« Ancolie », ou la sorcière de l’apathie moderne

Salomé Lahoche publie aux éditions Glénat un roman graphique intitulé Ancolie, du nom de son héroïne hallucinée, irrévérencieuse et furieusement borderline. En 128 pages, elle s’empare de la figure millénaire de la sorcière pour la propulser au XXIᵉ siècle, non pas pour la réenchanter, mais pour la confronter à l’absurde, à l’épuisement moral et à la décomposition lente d’un monde sans horizon.

Ancolie est une sorcière de 360 ans qui en paraît 27. Elle vit en marge d’une société qu’elle méprise autant qu’elle la fuit. L’immortalité ne l’a pas rendue sage, seulement amorphe. Fêtes décadentes chez les elfes, relations toxiques avec des vampires, orgies et gueules de bois en série : l’éternité, pour elle, se résume à une succession de nuits sans fin et sans sens. Jusqu’au jour où le Haut Conseil des sorcières, lassé de ses débordements, la convoque et la somme de faire ses preuves. Un haut fait, un seul, pour sauver ses pouvoirs – et sa peau. À défaut d’avoir une foi quelconque en l’humanité, Ancolie décide de s’y attaquer frontalement. Elle va sauver le monde. Rien que ça.

L’intérêt principal d’Ancolie réside dans sa protagoniste, à la fois fascinante et, disons-le, exaspérante. Salomé Lahoche construit une figure féminine profondément libre, mais aussi paumée, destructrice, cynique jusqu’à l’os. Une héroïne borderline, davantage beckettienne que badass : elle erre, elle s’enlise, elle n’apprend rien – ou presque. Sorcière postmoderne, Ancolie évoque moins Hermione que Bojack Horseman ; elle est dopée au spleen et au gin, dans des proportions quasi égales.

Son rapport au monde est glaçant de lucidité. Elle le regarde en spectatrice désabusée, ayant vu passer les siècles de domination masculine, de capitalisme destructeur et de catastrophes écologiques sans jamais observer le moindre progrès moral. Le monde est pour elle une farce tragique, où l’on ne peut plus croire à rien – sauf, peut-être, à un ultime sursaut d’empathie. D’où cette idée folle (et drôle) : répandre, grâce à un vieux sortilège, un peu de compassion dans une humanité qui en manque cruellement. Vaste programme.

Le trait de Salomé Lahoche, arrondi et écrasé, évite toute joliesse. Les visages sont figés dans des expressions de dégoût, les corps ramollis par l’apathie, les décors envahis par le désordre. Tout suinte l’anxiété et le laisser-aller. À cette esthétique de l’épuisement s’ajoutent des scènes de débauche, de ponctuels moments d’introspection, une bromance étonnante avec un crapaud d’une grande lucidité… 

Le récit est structuré comme une suite d’épisodes – presque de sketches – où l’on croise des figures archétypales : le vampire toxique, l’amie raisonnable et distante, le crapaud philosophe (qui apprend l’espagnol pour tromper son ennui), les sorcières bureaucrates… Chaque rencontre est un prétexte à un regard désabusé sur notre société : la vacuité des relations humaines, l’obsession de la productivité, l’hypocrisie des institutions, les impostures morales… 

Ancolie pose de vraies questions – sur la possibilité de changer, sur la valeur de la bonté dans un monde qui n’y croit plus, sur l’inanité des idéaux dans un système pourri jusqu’à la moelle. Mais le roman graphique se trouve piégé dans le sillage d’une héroïne trop souvent résignée et négative, tellement qu’elle en devient lassante. Du  coup, on a une fable féministe en mode mineur, un conte de fées démonté par l’alcool, la fatigue et le refus de faire semblant. Ancolie ne veut ni changer le monde, ni s’en accommoder. Elle veut juste qu’on la laisse picoler en paix. Et si cela la condamne, tant pis. C’est souvent amusant, mais peu constructif sur la durée.

Peut-être est-ce cela, justement, que voulait dire Salomé Lahoche : dans un monde qui s’écroule, le désespoir est la dernière forme d’honnêteté. Une suite ne serait pas de refus… à condition qu’elle ose aller quelque part.

Ancolie, Salomé Lahoche 
Glénat, juin 2025, 128 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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