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« Cargo – Pavillon barbare » : croisière en eaux troubles

Un cargo bat pavillon d’un réalisme grinçant. Dans Cargo – Pavillon barbare, Bruno Costès et Clément Belin s’aventurent sur les flots agités d’une fiction délibérément chaotique. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le voyage ne sera pas de tout repos. C’est à découvrir aux éditions Delcourt.

Le point de départ est limpide. Presque anodin. Stanislas, pilote professionnel, est hélitreuillé sur le M/S Pandora pour le guider en Manche. Il ne devait rester que quelques heures à bord. Mais dès ses premiers pas sur le pont, la routine prend l’eau : capitaine imbibé, mutinerie larvée, clandestins à la cale et équipage à la dérive. En un clin d’œil, le navire devient une arche de naufragés modernes, théâtre flottant d’un huis clos tendu et burlesque. L’odyssée commence.

La construction narrative est l’un des plaisirs majeurs de l’album. L’arrivée de chaque nouveau personnage relance l’intrigue via un judicieux procédé de flashbacks. À chaque escale humaine – qu’il s’agisse d’un passager clandestin, d’un réfugié recueilli ou d’un mystérieux survivant – l’histoire recule dans le temps, remontant la chronologie du chaos. Ce jeu de poupées russes scénaristiques, qui nous fait reculer de deux jours, une semaine, dix jours, fonctionne à merveille : il donne à chaque figure son ancrage, son mystère, et révèle peu à peu l’ampleur du naufrage moral et logistique en cours.

Mais ce moteur narratif, aussi brillant soit-il, s’essouffle une fois la galerie de personnages au complet. Le dernier tiers de l’album, malgré quelques scènes d’un comique désespéré, perd de sa verve. Le récit tourne alors un peu en rond, hésitant entre critique sociale, farce noire et désœuvrement existentiel. On en vient à regretter l’énergie du début, les twists malins et les personnages qui semblaient surgir du néant avec un certain panache.

Le vrai tour de force du duo Costès-Belin réside dans un savant mélange d’humour absurde et de réalisme poisseux. Il y a chez eux une connaissance fine des mondes maritimes, des routes commerciales et des absurdités logistiques de notre époque globalisée. Le Pandora est promis à la casse, l’armateur se lave déjà les mains de toute catastrophe à venir, et pourtant, la vie grouille encore sur ce squelette d’acier. Les dialogues – vifs, parfois vachards – s’imprègne d’une ironie douce-amère.

Surtout, Cargo – Pavillon barbare évite habilement le piège du manichéisme. Dans cet espace clos où chacun tente de surnager, il n’y a ni méchants parfaits, ni victimes idéales. Tous ont leur part de responsabilité, leur part d’aveuglement. Ce refus des schémas simplistes donne au récit une humanité désarmante. La seule figure vaguement stable est celle de l’officier en second, Hélène Blandin – seule femme à bord, seule voix encore sensée. Mais même elle semble embarquée dans cette farce tragique, à la fois lucide et impuissante.

Le récit aborde de manière subtile plusieurs enjeux sociaux contemporains : migrations, condition féminine, cynisme des grands groupes maritimes, exploitation des hommes comme des bateaux. Et s’il ne prétend aucunement faire œuvre de militantisme, il montre avec justesse combien l’économie mondialisée charrie de détresse humaine, d’injustices invisibles et de solitude.

Original et foisonnant, Cargo – Pavillon barbare est une tragi-comédie maritime qui déroutera autant qu’elle captive. Une croisière à recommander à ceux qui n’ont pas peur de perdre le nord – mais qui savent qu’en littérature comme en mer, les dérives sont parfois plus fécondes que les traversées rectilignes.

Cargo : Pavillon barbare, Costès et Clément Belin
Delcourt, juin 2025, 168 pages

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3.5

Barbara Barbara, we face a shining future : sculpture au laser

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Peu de gens le savent, mais Underworld a, depuis son hymne Born Slippy, titre fédérateur de l’époque dancefloor des années 90, produit ce qui se fait de mieux dans l’electronica britannique. Leur avant-dernier album, Barbara Barbara, We Face a Shining Future, se place sans difficulté dans le meilleur de leur production discographique. Mix harmonique dans un appareillage inspiré : l’album opère des formules élégantes, façon haute couture, avec ses synthés évanescents, ses pulsations douces et stimulantes, et ses beats qui savent prendre leur temps sans jamais tomber dans la cacophonie éprouvante.

Martial, mordant, I Exhale donne à Karl Hyde la prestation la plus corrosive de l’album, avant le titre If Raf, parfois acéré, à travers des sons aux textures qui savent se faire désirer. Mais c’est le troisième morceau qui fait sans aucun doute briller l’album, dans un tour de force éblouissant. Quelque chose se réveille dans la nuit, Low Burn. Le début évoque un effet de soulèvement somptueux, à travers les murmures de Karl Hyde, ses nappes de synthé qui grondent et sa ligne de basse irrésistible, qui devient galopante. Déflagration. La mélodie vocale, totalement captivante, se répète en boucle et fait autorité dans un pouvoir d’évocation impressionnant. Les trompettes synthétiques imposent à l’ensemble un style cinématographique, à travers des percussions chaque fois plus efficaces et régénératrices. On se retrouve le souffle coupé, à moitié par terre. Santiago Cuatro permet de reprendre de la respiration dans un intermède analogique aux accents orientaux. Motorhome, hallucinogène, est la dernière étape avant une nouvelle tournure à la philosophie profondément « feel good ». L’ambiance est très aérienne et minimaliste dans Ova Nova, avec ses cordes élégantes, son acoustique légère et la voix duveteuse de Karl Hyde, tandis que pour le final, Nylon Strung, l’effet est instantanément efficace et séduisant. Son mixage dense provoque un formidable état de jubilation et invite l’auditoire à de perpétuelles frénésies conviviales. C’est un sentiment de bien-être qui perdure après une écoute entière de l’album. Une puissante envie de liberté.

Excellente nouvelle : le duo Karl Hyde/Rick Smith démontre que leur groupe Underworld sait encore générer une musique progressive fluide, parfois émouvante, parfois lyrique et ample avec, comme fil conducteur, la célébration de la vie.

« Time
The first time
Blush
Be bold
Be beautiful
Free
Totally, unlimited »

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4

Différente : Du cinéma comme diagnostic

Katia est une jeune femme vivant dans l’ignorance de sa condition. Hypersensible au bruit et à la lumière, atteinte de phobie sociale, un peu maniaque, ayant appris à parler sept langues régionales pour le plaisir, trop franche, elle est donc autiste. Autour d’elle, règnent l’incompréhension et parfois l’agacement face à un comportement jugé « anormal ». Participant pour le journal où elle travaille à un documentaire sur l’autisme, Katia va entamer un voyage vers la connaissance et la reconnaissance de sa différence.
On ne voudrait dire que du bien de ce film de Lola Doillon, surtout quand on garde en souvenir le très beau et très juste « Et toi, t’es sur qui ? ». Mais Différente déçoit par son approche sous-naturaliste, plus soucieuse, semble-t-il, de traiter son sujet, comme on le dirait d’un reportage, que de produire une œuvre d’art.

