entièrement dans la peau de ses personnages et imagine comment elle aurait agi à leur place. Nul doute que c’est ce qui fait la force de son écriture poétique et sensorielle, et surtout jamais naïve où les héroïnes se révèlent fortes sans besoin de grandiloquence et où la sororité se cache là où on ne l’attend pas.

La Petite Bonne : informations détaillées

Résumé : Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

Auteur(e) : Bérénice Pichat
Edition : Les Avrils
Nombre de pages : 272
EAN : 9782383110293
Date de parution : 21 août 2024
Prix des libraires 2025

 

Cloud, de Kiyoshi Kurosawa : monstres ordinaires de l’ère numérique

Fidèle à ses habitudes, Kiyoshi Kurosawa trompe les attentes et s’affranchit des règles de genre, en tentant avec Cloud un grand écart entre thriller psychologique et comédie d’action, le tout teinté de mystère et de critique sociale. Pari à moitié tenu : si le film tisse une toile d’intrigue et de menace dans sa première moitié, le basculement narratif est ensuite mal maîtrisé.

Comme prévu, Kiyoshi Kurosawa est de retour, à peine une semaine après la découverte de son moyen-métrage d’horreur Chime, qui nous ramenait une dizaine d’années en arrière dans la filmographie du maître japonais. Retour au long-métrage avec ce Cloud au titre énigmatique, qui semble initialement s’inscrire dans une même veine menaçante et ambigüe, avant de s’engager dans un virage inattendu.

L’histoire est centrée sur Ryôsuke Yoshii (Masaki Suda), un jeune homme qui, en marge de son emploi de manutentionnaire dans une usine de vêtements, arrondit ses fins de mois grâce à ses activités de revente en ligne. Volontairement insignifiant au travail – il refuse systématiquement les pressions appuyées de son patron pour le promouvoir chef d’équipe – il se révèle opportuniste et amoral dans le cadre de son « autre » occupation. Ainsi, il est passé maître dans l’anticipation des besoins matérialistes les plus triviaux (une figurine collector, par exemple), qu’il exploite cyniquement en persuadant de « petites gens » de lui vendre l’objet en question à un prix dérisoire, avant de le revendre en ligne à un tarif exorbitant. La critique sociale qui se trouve au cœur du scénario écrit par Kurosawa, est l’aspect le plus intéressant du film. Yoshii n’a rien du héros vertueux et sympathique, il incarne au contraire ce que le Japon ultra-libéral fait de pire : un homme dont la logique capitaliste domine tous les aspects de sa vie (jusqu’à sa relation avec sa compagne Akiko, à qui il fait miroiter une amélioration de leur condition socioéconomique), et qui n’hésite pas à arnaquer et exploiter les autres. En outre, il est totalement dépourvu de courage. Dès qu’il s’agit de se confronter à la conséquence de ses actes, il fuit. Quand son « mentor » Muraoka (Masataka Kubota), pourtant pas plus honorable que lui (il jalouse même Yoshii qui, contrairement à lui, a une petite amie), lui propose d’investir avec lui dans un « coup » plus ambitieux, il ne parvient pas à s’y résoudre, trop frileux devant les risques.

Sous le vernis minimaliste, typique du cinéaste, Cloud contient ainsi une critique acerbe de l’hypocrisie du capitalisme numérique. Celle qui permet à des pleutres planqués chez eux et qui se cachent derrière des avatars révélant des fantasmes pathétiques (celui de Yoshii est « Ratel », un animal connu pour son agressivité), de s’enrichir sans effort ni génie. Kurosawa nous montre qu’à l’inverse de ses films d’horreur, le mal s’incarne, dans la vie réelle, dans des types parfaitement quelconques, affables et sans histoire, mais dénués d’émotion et de morale, pour lesquels la cupidité est le seul moteur. Bref, les monstres ont un visage banal.

