« Huis clos » : la brèche d’un monde intérieur

Avec Huis clos, Naomi Reboul livre un récit d’une grande délicatesse, où il est question de silences pesants, de regards incertains et de ces paysages qui semblent plus vastes à mesure qu’ils résonnent avec les failles de ceux qui les traversent. Dans ce road-trip austral teinté d’introspection, deux jeunes hommes se croisent et s’éprouvent, dans la clarté douloureuse des vérités enfouies.

Lukas a 25 ans et la solitude chevillée au corps. Photographe en devenir, il sillonne l’Outback australien à bord de son van, appareil en bandoulière et passé sous tension. Le Queensland défile sous ses yeux comme une toile de fond, territoire d’échappée mais aussi de confrontation. Marqué par un accident d’enfance dont il porte encore les stigmates dans ses nerfs et dans ses nuits, Lukas vit selon une mécanique rigoureuse : traitement, visios thérapeutiques, pauses photographiques. Il documente, méthodiquement, des fragments de vie morte – des carcasses d’animaux rencontrés au bord de la route – comme s’il tentait de figer la fin pour mieux en conjurer l’origine.

C’est sur cet itinéraire millimétré que va s’inviter Paul, jeune homme aux allures de météore bohème, qui surgit sans prévenir et s’invite aussitôt à bord. Un compagnon de route inopportun, solaire en apparence, mais dont la lumière vacille dès que l’on y regarde de plus près. Fuyant quelque chose sans savoir quoi, brûlant les kilomètres comme les nuits, Paul incarne l’instabilité brute, le vivant à vif, cette urgence d’exister qui fascine Lukas autant qu’elle le met en péril.

Le choc de ces deux solitudes, l’une construite comme une forteresse, l’autre jetée aux quatre vents, va donner naissance à un huis clos à ciel ouvert. Et c’est là toute la réussite de Naomi Reboul : faire de l’immensité australienne le théâtre d’un drame profondément intime, où les reliefs du paysage répondent aux creux de l’âme.

Découpage sobre, planche presque silencieuse. Les dialogues se font rares, pesés, souvent éclipsés par les non-dits ou les regards échappés. Le dessin, lui aussi, préfère la suggestion à la démonstration. Les cadrages resserrés sur les visages ou au contraire dilués dans les plaines. Chaque plan semble en suspens, comme si le temps avait été ralenti. Dans Huis clos, on ne suit pas une histoire, on l’éprouve.

Il y a chez Lukas une volonté de contrôle désespérée, presque pathétique, mais qui émeut justement par sa sincérité. La routine comme unique digue face à la noyade. Face à lui, Paul est ce catalyseur incontrôlable qui vient fissurer cette même digue, parfois involontairement, parfois cruellement. Une scène en particulier cristallise cette fracture : celle de la drogue prise par Lukas à l’insu de ses troubles. Juste avant que la panique s’installe : la voiture est cabossée, la mémoire trouée. Le réel devient flou, comme le désert autour d’eux. Et quand, plus tard, Paul découvre des photos de lui – prises avant leur rencontre – le doute s’installe : Lukas l’a-t-il suivi ? Est-ce une coïncidence ou un symptôme ?

Naomi Reboul offre une partition tout en retenue, où la douleur n’est jamais étalée, mais toujours ressentie. Lukas n’est pas un héros tragique, c’est un jeune homme en convalescence. Paul n’est pas une figure salvatrice, mais plutôt une sorte de miroir brisé. À eux deux, ils forment un tandem bancal, imparfait, mais d’une humanité confondante.

Ce roman graphique a quelque chose qui tient de l’histoire de reconnexion – à soi, à l’autre, au monde. Et si le titre évoque l’enfermement, il en renverse la définition : le huis clos, ici, est une tentative d’ouverture, une faille dans la routine, une échappée vers une forme de réconciliation. Au terme de cette traversée, ce n’est pas la destination qui importe, mais ce qui, en chacun, s’est déplacé.

Huis clos, Naomi Reboul
La Boîte à bulles, mai 2025, 272 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.