Tout le long, Katia, le personnage de Différente, déploie ses manies pénibles et charmantes avec la systématicité d’un diagnostic. Voir la mère et le petit copain dans le déni semble presque comique tant l’évidence saute aux yeux. On serait injuste en disant que le portrait est grossier : il est plutôt fin et paraît documenté ; seulement, il ne laisse place à rien d’autre, et notamment à la vie biscornue dans son incompressible énigme. C’est qu’il ne faut pas qu’un doute s’insinue. Le spectateur doit être bien persuadé que Katia est autiste pour mieux percevoir sa détresse et les méprises que suscite son comportement, mais cette intention forcenée sacrifie l’ambiguïté des choses, leur mystère, et partant l’art lui-même.

Quand le diagnostic tombe, il agit comme une révélation religieuse, entraînant la division avant d’opérer la réconciliation. L’autiste, justifié dans son être, se présente comme le prototype d’une humanité sauvée par le diagnostic. De la psychiatrie, il reçoit son NOM, c’est-à-dire son identité. Tous inadaptés, nous sommes tous appelés à recevoir une place dans le royaume du salut médical. Comme dans la série de Tolédano et Nakache, En thérapie, le principe thérapeutique joue comme agent salvateur de toutes les divisions, au sein de la famille, au sein du couple, dans le monde du travail, etc. Or, par là même, c’est toute la complexité de la condition humaine qui est évacuée, dans sa dimension morale, politique et métaphysique. Il n’est pas certain que l’apposition d’un diagnostic et la reconnaissance de l’entourage suffisent à résoudre le drame de la condition autistique, qui n’est après tout qu’une déclinaison singulière de la condition humaine, même s’il contribue fortement à l’améliorer.

Le film est en lui-même une sorte de diagnostic : une description clinique devant servir à la reconnaissance de l’autisme, en particulier pour les mieux masqués d’entre eux. La belle intention, qui aura probablement, souhaitons-le, des développements heureux, semble entraver ici la dimension proprement artistique de cette œuvre. Tel son personnage principal qui travaille en tant que documentaliste, Lola Doillon a manifestement fait d’intensives recherches sur le sujet. Si l’on est heureux de rencontrer un profil moins caricatural que Rain Man, on y perd aussi en puissance cinématographique. La justesse du trait devrait servir la vie au lieu de la diminuer. Il est par exemple regrettable que la charge potentiellement comique du personnage de Katia soit si peu exploitée, ou que les ressources du cinéma n’aient pas été davantage investies afin de nous permettre d’approcher ce que peut être une expérience autistique du monde. À trop vouloir dérouler son programme, à trop vouloir « sensibiliser », « faire mieux connaître », Différente accuse de ce fait une texture lisse, sans aspérité, sans chaos. Comme contaminé par son sujet, le film s’avère lui-même un peu maniaque, un peu autistique.

Différente présente tout de même de solides qualités, à commencer par la direction d’acteurs. Tous sont d’une assez grande justesse, ce qui dans le paysage cinématographique français n’est pas si courant. Certaines scènes, notamment celles impliquant la mère de Katia, sont d’une vérité glaçante, poignante. Mais outre ces réussites ponctuelles, la mise en scène reste platement illustrative, et la narration tend à bégayer la même situation de malentendu entre Katia et le monde, et surtout entre Katia et son petit ami, jusqu’au dénouement final.
C’est au final un joli film un peu scolaire, qui a du moins le mérite de nous faire mieux comprendre et aimer ceux dont il explore la condition. À celui qui le sujet intéresse, je ne peux que conseiller la série-documentaire The Rehearsal, de Nathan Fielder, d’une drôlerie impayable, qui projette, sans le souligner, son spectateur dans l’esprit d’une personne autiste, interrogeant par la même occasion les thèmes de l’authenticité et du jeu social.

Bande-annonce : Différente

  • Titre original : Différente
  • Réalisation : Lola Doillon
  • Scénario : Lola Doillon
  • Distribution : Jehnny Beth, Thibaut Evrard
  • Musique : Jérémie Arcache et Leonardo Ortega
  • Décors : Carmen Beillevaire
  • Costumes : Suzanne Veiga Gomez
  • Photographie : Pierre Milon
  • Son : Cyril Moisson, Alexis Meynet et Olivier Guillaume
  • Montage : Sahra Mekki
  • Production : Dominique Guerin et Nicolas Blanc
  • Société de production : Agat Films & Cie – Ex Nihilo et Ping & Pong Productions
  • Société de distribution : Memento
  • Budget : 2,1 millions d’euros
  • Pays de production : France
  • Durée : 100 minutes
  • Dates de sortie : France : 11 juin 2025
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2.5

Elio : retrouvailles du troisième type

Porteur d’un projet ambitieux et d’un univers visuel éclatant, Elio nous entraîne dans un voyage du troisième type signé Pixar. Le film suit un jeune garçon orphelin, en quête de sens après la mort de ses parents, espérant un renouveau dans l’immensité de l’espace. Dès ses premières scènes, l’œuvre semble renouer avec le meilleur du studio : inventivité visuelle, ton décalé, promesse d’émotion. Mais rapidement, le récit s’éparpille, absorbé par une démonstration graphique qui finit par faire de l’ombre à ses véritables enjeux narratifs. Les sous-intrigues restent inabouties, et le développement psychologique du héros, pourtant central, s’efface derrière une mise en scène luxuriante. Si le spectacle impressionne, il peine à masquer les aspérités d’une œuvre aussi séduisante que déséquilibrée.

Pixar poursuit sa dynamique commerciale après le succès colossal de Vice-Versa 2 (en attendant la percée probable du concurrent chinois Ne Zha 2), mais Elio s’inscrit dans un contexte plus fragile : celui d’un essoufflement créatif perceptible. Du côté de Disney, même constat – l’originalité est sacrifiée au profit d’une avalanche de remakes en prises de vues réelles, aux résultats inégaux.

Pixar reste pourtant un studio bâti sur un équilibre subtil : aborder des thèmes profonds avec légèreté, conjuguer émotion et merveilleux, et toucher un public intergénérationnel. C’est cette alchimie rare qui a fait de films comme Coco, Vice-Versa, Là-haut, Wall-E des jalons de l’animation hollywoodienne contemporaine. Ces dernières années, cette magie s’est quelque peu diluée dans des œuvres plus convenues. Toutefois, une nouvelle génération de créateurs continue d’incarner l’esprit pionnier du studio. Domee Shi l’a brillamment démontré avec Bao et Alerte Rouge, explorant les relations mères-filles et l’identité culturelle avec audace et sincérité. Madeline Sharafian, de son côté, a apporté une sensibilité douce et narrative avec le court-métrage Le Terrier. En les réunissant autour d’Adrian Molina, coscénariste de Coco, Pixar semblait former une équipe de choc pour porter Elio : un film de science-fiction animé capable, enfin, de transcender la malédiction du genre au box-office.

