« Underground 2 » : les marges de la culture

Le second volume d’Underground scrute à nouveau les interstices de la culture. Après un premier volume mémorable, le scénariste Arnaud Le Gouëfflec et le dessinateur Nicolas Moog reviennent avec une deuxième fournée d’artistes hors-normes. Publié chez Glénat, cette somme (bio)graphique permet l’exploration des figures oubliées, rejetées ou simplement incomprises qui ont redéfini les codes de la pop culture, de l’ambient au trip-hop, en passant par le funk, le rock expérimental et la noise.

Ce sont des noms que l’histoire officielle a parfois relégués dans les marges, mais dont l’influence demeure aujourd’hui encore colossale. On y croise Betty Davis, comète funk, muse et modèle, trop libre pour son époque. George Clinton, architecte halluciné du P-Funk, ou encore Yoko Ono, plasticienne, performeuse et chanteuse conceptuelle que la lumière médiatique a souvent caricaturée.

Chaque portrait, en bande dessinée, constitue une immersion passionnée, parfois poétique et toujours documentée dans la trajectoire d’artistes à la fois puissants et vulnérables. Le style noir et blanc de Nicolas Moog, brut et expressif, colle à merveille aux récits de métamorphoses, de marginalités et de transgressions qui irriguent le présent volume.

« Biographier » ? Certes, mais Underground prend surtout le parti de composer. En écho à la musique de ces figures marginales, on adopte ici un ton syncopé, un montage à la fois intime et distancié, traversé de dialogues, de punchlines, de citations (Arthur Rimbaud, entre autres), et d’une myriade de références croisées.

On y parle de Brian Eno et de son accident qui a donné naissance à l’ambient. De Kate Bush, phénomène adolescent qui imposa « Wuthering Heights » contre l’avis de sa maison de disque. De Björk, chimère islandaise, fascinante exploratrice de la fusion entre humain, animal, organique et numérique. Ou encore de Catherine Ringer, artiste totale, passée par le porno, le théâtre et les scènes punks avant de former les Rita Mitsouko avec l’ancien détenu Fred Chichin.

Loin d’un dictionnaire figé, Underground 2 est une archéologie sélective de la musique. Chaque chapitre est un morceau, un groove, un souffle. Au fil des pages, on (re)découvre des artistes devenus cultes (Ennio Morricone, George Clinton), des figures méconnues (Tangela Tricoli, Flux, Jun Togawa…), des morceaux à écouter en boucle, des idées ou des informations à digérer lentement…

Plaidoyer pour la complexité, la singularité, l’indocilité, ce second volume d’Underground donne envie d’écouter, de chercher et de remettre en question ce que l’on croit savoir de la musique. Et surtout, il rappelle une chose précieuse : les marges dessinent souvent les contours de l’avenir.

Underground 2, Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog
Glénat, mai 2025, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.

« Le Comte de Monte-Cristo » : la vengeance en édition prestige

Dans l’océan des adaptations du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, certaines œuvres prennent le large. Avec cette édition prestige réunissant deux volumes précédemment publiés, Patrick Mallet et Bruno Loth signent une traversée particulièrement convaincante du monument littéraire, portée par une narration limpide et un écrin éditorial à la hauteur de sa légende.