« Fuck ze tourists » : une satire grinçante et contemporaine du surtourisme

Dès les premières pages de ce nouvel opus de Fluide Glacial, signé Zidrou et illustré par Éric Maltaite, on ressent une volonté radicale de décrypter, voire de dénoncer, l’évolution du tourisme à l’ère du numérique et de l’excès. L’album s’inscrit dans la lignée des critiques acerbes des dérives de nos sociétés modernes, mêlant humour corrosif et observations sociales percutantes.

Les auteurs nous entraînent dans une série de saynètes qui dressent le portrait d’un touriste de l’ère 2.0, assoiffé de reconnaissance sociale et prêt à tous les excès pour décrocher le cliché parfait. La caricature s’appose avec talent à des comportements qui, sous un vernis d’insouciance et d’humour, révèlent une véritable crise identitaire : celle d’un individu dont l’obsession pour l’image prime toute considération éthique ou sécuritaire. Entre selfies risqués dans des zones de guerre ou lors de catastrophes naturelles, jusqu’à l’exploitation grotesque de sites historiques pour flatter un égo en quête de validation numérique, la critique mordante de Zidrou ne laisse aucun répit à ses personnages.

À travers son scénario, l’auteur propose une réflexion lucide, bien qu’hyperbolique, sur la transformation du tourisme en une performance, une compétition sans merci. Le lecteur découvre ainsi l’envers d’un phénomène global : alors que l’industrie touristique ne cesse de prospérer, les autochtones se retrouvent marginalisés, victimes collatérales d’un engouement débridé pour l’exotisme et le sensationnalisme. Rien n’échappe à la logique de l’impudeur : ni Auschwitz, visité comme on se verrait décerner une gommette en maternelle, ni les animaux sauvages d’Afrique, approchés furtivement pour un cliché à haut risque.

Le trait semi-réaliste de Maltaite est empreint d’une exubérance qui ne dérobe rien de sa rigueur et se met au service de ces récits grinçants. Il contribue à décortiquer le comportement des « touristes 2.0 », dans un album qui se pose en miroir d’une société de consommation en quête de sensations et de reconnaissance. 

Le tourisme de masse fait l’objet de toutes les attentions. S’il bénéficie économiquement à certains acteurs, il impose surtout aux populations locales une surcharge indésirable. Chaque saynète révèle une facette de cette déraison collective, soulignant l’irresponsabilité écologique et l’égoïsme ambiant d’un système où le plaisir immédiat et l’image prennent le pas sur la réalité.

Diatribe humoristique, Fuck ze tourists invite aussi, à son échelle, à une introspection sur nos modes de vie, nos priorités et notre rapport à l’évasion. En se moquant avec adresse – mais non sans redondance – des postures narcissiques et des situations invraisemblables dans lesquelles se placent les touristes, Zidrou et Maltaite proposent une critique sociale incisive, où la dérision sert autant à divertir qu’à avertir. Un dernier exemple ? Ces souvenirs du monde entier, prétendument authentiques, mais en fait confectionnés dans les mêmes usines chinoises…

Fuck ze tourists, Zidrou et Maltaite
Fluide glacial, juin 2025, 56 pages

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.