Car en effet, l’animation de science-fiction demeure un territoire miné pour les grands studios : Atlantide : L’Empire perdu, La Planète au trésor, Buzz l’Éclair, Avalonia… tous se sont crashés au box-office, à l’exception notable de Wall-E. Elio partage pourtant certaines de leurs thématiques : l’attrait pour l’espace, la quête de foyer, la solitude et le deuil. Le personnage principal, fasciné par les enlèvements extraterrestres, rêve de trouver un endroit – ou une famille – où il se sentirait à sa place. Après avoir perdu ses deux parents, il garde littéralement la tête dans les étoiles, malgré les tentatives bienveillantes de sa tante pour l’ancrer dans le réel. C’est alors qu’il est enlevé par des extraterrestres et, bien malgré lui, nommé ambassadeur de la Terre auprès du Communiverse, une instance galactique réunissant les représentants de toutes les civilisations de l’univers.

Perdus dans l’espace

Ce monde intersidéral bigarré, peuplé de créatures aux formes variées, regorge de textures, de styles hybrides (2D/3D), et d’idées visuelles réjouissantes. On y retrouve l’audace graphique de Soul, ainsi qu’un véritable amour du détail. L’ensemble fourmille de clins d’œil et de trouvailles qui justifieraient à eux seuls un second visionnage. Cependant, cette profusion esthétique agit comme un leurre. Elle détourne l’attention d’un fil émotionnel qui manque de cohérence et d’approfondissement. L’histoire du deuil d’Elio, centrale, reste sous-exploitée.

Le film cherche l’équilibre entre des influences fortes – E.T. l’extra-terrestre pour la douceur extraterrestre, Lilo & Stitch pour l’enfant marginal – sans jamais vraiment en retrouver l’intensité. Là où ces œuvres osaient l’insolence et la brutalité émotionnelle, Elio reste sage, parfois trop poli pour son propre bien. Certaines séquences, inspirées de classiques comme Body Snatchers, injectent un humour bienvenu, et la larve intergalactique qui accompagne brièvement le héros vole presque la vedette. Mais ces moments sont trop furtifs pour construire un attachement fort, et le climax peine à susciter le bouleversement espéré. Plusieurs arcs narratifs sont également laissés en suspens : la carrière de la tante dans l’aérospatiale, ou l’agressivité contre-nature du peuple de Grigon, suggèrent des développements abandonnés, sans doute à cause d’un remaniement durant la production – le film ayant déjà vu sa sortie repoussée d’un an. Ce sentiment d’inabouti affaiblit le potentiel émotionnel et thématique de l’ensemble.

Elio a besoin de s’égarer dans les étoiles pour mieux comprendre ce qui lui manque sur Terre. Le film exprime, avec une sincérité touchante, le besoin vital de connexion entre les êtres, malgré les différences, malgré les distances. Il met en lumière cette vérité simple : ce que nous cherchons ailleurs est souvent déjà là, autour de nous. Dans un monde où les interactions humaines sont minées par l’hyperconnectivité, Elio répond à la question existentielle « sommes-nous seuls ? » par un câlin. Un geste modeste, mais d’une grande portée symbolique.

Alors que la saison des blockbusters est envahie de remakes et de franchises zombifiés, Elio fait figure d’exception. Il ne révolutionne pas l’animation, mais il témoigne d’une vraie volonté de raconter autrement, de viser une sincérité rare dans le paysage contemporain. Les projections en 3D, particulièrement soignées, apportent une profondeur sensorielle bienvenue à cette œuvre imparfaite, mais pleine de bonnes intentions. Et même si tout n’est pas abouti, il est encore permis de s’évader et de rêver à travers le cosmos, en compagnie de personnages aussi étranges qu’attachants.

Elio – Bande-annonce

Elio – Fiche technique

Réalisation : Madeline Sharafian, Domee Shi et Adrian Molina
Scénario : Julia Cho, Mark Hammer et Mike Jones, d’après une histoire de Adrian Molina
Montage : Anna Wolitzky et Steve Bloom
Musique : Rob Simonsen
Producteurs exécutifs : Pete Docter, Lindsay Collins
Société de production : Pixar Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h38
Genre : Animation, Science-fiction, Aventure, Famille, Comédie
Date de sortie : 18 juin 2025

Elio : retrouvailles du troisième type
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3

Life of Chuck : Merci Chuck, 39 ans de service certes mais surtout 111 minutes de bonheur

Wouah ! C’est la petite onomatopée qui semble la plus convenir à notre état d’esprit en sortant de la projection. Ce sublime film sorti de nulle part loupe de peu le qualificatif de très grand film – voire de chef-d’œuvre – par la faute d’un troisième acte un chouïa bavard, en deçà des deux précédents, avec sa révélation finale moins imposante qu’attendue. Pour le reste, on enchaîne les moments de grâce et de magie qui confinent au somptueux (ces scènes de danse !) pour un conte métaphysique merveilleux, qui vous surprend à chaque instant, vous met des étoiles plein les yeux et vous fait aimer la vie. En filigrane, ce long-métrage consacre Mike Flanagan comme un très grand cinéaste. Merci Mike, et merci Chuck !

Synopsis : La vie extraordinaire d’un homme ordinaire racontée en trois chapitres. Merci Chuck !

Un peu sorti de nulle part malgré les grands noms derrière sa création, ce film inclassable, presque suranné et hors des modes, est un véritable enchantement. Mieux vaut en savoir le moins possible avant d’entrer dans la salle. Il était précédé d’une réputation flatteuse depuis son Prix du Public au Festival de Toronto (le fameux TIFF) et devrait être en bonne place dans la course aux Oscars tant il coche toutes les cases de ce que l’Académie aime (dans ses meilleures périodes, surtout les plus neutres et éclairées). Life of Chuck est le genre de film qui agit comme une bénédiction, un petit miracle de cinéma, et qui nous fait ressortir de la salle le sourire aux lèvres, avec l’envie d’aimer la vie et de la croquer à pleines dents.

On n’est pas du tout dans l’horreur ou le fantastique (ou très peu), et pourtant, c’est bien Stephen King qui a écrit la nouvelle dont le film est adapté, et c’est le nouveau roi des frissons pleins d’émotion, Mike Flanagan, qui en signe la mise en scène. Les deux semblent sortir de leur zone de confort, mais finalement pas tant que cela, puisqu’on retrouve des thèmes chers à l’écrivain (le deuil, la mort…) et l’appétence du réalisateur pour les œuvres gorgées d’émotion et de tendresse, qu’il glissait toujours dans ses productions horrifiques. D’ailleurs, cela confirme qu’il est un auteur incontournable de notre époque, après sa magnifique et sous-estimée suite de Shining (le trop oublié Doctor Sleep), ou ses séries qui confinent au chef-d’œuvre, de The Haunting of Hill House à La Chute de la Maison Usher.

