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« La Vallée du vivant » : chronique douce-amère d’un éveil écologique

À mi-chemin entre le roman graphique et le documentaire illustré, La Vallée du vivant s’avance comme un conte initiatique enraciné dans une France bien réelle : celle de la Drôme, et plus précisément cette Biovallée que d’aucuns considèrent comme un laboratoire à ciel ouvert pour une écologie incarnée. Un récit qui se veut à la fois introspectif et collectif, personnel et universel. 

Juliette, 35 ans, Parisienne d’adoption et publicitaire en quête de sens, vit les affres de ce que l’on pourrait appeler une double fatigue : professionnelle et existentielle. Cernée par l’éco-anxiété, sous le coup d’une vie de couple recomposée qui sonne faux, elle se sent engloutie par l’inanité de son quotidien. Tout bascule avec le décès de son père, prélude classique à l’éveil, comme un passage initiatique vers un ailleurs intérieur. En vidant la maison familiale, elle découvre des fragments de passé : une photo étrange, un journal, un secret. La quête peut commencer.

Ce fil narratif, presque archétypal, n’est pas sans évoquer ces récits d’émancipation douce où le choc d’un deuil ou d’une révélation pousse l’héroïne à se confronter à elle-même, aux autres, à la nature. Juliette quitte donc Paris et descend dans la vallée de la Drôme. Là-bas, à Die et ses alentours, elle découvre un territoire à part, où se mêlent utopies concrètes, pratiques écologiques et formes communautaires alternatives. L’album se veut alors guide, carnet de voyage et manifeste : agriculture biologique, énergie partagée, solidarité intergénérationnelle, sobriété heureuse… Une panoplie d’initiatives locales est passée en revue avec un enthousiasme parfois communicatif.

Car sur le fond, l’intention est précieuse. Il y a dans La Vallée du vivant une véritable volonté de mettre en lumière ce qui fonctionne ailleurs, dans l’ombre des grandes métropoles : une autre façon d’habiter le monde, de produire, de consommer, de vivre. Et dans cette période où le mot « transition » est souvent vidé de son sens, l’album a le mérite de redonner chair aux alternatives.

Mais si le message est clair, c’est dans la forme que le bât blesse. Le scénario de Fabien Rodhain manque quelque peu de subtilité. Les dialogues sonnent trop souvent comme des slogans, ou des extraits de brochure touristique. Les passages où Juliette, pourtant perdue dans ses pensées ou ses douleurs intimes, se voit soudain asséner un monologue sur les vertus de la permaculture ou la résilience du territoire ont quelque chose d’artificiel. 

De même, le ressort dramatique autour du secret paternel s’effondre une fois révélé. Le mystère, lentement instillé, ne tient pas ses promesses : ni émotionnellement ni narrativement. Tout cela manque de souffle, comme si la fiction avait été conçue uniquement pour servir le propos, et non l’inverse. 

Reste toutefois le plaisir réel de la découverte : paysages drômois baignés de lumière, visages bienveillants, villages aux noms qui fleurent bon le sud et l’engagement. Il y a dans ces pages une générosité certaine, une foi dans le local, dans le possible, qui fait du bien. La sincérité de l’entreprise emporte une forme d’adhésion.

La Vallée du vivant n’est donc pas tant une grande bande dessinée – maladroite, souvent démonstrative – qu’un vecteur, un relais, un manifeste. Et si elle donne envie d’en savoir plus sur la Drôme, d’aller marcher dans les collines de Die, de découvrir ces lieux alternatifs qui tentent de réconcilier l’homme et son milieu, alors peut-être a-t-elle atteint son objectif.

La Vallée du vivant, Fabien Rodhain et Alicia Grande 
Bamboo, mai 2025, 88 pages

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La Petite Bonne de Bérénice Pichat : au cœur d’une mise en scène romanesque implacable

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La Petite Bonne est le quatrième roman de Bérénice Pichat, celui qui l’a révélée au grand public. Un passage par l’émission La Grande Librairie en pleine rentrée littéraire 2024, une parution promise au Livre de Poche, voilà le petit succès du livre qui vient de recevoir le Prix des libraires 2025.  Bérénice Pichat livre un roman polyphonique, entre prose et vers libres. Elle raconte l’après-guerre, les gueules cassées, l’invisibilité. Une rencontre aussi. Le tout dans un (presque) huis-clos sur deux jours décisifs et tragiques, emprunts de musique et de reconnaissance.

La Petite Bonne est avant tout une histoire de corps, de trois corps domestiques et sociaux. Le premier, celui de la petite bonne qui donne son titre au roman mais qui n’a pas de nom ou de description physique. Elle ne parle pas directement dans le roman, mais tout d’elle s’exprime à travers des vers libres qui sont comme l’expression de sa pensée immédiate et de ses mains qui s’agitent, agissent. Elle fait et elle pense. Elle accède par cela à l’intelligence qu’on lui refuse, en tant que corps de métier, voué aux autres, avant tout. Elle ne doit jamais croiser les maîtres. La voilà pourtant en présence d’Alexandrine, elle comprend qu’elle vient la soulager d’un lourd fardeau (et d’une grande culpabilité), et de Blaise, la gueule cassée de la Première guerre mondiale qui vit reclus depuis vingt ans et que le désir de vivre a quitté. L’occasion d’une partie de campagne pour Alexandrine, sa première vraie sortie depuis de la blessure de guerre, est aussi celle de la confrontation/rencontre entre Blaise et sa bonne. Les bourgeois s’expriment en prose, comme dans un roman classique. Quand elle donne de la voix à sa petite bonne, Bérénice Pichat fait appel à la poésie, à ce qui est scandé, rapide, vif, qui va droit au but. Une troisième forme s’impose, elle aussi en vers libres, mais cette fois comme une adresse directe, un « je » mystérieux qui semble vouloir reprendre le pouvoir sur son histoire et surtout sur son corps : « Je sens mon corps s’animer / le sang circule / La lumière a envahi ma cellule/ et mon cœur/ Il bondit avec force/ comme s’il battait à nouveau/  normalement » (p 245-246). « Les corps de mes trois personnages vont se révéler petit à petit au lecteur » (voir La Grande Librairie). Corps dévoué au travail, corps mutilé qui ne peut plus jouer de piano et se sent inutile et corps « mutilé social » (selon l’expression de l’autrice, qui a coupé les ponts avec la société, l’amitié, la vie) se succèdent par leurs pensées retranscrites, sans qu’aucun dialogue ne nous soit jamais livré.

Le tour de force du roman est son sens de l’image, de la mise en scène, construire avec suspense et brio. On est pris tout entier dans cette lecture presque tragique. On y trouve tous les ingrédients : l’intrigue resserrée sur un temps court (ici deux jours à peine), l’enjeu très fort et cornélien, le nombre limité de personnages. Tous agissent ici malgré leur apparente impossibilité psychologique, empêchement social  ou immobilité forcée. On ne lâche pas ce récit polyphonique avant d’avoir lu le dernier mot, de comprendre ce qui se noue et se joue entre ces trois êtres. Bérénice Pichat n’en fait jamais des figures historiques floues mais redonne au contraire une voix singulière à chacun au travers de ce qu’ils voient et ressentent. Toutes ses descriptions bruissent et traversent le lecteur à l’image d’un souvenir d’avortement qui fait écho à d’autres scènes majeures décrites et vécues notamment dans L’événement (l’adaptation par Audrey Diwan), Vous ne savez rien de moi de Julie Héraclès ou encore Portrait de la jeune fille en feu. Les personnages se dévoilent sans discours tout faits ou longues tirades, mais par ce qu’ils font, et leurs interactions inattendues, presque interdites par l’époque, la classe sociale, la culture. Quand la petite bonne découvre la musique, les voix surtout qui s’élèvent de Requiem de Mozart entendu à travers un gramophone, c’est tout son corps qui vibre, s’éveille et celui du lecteur avec elle.

