Accueil Cinéma Critiques films PartagerFacebookTwitterPinterestEmail Violette Villard Raphaël Quenard dans « I Love Peru » : un acteur électrique au cœur d’un docu-fiction déjanté. Entre confidence crue et performance théâtrale, ce film explore l’amitié, la gloire fulgurante et l’art du traquenard cinématographique. Décryptage d’un ovni signé Quenard et Hugo David, où vérité et fiction s’entrechoquent comme dans un rêve de condor ivre. La personnalité de Raphaël Quenard explose ou aspire les limites de l’ordinaire acteur de cinéma. Le septième art nous a pourtant habitués aux bêtes de scène, de Marlon Brando à Depardieu, en passant par Nicholson et Delon. Raphaël Quenard, par ses acrobaties verbales, son sens aiguë du romanesque, sa fibre tragi-comique et surtout ses outrances naturalistes, réinvente l’acteur en majesté avec impétuosité lyrique et inquiétude romantique. Nouveaux Compères Dans le duo de compères qu’il forme avec Hugo David, rencontré sur le making of du tournage de Chiens de la casse, Quenard a trouvé tout à la fois un frère en vagues à l’âme, errances, vadrouilles, embrouilles et élégance, un double introverti, un témoin de ses extravagances, un SPECTATEUR TOTAL de ses glissades vraies ou fausses, une sorte de psy omniprésent qui le filme dans tous ses atours, des plus géniaux aux plus triviaux. Si ce I love Peru, dont il est le coauteur avec Hugo David, manque de cinéma, l’être-Quenard, lui, n’en manque pas. De prime abord, il nous faut interroger si un tel documentaire passerait la rampe s’il n’était phagocyté et donc aussi consumé et/ou embrasé par l’art de Quenard, sa tchatche inlassable, ses fougues et ses trouilles, sa manière poético-populaire de s’adresser face caméra à son pote et de dire des pitreries ou des insanités. Il faut interroger l’objet cinéma face à une industrie sévère où le documentaire a toujours davantage de peine à exister dans les salles . La perplexité en première impression est de mise : le film est maladroit, sans réelle fugurance cinématographique, sa seconde partie au Pérou inutile et trop longue, l’écriture paraît inexistante et l’on serait tenté de le classer à la va-vite comme un film potache trop intime que feraient des potes entre eux au téléphone ou à l’appareil photo sans réfléchir à ce que peut être faire un documentaire. Tel que Sophie Letourneur avec la même matière intime peut le faire. Quenard se réfère au duo Alban Teurlai et Thierry Demaizières, coauteurs du remarquable et percutant Cœur sanglant, et de fait on peut se demander ce que deviendrait Raphaël Quenard filmé par Teurlai/Demaizières ? Le énième degré comme destination Alors de quoi s’agit-il au juste dans ce documentaire de 1h05 produit par Hugo Selignac, l’autre complice de l’ascension Quenard ? D’une histoire d’amitiés (donc d’amour) comme dans Chiens de la casse, celle de David et Quenard, sorte de Laurel et Hardy, duo de travail cocasse et improbable, l’un voulant réussir en tant que metteur en scène, l’autre rencontrant le premier alors même qu’il était encore inconnu et trouvant en miroir un jumeau, une oreille, une écoute. Hugo David se trouvant à accumuler des dizaines d’heures de rush sur son nouvel ami Quenard, et assistant médusé à la transformation de son statut d’acteur-figurant à celui de star. I love Peru n’est peut-être pas un grand documentaire, mais il vaut incontestablement comme pacte d’amour et déclaration royale d’amitié entre ces deux-là. Il vaut aussi comme état des lieux d’un passage, sociologie d’un phénomène : comment passe-t-on en si peu de temps de l’anonymat de figurant, second rôle à l’ultra-médiatisation de Raphaël Quenard ? Le film ne donne pas de réponse, il prend la mesure d’un acteur on the edge. La ligne du Condor : ligne de l’air, de hauteur, d’amplitude Tout l’art de Quenard et de David est de jouer sur cette ligne impalpable, fragile, touchante, drôle, parfois ennuyeuse, cabotine et folle, où le spectateur ne sait jamais au juste si ce qui est