Life of Chuck a la particularité de se dérouler en trois actes montés à l’envers, et cette construction à rebours est autant une force, par son originalité et sa logique narrative, qu’une faiblesse – la seule, en vérité. En effet, le dernier acte est un peu moins fort, un peu moins puissant que les deux premiers, ce qui termine le film sur une note moins magistrale qu’attendue, d’autant que la révélation finale s’avère moins imposante qu’espéré. Et cette dernière partie, légèrement trop bavarde, aurait peut-être gagné à être resserrée de quelques séquences. Si ce n’est cela, préparez-vous à un torrent de beauté, un déferlement de magie, un tourbillon d’instants de grâce.

S’il fallait donner une définition du merveilleux, on pourrait montrer Life of Chuck. Le film débute par une fin du monde comme on n’en a jamais vu. Le long-métrage cristallise toutes les angoisses et les potentielles causes de la fin de notre civilisation à travers des dialogues et des images d’infos. Dans ce contexte a priori effroyable, on suit deux personnages en train de voir le monde s’effondrer, mais ce qui se passe en creux dépasse largement la crainte viscérale de l’apocalypse. Entre séquences poétiques, considérations mélancoliques et petits moments empreints d’une grande magnificence, le premier acte est une expérience inédite qui vous traverse le corps et le cœur, jusqu’à cette annihilation de notre univers d’une beauté épique rarement vue sur grand écran. Impossible à décrire : il faut le voir pour le ressentir.

Puis vient la seconde partie, où s’illustre Tom Hiddleston dans l’une des séquences les plus incroyables vues en salles depuis des lustres. L’épicentre de ce moment : une scène de danse complètement dingue, qui nous ramène aux plus grandes heures des comédies musicales d’antan, et qui donne envie de se lever tout en nous brisant le cœur tant c’est sublime. On avance souvent que le cinéma est un subtil mélange d’émotions ; que pour réussir, un film doit trouver le bon équilibre entre ses ingrédients. Eh bien, cette scène est la quintessence de ce que le septième art peut offrir de plus grand.

Life of Chuck est un conte métaphysique qui dévoile ses tenants et aboutissants dans une dernière partie presque spielbergienne, avec cet esprit de cinéma des années 80 qui enchantait petits et grands. C’est mignon, même si, comme on le disait plus haut, un peu en deçà de la maestria des deux premiers tiers. La voix off prend tout son sens ici – on est bien dans un conte – et le film dévoile alors son propos, ses contours. D’un certain point de vue, c’est une bonne chose, mais on aurait probablement toléré une absence d’explication tant tout ce qu’on voit est beau. Les acteurs sont tous exceptionnels, les notes de musique discrètes sont un délice pour nos oreilles, et la mise en scène de Flanagan est fidèle à la douceur qui irrigue ses œuvres passées. On est bouleversé, touché, ému… et ce petit film, qui a tout d’un grand, s’impose sans conteste comme l’un des plus beaux de l’année. Bravo !

Bande-annonce – Life of Chuck

Fiche technique – Life of Chuck

Réalisateur : Mike Flanagan.
Scénaristes : Mike Flanagan d’après l’oeuvre de Stephen King.
Production: Intrepid Pictures.
Distribution: Nour films.
Interprétation : Ton Hiddelston, Chiwetel Ejiofor, Karen Gillian, Mark Hamill, Jacob Tremblay, Kate Siegel, …
Genres : Drame – Conte.
Date de sortie : 11 juin 2025.
Durée : 1h51.
Pays : USA.

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4

« Gotlib et la musique » : un album qui groove avec tendresse et irrévérence

Chez Gotlib, la musique n’était ni un accompagnement ni une simple influence : c’était un véritable carburant. Un tremplin vers l’absurde, un complice discret tapi dans les marges de ses planches. Le nouvel opus de la collection Les Jolis P’tits Cultes, sobrement intitulé Gotlib et la musique, explore cette passion dévorante qui infusait ses cases d’une fantaisie mélodique souvent jubilatoire.

Mélomane insatiable, guitariste amateur, adorateur éperdu de Brassens – en lequel il voyait un « père de substitution » –, Gotlib vibrait aussi pour les Beatles, qu’il a suivis religieusement de leurs débuts jusqu’aux moindres balbutiements de leurs carrières solos. Et puis il y avait Spike Jones, ce maître du délire musical, dont les morceaux faits de sifflets, casseroles et bruits incongrus semblent avoir trouvé en Gotlib un héritier graphique. Tous ces rapports artistiques et – quelque part – affectueux, l’album les retranscrit à merveille.

Ce dernier mêle dessins, inédits, documents rares et témoignages, et revient aussi sur ce paradoxe gotlibien : une inventivité délirante, que d’aucuns attribuaient à des substances illicites, mais qui semble finalement trouver sa source dans les connexions que l’auteur et dessinateur établissait avec son environnement culturel (et donc musical) immédiat. Car, on le verra, les ponts sont nombreux entre le Gotlib mélomane et le Gotlib artiste. 

Le tout se lit comme une partition rondement menée : on y croise la rigueur du classique, l’élan libertaire du rock, l’ironie tendre de la chanson française. Une playlist Spotify vient même prolonger l’expérience, comme si l’on pouvait enfin écouter la bande-son d’une œuvre dessinée. Ainsi, avec Gotlib et la musique, Fluide Glacial rend un hommage sensible, érudit et drôle à un auteur qui faisait swinguer la case comme d’autres le font avec une guitare.

Gotlib et la musique, collectif 
Fluide glacial, juin 2025, 72 pages

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3.5

« Fuck ze tourists » : une satire grinçante et contemporaine du surtourisme

Dès les premières pages de ce nouvel opus de Fluide Glacial, signé Zidrou et illustré par Éric Maltaite, on ressent une volonté radicale de décrypter, voire de dénoncer, l’évolution du tourisme à l’ère du numérique et de l’excès. L’album s’inscrit dans la lignée des critiques acerbes des dérives de nos sociétés modernes, mêlant humour corrosif et observations sociales percutantes.

Les auteurs nous entraînent dans une série de saynètes qui dressent le portrait d’un touriste de l’ère 2.0, assoiffé de reconnaissance sociale et prêt à tous les excès pour décrocher le cliché parfait. La caricature s’appose avec talent à des comportements qui, sous un vernis d’insouciance et d’humour, révèlent une véritable crise identitaire : celle d’un individu dont l’obsession pour l’image prime toute considération éthique ou sécuritaire. Entre selfies risqués dans des zones de guerre ou lors de catastrophes naturelles, jusqu’à l’exploitation grotesque de sites historiques pour flatter un égo en quête de validation numérique, la critique mordante de Zidrou ne laisse aucun répit à ses personnages.

