Glénat BD poches : sept récits au format de poche, sept mondes à emporter

On le sait, les déclinaisons de formats et d’éditions se multiplient, avec plus ou moins de succès. C’est précisément ce que propose Glénat avec sa collection « Glénat BD poches » : une ligne claire et dense, pensée pour élargir le lectorat sans sacrifier la qualité, pour remettre en lumière des œuvres fortes et offrir aux lecteurs des récits de fond dans un écrin de poche. Sept nouveaux albums sont à découvrir sans tarder.

A5. 10 euros. Couverture brochée, rabats généreux et papiers choisis. Le format parle de lui-même : compact mais élégant, économique mais soigné. Il ne s’agit pas ici d’une réduction au rabais, mais d’un geste éditorial réfléchi, un compromis intelligent entre portabilité, accessibilité et respect du matériau d’origine. Avec une pagination comprise entre 100 et 300 pages, chaque volume de la collection « Glénat BD poches » s’offre comme un univers graphique transportable dans un sac de ville, une BD nomade pensée pour l’ère des trajets éclairs et des lectures buissonnières.

Pour cette seconde salve, Glénat frappe fort. Sept titres issus de son catalogue, sept œuvres où se croisent l’intime et le politique, l’Histoire et l’imaginaire, la fiction et le documentaire. Chaque volume est un microcosme qui, dans son genre, tend un miroir aux obsessions, violences, fantasmes ou silences de notre époque.

Les albums

Commençons par ce qui nous apparaît comme l’œuvre-phare : Le Patient, de Timothé Le Boucher. Un thriller psychologique et des jeux de miroirs à la lisière de l’inconscient. Ce roman graphique plonge dans les replis d’une mémoire traumatique. À la croisée de Shutter Island et des labyrinthes freudiens, l’œuvre manipule le lecteur avec une précision diabolique, dans le sillage d’un adolescent victime dont les reliefs psychologiques restent longtemps insondables. Entre hypnose, résurgence et faux-semblants, avec des pulsions meurtrières et sexuelles en toile de fond, le doute est ici fait roi. 

Avec Patrick Dewaere, Laurent-Frédéric Bollée, Maran Hrachyan et Noël Simsolo proposent tout autre chose. On a affaire à un portrait graphique à la fois elliptique et viscéral de l’enfant terrible du cinéma français. Loin de l’hagiographie, l’album interroge la douleur à vif, les déchirements d’un acteur qui voulait tout dire et tout brûler. C’est une plongée dans une époque, une galerie de figures (Coluche, Depardieu, Blier…) et une âme en feu. Dewaere, c’est le génie à fleur de peau, et ce livre en restitue admirablement les éclats comme les failles.

Méto explore un autre registre. Yves Grevet, Lylian et Nesmo y interrogent le contrôle, la surveillance et l’enfermement. Dans une maison régie par des règles strictes et des châtiments opaques, un groupe d’adolescents tente de comprendre les lois qui conditionnent le système qui les accable. L’album, aux allures de parabole politique, pose des questions fondamentales : qu’est-ce qu’un individu libre ? Quelle marge de manœuvre avons-nous dans une société normée ? Un récit initiatique teinté d’urgence. 

D’urgence, il est également question dans Fukushima : Chronique d’un accident sans fin, de Bertrand Galic, Roger Vidal, Pierre Fetet. Peut-être le récit le plus « nécessaire » du lot. Cette immersion dans les entrailles de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, durant les cinq jours suivant le séisme de 2011, est un modèle de bande dessinée documentaire. Au fil des planches dominées par le gris et le bleu, on suit des hommes seuls face à l’aveuglement d’une hiérarchie, la défaillance politique et la brutalité du réel. Galic et Vidal mettent des visages sur l’impensable et restituent, sans pathos, la dignité tragique de ceux que l’on oublie vite dans les bilans officiels.

Christophe Chabouté y va également de son titre, avec Terre-Neuvas. Un noir et blanc hypnotique nous embarque sur la Marie-Jeanne, dans les ténèbres de l’océan et de l’âme humaine. L’album mêle chronique sociale et suspense poisseux : un huis clos marin hanté par un assassin, mais aussi par la dureté du quotidien, le poids du silence et la fatalité. Récit initiatique, hommage aux oubliés de la mer, thriller existentiel : c’est tout cela à la fois.

Avec Une Histoire Corse, Glen Chapron et Sarah Murat retracent le parcours d’une jeune femme revenue sur les terres de ses ancêtres. Ce roman graphique, articulé autour de deux parties distinctes (famille-mémoire, mafia-tragédie), interroge l’omerta, la mémoire familiale et le rôle des femmes face à la violence des hommes. La narration joue subtilement du va-et-vient entre passé et présent, porté par un dessin qui conjugue précision et suggestion, couleurs vives et teintes sépia. Si le récit peut parfois flirter avec les stéréotypes insulaires, sa force réside dans sa dimension féminine et sa capacité à faire émerger une parole longtemps étouffée.

Sang de Sein, de Patrick Weber et Nicoby, complète un ensemble de très bonne facture. La fiction et la réalité se mélangent dans l’ombre d’un écrivain à succès. Haletant, choral, parfaitement mené, le récit ne ménage pas les surprises et les rebondissements. 

Plus qu’un catalogue, une vision

On  peut donc voir l’articulation habile entre diversité formelle (du thriller à la biographie, du documentaire à la fiction sociale) et cohérence thématique. Tous ces titres explorent des zones de fracture : trauma individuel (Le Patient), trauma collectif (Fukushima), injustice sociale (Terre-Neuvas), enfermement symbolique (Méto), quête identitaire (Une Histoire Corse), mythe personnel (Dewaere). Chaque livre est une tentative de compréhension du réel, à travers des récits incarnés, exigeants, mais accessibles.

La collection assume aussi un engagement éditorial fort : donner à lire, mais surtout donner à penser. À rebours des BD de pur divertissement, les Glénat BD poches misent sur la résonance émotionnelle, l’intelligence narrative et la portée critique. Des albums qui interrogent, qui bousculent, qui exposent le lecteur à des points de vue souvent complexes et nuancés.

« Glénat BD poches » s’apparente finalement à une collection modeste dans son format mais ambitieuse dans sa portée. Elle offre une porte d’entrée idéale pour explorer les richesses de la bande dessinée actuelle. Et surtout : sept excellentes raisons de lire.

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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