Avant La Petite Bonne, Bérénice Pichat a écrit une trilogie historique autour de l’après-guerre (Première guerre mondiale) et située dans le Queyras. Une manière pour elle de multiplier les mises en corps, puisqu’elle explique que, pour écrire, elle se met entièrement dans la peau de ses personnages et imagine comment elle aurait agi à leur place. Nul doute que c’est ce qui fait la force de son écriture poétique et sensorielle, et surtout jamais naïve où les héroïnes se révèlent fortes sans besoin de grandiloquence et où la sororité se cache là où on ne l’attend pas.

La Petite Bonne : informations détaillées

Résumé : Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

Auteur(e) : Bérénice Pichat
Edition : Les Avrils
Nombre de pages : 272
EAN : 9782383110293
Date de parution : 21 août 2024
Prix des libraires 2025

 

Cloud, de Kiyoshi Kurosawa : monstres ordinaires de l’ère numérique

Fidèle à ses habitudes, Kiyoshi Kurosawa trompe les attentes et s’affranchit des règles de genre, en tentant avec Cloud un grand écart entre thriller psychologique et comédie d’action, le tout teinté de mystère et de critique sociale. Pari à moitié tenu : si le film tisse une toile d’intrigue et de menace dans sa première moitié, le basculement narratif est ensuite mal maîtrisé.

Comme prévu, Kiyoshi Kurosawa est de retour, à peine une semaine après la découverte de son moyen-métrage d’horreur Chime, qui nous ramenait une dizaine d’années en arrière dans la filmographie du maître japonais. Retour au long-métrage avec ce Cloud au titre énigmatique, qui semble initialement s’inscrire dans une même veine menaçante et ambigüe, avant de s’engager dans un virage inattendu.

L’histoire est centrée sur Ryôsuke Yoshii (Masaki Suda), un jeune homme qui, en marge de son emploi de manutentionnaire dans une usine de vêtements, arrondit ses fins de mois grâce à ses activités de revente en ligne. Volontairement insignifiant au travail – il refuse systématiquement les pressions appuyées de son patron pour le promouvoir chef d’équipe – il se révèle opportuniste et amoral dans le cadre de son « autre » occupation. Ainsi, il est passé maître dans l’anticipation des besoins matérialistes les plus triviaux (une figurine collector, par exemple), qu’il exploite cyniquement en persuadant de « petites gens » de lui vendre l’objet en question à un prix dérisoire, avant de le revendre en ligne à un tarif exorbitant. La critique sociale qui se trouve au cœur du scénario écrit par Kurosawa, est l’aspect le plus intéressant du film. Yoshii n’a rien du héros vertueux et sympathique, il incarne au contraire ce que le Japon ultra-libéral fait de pire : un homme dont la logique capitaliste domine tous les aspects de sa vie (jusqu’à sa relation avec sa compagne Akiko, à qui il fait miroiter une amélioration de leur condition socioéconomique), et qui n’hésite pas à arnaquer et exploiter les autres. En outre, il est totalement dépourvu de courage. Dès qu’il s’agit de se confronter à la conséquence de ses actes, il fuit. Quand son « mentor » Muraoka (Masataka Kubota), pourtant pas plus honorable que lui (il jalouse même Yoshii qui, contrairement à lui, a une petite amie), lui propose d’investir avec lui dans un « coup » plus ambitieux, il ne parvient pas à s’y résoudre, trop frileux devant les risques.

Sous le vernis minimaliste, typique du cinéaste, Cloud contient ainsi une critique acerbe de l’hypocrisie du capitalisme numérique. Celle qui permet à des pleutres planqués chez eux et qui se cachent derrière des avatars révélant des fantasmes pathétiques (celui de Yoshii est « Ratel », un animal connu pour son agressivité), de s’enrichir sans effort ni génie. Kurosawa nous montre qu’à l’inverse de ses films d’horreur, le mal s’incarne, dans la vie réelle, dans des types parfaitement quelconques, affables et sans histoire, mais dénués d’émotion et de morale, pour lesquels la cupidité est le seul moteur. Bref, les monstres ont un visage banal.

Yoshii, qui sent se rapprocher une menace invisible, décide de déménager à la campagne avec Akiko. Souhaitant « professionnaliser » ses activités, il engage un jeune assistant qui, lui non plus, n’étouffe pas sous les scrupules. C’est alors que le film bascule dans un autre registre. Brusquement, Yoshii devient la cible d’un complot improbable, constituée de victimes de ses arnaques mais aussi d’individus aux motifs bien plus discutables (Muraoka, jaloux du « succès » de son ancien protégé, largement fantasmé, ou Miyake, un marginal qui vit dans un cyber café et qui est conditionné par la logique punitive d’internet), et même d’un désaxé (son ancien patron Takimoto, symbole d’un monde déchu, qui ne supporte pas qu’un subordonné se soit émancipé de son autorité, et est désormais dans une logique autodestructrice sans retour). Cette brochette de conspirateurs représente une autre dérive de notre merveilleux monde numérique : ces cyber-vigilantes qui utilisent les ressources du net pour passer du lynchage numérique à l’exercice de leur propre justice pour le moins radicale. Leur projet ? Enlever « Ratel » puis le torturer, voire l’immoler, en livestream ! On ne s’étonnera pas que Yoshii restera complètement interdit face à cette brutale confrontation à la réalité, qui renvoie aussi à sa propre culpabilité…

Hélas, ce revirement narratif s’accompagne d’une inflexion stylistique maladroite et trop brusque. Avec l’irruption de l’expédition punitive coïncide en effet celle d’un thriller d’action (longues séquences de poursuite dans la forêt et de fusillade finale) saupoudré d’un humour absurde typiquement japonais. Si l’on sourit parfois à la vue de l’équipe de bras cassés dont le projet rocambolesque est contrarié par l’assistant de Yoshii, qui s’est mué en assassin au visage d’ange, on ne peut que regretter cette tournure mal maîtrisée, qu’on n’avait pas vu venir, ainsi que la légèreté de ton qui désamorce la critique. La conclusion sanglante, qui voit Yoshii prendre cruellement la mesure de ses actes, ne peut sauver l’impression laissée par un film hybride qui négocie mal des virages stylistiques il est vrai assez osés. Kiyoshi Kurosawa nous a habitués à des frontières poreuses entre différents genres, souvent avec succès. Cette fois, le résultat est malheureusement inabouti.

Synopsis : Yoshii est un jeune ouvrier discret qui devient revendeur en ligne pour arrondir ses fins de mois. Opportuniste et ambitieux, il quitte son emploi, s’installe avec sa petite amie à la campagne, et engage un assistant pour développer son activité. Mais ses méthodes commerciales agressives et son mépris des conséquences attirent la colère de clients lésés, d’anciens collègues et de concurrents, qui s’organisent en ligne pour se venger. 

Cloud : Bande-annonce

Cloud : Fiche technique

Titre original : Kuraudo
Réalisateur : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Interprétation : Masaki Suda (Ryôsuke Yoshii), Kotone Furukawa (Akiko), Daiken Okudaira (Sano), Yoshiyoshi Arakawa (Takimoto), Masataka Kubota (Muraoka)
Photographie : Yasuyuki Sasaki
Montage : Kôichi Takahashi
Musique : Takuma Watanabe
Producteurs : Atsuyuki Igarashi, Takuya Matsumoto, Masaya Nagayama, Masato Usui et Kazuhiro Ôta
Sociétés de production : Nikkatsu et Tokyo Theatres Company
Durée : 123 min.
Genre : Thriller psychologique
Date de sortie : 04/06/2025
Japon – 2024

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3

Le Répondeur : Un imitateur qui a du répondant !

Une farce sensible aux résonances profondes : Sous l’apparence d’une comédie légère, Fabienne Godet joue avec l’illusion et la vérité, révélant les liens invisibles qui façonnent notre quotidien. À travers le jeu des apparences et des voix, elle nous rappelle que la beauté véritable réside dans l’authenticité des émotions et la richesse des cœurs. Un récit d’une surprenante justesse qui célèbre l’humain dans toute sa complexité.