À travers son scénario, l’auteur propose une réflexion lucide, bien qu’hyperbolique, sur la transformation du tourisme en une performance, une compétition sans merci. Le lecteur découvre ainsi l’envers d’un phénomène global : alors que l’industrie touristique ne cesse de prospérer, les autochtones se retrouvent marginalisés, victimes collatérales d’un engouement débridé pour l’exotisme et le sensationnalisme. Rien n’échappe à la logique de l’impudeur : ni Auschwitz, visité comme on se verrait décerner une gommette en maternelle, ni les animaux sauvages d’Afrique, approchés furtivement pour un cliché à haut risque.

Le trait semi-réaliste de Maltaite est empreint d’une exubérance qui ne dérobe rien de sa rigueur et se met au service de ces récits grinçants. Il contribue à décortiquer le comportement des « touristes 2.0 », dans un album qui se pose en miroir d’une société de consommation en quête de sensations et de reconnaissance. 

Le tourisme de masse fait l’objet de toutes les attentions. S’il bénéficie économiquement à certains acteurs, il impose surtout aux populations locales une surcharge indésirable. Chaque saynète révèle une facette de cette déraison collective, soulignant l’irresponsabilité écologique et l’égoïsme ambiant d’un système où le plaisir immédiat et l’image prennent le pas sur la réalité.

Diatribe humoristique, Fuck ze tourists invite aussi, à son échelle, à une introspection sur nos modes de vie, nos priorités et notre rapport à l’évasion. En se moquant avec adresse – mais non sans redondance – des postures narcissiques et des situations invraisemblables dans lesquelles se placent les touristes, Zidrou et Maltaite proposent une critique sociale incisive, où la dérision sert autant à divertir qu’à avertir. Un dernier exemple ? Ces souvenirs du monde entier, prétendument authentiques, mais en fait confectionnés dans les mêmes usines chinoises…

Fuck ze tourists, Zidrou et Maltaite
Fluide glacial, juin 2025, 56 pages

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3

« Albertine a disparu » : silence rural

Paru chez Glénat, Albertine a disparu est un roman graphique d’une grande justesse, entre chronique villageoise et polar feutré, nourri d’un fait divers bien réel. Scénarisé par deux journalistes – François Vignolle, ex-directeur de la rédaction de RTL et fin connaisseur des arcanes judiciaires, et Vincent Guerrier, rédacteur en chef d’un hebdomadaire normand – le récit tire sa force de ce double ancrage : une fidélité au réel et une capacité à en tirer une fiction ciselée, pudique et saisissante.

Nous sommes en juillet 2022, dans un coin de campagne française où le temps semble couler au rythme des banalités et des commérages. La canicule bat son plein, le Covid rôde encore. Gilles Poulain, maire du village de Courteville, multiplie les appels aux personnes âgées, par précaution mais aussi par souci sincère. Jusqu’au moment où un nom s’impose à lui comme une tache dans le décor : Albertine Buisson. Centenaire oubliée, recluse dans sa maison aux volets fermés. Depuis quand n’a-t-on pas vu Albertine ? Les voisins n’en savent rien, sa belle-fille ne veut plus entendre parler d’elle, son fils – qui lui apporte à manger tous les samedis – se contente de vagues réponses. Mais alors… où est Albertine ?

Le pitch pourrait faire penser à un suspense classique, mais Albertine a disparu déjoue habilement les attentes. Ce n’est pas tant l’énigme que la manière dont elle creuse les non-dits, les silences complices, les regards fuyants, qui constitue le cœur battant du récit. La question n’est pas seulement « où est Albertine ? », mais surtout : comment a-t-on pu ne pas remarquer son absence pendant dix ans ? Ce trou noir d’attention devient aussitôt la métaphore glaçante d’un abandon collectif. Le polar se fait alors autopsie sociale : que révèle cette indifférence généralisée, dans un village pourtant réputé pour ses liens de proximité ? 

À la manière d’un Claude Chabrol filmant la bourgeoisie provinciale, les auteurs auscultent les âmes rurales avec une précision troublante. On découvre un tissu social effiloché, où chacun s’arrange avec sa conscience et où la bienveillance proclamée s’effondre à l’épreuve des faits. Au milieu de tout cela ? Gilles Poulain, maire à l’ancienne, transpirant dans son bureau sous les effets de la canicule et harcelant ses administrés de coups de fil. Attachant, têtu, sincère, il incarne avant tout l’homme du terrain, proche des gens – à part peut-être de ces Parisiens qui se découvrent soudainement une passion pour la campagne. 

L’album évite tout manichéisme. Christian pourrait être un monstre cynique mais aussi un homme débordé, accablé par la honte, incapable d’affronter la mort de sa mère. Et les voisins ? Ont-ils réellement fermé les yeux, ou se sont-ils simplement habitués à l’idée qu’Albertine était « là », quelque part ? Le récit joue avec ces zones grises, ces gestes manqués, ces culpabilités diffuses. Une forme de déni collectif se dessine. Vincenzo Bizzarri, sans fioritures, restitue à merveille la chaleur poisseuse des jours d’été, la solitude des maisons de pierre, l’immobilité presque minérale du monde rural. Avec une économie de moyens, il fait résonner un fait divers avec des enjeux universels. 

Albertine a disparu est un roman graphique qui touche juste, précisément parce qu’il ne cherche pas l’emphase. Il capte le quotidien, les silences qui s’installent, les gestes simples et les petites lâchetés. On tourne les pages comme dans un polar, mais on en ressort confronté à une réalité que l’on préférerait probablement ne pas voir. Une belle réussite.

Albertine a disparu, François Vignolle, Vincent Guerrier et Vincenzo Bizzarri 
Glénat, juin 2025, 144 pages

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4

« Ancolie », ou la sorcière de l’apathie moderne

Salomé Lahoche publie aux éditions Glénat un roman graphique intitulé Ancolie, du nom de son héroïne hallucinée, irrévérencieuse et furieusement borderline. En 128 pages, elle s’empare de la figure millénaire de la sorcière pour la propulser au XXIᵉ siècle, non pas pour la réenchanter, mais pour la confronter à l’absurde, à l’épuisement moral et à la décomposition lente d’un monde sans horizon.

Ancolie est une sorcière de 360 ans qui en paraît 27. Elle vit en marge d’une société qu’elle méprise autant qu’elle la fuit. L’immortalité ne l’a pas rendue sage, seulement amorphe. Fêtes décadentes chez les elfes, relations toxiques avec des vampires, orgies et gueules de bois en série : l’éternité, pour elle, se résume à une succession de nuits sans fin et sans sens. Jusqu’au jour où le Haut Conseil des sorcières, lassé de ses débordements, la convoque et la somme de faire ses preuves. Un haut fait, un seul, pour sauver ses pouvoirs – et sa peau. À défaut d’avoir une foi quelconque en l’humanité, Ancolie décide de s’y attaquer frontalement. Elle va sauver le monde. Rien que ça.