raconté est du lard ou du cochon, si vraiment l’intime semblant être filmé à l’improviste est celui de Quenard ou une construction fantasmagorique. Le duo Hugo David-Raphaël Quenard prolonge ici cette veine troublante et intrigante commencée avec leur court-métrage L’Acteur ou la surprenante vertu de l’incompréhension. Jouer toujours sur second degré, implanté au cœur du dispositif narratif : ne jamais savoir le régime de vérité ou de feinte, le degré d’ironie ou de véracité des images filmées n’est pas sans rappeler le cinéma de Dupieux. Ce énième degré surtout résonne avec l’entêtante force de frappe de l’acteur Quenard, sa magie verbale et son charisme étrange. Interrogé sur ce qui l’anime profondément, Raphaël Quenard répond : un amour divin du jeu, un désir de voler toujours plus loin, plus haut, tel le condor qu’il poursuit au Pérou, et qu’il lui a bien fallu cela pour résister au monstre du rejet dont il fût l’objet dans ses débuts. La vérité, il n’y a pas de vérité Cette fissure permanente entre la (pseudo) authenticité de l’acteur filmé jusque dans son plus simple élément (cul à l’air, trou de balle flouté) et l’ambiguïté sur le statut véridique ou pas de ce qui est dit résonne avec la citation de Pablo Neruda qui ouvre I love Peru. La vérité c’est qu’il n’y a pas de vérité ! Ce fil narratif-là (qui rappelle le très fort documentaire d’Armel Hostiou, Le Vrai du faux) est la plus grande réussite du duo David-Quenard en même temps qu’il s’ajuste parfaitement à l’image que projette l’acteur Quenard : une immense sensation d’authenticité vrillée en son cœur par des éléments de profonde ambivalence. Péroraison Artaudienne sur les vertus du trou de balle Il faut voir Quenard entamer tout à coup une péroraison culottée et démente sur les formes et vertus de son trou de balle pour mesurer ce degré de vérité et de jeu. Dans cette scène où son jeu ne va pas vers l’ironie ni le second degré, c’est Artaud qui apparaît, tout le théâtre et son double, un acteur brûlé, cramé par sa notoriété fulgurante en même temps qu’un autre Quenard. Celui-là même qui sans cesse nous dit à nous spectateurs : rien de ce que je dis n’est vrai, soyez témoin de ma falsification. Ou soyez témoin de mon incandescence. Moi je ne m’importe pas, voyez-moi comme un acteur. Et qu’est-ce qu’un acteur ? Une imposture. Un trou. Une balle. Un rêve de condor. C’est sans doute là la beauté intrépide de I love Peru : bifurquer sans cesse du sujet principal de cette virée au Pérou dont tout le monde se fiche, cette façon qu’ont les deux réalisateurs de ne filmer que Quenard et jamais David (alors qu’on pourrait supposer des plans de lui aussi) sans jamais se perdre dans un narcissisme vain, toujours aller creuser l’énigme Quenard, l’art qui rime avec son nom, le coup monté qu’il nous joue et dans lequel il se perd lui-même. C’est tout Quenard et son traquenard. Stylé. Barré. Gérard Philipe ressuscité brûlant et enfiévré dans le Cid. LE PÉROU C’EST LE JEU-BORDER D’UN ACTEUR FÉTICHISÉ, LE PÉROU C’EST L’AMOUR. Cette hyperbole d’un acteur aimé, admiré (« léché, lynché, lâché » entend-on dire comme leitmotiv des nouvelles stars) tout autant qu’esquinté et carbonisé par ses excès, son amour fou des fondations du jeu, est la grâce dingue d’I love Peru, sa malice espiègle, son intensité désinvolte. Raphaël Quenard est un showman, Hugo David un œil-oreille, espérons que les deux poursuivent leurs aventures sur les planches d’un théâtre pour un seul en scène. I love Peru : bande-annonce I love Peru : fiche technique Réalisation et scénario : Hugo David, Raphaël Quenard Montage : Méloé Poillevé Son : Alexis Place, Antoine Citrinot, Niels Barletta Musique : Théodore Vibert Étalonnage : Arthur Paux Sociétés de production : Lipsum Productions, Chi-Fou-Mi Productions, Wašté Films Pays de production : France Distribution France : Le Pacte Durée : 1h09 Genre : Documentaire Date de sortie : 9 juillet 2025
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