Yoshii, qui sent se rapprocher une menace invisible, décide de déménager à la campagne avec Akiko. Souhaitant « professionnaliser » ses activités, il engage un jeune assistant qui, lui non plus, n’étouffe pas sous les scrupules. C’est alors que le film bascule dans un autre registre. Brusquement, Yoshii devient la cible d’un complot improbable, constituée de victimes de ses arnaques mais aussi d’individus aux motifs bien plus discutables (Muraoka, jaloux du « succès » de son ancien protégé, largement fantasmé, ou Miyake, un marginal qui vit dans un cyber café et qui est conditionné par la logique punitive d’internet), et même d’un désaxé (son ancien patron Takimoto, symbole d’un monde déchu, qui ne supporte pas qu’un subordonné se soit émancipé de son autorité, et est désormais dans une logique autodestructrice sans retour). Cette brochette de conspirateurs représente une autre dérive de notre merveilleux monde numérique : ces cyber-vigilantes qui utilisent les ressources du net pour passer du lynchage numérique à l’exercice de leur propre justice pour le moins radicale. Leur projet ? Enlever « Ratel » puis le torturer, voire l’immoler, en livestream ! On ne s’étonnera pas que Yoshii restera complètement interdit face à cette brutale confrontation à la réalité, qui renvoie aussi à sa propre culpabilité…

Hélas, ce revirement narratif s’accompagne d’une inflexion stylistique maladroite et trop brusque. Avec l’irruption de l’expédition punitive coïncide en effet celle d’un thriller d’action (longues séquences de poursuite dans la forêt et de fusillade finale) saupoudré d’un humour absurde typiquement japonais. Si l’on sourit parfois à la vue de l’équipe de bras cassés dont le projet rocambolesque est contrarié par l’assistant de Yoshii, qui s’est mué en assassin au visage d’ange, on ne peut que regretter cette tournure mal maîtrisée, qu’on n’avait pas vu venir, ainsi que la légèreté de ton qui désamorce la critique. La conclusion sanglante, qui voit Yoshii prendre cruellement la mesure de ses actes, ne peut sauver l’impression laissée par un film hybride qui négocie mal des virages stylistiques il est vrai assez osés. Kiyoshi Kurosawa nous a habitués à des frontières poreuses entre différents genres, souvent avec succès. Cette fois, le résultat est malheureusement inabouti.

Synopsis : Yoshii est un jeune ouvrier discret qui devient revendeur en ligne pour arrondir ses fins de mois. Opportuniste et ambitieux, il quitte son emploi, s’installe avec sa petite amie à la campagne, et engage un assistant pour développer son activité. Mais ses méthodes commerciales agressives et son mépris des conséquences attirent la colère de clients lésés, d’anciens collègues et de concurrents, qui s’organisent en ligne pour se venger. 

Cloud : Bande-annonce

Cloud : Fiche technique

Titre original : Kuraudo
Réalisateur : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Interprétation : Masaki Suda (Ryôsuke Yoshii), Kotone Furukawa (Akiko), Daiken Okudaira (Sano), Yoshiyoshi Arakawa (Takimoto), Masataka Kubota (Muraoka)
Photographie : Yasuyuki Sasaki
Montage : Kôichi Takahashi
Musique : Takuma Watanabe
Producteurs : Atsuyuki Igarashi, Takuya Matsumoto, Masaya Nagayama, Masato Usui et Kazuhiro Ôta
Sociétés de production : Nikkatsu et Tokyo Theatres Company
Durée : 123 min.
Genre : Thriller psychologique
Date de sortie : 04/06/2025
Japon – 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Le Répondeur : Un imitateur qui a du répondant !

Une farce sensible aux résonances profondes : Sous l’apparence d’une comédie légère, Fabienne Godet joue avec l’illusion et la vérité, révélant les liens invisibles qui façonnent notre quotidien. À travers le jeu des apparences et des voix, elle nous rappelle que la beauté véritable réside dans l’authenticité des émotions et la richesse des cœurs. Un récit d’une surprenante justesse qui célèbre l’humain dans toute sa complexité.

Pour son cinquième long-métrage, Fabienne Godet adapte avec beaucoup de finesse et de sensibilité le roman éponyme de Luc Blanvillain paru en 2020. Cette comédie lumineuse et touchante, qu’on pourrait qualifier de farce ou de conte, tant elle est improbable dans la vraie vie, autorise par là-même des ressorts insoupçonnés sur la profondeur et la vérité des relations humaines, par un scénario d’une grande originalité.

Car cette histoire est avant tout la rencontre quasi fortuite de deux personnes que tout oppose a priori, mais tous deux à une période compliquée de leur vie : l’écrivain reconnu Pierre Chozène, qui cherche la quiétude pour écrire son roman le plus intimiste, et l’imitateur Baptiste Mendy, qui a beaucoup de mal à vivre de son talent.