L’intérêt principal d’Ancolie réside dans sa protagoniste, à la fois fascinante et, disons-le, exaspérante. Salomé Lahoche construit une figure féminine profondément libre, mais aussi paumée, destructrice, cynique jusqu’à l’os. Une héroïne borderline, davantage beckettienne que badass : elle erre, elle s’enlise, elle n’apprend rien – ou presque. Sorcière postmoderne, Ancolie évoque moins Hermione que Bojack Horseman ; elle est dopée au spleen et au gin, dans des proportions quasi égales.

Son rapport au monde est glaçant de lucidité. Elle le regarde en spectatrice désabusée, ayant vu passer les siècles de domination masculine, de capitalisme destructeur et de catastrophes écologiques sans jamais observer le moindre progrès moral. Le monde est pour elle une farce tragique, où l’on ne peut plus croire à rien – sauf, peut-être, à un ultime sursaut d’empathie. D’où cette idée folle (et drôle) : répandre, grâce à un vieux sortilège, un peu de compassion dans une humanité qui en manque cruellement. Vaste programme.

Le trait de Salomé Lahoche, arrondi et écrasé, évite toute joliesse. Les visages sont figés dans des expressions de dégoût, les corps ramollis par l’apathie, les décors envahis par le désordre. Tout suinte l’anxiété et le laisser-aller. À cette esthétique de l’épuisement s’ajoutent des scènes de débauche, de ponctuels moments d’introspection, une bromance étonnante avec un crapaud d’une grande lucidité… 

Le récit est structuré comme une suite d’épisodes – presque de sketches – où l’on croise des figures archétypales : le vampire toxique, l’amie raisonnable et distante, le crapaud philosophe (qui apprend l’espagnol pour tromper son ennui), les sorcières bureaucrates… Chaque rencontre est un prétexte à un regard désabusé sur notre société : la vacuité des relations humaines, l’obsession de la productivité, l’hypocrisie des institutions, les impostures morales… 

Ancolie pose de vraies questions – sur la possibilité de changer, sur la valeur de la bonté dans un monde qui n’y croit plus, sur l’inanité des idéaux dans un système pourri jusqu’à la moelle. Mais le roman graphique se trouve piégé dans le sillage d’une héroïne trop souvent résignée et négative, tellement qu’elle en devient lassante. Du  coup, on a une fable féministe en mode mineur, un conte de fées démonté par l’alcool, la fatigue et le refus de faire semblant. Ancolie ne veut ni changer le monde, ni s’en accommoder. Elle veut juste qu’on la laisse picoler en paix. Et si cela la condamne, tant pis. C’est souvent amusant, mais peu constructif sur la durée.

Peut-être est-ce cela, justement, que voulait dire Salomé Lahoche : dans un monde qui s’écroule, le désespoir est la dernière forme d’honnêteté. Une suite ne serait pas de refus… à condition qu’elle ose aller quelque part.

Ancolie, Salomé Lahoche 
Glénat, juin 2025, 128 pages

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3

I love Peru : l’art de Quenard et son traquenard

Raphaël Quenard dans « I Love Peru » : un acteur électrique au cœur d’un docu-fiction déjanté. Entre confidence crue et performance théâtrale, ce film explore l’amitié, la gloire fulgurante et l’art du traquenard cinématographique. Décryptage d’un ovni signé Quenard et Hugo David, où vérité et fiction s’entrechoquent comme dans un rêve de condor ivre.

La personnalité de Raphaël Quenard explose ou aspire les limites de l’ordinaire acteur de cinéma. Le septième art nous a pourtant habitués aux bêtes de scène, de Marlon Brando à Depardieu, en passant par Nicholson et Delon. Raphaël Quenard, par ses acrobaties verbales, son sens aiguë du romanesque, sa fibre tragi-comique et surtout ses outrances naturalistes, réinvente l’acteur en majesté avec impétuosité lyrique et inquiétude romantique.

Nouveaux Compères

Dans le duo de compères qu’il forme avec Hugo David, rencontré sur le making of du tournage de Chiens de la casse, Quenard a trouvé tout à la fois un frère en vagues à l’âme, errances, vadrouilles, embrouilles et élégance, un double introverti, un témoin de ses extravagances, un SPECTATEUR TOTAL de ses glissades vraies ou fausses, une sorte de psy omniprésent qui le filme dans tous ses atours, des plus géniaux aux plus triviaux.

Si ce I love Peru, dont il est le coauteur avec Hugo David, manque de cinéma, l’être-Quenard, lui, n’en manque pas.

De prime abord, il nous faut interroger si un tel documentaire passerait la rampe s’il n’était phagocyté et donc aussi consumé et/ou embrasé par l’art de Quenard, sa tchatche inlassable, ses fougues et ses trouilles, sa manière poético-populaire de s’adresser face caméra à son pote et de dire des pitreries ou des insanités. Il faut interroger l’objet cinéma face à une industrie sévère où le documentaire a toujours davantage de peine à exister dans les salles . La perplexité en première impression est de mise : le film est maladroit, sans réelle fugurance cinématographique, sa seconde partie au Pérou inutile et trop longue, l’écriture paraît inexistante et l’on serait tenté de le classer à la va-vite comme un film potache trop intime que feraient des potes entre eux au téléphone ou à l’appareil photo sans réfléchir à ce que peut être faire un documentaire. Tel que Sophie Letourneur avec la même matière intime peut le faire. Quenard se réfère au duo Alban Teurlai et Thierry Demaizières, coauteurs du remarquable et percutant Cœur sanglant, et de fait on peut se demander ce que deviendrait Raphaël Quenard filmé par Teurlai/Demaizières ?

Le énième degré comme destination

Alors de quoi s’agit-il au juste dans ce documentaire de 1h05 produit par Hugo Selignac, l’autre complice de l’ascension Quenard ? D’une histoire d’amitiés (donc d’amour) comme dans Chiens de la casse, celle de David et Quenard, sorte de Laurel et Hardy, duo de travail cocasse et improbable, l’un voulant réussir en tant que metteur en scène, l’autre rencontrant le premier alors même qu’il était encore inconnu et trouvant en miroir un jumeau, une oreille, une écoute. Hugo David se trouvant à accumuler des dizaines d’heures de rush sur son nouvel ami Quenard, et assistant médusé à la transformation de son statut d’acteur-figurant à celui de star.

I love Peru n’est peut-être pas un grand documentaire, mais il vaut incontestablement comme pacte d’amour et déclaration royale d’amitié entre ces deux-là. Il vaut aussi comme état des lieux d’un passage, sociologie d’un phénomène : comment passe-t-on en si peu de temps de l’anonymat de figurant, second rôle à l’ultra-médiatisation de Raphaël Quenard ? Le film ne donne pas de réponse, il prend la mesure d’un acteur on the edge.