Pour son cinquième long-métrage, Fabienne Godet adapte avec beaucoup de finesse et de sensibilité le roman éponyme de Luc Blanvillain paru en 2020. Cette comédie lumineuse et touchante, qu’on pourrait qualifier de farce ou de conte, tant elle est improbable dans la vraie vie, autorise par là-même des ressorts insoupçonnés sur la profondeur et la vérité des relations humaines, par un scénario d’une grande originalité.

Car cette histoire est avant tout la rencontre quasi fortuite de deux personnes que tout oppose a priori, mais tous deux à une période compliquée de leur vie : l’écrivain reconnu Pierre Chozène, qui cherche la quiétude pour écrire son roman le plus intimiste, et l’imitateur Baptiste Mendy, qui a beaucoup de mal à vivre de son talent.

La réussite et la crédibilité du film, dans ce genre de la comédie toujours difficile à réussir, est d’avoir su convoquer deux grands acteurs fins et délicats, mais très différents, dirigés par la réalisatrice avec la retenue et la justesse nécessaires pour assurer la vraisemblance de leurs personnages qui se transforment et prennent de l’ampleur au contact l’un de l’autre.

C’est ainsi Denis Podalydès (immense acteur qu’on ne présente plus), impeccable dans le rôle d’un Pierre Chozène désabusé par son entourage et ses multiples interactions extérieures, qui confie son téléphone et donc sa vie à Salif Cissé (ce jeune acteur noir déjà reconnu), qui se révèle, après une longue apprentissage d’imitation, être le parfait répondant que cherche l’écrivain (avec le mot répondeur, on joue habilement sur les mots).

Par une sonnerie reconnaissable, comique et décalée (le Freak de Chic), Baptiste Mendy répond donc à la place de Pierre Chozène, faisant au mieux pour suivre les instructions de l’écrivain en s’adressant aux gens qui inlassablement l’appellent : son père, son ex-femme Nathalie, sa fille Elsa, son ancienne maîtresse Clara (jouée par une authentique et enjouée Aure Atika), mais d’autres comme son éditeur ou le très prisé et sexy journaliste Gabriel Lazano, pour lequel Elsa a le béguin.

La voix de Denis Podalydès dans la bouche de Salif Sissé est incroyable de vraisemblance, un travail considérable de synchronisation des voix, sous le coaching de plusieurs imitateurs dont le très reconnu Michaël Gregorio. Il en va de même pour les autres imitations (parlées ou chantées) que Baptiste Mendy fait dans l’association théâtrale où il se produit, entouré d’une troupe de comédiens qu’on apprécie.

Bien entendu les ressorts, pour certains comiques mais aussi sérieux, du film viennent de la réponse apportée par Baptiste à chaque fois que retentit la chanson le Freak ! Ainsi, au-delà des instructions, il improvise en temps réel, dans la bouche de Pierre Chozène, étonnant souvent ses interlocuteurs avec quelques quiproquos savoureux. Pris au jeu, mais sans le vouloir vraiment, il se crée une vie propre dans le monde de l’écrivain, allant jusqu’à rencontrer et se faire apprécier d’Elsa (interprétée par la fraîche et faussement innocente Clara Bretheau), la fille de Pierre, cette peintre qui a bien du mal à vivre de ses toiles. Et étonnamment, lui qui est loin d’être le mâle séducteur qu’on attend, joue sur le registre de son côté nounours et de sa délicatesse, en affichant une profondeur de sentiments qui fait mouche.

Et par un twist auquel on pouvait s’attendre, chaque protagoniste va trouver une évolution favorable dans sa vie, sauf le fameux journaliste, trop imbu de sa personne : Pierre Chozène qui redécouvre l’amour avec Clara, Elsa qui trouve enfin le succès comme peintre, et Baptiste qui rencontre un vrai public comme imitateur, avec une fin ouverte sur le futur de ses amours, dans un monde qui s’ouvre enfin à lui.

La comédie de Fabienne Godet est un vrai bijou, on s’y amuse certes, mais elle captive avec quelques sujets clés de notre société bien assénés : quelles sont les relations qui comptent vraiment dans la vie, comment et peut-on vraiment se défaire de l’emprise de son smartphone ? Il nous apprend aussi que tout n’est pas dans la beauté apparente, en tout cas dans ses canons traditionnels, et fait la démonstration que la beauté intérieure, dont on se moque souvent, s’avère sans doute le trésor essentiel des rapports humains, qu’il faut savoir découvrir et exploiter, et ça on adore !

Bande annonce du film : Le Répondeur

Fiche technique :

  • Titre original : Le Répondeur
  • Réalisation : Fabienne Godet
  • Scénario : Fabienne Godet et Claire Barré, d’après l’œuvre éponyme de Luc Blanvillain
  • Musique : Éric Neveux
  • Décors : Jonathan Israel
  • Costumes : Elsa Bourdin
  • Photographie : Eric Blanckaert
  • Son : Marianne Roussy-Moreau, Anne Gibourg, Grégoire Chauvot et Laure Arto
  • Montage : Florent Mangeot et Florent Vassault
  • Production : Bertrand Faivre
  • Sociétés de production : Le Bureau et France 3
  • Société de distribution : Tandem
  • Genre : Comédie
  • Durée : 102 minutes
  • Dates de sortie en France : 14 janvier 2025 (Festival de l’Alpe d’Huez), 4 juin 2025 (sortie en salles).

Distribution :

  • Salif Cissé : Baptiste Mendy
  • Denis Podalydès : Pierre Chozène
  • Aure Atika : Clara
  • Clara Bretheau : Elsa Chozène
  • Manon Clavel : Fanny
  • IZM : Vincent
  • Harrison Arevalo : Gabriel Lozano
  • Serge Postigo : Gustave Marandin.
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3.5

Plus loin qu’ailleurs, envers et contre tout

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Une fois de plus, Chabouté s’intéresse à un solitaire, presque un marginal de notre société, qui travaille depuis une vingtaine d’années au même endroit et habite depuis 28 ans le même logement, ne croisant quasiment jamais personne du fait de ses horaires décalés.

Mais on peut être un solitaire enfermé dans une routine implacable et avoir d’autres objectifs dans la vie. En fait, notre homme ne croise que son collègue Yvan qui vient le remplacer à la fin de sa permanence de nuit, dans un parking souterrain. Et comme Yvan n’utilise pas son prénom lors de leur bref échange lorsqu’il vient le relever, nous ne saurons même pas comment il s’appelle. Ce qui n’empêche pas Yvan de manifester une réelle surprise lorsqu’il comprend ce que son collègue compte faire de ses prochaines vacances, alors même qu’il n’en a jamais pris. Soit dit au passage, ce n’est pas réaliste, puisque c’est une obligation pour un employeur de faire en sorte que chacun obtienne des congés. Mais justement, Chabouté ne vise pas spécialement le réalisme ici.

Gérer l’imprévu

Notre homme éprouve le besoin de grands espaces et d’air pur. Pour cela il compte marcher sur les traces de Jack London dans le grand Nord, intégrant un petit groupe qui parcourra l’Alaska. Il a tout prévu, préparant son aventure avec des guides soigneusement choisis. Son billet d’avion est prêt. Sauf qu’un malheureux hasard va s’en mêler. Et quand la malchance s’en mêle, elle ne fait pas les choses à moitié. C’est le côté pessimiste de Christophe Chabouté qui fait retourner son personnage à la case départ, blessé aussi bien dans son orgueil que dans sa chair. Ainsi, il n’a pas d’autre solution au sortir de l’hôpital que de retourner dans son quartier. Mais quand on a décidé de partir, un contretemps n’arrête pas un homme vraiment motivé.

