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« Cargo – Pavillon barbare » : croisière en eaux troubles

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Un cargo bat pavillon d’un réalisme grinçant. Dans Cargo – Pavillon barbare, Bruno Costès et Clément Belin s’aventurent sur les flots agités d’une fiction délibérément chaotique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le voyage ne sera pas de tout repos. C’est à découvrir aux éditions Delcourt.

Le point de départ est limpide. Presque anodin. Stanislas, pilote professionnel, est hélitreuillé sur le M/S Pandora pour le guider en Manche. Il ne devait rester que quelques heures à bord. Mais dès ses premiers pas sur le pont, la routine prend l’eau : capitaine imbibé, mutinerie larvée, clandestins à la cale et équipage à la dérive. En un clin d’œil, le navire devient une arche de naufragés modernes, théâtre flottant d’un huis clos tendu et burlesque. L’odyssée commence.

La construction narrative est l’un des plaisirs majeurs de l’album. L’arrivée de chaque nouveau personnage relance l’intrigue via un judicieux procédé de flashbacks. À chaque escale humaine – qu’il s’agisse d’un passager clandestin, d’un réfugié recueilli ou d’un mystérieux survivant – l’histoire recule dans le temps, remontant la chronologie du chaos. Ce jeu de poupées russes scénaristiques, qui nous fait reculer de deux jours, une semaine, dix jours, fonctionne à merveille : il donne à chaque figure son ancrage, son mystère, et révèle peu à peu l’ampleur du naufrage moral et logistique en cours.

Mais ce moteur narratif, aussi brillant soit-il, s’essouffle une fois la galerie de personnages au complet. Le dernier tiers de l’album, malgré quelques scènes d’un comique désespéré, perd de sa verve. Le récit tourne alors un peu en rond, hésitant entre critique sociale, farce noire et désœuvrement existentiel. On en vient à regretter l’énergie du début, les twists malins et les personnages qui semblaient surgir du néant avec un certain panache.

Le vrai tour de force du duo Costès-Belin réside dans un savant mélange d’humour absurde et de réalisme poisseux. Il y a chez eux une connaissance fine des mondes maritimes, des routes commerciales et des absurdités logistiques de notre époque globalisée. Le Pandora est promis à la casse, l’armateur se lave déjà les mains de toute catastrophe à venir, et pourtant, la vie grouille encore sur ce squelette d’acier. Les dialogues – vifs, parfois vachards – s’imprègne d’une ironie douce-amère.

Surtout, Cargo – Pavillon barbare évite habilement le piège du manichéisme. Dans cet espace clos où chacun tente de surnager, il n’y a ni méchants parfaits, ni victimes idéales. Tous ont leur part de responsabilité, leur part d’aveuglement. Ce refus des schémas simplistes donne au récit une humanité désarmante. La seule figure vaguement stable est celle de l’officier en second, Hélène Blandin – seule femme à bord, seule voix encore sensée. Mais même elle semble embarquée dans cette farce tragique, à la fois lucide et impuissante.

Le récit aborde de manière subtile plusieurs enjeux sociaux contemporains : migrations, condition féminine, cynisme des grands groupes maritimes, exploitation des hommes comme des bateaux. Et s’il ne prétend aucunement faire œuvre de militantisme, il montre avec justesse combien l’économie mondialisée charrie de détresse humaine, d’injustices invisibles et de solitude.

Original et foisonnant, Cargo – Pavillon barbare est une tragi-comédie maritime qui déroutera autant qu’elle captive. Une croisière à recommander à ceux qui n’ont pas peur de perdre le nord – mais qui savent qu’en littérature comme en mer, les dérives sont parfois plus fécondes que les traversées rectilignes.

Cargo : Pavillon barbare, Costès et Clément Belin
Delcourt, juin 2025, 168 pages

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3.5
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