Plus loin qu’ailleurs, envers et contre tout

Une fois de plus, Chabouté s’intéresse à un solitaire, presque un marginal de notre société, qui travaille depuis une vingtaine d’années au même endroit et habite depuis 28 ans le même logement, ne croisant quasiment jamais personne du fait de ses horaires décalés.

Mais on peut être un solitaire enfermé dans une routine implacable et avoir d’autres objectifs dans la vie. En fait, notre homme ne croise que son collègue Yvan qui vient le remplacer à la fin de sa permanence de nuit, dans un parking souterrain. Et comme Yvan n’utilise pas son prénom lors de leur bref échange lorsqu’il vient le relever, nous ne saurons même pas comment il s’appelle. Ce qui n’empêche pas Yvan de manifester une réelle surprise lorsqu’il comprend ce que son collègue compte faire de ses prochaines vacances, alors même qu’il n’en a jamais pris. Soit dit au passage, ce n’est pas réaliste, puisque c’est une obligation pour un employeur de faire en sorte que chacun obtienne des congés. Mais justement, Chabouté ne vise pas spécialement le réalisme ici.

Gérer l’imprévu

Notre homme éprouve le besoin de grands espaces et d’air pur. Pour cela il compte marcher sur les traces de Jack London dans le grand Nord, intégrant un petit groupe qui parcourra l’Alaska. Il a tout prévu, préparant son aventure avec des guides soigneusement choisis. Son billet d’avion est prêt. Sauf qu’un malheureux hasard va s’en mêler. Et quand la malchance s’en mêle, elle ne fait pas les choses à moitié. C’est le côté pessimiste de Christophe Chabouté qui fait retourner son personnage à la case départ, blessé aussi bien dans son orgueil que dans sa chair. Ainsi, il n’a pas d’autre solution au sortir de l’hôpital que de retourner dans son quartier. Mais quand on a décidé de partir, un contretemps n’arrête pas un homme vraiment motivé.

Il y a voyage et voyage

Quoi qu’il en soit, notre homme est en vacances, bien décidé à profiter de cette période. Il se trouve bloqué dans son quartier ? Qu’à cela ne tienne. Puisqu’il a décidé de voir les choses sous un autre jour, ce sera l’occasion de découvrir son quartier, lui qui n’y passait jamais qu’en coup de vent, avec comme seul objectif de rentrer chez lui ou bien d’aller à son travail. C’est bien un voyage qu’il a préparé, avec dans l’idée de faire des découvertes. Il est donc dans la bonne disposition d’esprit pour explorer. Et s’il ne fera pas de découverte extraordinaire en soi, le simple fait d’avoir du temps et d’en profiter pour regarder autour de lui va lui permettre de constater qu’il n’y a pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour trouver son compte en tant qu’explorateur.

Le temps de vivre

Malgré son petit handicap physique du moment, notre homme a du temps pour observer tout ce qui l’entoure. Le temps disponible est donc bien quelque chose de fondamental et on sent que le dessinateur en fait son message premier pour cet album. Mieux, il affiche un état d’esprit qui correspond parfaitement à son personnage, en montrant qu’avec une vraie disposition à l’observation, le monde qui nous entoure prend rapidement une tout autre tournure. Un petit effort permet d’en trouver des beautés cachées, voire de métamorphoser un détail pour lui faire prendre une autre signification. C’est ainsi que, très naturellement, la couleur vient s’intégrer à cet album dont l’essentiel est dans le magnifique noir et blanc que les habitués de l’univers de Chabouté connaissent bien. Les nuances de gris ne l’intéressent absolument pas l’illustration de couverture étant l’exception qui confirme la règle). Par contre, il exploite le contraste entre le noir et blanc pour transcender ses dessins, se contentant par moments de simples silhouettes magnifiques. Le dessin est donc un régal à l’exploration de cet album. Il faut dire que le style de Chabouté est remarquable, avec un réalisme sur les décors qui lui permet de mettre en valeur ses cadrages et ses décors, tout en faisant sentir les failles de ses personnages. Ainsi notre homme n’est évidemment pas un bavard, ce qui fait que l’album se parcourt assez (trop) rapidement, malgré ses 146 planches. On remarque au passage que même dans la rue, il faut trouver sa place. Notre homme saura se montrer intelligent pour la gagner, allant jusqu’à susciter la curiosité. Ce qui lui vaudra quelques échanges avec un autre paumé qui, lui, a fait le choix de fuir la société du profit.

Prise de conscience

Cet album n’est donc pas à proprement parler révolutionnaire, car il est bien dans la droite ligne de ce que l’auteur propose régulièrement. Néanmoins, il incite intelligemment à voir notre monde d’un œil plus attentif en prenant le temps de s’intéresser aux détails. Il se présente sous forme de chapitres tous ponctués par une courte morale, par celui qui, tout en explorant son univers habituel, en profite pour faire une véritable introspection. Nul doute qu’il ne se contentera pas de cette parenthèse et des improvisations allant avec. Il finira certainement par trouver les moyens d’aller au bout de son rêve, quoi que celui puisse lui coûter.

Plus loin qu’ailleurs – Christophe Chabouté
Vent d’Ouest : sorti le 7 mai 2025
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.

« Alaska » : la blancheur des paysages, l’ombre des hommes

Dans "Alaska", Philippe Charlot échafaude un thriller tendu, où la beauté immaculée des grands espaces voisine avec le poids lourd des secrets. Servi par le trait réaliste de Tieko et les couleurs feutrées de Tanja Cinna-Wenisch, l’album publié aux éditions Bamboo propose une immersion glaciale, à la frontière du polar et du survival.

« Le Dimanche perdu » : rentabiliser chaque instant

Avec "Le Dimanche perdu", paru dans la collection "Aventuriers d’ailleurs", Ileana Surducan signe une bande dessinée jeunesse qui a la grâce des contes et la lucidité des essais. Sous ses couleurs pétillantes et son dessin d’une grande qualité, l’album met en scène une idée puissante : que devient une vie dont le repos a disparu ?

« Estampillé Japon », l’art très sérieux de dire n’importe quoi

Avec "Estampillé Japon", Erik Tartrais s’amuse comme un petit démon dans un jardin zen : il ratisse les grands clichés du Japon rêvé, les aligne avec soin, puis donne un grand coup de sandale dedans. Il en ressort un album délicieux, faussement sage, vraiment drôle, où le raffinement du décor sert surtout à mieux faire résonner la bêtise très ordinaire des humains.