La ligne du Condor : ligne de l’air, de hauteur, d’amplitude

Tout l’art de Quenard et de David est de jouer sur cette ligne impalpable, fragile, touchante, drôle, parfois ennuyeuse, cabotine et folle, où le spectateur ne sait jamais au juste si ce qui est raconté est du lard ou du cochon, si vraiment l’intime semblant être filmé à l’improviste est celui de Quenard ou une construction fantasmagorique. Le duo Hugo David-Raphaël Quenard prolonge ici cette veine troublante et intrigante commencée avec leur court-métrage L’Acteur ou la surprenante vertu de l’incompréhension. Jouer toujours sur second degré, implanté au cœur du dispositif narratif : ne jamais savoir le régime de vérité ou de feinte, le degré d’ironie ou de véracité des images filmées n’est pas sans rappeler le cinéma de Dupieux. Ce énième degré surtout résonne avec l’entêtante force de frappe de l’acteur Quenard, sa magie verbale et son charisme étrange. Interrogé sur ce qui l’anime profondément, Raphaël Quenard répond : un amour divin du jeu, un désir de voler toujours plus loin, plus haut, tel le condor qu’il poursuit au Pérou, et qu’il lui a bien fallu cela pour résister au monstre du rejet dont il fût l’objet dans ses débuts.

La vérité, il n’y a pas de vérité

Cette fissure permanente entre la (pseudo) authenticité de l’acteur filmé jusque dans son plus simple élément (cul à l’air, trou de balle flouté) et l’ambiguïté sur le statut véridique ou pas de ce qui est dit résonne avec la citation de Pablo Neruda qui ouvre I love Peru. La vérité c’est qu’il n’y a pas de vérité ! Ce fil narratif-là (qui rappelle le très fort documentaire d’Armel Hostiou, Le Vrai du faux) est la plus grande réussite du duo David-Quenard en même temps qu’il s’ajuste parfaitement à l’image que projette l’acteur Quenard : une immense sensation d’authenticité vrillée en son cœur par des éléments de profonde ambivalence.

Péroraison Artaudienne sur les vertus du trou de balle

Il faut voir Quenard entamer tout à coup une péroraison culottée et démente sur les formes et vertus de son trou de balle pour mesurer ce degré de vérité et de jeu. Dans cette scène où son jeu ne va pas vers l’ironie ni le second degré, c’est Artaud qui apparaît, tout le théâtre et son double, un acteur brûlé, cramé par sa notoriété fulgurante en même temps qu’un autre Quenard.

Celui-là même qui sans cesse nous dit à nous spectateurs : rien de ce que je dis n’est vrai, soyez témoin de ma falsification. Ou soyez témoin de mon incandescence. Moi je ne m’importe pas, voyez-moi comme un acteur. Et qu’est-ce qu’un acteur ? Une imposture. Un trou. Une balle. Un rêve de condor.

C’est sans doute là la beauté intrépide de I love Peru : bifurquer sans cesse du sujet principal de cette virée au Pérou dont tout le monde se fiche, cette façon qu’ont les deux réalisateurs de ne filmer que Quenard et jamais David (alors qu’on pourrait supposer des plans de lui aussi) sans jamais se perdre dans un narcissisme vain, toujours aller creuser l’énigme Quenard, l’art qui rime avec son nom, le coup monté qu’il nous joue et dans lequel il se perd lui-même. C’est tout Quenard et son traquenard. Stylé. Barré. Gérard Philipe ressuscité brûlant et enfiévré dans le Cid.

LE PÉROU C’EST LE JEU-BORDER D’UN ACTEUR FÉTICHISÉ, LE PÉROU C’EST L’AMOUR.

Cette hyperbole d’un acteur aimé, admiré (« léché, lynché, lâché » entend-on dire comme leitmotiv des nouvelles stars) tout autant qu’esquinté et carbonisé par ses excès, son amour fou des fondations du jeu, est la grâce dingue d’I love Peru, sa malice espiègle, son intensité désinvolte.

Raphaël Quenard est un showman, Hugo David un œil-oreille, espérons que les deux poursuivent leurs aventures sur les planches d’un théâtre pour un seul en scène.

I love Peru : bande-annonce

I love Peru : fiche technique

Réalisation et scénario : Hugo David, Raphaël Quenard
Montage : Méloé Poillevé
Son : Alexis Place, Antoine Citrinot, Niels Barletta
Musique : Théodore Vibert
Étalonnage : Arthur Paux
Sociétés de production : Lipsum Productions, Chi-Fou-Mi Productions, Wašté Films
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h09
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 juillet 2025

« Dred Scott » : enquête sur les fantômes d’une Amérique fracturée

1893, New York. Dans le vacarme d’une ville en pleine mutation, un jeune Afro-Américain, orphelin et marqué au fer rouge, tente de s’extirper du magma social. Dred Scott hérite ici du rôle de témoin actif, d’enquêteur par accident et d’archéologue malgré lui d’une mémoire collective encore croupissante. Un polar historique ? Un western urbain ? Un récit d’initiation aux allures de confession ? Tout cela à la fois, avec une ambition sincère, mais pas toujours bien calibrée.

Bienvenue dans l’Amérique post-Sécession, trente ans plus tard, lorsque les plaies se sont refermées en surface mais suintent encore à la moindre allusion au passé. Le récit est indexé à un meurtre : celui d’un ancien général de l’Union, Hadley. Rapidement, l’affaire déterre des rancunes, des complicités douteuses et, surtout, fait état d’un mystérieux bijou, un collier d’émeraudes volé à des soldats sudistes. De là, tout s’enclenche : l’histoire bascule de l’enquête criminelle vers une reconstitution intime, celle d’un héros ordinaire à la recherche de ses origines et d’un héritage familial éclaté.

Tom Graffin et Jérôme Ropert, déjà connus pour leur travail sur Ange Leca, bâtissent un récit ambitieux, où les figures de pouvoir (anciens planteurs, militaires, policiers corrompus) croisent des trajectoires sociales ascensionnelles ou contrariées. Le personnage de Byrnes, chef de la police, à la fois mentor, protecteur et manipulateur, est emblématique de cette ambivalence morale que le récit semble cultiver. À travers lui et Dred se dessine un duo plus trouble que complémentaire, dont la dynamique porte une bonne part de la tension narrative.

Si l’histoire séduit par la richesse de ses enjeux, le personnage principal laisse, paradoxalement, une impression d’effacement. Sa trajectoire aurait pu porter une voix forte, singulière, habitée par la rage ou le doute. Or, c’est un silence poli qui s’installe, un héros spectateur d’une intrigue qui semble trop souvent s’écrire autour de lui, plutôt que par lui. On voudrait l’accompagner dans ses tiraillements, mais l’écriture ne parvient pas toujours à lui donner cette chair psychologique indispensable à l’identification ou l’attachement du lecteur.

Côté dessin, les personnages sont expressifs, les ambiances soignées, les rues new-yorkaises souvent bien campées. Le cahier final, consacré aux recherches graphiques et au contexte historique, enrichit la lecture, qui pose avant tout les bases d’un récit aux multiples promesses : un contexte historique rarement exploré en bande dessinée francophone et une volonté d’aborder de front les héritages raciaux et politiques d’une Amérique à peine sortie de sa guerre civile. 