Il y a voyage et voyage

Quoi qu’il en soit, notre homme est en vacances, bien décidé à profiter de cette période. Il se trouve bloqué dans son quartier ? Qu’à cela ne tienne. Puisqu’il a décidé de voir les choses sous un autre jour, ce sera l’occasion de découvrir son quartier, lui qui n’y passait jamais qu’en coup de vent, avec comme seul objectif de rentrer chez lui ou bien d’aller à son travail. C’est bien un voyage qu’il a préparé, avec dans l’idée de faire des découvertes. Il est donc dans la bonne disposition d’esprit pour explorer. Et s’il ne fera pas de découverte extraordinaire en soi, le simple fait d’avoir du temps et d’en profiter pour regarder autour de lui va lui permettre de constater qu’il n’y a pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour trouver son compte en tant qu’explorateur.

Le temps de vivre

Malgré son petit handicap physique du moment, notre homme a du temps pour observer tout ce qui l’entoure. Le temps disponible est donc bien quelque chose de fondamental et on sent que le dessinateur en fait son message premier pour cet album. Mieux, il affiche un état d’esprit qui correspond parfaitement à son personnage, en montrant qu’avec une vraie disposition à l’observation, le monde qui nous entoure prend rapidement une tout autre tournure. Un petit effort permet d’en trouver des beautés cachées, voire de métamorphoser un détail pour lui faire prendre une autre signification. C’est ainsi que, très naturellement, la couleur vient s’intégrer à cet album dont l’essentiel est dans le magnifique noir et blanc que les habitués de l’univers de Chabouté connaissent bien. Les nuances de gris ne l’intéressent absolument pas l’illustration de couverture étant l’exception qui confirme la règle). Par contre, il exploite le contraste entre le noir et blanc pour transcender ses dessins, se contentant par moments de simples silhouettes magnifiques. Le dessin est donc un régal à l’exploration de cet album. Il faut dire que le style de Chabouté est remarquable, avec un réalisme sur les décors qui lui permet de mettre en valeur ses cadrages et ses décors, tout en faisant sentir les failles de ses personnages. Ainsi notre homme n’est évidemment pas un bavard, ce qui fait que l’album se parcourt assez (trop) rapidement, malgré ses 146 planches. On remarque au passage que même dans la rue, il faut trouver sa place. Notre homme saura se montrer intelligent pour la gagner, allant jusqu’à susciter la curiosité. Ce qui lui vaudra quelques échanges avec un autre paumé qui, lui, a fait le choix de fuir la société du profit.

Prise de conscience

Cet album n’est donc pas à proprement parler révolutionnaire, car il est bien dans la droite ligne de ce que l’auteur propose régulièrement. Néanmoins, il incite intelligemment à voir notre monde d’un œil plus attentif en prenant le temps de s’intéresser aux détails. Il se présente sous forme de chapitres tous ponctués par une courte morale, par celui qui, tout en explorant son univers habituel, en profite pour faire une véritable introspection. Nul doute qu’il ne se contentera pas de cette parenthèse et des improvisations allant avec. Il finira certainement par trouver les moyens d’aller au bout de son rêve, quoi que celui puisse lui coûter.

Plus loin qu’ailleurs – Christophe Chabouté
Vent d’Ouest : sorti le 7 mai 2025
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4

Escale à haut risque à Porto Rico

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Le titre de la série est un anglicisme dérivé du mot tramping. Il renvoie au vocabulaire de la marie marchande et il désigne le transport maritime à la demande, par un navire de commerce non affecté à une ligne régulière. C’est ce que pratique Yann Calec, avec le Pierrick, cargo qu’il a acquis grâce au magot obtenu lors d’une précédente aventure de la série.

Calec profite donc de son indépendance avec un équipage choisi par ses soins. Bien évidemment, sa situation agace ses concurrents, mais il s’en sort grâce à son courage, sa détermination et la confiance de son équipage. Malgré quelques références aux épisodes précédents, cet album n°14 peut se déguster sans connaître le reste de la série.

Une mission pas vraiment choisie

Yann vit à Rouen (sa cathédrale peinte par Claude Monet) avec Rosanna ; ils sont les heureux parents de la petite Inès. Leur vie de couple a été secouée plusieurs fois, à cause des nombreuses absences de Yann. D’autre part l’armateur Gustave Perreira de la compagnie des Chargeurs et Affréteurs réunis (ancien employeur de Yann) détient une lettre d’aveu signé par Inès, grâce à laquelle il peut forcer la main à Yann, malgré les moyens peu glorieux déployés pour obtenir cette lettre. Perreira n’est pas à une magouille près. C’est ainsi qu’il s’arrange pour que Yann embarque à destination de Porto Rico, avec l’objectif de récupérer Le Kid un petit cargo immobilisé par la douane. Calec en a discuté avec son équipage, pour que tout le monde sache à quoi s’en tenir. Si la douane immobilise Le Kid, c’est probablement parce qu’elle sait que s’y trouve quelque chose de précieux, probablement petit, suffisamment bien planqué pour qu’il reste introuvable. Il ne suffira donc pas de venir réclamer Le Kid ; il faudra peut-être le faire sortir du port au nez et à la barbe des autorités et espérer sortir des eaux territoriales suffisamment rapidement pour échapper aux poursuites.

Une série qui se joue des aléas

Si vous ne connaissez pas la série, l’amorce d’intrigue devrait vous faire sentir que l’album contient son lot d’action et d’aventures, ainsi que quelques personnages troubles. A chaque nouvel album, on peut craindre la déception, car on s’imagine que les auteurs ont déjà bien exploité le milieu de la marine marchande dans lequel évolue leur personnage principal. D’autre part, la série continue malgré le décès en 2017 de son dessinateur d’origine, Patrick Jusseaume. C’est le scénariste Jean-Charles Kraehn qui achève le dessin du n°11 de la série Avis de tempête avant que Roberto Zaghi reprenne la partie dessin. Le style n’est donc plus tout à fait le même, par contre l’esprit reste, ce qui est l’essentiel. Il faut quand même savoir que si les parties en mer et dans le milieu maritime faisaient le charme des débuts de la série, en nous immergeant dans ce milieu avec un réalisme remarquable et en utilisant le vocabulaire adapté (avec de nombreuses notes de bas de page pour les précisions nécessaires), ce ne fut pas systématiquement le cas, notamment lors du cycle situé en Indochine pendant la période coloniale française. Ici, il faut attendre la page 25 pour voir le Pierrick en mer, direction Porto Rico. Ensuite, l’essentiel de l’album se situe là-bas, Yann Calec devant démêler pas mal d’embrouilles. Les amateurs d’aventures en mer devront attendre la dernière partie de l’album pour obtenir satisfaction. Ceci dit, de nombreux points de l’épisode tournent autour de l’univers de la marine marchande, raison d’être de la série. Ainsi, le début se passe dans une sorte de cabaret nommé le Ding Dong Dingue et Calec se trouve impliqué dans un écheveau où des personnages évoluant dans le milieu de la Marine marchande côtoient des malfrats, certains apparaissant dans de précédents épisodes de la série, mais pas tous. Nous avons donc droit à quelques nouvelles têtes et à de nouveaux personnages douteux qui nous valent des péripéties qui méritent le détour.

Pour entrer dans le détail

Tout compte fait, le dessin de Roberto Zaghi s’avère de qualité, même s’il ne fera pas oublier celui de Patrick Jusseaume. Quant aux couleurs, elles sont signées Jambers. C’est une réussite qui nous vaut par exemple une page 47 qui fait plaisir à voir. Sur quatre bandes, nous avons d’abord le Pierrick en plan large sur une mer légèrement agitée, avec des reflets jaunes sur des vaguelettes qui annoncent le soleil couchant, une deuxième bande avec deux dessins dont celui de droite en plongée sur un grand bureau où nous profitons d’une décoration au sol avec des carreaux en mosaïque géométrique. Sur les deux autres bandes, une succession de vignettes montre un homme retenu prisonnier dans un lieu relativement sombre, interrogé par deux autres. Des stores à lamelles filtrent la lumière, faisant des stries sur les visages et les silhouettes. Malheureusement l’aspect esthétique montre ses limites, car suivant les zones, l’inclinaison des stries diffère au point qu’on se dit que ça ne colle pas. Ce défaut est à l’image de l’album et de la série. En effet, l’ensemble est agréable et bien conçu, mais manque du petit plus qui pourrait la faire décoller vers quelque chose de vraiment mémorable

Tramp 14 : Escale à haut risque – Jean-Charles Kraehn (scénario) – Roberto Zaghi (dessin) – Jambers (couleurs)
Dargaud : sorti le 14 mars 2025

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3.5

« Traqué dans l’espace » : la dernière chasse humaine

Duo écossais assez peu connu en francophonie, Chris Baldie et Michael Park signent avec Traqué dans l’espace une œuvre rythmée et inventive, qui ressuscite l’esprit du space opera tout en y injectant une tendresse inattendue. Paru aux éditions Bamboo, au sein de la collection Les Aventuriers d’ailleurs, ce récit se lit d’une traite, avec une certaine gourmandise.

