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« Huis clos » : la brèche d’un monde intérieur

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Avec Huis clos, Naomi Reboul livre un récit d’une grande délicatesse, où il est question de silences pesants, de regards incertains et de ces paysages qui semblent plus vastes à mesure qu’ils résonnent avec les failles de ceux qui les traversent. Dans ce road-trip austral teinté d’introspection, deux jeunes hommes se croisent et s’éprouvent, dans la clarté douloureuse des vérités enfouies.

Lukas a 25 ans et la solitude chevillée au corps. Photographe en devenir, il sillonne l’Outback australien à bord de son van, appareil en bandoulière et passé sous tension. Le Queensland défile sous ses yeux comme une toile de fond, territoire d’échappée mais aussi de confrontation. Marqué par un accident d’enfance dont il porte encore les stigmates dans ses nerfs et dans ses nuits, Lukas vit selon une mécanique rigoureuse : traitement, visios thérapeutiques, pauses photographiques. Il documente, méthodiquement, des fragments de vie morte – des carcasses d’animaux rencontrés au bord de la route – comme s’il tentait de figer la fin pour mieux en conjurer l’origine.

C’est sur cet itinéraire millimétré que va s’inviter Paul, jeune homme aux allures de météore bohème, qui surgit sans prévenir et s’invite aussitôt à bord. Un compagnon de route inopportun, solaire en apparence, mais dont la lumière vacille dès que l’on y regarde de plus près. Fuyant quelque chose sans savoir quoi, brûlant les kilomètres comme les nuits, Paul incarne l’instabilité brute, le vivant à vif, cette urgence d’exister qui fascine Lukas autant qu’elle le met en péril.

Le choc de ces deux solitudes, l’une construite comme une forteresse, l’autre jetée aux quatre vents, va donner naissance à un huis clos à ciel ouvert. Et c’est là toute la réussite de Naomi Reboul : faire de l’immensité australienne le théâtre d’un drame profondément intime, où les reliefs du paysage répondent aux creux de l’âme.

Découpage sobre, planche presque silencieuse. Les dialogues se font rares, pesés, souvent éclipsés par les non-dits ou les regards échappés. Le dessin, lui aussi, préfère la suggestion à la démonstration. Les cadrages resserrés sur les visages ou au contraire dilués dans les plaines. Chaque plan semble en suspens, comme si le temps avait été ralenti. Dans Huis clos, on ne suit pas une histoire, on l’éprouve.

Il y a chez Lukas une volonté de contrôle désespérée, presque pathétique, mais qui émeut justement par sa sincérité. La routine comme unique digue face à la noyade. Face à lui, Paul est ce catalyseur incontrôlable qui vient fissurer cette même digue, parfois involontairement, parfois cruellement. Une scène en particulier cristallise cette fracture : celle de la drogue prise par Lukas à l’insu de ses troubles. Juste avant que la panique s’installe : la voiture est cabossée, la mémoire trouée. Le réel devient flou, comme le désert autour d’eux. Et quand, plus tard, Paul découvre des photos de lui – prises avant leur rencontre – le doute s’installe : Lukas l’a-t-il suivi ? Est-ce une coïncidence ou un symptôme ?

Naomi Reboul offre une partition tout en retenue, où la douleur n’est jamais étalée, mais toujours ressentie. Lukas n’est pas un héros tragique, c’est un jeune homme en convalescence. Paul n’est pas une figure salvatrice, mais plutôt une sorte de miroir brisé. À eux deux, ils forment un tandem bancal, imparfait, mais d’une humanité confondante.

Ce roman graphique a quelque chose qui tient de l’histoire de reconnexion – à soi, à l’autre, au monde. Et si le titre évoque l’enfermement, il en renverse la définition : le huis clos, ici, est une tentative d’ouverture, une faille dans la routine, une échappée vers une forme de réconciliation. Au terme de cette traversée, ce n’est pas la destination qui importe, mais ce qui, en chacun, s’est déplacé.

Huis clos, Naomi Reboul
La Boîte à bulles, mai 2025, 272 pages

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