La réussite et la crédibilité du film, dans ce genre de la comédie toujours difficile à réussir, est d’avoir su convoquer deux grands acteurs fins et délicats, mais très différents, dirigés par la réalisatrice avec la retenue et la justesse nécessaires pour assurer la vraisemblance de leurs personnages qui se transforment et prennent de l’ampleur au contact l’un de l’autre.

C’est ainsi Denis Podalydès (immense acteur qu’on ne présente plus), impeccable dans le rôle d’un Pierre Chozène désabusé par son entourage et ses multiples interactions extérieures, qui confie son téléphone et donc sa vie à Salif Cissé (ce jeune acteur noir déjà reconnu), qui se révèle, après une longue apprentissage d’imitation, être le parfait répondant que cherche l’écrivain (avec le mot répondeur, on joue habilement sur les mots).

Par une sonnerie reconnaissable, comique et décalée (le Freak de Chic), Baptiste Mendy répond donc à la place de Pierre Chozène, faisant au mieux pour suivre les instructions de l’écrivain en s’adressant aux gens qui inlassablement l’appellent : son père, son ex-femme Nathalie, sa fille Elsa, son ancienne maîtresse Clara (jouée par une authentique et enjouée Aure Atika), mais d’autres comme son éditeur ou le très prisé et sexy journaliste Gabriel Lazano, pour lequel Elsa a le béguin.

La voix de Denis Podalydès dans la bouche de Salif Sissé est incroyable de vraisemblance, un travail considérable de synchronisation des voix, sous le coaching de plusieurs imitateurs dont le très reconnu Michaël Gregorio. Il en va de même pour les autres imitations (parlées ou chantées) que Baptiste Mendy fait dans l’association théâtrale où il se produit, entouré d’une troupe de comédiens qu’on apprécie.

Bien entendu les ressorts, pour certains comiques mais aussi sérieux, du film viennent de la réponse apportée par Baptiste à chaque fois que retentit la chanson le Freak ! Ainsi, au-delà des instructions, il improvise en temps réel, dans la bouche de Pierre Chozène, étonnant souvent ses interlocuteurs avec quelques quiproquos savoureux. Pris au jeu, mais sans le vouloir vraiment, il se crée une vie propre dans le monde de l’écrivain, allant jusqu’à rencontrer et se faire apprécier d’Elsa (interprétée par la fraîche et faussement innocente Clara Bretheau), la fille de Pierre, cette peintre qui a bien du mal à vivre de ses toiles. Et étonnamment, lui qui est loin d’être le mâle séducteur qu’on attend, joue sur le registre de son côté nounours et de sa délicatesse, en affichant une profondeur de sentiments qui fait mouche.

Et par un twist auquel on pouvait s’attendre, chaque protagoniste va trouver une évolution favorable dans sa vie, sauf le fameux journaliste, trop imbu de sa personne : Pierre Chozène qui redécouvre l’amour avec Clara, Elsa qui trouve enfin le succès comme peintre, et Baptiste qui rencontre un vrai public comme imitateur, avec une fin ouverte sur le futur de ses amours, dans un monde qui s’ouvre enfin à lui.

La comédie de Fabienne Godet est un vrai bijou, on s’y amuse certes, mais elle captive avec quelques sujets clés de notre société bien assénés : quelles sont les relations qui comptent vraiment dans la vie, comment et peut-on vraiment se défaire de l’emprise de son smartphone ? Il nous apprend aussi que tout n’est pas dans la beauté apparente, en tout cas dans ses canons traditionnels, et fait la démonstration que la beauté intérieure, dont on se moque souvent, s’avère sans doute le trésor essentiel des rapports humains, qu’il faut savoir découvrir et exploiter, et ça on adore !

Bande annonce du film : Le Répondeur

Fiche technique :

  • Titre original : Le Répondeur
  • Réalisation : Fabienne Godet
  • Scénario : Fabienne Godet et Claire Barré, d’après l’œuvre éponyme de Luc Blanvillain
  • Musique : Éric Neveux
  • Décors : Jonathan Israel
  • Costumes : Elsa Bourdin
  • Photographie : Eric Blanckaert
  • Son : Marianne Roussy-Moreau, Anne Gibourg, Grégoire Chauvot et Laure Arto
  • Montage : Florent Mangeot et Florent Vassault
  • Production : Bertrand Faivre
  • Sociétés de production : Le Bureau et France 3
  • Société de distribution : Tandem
  • Genre : Comédie
  • Durée : 102 minutes
  • Dates de sortie en France : 14 janvier 2025 (Festival de l’Alpe d’Huez), 4 juin 2025 (sortie en salles).

