Dans L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme, Samantha Feitelson déplie l’alphabet comme on déplierait un éventail d’indignations, de résistances, d’espérances. Ni manifeste ni manuel, ce petit livre est une entreprise de réappropriation, un lexique décomplexé et résolument politique, qui problématise la place des femmes dans un patriarcat hyper-structurant.
À l’heure où la parole féministe se fraie un chemin entre backlash et récupérations opportunistes, Samantha Feitelson choisit une forme en apparence banale pour embrasser un sujet brûlant : l’abécédaire. Sous ses dehors simplistes – une lettre, un mot – se cache une mécanique sans concession, qui tient autant du pamphlet que de la description lucide. Avec un ton vif, parfois rageur, l’auteure dresse une cartographie politique du féminisme contemporain.
Le choix même du format trahit l’intention : pas de démonstration académique, pas de grande thèse. Samantha Feitelson ne cherche pas à convaincre par la preuve mais par la mise en lumière d’un climat, d’une super-structure trop souvent oppressante. Ce que racontent les mots choisis – de « Charge mentale » à « Zone grise », de « Kleptopatriarcat » à « Socière », de « Non » à « Utopie » – ce sont des aspérités du réel. Des mots d’usage quotidien ou militant, mais toujours chargés d’une forte intensité politique.
Le livre se lit comme on feuillette un journal de bord collectif. Il accueille aussi bien les coups de gueule que les blessures sourdes. Par exemple, « Féminicide », ce mot enfin reconnu juridiquement mais encore si mal digéré socialement. Ou « Boys Club », voire « Patriarcat », qui renvoient à des systèmes invisibles mais familiers, qui servent les intérêts des uns (au masculin) au détriment des autres (dont on vous laisse deviner le genre).
Avec une subjectivité assumée et un refus de la neutralité, Samantha Feitelson produit une écriture vivante, incarnée, capable de se porter sur tous les terrains. Le mot « Rémunération », lieu d’un constat inégalitaire, voisine avec les entrées « Queer » ou « XY », qui montrent bien cette volonté d’élargir les lignes de fracture, de penser aussi les masculinités, les genres minorés, les zones d’entre-deux.
Chaque entrée s’apparente ainsi comme une micro-chronique. Courte, percutante, rarement explicative, souvent suggestive. L’important n’est pas tant de tout dire que d’ouvrir. Une graine lancée dans chaque page, comme le dit la préface, pour faire naître la réflexion plus que l’adhésion. Cette pédagogie de l’éveil, souvent rugueuse, épouse la logique de la prise de conscience féministe : non linéaire, faite de ruptures, de va-et-vient, d’allers-retours entre l’intime et le politique.
Enfin, il faut saluer l’honnêteté formelle de l’ouvrage. L’auteure ne cherche pas à tout organiser, à tout hiérarchiser. On pourrait s’y perdre, mais on s’y retrouve justement parce que cette forme éclatée renvoie à un monde féministe en (re)construction. Le livre est un chantier, pas une cathédrale. Un laboratoire, pas un dogme. Et ce qu’il perd en densité, en statistiques, il le gagne en verve, en émotion.
L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme est un objet hybride, sincère, imparfait, passionné – donc profondément nécessaire. Il se lit comme on entre en conversation : avec curiosité, agacement, de manière parfois tapageuse. Il offre moins des réponses que des balises, et c’est peut-être là sa plus grande vertu. Ce n’est pas une fin, mais un commencement.
L’Abécédaire (très subjectif) du féminisme, Samantha Feitelson
Beta Publisher, mai 2025, 100 pages