L’humanité n’est plus. Du moins, c’est ce que l’on pensait. Un homme, un seul, a survécu. Il est retrouvé par hasard sur une planète lointaine, échoué dans un sarcophage cryogénique enfoui dans la glace. Il est le dernier témoin d’un monde effacé, même s’il l’ignore encore. Il avait fait une promesse à sa femme enceinte : partir quelques jours en mission, puis endosser le costume du père de famille responsable. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu.

Le lecteur suit ce rescapé, réveillé dans un futur trop lointain pour être compréhensible, trop hostile pour être supportable. Ce qui l’anime ? Le souvenir de Kathy, un éventuel retour sur Terre. Cette obsession, désespérée, agit comme un fil rouge dans un album peuplé d’espèces exogènes, de chasseurs de primes et de secrets révélés par bribe.

Traqué dans l’espace fait le grand écart entre la mélancolie d’un survivant et la mécanique brutale du space western. Le dernier humain a une certaine valeur biologique et, dès son réveil, il devient la cible d’une traque interplanétaire orchestrée par les Katzanis, une race redoutée pour sa brutalité.

Six chapitres. C’est ce qu’il faut à Chris Baldie et Michael Park pour caractériser ses protagonistes, les opposer ou les rapprocher, en faisant cohabiter spectacle et moments de respiration. Leur récit SF se teinte volontiers d’humanité, de dérision et supporte de nombreuses thématiques, parmi lesquelles l’ostracisme, l’armement militaire, la famille, le deuil ou encore la loyauté. 

Par touches successives, à travers une construction non linéaire, le lecteur recolle les morceaux d’un double puzzle mémoriel : individuel, lié au survivant, le « Capitaine », mais aussi spatial, à travers l’histoire des peuples qui coexistent plus ou moins harmonieusement. Qui est vraiment ce capitaine ? Que signifiait cette mission de quatorze jours ? Et pourquoi l’humanité a-t-elle disparu ? Autant de questions qui vont former le cœur battant de l’album.

Le dessin tranche ici avec la gravité du propos : un style cartoonesque semi-réaliste, à mi-chemin entre le comics indé et l’animation rétro, qui surprend par sa capacité à faire passer l’émotion sans surenchère. Le découpage est dense (souvent de nombreuses cases par page) et injecte une énergie continue, proche du montage cinématographique, rythmant l’ensemble avec une efficacité remarquable. 

Traqué dans l’espace ne se perd jamais dans les nébuleuses d’un cosmos trop vaste pour son propre bien. C’est un récit à hauteur d’homme, sous ses oripeaux de science-fiction. On y parle d’amour, de mémoire, de solitude, de perte, encapsulés dans une aventure qui ne lâche jamais la bride. À lire.

Traqué dans l’espace, Chris Baldie et Michael Park
Bamboo, juin 2025, 248 pages

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4

« Duck and Cover » : uchronie stylisée

Dans Duck and Cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque reforment leur tandem pour un récit complet qui dynamite l’imaginaire des années 50 à coups de monstres extraterrestres et sur fond de guerre froide. À travers cette uchronie radioactive, les deux compères revisitent les angoisses de l’époque avec une verve pulp assumée, offrant au lecteur une odyssée adolescente inclassable.

Tout commence dans une salle de classe typiquement américaine, quelque part en 1955. L’ombre de l’apocalypse plane, un court-métrage de prévention s’efforce d’inculquer aux enfants la marche à suivre en cas d’attaque nucléaire : se baisser, se couvrir, espérer. Et dans cette Amérique un brin paranoïaque, la fiction bascule soudainement en cauchemar : une bombe tombe vraiment, avec des conséquences inattendues. Seuls ceux qui avaient été punis, en colle, donc contraints de rester à l’abri, survivent. Une bande mal appareillée, qui va devoir se serrer les coudes face à un danger encore indéterminé.

À partir de cette entrée en matière, le spectacle va s’enclencher et les genres, s’hybrider. Les adolescents rescapés se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines, où les tripodes extraterrestres côtoient des insectes géants, des calamars mutants et d’autres chimères tout droit sorties d’un cauchemar horrifique. Scott Snyder et Rafael Albuquerque convoquent ainsi une galerie de monstres dignes des pulps les plus fantasques, entre hommage affectueux et dérapage contrôlé.

Le pitch est alléchant et il s’enrichit de bon nombre de thématiques secondaires – du racisme à la quête identitaire. Les planches impeccables de Rafael Albuquerque, tout en angles nerveux et en lumières contrastées, se prêtent parfaitement à l’exercice, et la caractérisation des protagonistes passent aussi par un art de la mise en scène consommé. Failles intimes, métamorphoses héroïques, le lecteur explore quelques beaux moments d’humanité au milieu du chaos. Le récit glisse progressivement vers une radiographie de l’adolescence : l’effondrement du monde adulte, l’émergence d’identités fragiles, la résistance comme rite de passage.

Duck and Cover est un petit bijou graphique. De la tension silencieuse à l’explosion graphique, avec des décors post-apocalyptiques qui suintent la rouille et la poussière atomique, pendant que des monstres arborent des allures mi-inquiétantes mi-grotesques. Scott Snyder semble convoquer La Guerre des mondes, Super 8 et bien d’autres inspirations littéraires ou cinématographiques. Un syncrétisme, y compris dans les collusions entre l’intime et le spectaculaire, qui donne naissance à un objet narratif étrange, parfois maladroit, souvent remarquable.

Duck and Cover apparaît finalement comme un conte adolescent emballé dans une couverture de comics vintage, qui joue à fond la carte du fantastique. Il portraiture aussi, en filigrane, l’Amérique paranoïaque d’antan, qui résonne avec les angoisses actuelles d’un monde en proie à de nouvelles bombes – idéologiques, écologiques ou numériques. Une belle réussite.

Duck and cover, Scott Snyder et Rafael Albuquerque
Delcourt, mai 2025, 128 pages

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4

Jeunes mères : entre douleur et résilience

Avec Jeunes mères, les frères Dardenne livrent un film choral puissant, explorant avec sensibilité et justesse le combat de cinq jeunes femmes face à la maternité et à la précarité. À travers des trajectoires entremêlées, le récit révèle des dilemmes moraux et des tensions sociales, porté par une mise en scène réaliste et une émotion à fleur de peau.

Des héros issus de milieux populaires qui tentent d’échapper à leur déterminisme social. Des situations dramatiques qui les placent devant des choix moraux. Un style naturaliste, tentant d’éviter aussi bien le manichéisme que le pathos. Ainsi peut-on résumer, à grands traits, la démarche des frères Dardenne, tenue avec une belle constance depuis La Promesse et Rosetta. Leurs partisans parlent de style, chose éminemment précieuse en art, leurs détracteurs déplorent qu’ils fassent « toujours le même film ».

En réponse à ces derniers, Jean-Pierre et Luc Dardenne innovent en s’aventurant pour la première fois dans le film choral. Le sujet de cet opus : le cas des très jeunes mères, souvent filles-mères et de ce fait en grande précarité. Plutôt que d’en suivre une seule, projet initial, ils ont opté pour cinq parcours, permettant d’explorer un grand nombre de situations. Le lieu central, c’est cette maison liégeoise qui accueille toutes celles qui se sentent démunies face à l’arrivée d’un bébé dans leur vie.