Distribution :

  • Salif Cissé : Baptiste Mendy
  • Denis Podalydès : Pierre Chozène
  • Aure Atika : Clara
  • Clara Bretheau : Elsa Chozène
  • Manon Clavel : Fanny
  • IZM : Vincent
  • Harrison Arevalo : Gabriel Lozano
  • Serge Postigo : Gustave Marandin.
Note des lecteurs0 Note
3.5

Plus loin qu’ailleurs, envers et contre tout

0

Une fois de plus, Chabouté s’intéresse à un solitaire, presque un marginal de notre société, qui travaille depuis une vingtaine d’années au même endroit et habite depuis 28 ans le même logement, ne croisant quasiment jamais personne du fait de ses horaires décalés.

Mais on peut être un solitaire enfermé dans une routine implacable et avoir d’autres objectifs dans la vie. En fait, notre homme ne croise que son collègue Yvan qui vient le remplacer à la fin de sa permanence de nuit, dans un parking souterrain. Et comme Yvan n’utilise pas son prénom lors de leur bref échange lorsqu’il vient le relever, nous ne saurons même pas comment il s’appelle. Ce qui n’empêche pas Yvan de manifester une réelle surprise lorsqu’il comprend ce que son collègue compte faire de ses prochaines vacances, alors même qu’il n’en a jamais pris. Soit dit au passage, ce n’est pas réaliste, puisque c’est une obligation pour un employeur de faire en sorte que chacun obtienne des congés. Mais justement, Chabouté ne vise pas spécialement le réalisme ici.

Gérer l’imprévu

Notre homme éprouve le besoin de grands espaces et d’air pur. Pour cela il compte marcher sur les traces de Jack London dans le grand Nord, intégrant un petit groupe qui parcourra l’Alaska. Il a tout prévu, préparant son aventure avec des guides soigneusement choisis. Son billet d’avion est prêt. Sauf qu’un malheureux hasard va s’en mêler. Et quand la malchance s’en mêle, elle ne fait pas les choses à moitié. C’est le côté pessimiste de Christophe Chabouté qui fait retourner son personnage à la case départ, blessé aussi bien dans son orgueil que dans sa chair. Ainsi, il n’a pas d’autre solution au sortir de l’hôpital que de retourner dans son quartier. Mais quand on a décidé de partir, un contretemps n’arrête pas un homme vraiment motivé.

Il y a voyage et voyage

Quoi qu’il en soit, notre homme est en vacances, bien décidé à profiter de cette période. Il se trouve bloqué dans son quartier ? Qu’à cela ne tienne. Puisqu’il a décidé de voir les choses sous un autre jour, ce sera l’occasion de découvrir son quartier, lui qui n’y passait jamais qu’en coup de vent, avec comme seul objectif de rentrer chez lui ou bien d’aller à son travail. C’est bien un voyage qu’il a préparé, avec dans l’idée de faire des découvertes. Il est donc dans la bonne disposition d’esprit pour explorer. Et s’il ne fera pas de découverte extraordinaire en soi, le simple fait d’avoir du temps et d’en profiter pour regarder autour de lui va lui permettre de constater qu’il n’y a pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour trouver son compte en tant qu’explorateur.

Le temps de vivre

Malgré son petit handicap physique du moment, notre homme a du temps pour observer tout ce qui l’entoure. Le temps disponible est donc bien quelque chose de fondamental et on sent que le dessinateur en fait son message premier pour cet album. Mieux, il affiche un état d’esprit qui correspond parfaitement à son personnage, en montrant qu’avec une vraie disposition à l’observation, le monde qui nous entoure prend rapidement une tout autre tournure. Un petit effort permet d’en trouver des beautés cachées, voire de métamorphoser un détail pour lui faire prendre une autre signification. C’est ainsi que, très naturellement, la couleur vient s’intégrer à cet album dont l’essentiel est dans le magnifique noir et blanc que les habitués de l’univers de Chabouté connaissent bien. Les nuances de gris ne l’intéressent absolument pas l’illustration de couverture étant l’exception qui confirme la règle). Par contre, il exploite le contraste entre le noir et blanc pour transcender ses dessins, se contentant par moments de simples silhouettes magnifiques. Le dessin est donc un régal à l’exploration de cet album. Il faut dire que le style de Chabouté est remarquable, avec un réalisme sur les décors qui lui permet de mettre en valeur ses cadrages et ses décors, tout en faisant sentir les failles de ses personnages. Ainsi notre homme n’est évidemment pas un bavard, ce qui fait que l’album se parcourt assez (trop) rapidement, malgré ses 146 planches. On remarque au passage que même dans la rue, il faut trouver sa place. Notre homme saura se montrer intelligent pour la gagner, allant jusqu’à susciter la curiosité. Ce qui lui vaudra quelques échanges avec un autre paumé qui, lui, a fait le choix de fuir la société du profit.

