« La Vallée du vivant » : chronique douce-amère d’un éveil écologique

À mi-chemin entre le roman graphique et le documentaire illustré, La Vallée du vivant s’avance comme un conte initiatique enraciné dans une France bien réelle : celle de la Drôme, et plus précisément cette Biovallée que d’aucuns considèrent comme un laboratoire à ciel ouvert pour une écologie incarnée. Un récit qui se veut à la fois introspectif et collectif, personnel et universel. 

Juliette, 35 ans, Parisienne d’adoption et publicitaire en quête de sens, vit les affres de ce que l’on pourrait appeler une double fatigue : professionnelle et existentielle. Cernée par l’éco-anxiété, sous le coup d’une vie de couple recomposée qui sonne faux, elle se sent engloutie par l’inanité de son quotidien. Tout bascule avec le décès de son père, prélude classique à l’éveil, comme un passage initiatique vers un ailleurs intérieur. En vidant la maison familiale, elle découvre des fragments de passé : une photo étrange, un journal, un secret. La quête peut commencer.

Ce fil narratif, presque archétypal, n’est pas sans évoquer ces récits d’émancipation douce où le choc d’un deuil ou d’une révélation pousse l’héroïne à se confronter à elle-même, aux autres, à la nature. Juliette quitte donc Paris et descend dans la vallée de la Drôme. Là-bas, à Die et ses alentours, elle découvre un territoire à part, où se mêlent utopies concrètes, pratiques écologiques et formes communautaires alternatives. L’album se veut alors guide, carnet de voyage et manifeste : agriculture biologique, énergie partagée, solidarité intergénérationnelle, sobriété heureuse… Une panoplie d’initiatives locales est passée en revue avec un enthousiasme parfois communicatif.

Car sur le fond, l’intention est précieuse. Il y a dans La Vallée du vivant une véritable volonté de mettre en lumière ce qui fonctionne ailleurs, dans l’ombre des grandes métropoles : une autre façon d’habiter le monde, de produire, de consommer, de vivre. Et dans cette période où le mot « transition » est souvent vidé de son sens, l’album a le mérite de redonner chair aux alternatives.

Mais si le message est clair, c’est dans la forme que le bât blesse. Le scénario de Fabien Rodhain manque quelque peu de subtilité. Les dialogues sonnent trop souvent comme des slogans, ou des extraits de brochure touristique. Les passages où Juliette, pourtant perdue dans ses pensées ou ses douleurs intimes, se voit soudain asséner un monologue sur les vertus de la permaculture ou la résilience du territoire ont quelque chose d’artificiel. 

De même, le ressort dramatique autour du secret paternel s’effondre une fois révélé. Le mystère, lentement instillé, ne tient pas ses promesses : ni émotionnellement ni narrativement. Tout cela manque de souffle, comme si la fiction avait été conçue uniquement pour servir le propos, et non l’inverse. 

Reste toutefois le plaisir réel de la découverte : paysages drômois baignés de lumière, visages bienveillants, villages aux noms qui fleurent bon le sud et l’engagement. Il y a dans ces pages une générosité certaine, une foi dans le local, dans le possible, qui fait du bien. La sincérité de l’entreprise emporte une forme d’adhésion.

La Vallée du vivant n’est donc pas tant une grande bande dessinée – maladroite, souvent démonstrative – qu’un vecteur, un relais, un manifeste. Et si elle donne envie d’en savoir plus sur la Drôme, d’aller marcher dans les collines de Die, de découvrir ces lieux alternatifs qui tentent de réconcilier l’homme et son milieu, alors peut-être a-t-elle atteint son objectif.

La Vallée du vivant, Fabien Rodhain et Alicia Grande 
Bamboo, mai 2025, 88 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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