« L’Amourante » : quand l’amour devient élixir de jouvence

Avec L’Amourante, Pierre Alexandrine propose aux éditions Glénat une bande dessinée singulière, articulée autour d’une variation subtile et féministe sur le mythe de l’amour éternel et du corps soumis au regard des autres.

A priori, rien ne permet de distinguer Louise de ses pairs. Elle n’est pourtant pas une héroïne comme les autres. Sous ses traits avenants et graciles, cette jeune femme cache sa nature d’amourante : une créature dont l’éternelle jeunesse dépend des sentiments qu’on lui porte. Aimer Louise, c’est lui offrir le temps ; cesser de lui accorder ses grâces, c’est l’exposer à une inexorable dégradation physique, plus rapide encore que pour le commun des mortels. Ce pouvoir fascinant tient à la fois de l’aubaine et de la damnation, car il agit sur Louise comme un fardeau moral et affectif. La contrepartie en est effectivement aussi cruelle qu’inévitable : devoir susciter l’amour sans jamais se l’autoriser.

Le récit s’amorce à la suite d’une conversation : Zayn, jeune homme éperdu, cherche à comprendre pourquoi Louise l’a si brusquement quitté. Il pensait avoir rencontré la femme de sa vie. La confession de cette dernière l’entraîne alors – et nous avec – dans un vertigineux voyage à travers les siècles. De la guerre de Cent Ans à l’Europe des Lumières en passant par les heures sombres de la chasse aux sorcières, Louise dévide le fil d’une vie marquée par la peur de vieillir, l’obsession de plaire et la solitude inhérente à sa condition. Pour conserver une jeunesse éternelle, elle doit susciter le désir, la peine, exposer les hommes au désarroi tout en s’échinant à ne pas leur accorder la moindre affection.

Sous ses airs de romance fantastique, L’Amourante questionne des thématiques éminemment contemporaines : l’emprise du regard masculin sur le corps des femmes, les injonctions à séduire, la peur du vieillissement et l’ambiguïté du pouvoir que confère la beauté. Les figures féminines habituellement diabolisées – sorcières, succubes, amantes fatales – sont revisitées avec un regard moderne, quelque part entre Dracula (les larmes remplacent ici le sang) et Dorian Gray.

Malgré des siècles d’existence, Louise conserve une lucidité mélancolique sur le jeu de dupes auquel elle est condamnée : manipuler les cœurs sans s’y attacher, sous peine de perdre l’immortalité. Et quand elle confie sur sa condition plus amère que douce, on perçoit sans mal toute la gravité de son destin. C’est d’ailleurs en vertu de cette solitude qu’elle développe des liens de sororité avec Dame Eleanor, qui l’initie et l’accompagne durant une bonne partie de l’ouvrage.

Autre aspect intéressant de L’Amourante : chaque époque traversée par son  héroïne est dotée de sa propre atmosphère visuelle, des ruelles du Paris médiéval aux fastes vénétiens de la Renaissance. C’est dans ce cadre joliment mis en vignettes que se déploie le portrait d’une femme libre mais paradoxalement prisonnière d’un pouvoir qui la dépasse. Pierre Alexandrine signe un premier album d’une grande ambition, aussi élégant qu’intelligent. Une œuvre singulière, où le male gaze et la vanité des sentiments occupent plus que des seconds rôles. 

L’Amourante, Pierre Alexandrine 
Glénat, juin 2025, 232 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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