Prise de conscience

Cet album n’est donc pas à proprement parler révolutionnaire, car il est bien dans la droite ligne de ce que l’auteur propose régulièrement. Néanmoins, il incite intelligemment à voir notre monde d’un œil plus attentif en prenant le temps de s’intéresser aux détails. Il se présente sous forme de chapitres tous ponctués par une courte morale, par celui qui, tout en explorant son univers habituel, en profite pour faire une véritable introspection. Nul doute qu’il ne se contentera pas de cette parenthèse et des improvisations allant avec. Il finira certainement par trouver les moyens d’aller au bout de son rêve, quoi que celui puisse lui coûter.

Plus loin qu’ailleurs – Christophe Chabouté
Vent d’Ouest : sorti le 7 mai 2025
Note des lecteurs0 Note
4

Escale à haut risque à Porto Rico

0

Le titre de la série est un anglicisme dérivé du mot tramping. Il renvoie au vocabulaire de la marie marchande et il désigne le transport maritime à la demande, par un navire de commerce non affecté à une ligne régulière. C’est ce que pratique Yann Calec, avec le Pierrick, cargo qu’il a acquis grâce au magot obtenu lors d’une précédente aventure de la série.

Calec profite donc de son indépendance avec un équipage choisi par ses soins. Bien évidemment, sa situation agace ses concurrents, mais il s’en sort grâce à son courage, sa détermination et la confiance de son équipage. Malgré quelques références aux épisodes précédents, cet album n°14 peut se déguster sans connaître le reste de la série.

Une mission pas vraiment choisie

Yann vit à Rouen (sa cathédrale peinte par Claude Monet) avec Rosanna ; ils sont les heureux parents de la petite Inès. Leur vie de couple a été secouée plusieurs fois, à cause des nombreuses absences de Yann. D’autre part l’armateur Gustave Perreira de la compagnie des Chargeurs et Affréteurs réunis (ancien employeur de Yann) détient une lettre d’aveu signé par Inès, grâce à laquelle il peut forcer la main à Yann, malgré les moyens peu glorieux déployés pour obtenir cette lettre. Perreira n’est pas à une magouille près. C’est ainsi qu’il s’arrange pour que Yann embarque à destination de Porto Rico, avec l’objectif de récupérer Le Kid un petit cargo immobilisé par la douane. Calec en a discuté avec son équipage, pour que tout le monde sache à quoi s’en tenir. Si la douane immobilise Le Kid, c’est probablement parce qu’elle sait que s’y trouve quelque chose de précieux, probablement petit, suffisamment bien planqué pour qu’il reste introuvable. Il ne suffira donc pas de venir réclamer Le Kid ; il faudra peut-être le faire sortir du port au nez et à la barbe des autorités et espérer sortir des eaux territoriales suffisamment rapidement pour échapper aux poursuites.