On sent immédiatement le risque de ce type de projet : produire un film didactique, catalogue de situations destinées à faire passer un maximum de messages, kaléidoscope balayant l’ensemble de la problématique d’un sujet. C’est là que les Dardenne se distinguent, car ce Jeunes mères est une merveille d’équilibre – même si l’on va déplorer malgré tout quelques outrances, inhabituelles dans leur cinéma.

Cinq parcours du combattant

Le film eût pu s’appeler « Jeunes mères et leurs mères » car il focalise sur la relation de chacune des jeunes mères à la sienne. Les pères vont rester hors champ. Les bébés aussi car la relation d’une jeune mère à son enfant n’est pas le sujet du film. Voilà ce qu’on nomme des parti pris, signes d’un authentique cinéma d’auteur.

Examinons le parcours de chacune.

Jessica est la seule des cinq qui n’a pas encore accouché au moment où l’on fait sa connaissance. Abandonnée par sa mère à sa naissance, elle a demandé à rencontrer celle-ci, comme le prévoit une procédure qui le propose aux enfants placés lorsqu’ils atteignent la majorité. Jessica attend une fille, qu’elle prénommera Alba. Le jeune père de cette enfant ne veut plus entendre parler de Jessica car elle lui a fait « un enfant dans le dos ». La motivation de Jessica : ne pas abandonner sa fille comme elle l’a été elle-même. Le bébé est une revanche.

Ariane est un peu le miroir de Jessica. C’est elle qui veut placer dans une famille d’accueil son enfant, non désiré, qu’elle a choisi de garder sous l’emprise d’une mère envahissante. (Notons ici un problème de crédibilité : étant donné la décision ferme d’Ariane de ne pas assumer ce bébé, on a quelque peine à comprendre qu’elle n’ait pas voulu avorter.) Cette Nathalie est instable, portée sur l’alcool. Père inconnu, mais beau-père violent. Ariane a eu une fille également, Lili. Sa motivation : accéder à une bonne situation professionnelle, lui permettant de monter dans l’échelle sociale. Le bébé est vécu comme un obstacle.

Perla a en commun avec Ariane une situation familiale douloureuse : une mère alcoolique et un père violent. Sa sœur aînée qui s’en est sortie est un modèle pour notre jeune mère : Perla rêve surtout de stabilité. Créer un foyer, vivre une existence apaisée. Elle a eu un garçon, Noé. Le père de l’enfant, immature, fuit dès qu’il comprend ce qu’implique la responsabilité d’être père. Le bébé est vécu comme la porte d’accès à la stabilité d’un couple.

Julie brise un peu la chaîne qui lie les trois autres : d’une part on ne connaît pas sa mère, d’autre part elle est en couple avec un homme aimant. Elle a eu une fille, Mia. Puisque Julie n’a pas de mère, les cinéastes belges vont lui en fournir une en la personne de cette enseignante aujourd’hui à la retraite qui permettra au film de s’achever sur une note optimiste. Le talon d’Achille de Julie, c’est la drogue, faiblesse qu’elle partage avec son chéri – stabilisé, lui, de ce point de vue. Son père reste hors champ, mais on apprend qu’elle a été violée dans l’enfance. C’est là que les frères Dardenne en font trop : fallait-il ajouter à la longue liste des affres ci-dessus les violences sexuelles ? La réponse est dans la question, d’autant que le sujet n’est qu’effleuré. De même, alors que le couple vient d’apprendre qu’il a obtenu un appartement, Julie retombe dans la drogue, frôlant l’overdose. L’effet dramatique est trop appuyé.

Enfin, il y a la cinquième, bien moins développée que les autres. Le sujet sociétal que porte Naïma, c’est le mariage des musulmanes avec des dhimmis. La jeune beure s’est vue rejetée par sa famille, avant que celle-ci finisse par accepter l’amoureux qu’elle s’était choisie. On pourra là aussi regretter que le sujet ne soit qu’effleuré. Si l’apparition de Naïma se limite à un discours d’adieu, c’est parce qu’elle représente l’idéal des quatre autres : une existence banalisée, avec un mari et un job qu’on a choisi.

Au carrefour des cinq filles, il y a cette maison où elles se croisent et s’entraident. Les éducatrices y font du bon travail : elles soutiennent (dans les nombreux coups durs que le film donne à voir), protègent (en préservant Ariane de sa mère agressive), mais sans déresponsabiliser (lorsque l’une ne veut pas s’occuper de son bébé on insiste, lorsque Perla fugue trois jours son bébé lui est enlevé pour une période d’un mois). En mal de mère, leurs protégées sont parfois tentées de leur donner ce rôle. Les éducatrices savent alors tenir une distance salutaire. Logiquement, les frères Dardenne les positionnent à la lisière du récit : on ne saura rien de leur existence.

Cinq destins qui se répondent

Le scénario des Dardenne parvient à faire vivre un chassé croisé, où les situations se répondent. Analysons trois exemples.

1. Jessica reproche à sa mère ce qu’Ariane s’apprête à faire. Ariane parle de « placer » Lili quand Jessica dit avoir été « abandonnée » : tout est dans les termes choisis. Ariane est persuadée de donner une meilleure chance à son bébé, comme sans doute la mère de Jessica à l’époque. Qu’en sera-t-il vingt ans plus tard ? Jessica apporte une réponse. La propre mère d’Ariane inverse les rôles : lorsque sa fille s’entête à placer Lili afin de pouvoir poursuivre des études ambitieuses, elle lui lance : « tu vas m’abandonner ».

2. Perla rêve de trouver le compagnon prévenant, attentif, tendre qu’a su dégoter Julie. Cette dernière, obligée de mentir toute sa vie, avoue à son amoureux que ce bébé est la première chose « vraie » qui lui arrive. Tout le contraire d’Ariane, dont le bébé a été désiré par sa mère, mère qui a investi en lui son désir de se racheter pour l’existence qu’elle n’a pas su offrir à Ariane. Mais les dégâts sont irrémédiables.

3. Au moment de rencontrer sa mère, Jessica contacte le père de son Alba sur le point de naître pour qu’il l’accompagne au rendez-vous : elle veut montrer qu’elle n’est pas une fille-mère. C’est aussi la préoccupation de Perla, pour qui l’absence de père ôte tout sens à son bébé (à son éducatrice qui l’assure qu’avec son fils elle forme « une famille », elle crie que non), ou celle de Naïma, qui a dû se battre pour faire accepter le géniteur de son enfant. Mais Jessica se conduit comme Nathalie, la mère d’Ariane : elle a fait ce bébé toute seule, pour elle-même, pour réparer, elle aussi, une blessure. Jessica et Ariane n’ont pas pour projet de fonder un foyer, au contraire des trois autres.

Pour faire exister toutes ces situations, il faut savoir les déployer dans la durée. C’est l’une des grandes forces du duo belge, qui a toujours su s’attarder sur les gestes du quotidien, notamment professionnels (l’ébéniste du Fils, le boulanger de Rosetta, le médecin de La Fille inconnue, etc.). Puisque le sujet n’est pas vraiment les bébés mais leurs mères, les cinéastes ne s’appesantissent pas trop sur les soins qu’on leur dispense. Ils préfèrent montrer les corps qui lâchent : Perla qui fond en larmes ou perd connaissance, Jessica qui vomit ou s’effondre sur son lit, Julie prise de soubresauts violents dus au manque. De même, puisque le sujet n’est pas l’emprise des stupéfiants, les dealers comme les moments de shoots sont laissés hors champ.

Ayant à faire coexister quatre destins, les deux réalisateurs prennent le soin de déployer chacun d’entre eux, évitant les allers-retours trop fréquents de l’un à l’autre : encore un choix très judicieux.

Une intelligence qui n’exclut pas l’émotion

Le scénario, d’une grande intelligence, justifie amplement le prix qu’il a obtenu à Cannes. Mais l’intelligence peut verser dans la froideur, celle d’une belle mécanique un peu trop bien huilée. Ce n’est pas le cas ici, tant les deux cinéastes savent faire sourdre l’émotion. La question de l’émotion est subjective : vous serez touché-e par une scène qui laissera votre voisin de marbre. Gardons à l’esprit que toute critique comporte une part de subjectivité. Inventaire personnel de l’auteur de ces lignes, donc.

