Chime, de Kiyoshi Kurosawa : résonance du mal

Année chargée pour Kiyoshi Kurosawa ! Ce ne sont en effet pas moins de trois sorties signées du cinéaste japonais que nous aurons le loisir de découvrir sur nos écrans en 2025. La première, Chime, est un moyen-métrage qui voit l’auteur de Cure (1997) revenir à l’angoisse psychologique et ambiguë, après une dizaine d’années d’exploration d’autres genres. On y retrouve l’inquiétante étrangeté – quoiqu’un brin frustrante, format oblige – qui fait le sel de son cinéma, et qui nous rends impatients de découvrir ses films suivants…

Alors qu’il fêtera ses 70 ans le mois prochain, Kiyoshi Kurosawa revient en force en cette année 2025, avec pas moins de trois sorties différentes. Boulimie créatrice ? Non, hasard du calendrier et contraintes logistiques. La préproduction de ces films ayant débuté il y a cinq ans, la pandémie de la COVID-19 s’est ensuite chargée d’en repousser le tournage. En fin de compte le cinéaste japonais s’est retrouvé à enchaîner les tournages l’an dernier, après plusieurs années d’attente et d’incertitudes. L’exercice a dû être d’autant plus ardu que les trois œuvres n’ont strictement aucun rapport entre elles. Chime, qui est sorti ce 28 mai, est un moyen-métrage qui voit Kurosawa renouer avec l’horreur psychologiques, tandis que Cloud est un thriller psychologique au format long (2h). La Voie du serpent, qui sortira mi-août, est quant à lui un remake de son propre film sorti en 1998, qu’il a tourné… en France !

On réduit encore trop souvent Kurosawa à un spécialiste de l’horreur, même s’il en est un maître reconnu et que son approche plus psychologique que spectaculaire a eu un impact profond sur la J-Horror – notamment avec les célèbres Cure (1997) et Kairo (2001). En réalité, il a exploré bien d’autres genres dès le début des années 2000, s’affranchissant des étiquettes et s’ingéniant à adapter son style unique à des cadres et tonalités très divers. En bref, il s’est érigé depuis plus de vingt ans comme un grand cinéaste tout court. On en veut pour preuve le drame bouleversant Tokyo Sonata (2008), la romance inclassable Journey to the Shore (2015), son thriller historique Les Amants sacrifiés, ou encore – une des œuvres favorites de votre serviteur – l’énigmatique et fascinant Bright Future (2002), parmi bien d’autres réussites. Si cette exploration tous azimuts rencontra souvent le succès (on passera pudiquement sur son ratage français de 2016, Le secret de la chambre noire), il semblerait que le cinéma de genre commençait à démanger le metteur en scène japonais. Neuf ans après le très inquiétant – et bien-nommé ! – Creepy, les trois films qui sortiront cette année s’inscrivent en effet dans l’héritage direct de ses œuvres les plus angoissantes. Le fait qu’il se soit attaqué à un remake d’un ses propres films sortis il y a plus de 25 ans (La Voie du serpent) appuie l’impression que Kurosawa a cédé à une réjouissante pulsion nostalgique…

Chime est un moyen-métrage de 45 minutes dont le protagoniste est Matsuoka, professeur de cuisine spécialiste de la gastronomie française. Un jour, un de ses jeunes élèves, Tashiro, lui confie entendre un bruit étrange, comme un carillon, que lui seul semble percevoir. Il en déduit que la moitié de son cerveau a dû être remplacée par une machine. Le jeune homme pour le moins inquiétant se suicide quelques jours plus tard, en pleine classe. L’aveu de Tashiro et son acte violent sont, pour Matsuoka, le début d’une série d’observations et d’expériences étranges. Son quotidien bien rangé et son cadre de vie parfaitement banal deviennent des espaces où s’invitent la peur et la mort. Sans ostentation ni effet de manche, Kurosawa injecte graduellement le venin de l’angoisse dans les situations et les décors neutres et inoffensifs de la banlieue japonaise.

Le propos du cinéaste est clair : dans la patrie de la codification sociale à outrance, un grain de sable peut transformer les certitudes en doutes, la politesse en barbarie, un train-train sans histoire en cauchemar. Quelques minutes après un repas ponctué de sourires et de bienveillance, on découvre que l’épouse modèle passe son temps à déverser d’interminables sacs de déchets de cannettes avec une jouissance presque sadique. L’atelier de cuisine, lieu ô combien stérile, est profané par les pulsions sanguinaires. Les couteaux de cuisine, d’un outil qui façonne la haute gastronomie française, deviennent l’arme blanche du meurtrier impassible. Lors d’un entretien d’embauche qui lui permettrait de quitter sa vie médiocre d’enseignant pour retrouver les fourneaux d’un grand restaurant, Matsuoka en vient à oublier le principe cardinal du comportement social japonais : il ne parle que… de lui-même. Tout cela s’est-il réellement passé ? Ou a-t-on basculé dans une réalité parallèle, dans l’imagination morbide d’un être au physique ingrat et frustré d’une existence qu’il juge indigne de lui ? Le spectateur comme le protagoniste du film l’ignorent. Kiyoshi Kurosawa se garde bien d’apporter une réponse, et de nous rassurer. Chime nous laisse avec l’image d’un Matsuoka qui, percevant un danger ni visible ni inaudible, parcourt des rues désertes. De retour chez lui, rien n’a changé. Et pourtant, tout a changé : la peur s’est définitivement installée.

Le seul regret qu’on puisse éprouver face à ce retour de Kurosawa en terre étrange, est sa durée. Curieux choix, de la part du cinéaste nippon, d’avoir opté pour un format moyen. Non seulement celui-ci l’exclut-il d’une projection dans la plupart des salles de cinéma, mais en outre le spectateur reste-t-il sur sa faim, tant le scénario (écrit par Kurosawa) aurait mérité d’être développé sur un format long. Gageons que ses deux autres films dont la sortie est prévue pour cette année sauront faire oublier notre frustration.

Synopsis : Takuji Matsuoka est professeur dans une école de cuisine. Un jour, un de ses élèves, Tashiro, se plaint d’entendre un étrange bruit qu’il décrit comme une cloche, affirmant que la moitié de son cerveau a été remplacée par une machine. Cet aveu perturbe profondément Matsuoka, qui commence à percevoir des anomalies autour de lui, tant à l’école qu’à la maison. Les frontières entre la réalité et la folie s’estompent, plongeant le spectateur dans une atmosphère de malaise croissant.

Chime : Bande-annonce

Chime : Fiche technique

Réalisateur : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Interprétation : Mutsuo Yoshioka (Takuji Matsuoka)
Photographie : Kôichi Furuya
Montage : Azusa Yamazaki
Musique : Takuma Watanabe
Producteur(s) : Hideyuki Okamoto, Misaki Kawamura et Miyuki Tanaka
Société(s) de production : C&I Entertainment, Roadstead et Sunborn
Durée : 45 min.
Genre : Thriller/épouvante
Date de sortie : 28 mai 2025
Japon – 2024

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4

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