Une série qui se joue des aléas

Si vous ne connaissez pas la série, l’amorce d’intrigue devrait vous faire sentir que l’album contient son lot d’action et d’aventures, ainsi que quelques personnages troubles. A chaque nouvel album, on peut craindre la déception, car on s’imagine que les auteurs ont déjà bien exploité le milieu de la marine marchande dans lequel évolue leur personnage principal. D’autre part, la série continue malgré le décès en 2017 de son dessinateur d’origine, Patrick Jusseaume. C’est le scénariste Jean-Charles Kraehn qui achève le dessin du n°11 de la série Avis de tempête avant que Roberto Zaghi reprenne la partie dessin. Le style n’est donc plus tout à fait le même, par contre l’esprit reste, ce qui est l’essentiel. Il faut quand même savoir que si les parties en mer et dans le milieu maritime faisaient le charme des débuts de la série, en nous immergeant dans ce milieu avec un réalisme remarquable et en utilisant le vocabulaire adapté (avec de nombreuses notes de bas de page pour les précisions nécessaires), ce ne fut pas systématiquement le cas, notamment lors du cycle situé en Indochine pendant la période coloniale française. Ici, il faut attendre la page 25 pour voir le Pierrick en mer, direction Porto Rico. Ensuite, l’essentiel de l’album se situe là-bas, Yann Calec devant démêler pas mal d’embrouilles. Les amateurs d’aventures en mer devront attendre la dernière partie de l’album pour obtenir satisfaction. Ceci dit, de nombreux points de l’épisode tournent autour de l’univers de la marine marchande, raison d’être de la série. Ainsi, le début se passe dans une sorte de cabaret nommé le Ding Dong Dingue et Calec se trouve impliqué dans un écheveau où des personnages évoluant dans le milieu de la Marine marchande côtoient des malfrats, certains apparaissant dans de précédents épisodes de la série, mais pas tous. Nous avons donc droit à quelques nouvelles têtes et à de nouveaux personnages douteux qui nous valent des péripéties qui méritent le détour.

Pour entrer dans le détail

Tout compte fait, le dessin de Roberto Zaghi s’avère de qualité, même s’il ne fera pas oublier celui de Patrick Jusseaume. Quant aux couleurs, elles sont signées Jambers. C’est une réussite qui nous vaut par exemple une page 47 qui fait plaisir à voir. Sur quatre bandes, nous avons d’abord le Pierrick en plan large sur une mer légèrement agitée, avec des reflets jaunes sur des vaguelettes qui annoncent le soleil couchant, une deuxième bande avec deux dessins dont celui de droite en plongée sur un grand bureau où nous profitons d’une décoration au sol avec des carreaux en mosaïque géométrique. Sur les deux autres bandes, une succession de vignettes montre un homme retenu prisonnier dans un lieu relativement sombre, interrogé par deux autres. Des stores à lamelles filtrent la lumière, faisant des stries sur les visages et les silhouettes. Malheureusement l’aspect esthétique montre ses limites, car suivant les zones, l’inclinaison des stries diffère au point qu’on se dit que ça ne colle pas. Ce défaut est à l’image de l’album et de la série. En effet, l’ensemble est agréable et bien conçu, mais manque du petit plus qui pourrait la faire décoller vers quelque chose de vraiment mémorable

Tramp 14 : Escale à haut risque – Jean-Charles Kraehn (scénario) – Roberto Zaghi (dessin) – Jambers (couleurs)
Dargaud : sorti le 14 mars 2025

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Traqué dans l’espace » : la dernière chasse humaine

Duo écossais assez peu connu en francophonie, Chris Baldie et Michael Park signent avec Traqué dans l’espace une œuvre rythmée et inventive, qui ressuscite l’esprit du space opera tout en y injectant une tendresse inattendue. Paru aux éditions Bamboo, au sein de la collection Les Aventuriers d’ailleurs, ce récit se lit d’une traite, avec une certaine gourmandise.

L’humanité n’est plus. Du moins, c’est ce que l’on pensait. Un homme, un seul, a survécu. Il est retrouvé par hasard sur une planète lointaine, échoué dans un sarcophage cryogénique enfoui dans la glace. Il est le dernier témoin d’un monde effacé, même s’il l’ignore encore. Il avait fait une promesse à sa femme enceinte : partir quelques jours en mission, puis endosser le costume du père de famille responsable. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu.

Le lecteur suit ce rescapé, réveillé dans un futur trop lointain pour être compréhensible, trop hostile pour être supportable. Ce qui l’anime ? Le souvenir de Kathy, un éventuel retour sur Terre. Cette obsession, désespérée, agit comme un fil rouge dans un album peuplé d’espèces exogènes, de chasseurs de primes et de secrets révélés par bribe.

Traqué dans l’espace fait le grand écart entre la mélancolie d’un survivant et la mécanique brutale du space western. Le dernier humain a une certaine valeur biologique et, dès son réveil, il devient la cible d’une traque interplanétaire orchestrée par les Katzanis, une race redoutée pour sa brutalité.

Six chapitres. C’est ce qu’il faut à Chris Baldie et Michael Park pour caractériser ses protagonistes, les opposer ou les rapprocher, en faisant cohabiter spectacle et moments de respiration. Leur récit SF se teinte volontiers d’humanité, de dérision et supporte de nombreuses thématiques, parmi lesquelles l’ostracisme, l’armement militaire, la famille, le deuil ou encore la loyauté. 