Placer son enfant dans une famille aisée pour qu’il ait un bel avenir, très bien sur le papier, mais se séparer de l’enfant qu’on a porté ne va pas sans déchirement. C’est ce qu’avait montré Jeanne Herry dans Pupille, à la thématique proche, ou Kore-Eda dans son superbe Tel père, tel fils. Comment les Dardenne procèdent-ils ? Ils commencent par filmer Ariane se dirigeant avec son bébé vers la voiture qui va l’emmener. (Dans Crainte et tremblement, Kierkegaard a analysé en quoi l’épreuve d’Abraham qui doit sacrifier son fils réside dans le trajet qui le mène au lieu du sacrifice. Ici, ce trajet est mis en valeur.) Une fois Lili installée dans le siège-bébé, celle-ci sourit à sa mère, et c’est absolument déchirant pour qui s’identifie à Ariane. Les frères Dardenne ont expliqué que le recours à des bébés (très nombreux) avait limité le nombre de prises car « quand on a obtenu ce qu’on veut d’un bébé, on s’en satisfait ». Ils ont ici pleinement réussi.

Lorsque Julie est collée à son compagnon sur son scooter et qu’elle lui lance que « quand elle est avec lui elle va bien », quand celui-ci lui dit de mettre ses mains froides dans la poche de son blouson, c’est plus fort que les « je t’aime » qu’elle lui lance régulièrement. Par ces petits détails, les Dardenne parviennent à faire exister la seule relation de couple du film.

La traque de sa génitrice par Jessica est également source d’émotion. Dans le plan d’ouverture, on voit la jeune fille, nerveuse, finir par demander à une passante à l’arrêt de bus si elle « n’attend pas une Jessica ». « Non » lui répond la dame qui se replonge immédiatement dans son portable. Tout est dit de la cruauté de la situation. Tout ? Non, car une deuxième scène va remuer le couteau dans la plaie. Celle où sa mère, qui vient de rembarrer Jessica, retrouve l’homme qu’elle attendait et, à la question « qui c’était ? », répond hors champ : « c’est rien, juste une fille qui.. » pendant qu’on suit Jessica qui s’en retourne. Enfin, il y a la confrontation, poignante, sur le lieu de travail de Nathalie, où celle-ci accepte d’être prise en photo « à condition de ne l’envoyer à personne ». Puis ce geste, malgré tout, consistant à enlever sa blouse. Cette étreinte, imposée par Jessica. Cette angoisse de Jessica qui veut savoir si sa mère, comme elle, ne ressentait rien en tenant son bébé contre elle (un phénomène dont on parle trop peu, comme si l’instinct maternel était chose innée pour toute femme). Et cette ultime invitation à « entrer », pour que Jessica puisse s’assoir. De quoi laisser espérer un avenir pour cette relation renouée. India Hair, l’une des rares actrices célèbres de ce Jeunes mères, incarne une Morgane tout de pudeur et de désarroi.

La figure de Nathalie est tout aussi touchante. Si Morgane rejette Jessica, Nathalie au contraire s’accroche à Ariane comme à une bouée de sauvetage. Les accès de violence qu’elle ne peut réprimer – elle gifle à deux reprises sa fille avant de la supplier de l’excuser – l’enferment irrémédiablement. C’est à cette spirale qu’Ariane cherche à échapper, en conquérant de haute lutte son autonomie. Christel Cornil incarne très bien cette mère maladroite qui désespère de se faire pardonner.

Il faut encore évoquer le rapport d’Ariane à sa fille. Elle ne se résout pas à couper le fil, Ariane, à abandonner complètement sa fille. Elle insiste pour que Lili reçoive une éducation musicale, rédige à son intention une belle lettre, à n’ouvrir qu’à sa majorité. Détail touchant, son choix d’utiliser le même stylo que la lettre pour tracer le prénom Lili sur l’enveloppe, d’une écriture appliquée, presque enfantine. Comme était touchant le petit train de Lego offert à Naïma, dont son fils suivait avec joie le trajet sur la table.

L’émotion, ce peut être aussi le rire. Ce n’est pas le créneau des Dardenne, mais saluons la scène de l’entrevue avec les parents adoptifs, à qui l’on a demandé de ne pas utiliser papa et maman : madame se fera nommer Dada et monsieur Mimi. Réjouissant.

En conclusion

Dans la réalisation, on retrouve quelques constantes de Luc et Jean-Pierre Dardenne, dignes du Dogme de Lars Von Trier : nulle musique extra-diégétique et un tournage en lumière 100% naturelle. Saluons enfin une utilisation raisonnée de la caméra portée, dont les Dardenne ont eu parfois tendance à abuser par le passé.

Reste quelques rares réserves. On a déjà déploré le misérabilisme trop appuyé du personnage de Julie et la surenchère de thématiques – ajoutons le racisme qui passe en coup de vent lorsque Perla se voit refuser un logement. On notera aussi la faiblesse de quelques dialogues (le « j’ai réfléchi, il vaut mieux qu’on se voie plus » du copain de Perla par exemple, ou les tirades sur les riches dans la bouche d’Ariane et de Nathalie) et, même si elles emportent globalement totalement l’adhésion, le jeu parfois inégal des actrices (certains répliques qui sonnent faux en début de film, un énervement de Perla assez raté).

Peu de choses au regard de la richesse de l’ensemble. Le vieux duo belge nous a pondu là un très beau bébé.

A lire également la critique signée Violette Villard ici Jeune Mère

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4

« Underground 2 » : les marges de la culture

Le second volume d’Underground scrute à nouveau les interstices de la culture. Après un premier volume mémorable, le scénariste Arnaud Le Gouëfflec et le dessinateur Nicolas Moog reviennent avec une deuxième fournée d’artistes hors-normes. Publié chez Glénat, cette somme (bio)graphique permet l’exploration des figures oubliées, rejetées ou simplement incomprises qui ont redéfini les codes de la pop culture, de l’ambient au trip-hop, en passant par le funk, le rock expérimental et la noise.

Ce sont des noms que l’histoire officielle a parfois relégués dans les marges, mais dont l’influence demeure aujourd’hui encore colossale. On y croise Betty Davis, comète funk, muse et modèle, trop libre pour son époque. George Clinton, architecte halluciné du P-Funk, ou encore Yoko Ono, plasticienne, performeuse et chanteuse conceptuelle que la lumière médiatique a souvent caricaturée.

Chaque portrait, en bande dessinée, constitue une immersion passionnée, parfois poétique et toujours documentée dans la trajectoire d’artistes à la fois puissants et vulnérables. Le style noir et blanc de Nicolas Moog, brut et expressif, colle à merveille aux récits de métamorphoses, de marginalités et de transgressions qui irriguent le présent volume.

« Biographier » ? Certes, mais Underground prend surtout le parti de composer. En écho à la musique de ces figures marginales, on adopte ici un ton syncopé, un montage à la fois intime et distancié, traversé de dialogues, de punchlines, de citations (Arthur Rimbaud, entre autres), et d’une myriade de références croisées.

On y parle de Brian Eno et de son accident qui a donné naissance à l’ambient. De Kate Bush, phénomène adolescent qui imposa « Wuthering Heights » contre l’avis de sa maison de disque. De Björk, chimère islandaise, fascinante exploratrice de la fusion entre humain, animal, organique et numérique. Ou encore de Catherine Ringer, artiste totale, passée par le porno, le théâtre et les scènes punks avant de former les Rita Mitsouko avec l’ancien détenu Fred Chichin.