On sent l’ambition, l’honnêteté de la démarche, et l’on espère que le second tome, à venir, saura corriger les quelques faiblesses constatées en donnant à Dred une voix plus personnelle et fiévreuse. Car c’est dans la tension entre l’intime et le politique que le récit peut réellement briller. Et pour l’heure, cette tension n’est que partiellement exploitée. À suivre, donc. Mais d’un œil plus curieux que passionné.

Dred Scott, Tom Graffin, Jérôme Robert et Thibault Descamps
Bamboo, mai 2025, 64 pages 

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3

« Mise en scène et coordination de l’intimité » : une révolution silencieuse

Il arrive qu’un livre, sans hausser la voix, parvienne à déplacer des lignes jusque-là figées. Mise en scène et coordination de l’intimité de Rachel Zekri (Armand Colin) appartient à cette catégorie d’ouvrages discrets mais nécessaires, ceux qui ouvrent des chemins concrets, balisés, pour mieux transformer nos pratiques et nos représentations.

Dans un monde artistique encore hanté par l’idée romantique du génie qui transgresse, Rachel Zekri pose une autre image : celle du geste chorégraphié, consenti, intentionnel, qui libère au lieu d’imposer. C’est l’anti-« on verra sur le plateau ». Un manifeste méthodique pour une intimité respectée et narrée avec soin, sur scène comme à l’écran.

Dès les premières pages, Rachel Zekri affirme ce qui constitue l’ossature de sa pensée : l’intimité est un espace à écrire, à baliser, à répéter. Nudité, baisers, préliminaires, coït, accouchement, avortement, violence sexuelle : autant de scènes qui, autrefois, faisaient l’objet d’un flou artistique, parfois volontaire, souvent brutal. Elles sont ici abordées avec une précision remarquable, à l’aide de schémas explicatifs. À la place de l’exposition hasardeuse du corps, Rachel Zekri propose une mise en scène technique, professionnelle, où chaque geste, chaque souffle est pensé comme un fragment du récit, et non comme le débordement de l’intime.

Le concept central de Mise en scène et coordination de l’intimité est ici défini comme une pratique articulant consentement, narration et technique. Son objectif est double : protéger les interprètes tout en affinant le langage scénique de l’intime. Car, contrairement à une idée reçue, baliser ne tue pas la spontanéité ; cela lui offre tout au plus un cadre où s’épanouir sans danger.

CLIRP, ou l’éthique à l’œuvre

L’acronyme CLIRP (Conditionnel et contextuel, Librement donné, Informé, Réversible, Participatif) est d’une importance capitale dans la démonstration de l’auteure. À rebours d’un consentement « global » ou supposé acquis dès le contrat signé, il impose une granularité dans l’accord : chaque geste, chaque plan, chaque interaction demande à être redéfini dans ses conditions exactes. L’acte de jouer ne souffre alors aucune confusion.

Les limites deviennent des portes, que l’on ouvre et referme librement. L’espace du corps est souverain, même quand il entre dans la fiction. Cette souveraineté est d’ailleurs soutenue par des outils concrets – « riders » (ou navettes), mots-signaux, exercices préparatoires, positions étudiées en amont – qui ancrent l’éthique dans le quotidien du plateau.

L’ouvrage propose une véritable grammaire de la narration intime. Il détaille les outils d’une langue scénique nouvelle : gestion de l’espace, niveaux de toucher, tempo, rythme, gravité, respiration, types de mouvement… Le vocabulaire change aussi : « muscle », « os », « peau », remplacent les termes sexualisés ; « ton personnage embrasse son personnage », remplace « tu l’embrasses ». La désidentification du corps de l’acteur avec celui du rôle n’est pas un détail ; c’est une condition de sécurité psychique. Le langage devient un outil de distanciation respectueuse. « Toutes les expressions connotées sexuellement peuvent introduire du mal-être ou de l’embarras. Désexualiser le langage et parler des personnages plutôt que des comédien·nes, contribue à alléger tout le processus. »

Les scènes de non-consentement, souvent délicates à représenter, bénéficient d’une approche spécifique. Plutôt que de rejouer les clichés de l’agression ou du viol comme exposition spectaculaire, Rachel Zekri propose une dramaturgie du trouble, de l’ambiguïté, de la dissymétrie.

Elle insiste : ce ne sont pas les artistes qu’on malmène, mais les personnages que l’on interroge. Et pour cela, il faut des outils techniques, mais aussi une rigueur éthique, une attention constante au « de-rolling » (sortie du rôle), une coordination avec les départements du son, des costumes, de la lumière, comme on le ferait dans une scène de combat. Car il s’agit bien ici de mettre fin à une violence systémique, souvent maquillée en « exigence artistique ».

Dans son entreprise, l’auteure repense aussi les corps. Les corps gros, trans, non-binaires, enceints, menstrués, vieillissants : tous ont droit à une représentation non fétichisée, non stigmatisée, non mise en doute. Cela suppose un casting responsable, une adaptation des accessoires (binders, caches, prothèses), un langage respectueux et surtout, une prise en compte de la temporalité queer, ce rythme différent du mainstream, qui demande du soin plutôt que de la vitesse.

Cette attention s’étend aussi aux mineur·es, pour lesquels la protection réglementaire est rigoureuse : autorisation préfectorale, encadrement spécifique, respect scrupuleux de certaines règles… L’intimité n’est jamais un terrain neutre : c’est un champ politique, un lieu de pouvoir. Rachel Zekri s’attache à en faire un lieu d’émancipation.

De la scène à la société

Ce que Mise en scène et coordination de l’intimité esquisse, c’est une éthique du regard autant que du geste. Dans une société saturée d’images où le nu, le sexe, la violence sont souvent consommés sans conscience, Rachel Zekri rappelle que ce que l’on montre compte autant que la manière dont on le montre. Elle défend un art plus lent, plus respectueux, plus habité. Un art qui fait du cadre non une contrainte, mais une respiration.

L’intimité, au théâtre ou à l’écran, n’est pas un hors-champ de la narration : c’est l’un de ses cœurs les plus sensibles. Et si le corps est un récit, il mérite un langage digne, pensé, respectueux. Ce livre n’est pas seulement un guide pour professionnels, c’est également et surtout une invitation à repenser nos manières de regarder, de mettre en scène, d’exister ensemble.

Rachel Zekri signe ici une œuvre qui devrait figurer non seulement dans les bibliothèques des écoles d’art dramatique et des plateaux de tournage, mais aussi dans celles des spectateur·ices qui croient encore que l’intimité est affaire de vérité. Elle est, en réalité, affaire d’écoute, de cadre, de conscience. Et ce n’est pas moins poétique – c’est même plus.

Mise en scène et coordination de l’intimité, Rachel Zekri
Armand Colin, mai 2025, 208 pages

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