Par touches successives, à travers une construction non linéaire, le lecteur recolle les morceaux d’un double puzzle mémoriel : individuel, lié au survivant, le « Capitaine », mais aussi spatial, à travers l’histoire des peuples qui coexistent plus ou moins harmonieusement. Qui est vraiment ce capitaine ? Que signifiait cette mission de quatorze jours ? Et pourquoi l’humanité a-t-elle disparu ? Autant de questions qui vont former le cœur battant de l’album.

Le dessin tranche ici avec la gravité du propos : un style cartoonesque semi-réaliste, à mi-chemin entre le comics indé et l’animation rétro, qui surprend par sa capacité à faire passer l’émotion sans surenchère. Le découpage est dense (souvent de nombreuses cases par page) et injecte une énergie continue, proche du montage cinématographique, rythmant l’ensemble avec une efficacité remarquable. 

Traqué dans l’espace ne se perd jamais dans les nébuleuses d’un cosmos trop vaste pour son propre bien. C’est un récit à hauteur d’homme, sous ses oripeaux de science-fiction. On y parle d’amour, de mémoire, de solitude, de perte, encapsulés dans une aventure qui ne lâche jamais la bride. À lire.

Traqué dans l’espace, Chris Baldie et Michael Park
Bamboo, juin 2025, 248 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Duck and Cover » : uchronie stylisée

Dans Duck and Cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque reforment leur tandem pour un récit complet qui dynamite l’imaginaire des années 50 à coups de monstres extraterrestres et sur fond de guerre froide. À travers cette uchronie radioactive, les deux compères revisitent les angoisses de l’époque avec une verve pulp assumée, offrant au lecteur une odyssée adolescente inclassable.

Tout commence dans une salle de classe typiquement américaine, quelque part en 1955. L’ombre de l’apocalypse plane, un court-métrage de prévention s’efforce d’inculquer aux enfants la marche à suivre en cas d’attaque nucléaire : se baisser, se couvrir, espérer. Et dans cette Amérique un brin paranoïaque, la fiction bascule soudainement en cauchemar : une bombe tombe vraiment, avec des conséquences inattendues. Seuls ceux qui avaient été punis, en colle, donc contraints de rester à l’abri, survivent. Une bande mal appareillée, qui va devoir se serrer les coudes face à un danger encore indéterminé.

À partir de cette entrée en matière, le spectacle va s’enclencher et les genres, s’hybrider. Les adolescents rescapés se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines, où les tripodes extraterrestres côtoient des insectes géants, des calamars mutants et d’autres chimères tout droit sorties d’un cauchemar horrifique. Scott Snyder et Rafael Albuquerque convoquent ainsi une galerie de monstres dignes des pulps les plus fantasques, entre hommage affectueux et dérapage contrôlé.

Le pitch est alléchant et il s’enrichit de bon nombre de thématiques secondaires – du racisme à la quête identitaire. Les planches impeccables de Rafael Albuquerque, tout en angles nerveux et en lumières contrastées, se prêtent parfaitement à l’exercice, et la caractérisation des protagonistes passent aussi par un art de la mise en scène consommé. Failles intimes, métamorphoses héroïques, le lecteur explore quelques beaux moments d’humanité au milieu du chaos. Le récit glisse progressivement vers une radiographie de l’adolescence : l’effondrement du monde adulte, l’émergence d’identités fragiles, la résistance comme rite de passage.

Duck and Cover est un petit bijou graphique. De la tension silencieuse à l’explosion graphique, avec des décors post-apocalyptiques qui suintent la rouille et la poussière atomique, pendant que des monstres arborent des allures mi-inquiétantes mi-grotesques. Scott Snyder semble convoquer La Guerre des mondes, Super 8 et bien d’autres inspirations littéraires ou cinématographiques. Un syncrétisme, y compris dans les collusions entre l’intime et le spectaculaire, qui donne naissance à un objet narratif étrange, parfois maladroit, souvent remarquable.

Duck and Cover apparaît finalement comme un conte adolescent emballé dans une couverture de comics vintage, qui joue à fond la carte du fantastique. Il portraiture aussi, en filigrane, l’Amérique paranoïaque d’antan, qui résonne avec les angoisses actuelles d’un monde en proie à de nouvelles bombes – idéologiques, écologiques ou numériques. Une belle réussite.

Duck and cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque
Delcourt, mai 2025, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

4