Loin d’un dictionnaire figé, Underground 2 est une archéologie sélective de la musique. Chaque chapitre est un morceau, un groove, un souffle. Au fil des pages, on (re)découvre des artistes devenus cultes (Ennio Morricone, George Clinton), des figures méconnues (Tangela Tricoli, Flux, Jun Togawa…), des morceaux à écouter en boucle, des idées ou des informations à digérer lentement…

Plaidoyer pour la complexité, la singularité, l’indocilité, ce second volume d’Underground donne envie d’écouter, de chercher et de remettre en question ce que l’on croit savoir de la musique. Et surtout, il rappelle une chose précieuse : les marges dessinent souvent les contours de l’avenir.

Underground 2, Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog
Glénat, mai 2025, 336 pages

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4.5

« Huis clos » : la brèche d’un monde intérieur

Avec Huis clos, Naomi Reboul livre un récit d’une grande délicatesse, où il est question de silences pesants, de regards incertains et de ces paysages qui semblent plus vastes à mesure qu’ils résonnent avec les failles de ceux qui les traversent. Dans ce road-trip austral teinté d’introspection, deux jeunes hommes se croisent et s’éprouvent, dans la clarté douloureuse des vérités enfouies.

Lukas a 25 ans et la solitude chevillée au corps. Photographe en devenir, il sillonne l’Outback australien à bord de son van, appareil en bandoulière et passé sous tension. Le Queensland défile sous ses yeux comme une toile de fond, territoire d’échappée mais aussi de confrontation. Marqué par un accident d’enfance dont il porte encore les stigmates dans ses nerfs et dans ses nuits, Lukas vit selon une mécanique rigoureuse : traitement, visios thérapeutiques, pauses photographiques. Il documente, méthodiquement, des fragments de vie morte – des carcasses d’animaux rencontrés au bord de la route – comme s’il tentait de figer la fin pour mieux en conjurer l’origine.

C’est sur cet itinéraire millimétré que va s’inviter Paul, jeune homme aux allures de météore bohème, qui surgit sans prévenir et s’invite aussitôt à bord. Un compagnon de route inopportun, solaire en apparence, mais dont la lumière vacille dès que l’on y regarde de plus près. Fuyant quelque chose sans savoir quoi, brûlant les kilomètres comme les nuits, Paul incarne l’instabilité brute, le vivant à vif, cette urgence d’exister qui fascine Lukas autant qu’elle le met en péril.

Le choc de ces deux solitudes, l’une construite comme une forteresse, l’autre jetée aux quatre vents, va donner naissance à un huis clos à ciel ouvert. Et c’est là toute la réussite de Naomi Reboul : faire de l’immensité australienne le théâtre d’un drame profondément intime, où les reliefs du paysage répondent aux creux de l’âme.

Découpage sobre, planche presque silencieuse. Les dialogues se font rares, pesés, souvent éclipsés par les non-dits ou les regards échappés. Le dessin, lui aussi, préfère la suggestion à la démonstration. Les cadrages resserrés sur les visages ou au contraire dilués dans les plaines. Chaque plan semble en suspens, comme si le temps avait été ralenti. Dans Huis clos, on ne suit pas une histoire, on l’éprouve.

Il y a chez Lukas une volonté de contrôle désespérée, presque pathétique, mais qui émeut justement par sa sincérité. La routine comme unique digue face à la noyade. Face à lui, Paul est ce catalyseur incontrôlable qui vient fissurer cette même digue, parfois involontairement, parfois cruellement. Une scène en particulier cristallise cette fracture : celle de la drogue prise par Lukas à l’insu de ses troubles. Juste avant que la panique s’installe : la voiture est cabossée, la mémoire trouée. Le réel devient flou, comme le désert autour d’eux. Et quand, plus tard, Paul découvre des photos de lui – prises avant leur rencontre – le doute s’installe : Lukas l’a-t-il suivi ? Est-ce une coïncidence ou un symptôme ?

Naomi Reboul offre une partition tout en retenue, où la douleur n’est jamais étalée, mais toujours ressentie. Lukas n’est pas un héros tragique, c’est un jeune homme en convalescence. Paul n’est pas une figure salvatrice, mais plutôt une sorte de miroir brisé. À eux deux, ils forment un tandem bancal, imparfait, mais d’une humanité confondante.

Ce roman graphique a quelque chose qui tient de l’histoire de reconnexion – à soi, à l’autre, au monde. Et si le titre évoque l’enfermement, il en renverse la définition : le huis clos, ici, est une tentative d’ouverture, une faille dans la routine, une échappée vers une forme de réconciliation. Au terme de cette traversée, ce n’est pas la destination qui importe, mais ce qui, en chacun, s’est déplacé.

Huis clos, Naomi Reboul
La Boîte à bulles, mai 2025, 272 pages

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4

« L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme » : un lexique en éclats

Dans L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme, Samantha Feitelson déplie l’alphabet comme on déplierait un éventail d’indignations, de résistances, d’espérances. Ni manifeste ni manuel, ce petit livre est une entreprise de réappropriation, un lexique décomplexé et résolument politique, qui problématise la place des femmes dans un patriarcat hyper-structurant.

À l’heure où la parole féministe se fraie un chemin entre backlash et récupérations opportunistes, Samantha Feitelson choisit une forme en apparence banale pour embrasser un sujet brûlant : l’abécédaire. Sous ses dehors simplistes – une lettre, un mot – se cache une mécanique sans concession, qui tient autant du pamphlet que de la description lucide. Avec un ton vif, parfois rageur, l’auteure dresse une cartographie politique du féminisme contemporain.

Le choix même du format trahit l’intention : pas de démonstration académique, pas de grande thèse. Samantha Feitelson ne cherche pas à convaincre par la preuve mais par la mise en lumière d’un climat, d’une super-structure trop souvent oppressante. Ce que racontent les mots choisis – de « Charge mentale » à « Zone grise », de « Kleptopatriarcat » à « Socière », de « Non » à « Utopie » – ce sont des aspérités du réel. Des mots d’usage quotidien ou militant, mais toujours chargés d’une forte intensité politique.

Le livre se lit comme on feuillette un journal de bord collectif. Il accueille aussi bien les coups de gueule que les blessures sourdes. Par exemple, « Féminicide », ce mot enfin reconnu juridiquement mais encore si mal digéré socialement. Ou « Boys Club », voire « Patriarcat », qui renvoient à des systèmes invisibles mais familiers, qui servent les intérêts des uns (au masculin) au détriment des autres (dont on vous laisse deviner le genre).

Avec une subjectivité assumée et un refus de la neutralité, Samantha Feitelson produit une écriture vivante, incarnée, capable de se porter sur tous les terrains. Le mot « Rémunération », lieu d’un constat inégalitaire, voisine avec les entrées « Queer » ou « XY », qui montrent bien cette volonté d’élargir les lignes de fracture, de penser aussi les masculinités, les genres minorés, les zones d’entre-deux.

Chaque entrée s’apparente ainsi comme une micro-chronique. Courte, percutante, rarement explicative, souvent suggestive. L’important n’est pas tant de tout dire que d’ouvrir. Une graine lancée dans chaque page, comme le dit la préface, pour faire naître la réflexion plus que l’adhésion. Cette pédagogie de l’éveil, souvent rugueuse, épouse la logique de la prise de conscience féministe : non linéaire, faite de ruptures, de va-et-vient, d’allers-retours entre l’intime et le politique.

Enfin, il faut saluer l’honnêteté formelle de l’ouvrage. L’auteure ne cherche pas à tout organiser, à tout hiérarchiser. On pourrait s’y perdre, mais on s’y retrouve justement parce que cette forme éclatée renvoie à un monde féministe en (re)construction. Le livre est un chantier, pas une cathédrale. Un laboratoire, pas un dogme. Et ce qu’il perd en densité, en statistiques, il le gagne en verve, en émotion.

L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme est un objet hybride, sincère, imparfait, passionné – donc profondément nécessaire. Il se lit comme on entre en conversation : avec curiosité, agacement, de manière parfois tapageuse. Il offre moins des réponses que des balises, et c’est peut-être là sa plus grande vertu. Ce n’est pas une fin, mais un commencement.

L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme, Samantha Feitelson
Beta Publisher, mai 2025, 100 pages

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